L^INDIFFERENCE
Grace à ta perfidie , ingrate Éleonore ,
La raison va calmer le mal qui me de'vore.
Je connais mon erreur : plus d'amour de'sormais !
Depuis assez long-temps ma douleur se prolonge : Ma liberté n'est plus un songe :
Mes fers sont rompus h jamais.
Quel heureux avenir ! Aujourd'hui plus tranquille , J'abjure, sans dépit, un amour inutile, Et je goûte un repos que j'avais méconnu. Ta beauté sur mes sens a perdu son empire :
Quelque jour , si ton cœur soupire ,
Le mien n'en sera pas ému.
La nuit , quand le sommeil a ferme' ma paupière , Ton image . autrefois et si tendre et si chère , Par une aimable erreur ne vient plus me charmer. Le matin , tu n'es plus ma première pensée.
Ta me'moire est tout effacée :
J'ignore si j'ai pu t'aimer.
Je te revois toujours sans plaisir et sans peine. C'en est fait : tu n'as plus de ruse qui m'enchaîne , Et je vis loin de toi sans désir de te voir. Mes rivaux dans mon cœur ne jettent plus d'alarmes;
Ils m'entretiennent de tes charmes ;
Je leur parle sans m'émouvoir.
Dans un triste séjour avec toi je m'ennuie ,
Et je me plais sans toi sur la rive fleurie.
Vois ma sincérité ! tes traits sont ravissans ;
Mais , malgré tes appas , tu me semblés moins belle ; Toujours une amante infidelle Perd à nos yeux mille agrémens.
Quand je brisai mes fers , (je l'avoue a ma honte) ! Mon cœur fut attéré ; je crus qu'une mort prompte Allait finir des jours qui n'étaient que pour toi ;
Mais rappelant enfin un reste de courage , Je sortis de cet esclavage Que je chérissais malgré moi.
Peut-être maintenant tu crois que je t'adore.
Sans feinte , sans détour , je te le dis encore ;
Ton pouvoir est détruit ; non , je ne t'aime plus»
Mais semblable au pilote échappé du naufrage , J'aime à parler de mon voyage Et des dangers que j'ai courus.