‹ Les BéatitudesChapitre 13 sur 59 · I. EPH., XI · texte numérisé non relu

I. EPH., XI

REATI PAUPRRES SPTRITU

encore dans les lieux du plaisir, viennent trop souvent affliger nos regards, dans notre France autrefois très chrétienne ? Mais, dites-moi, n'avez -vous point été frappés de cette remarque trop facile à faire : c'est que rindifïerence pour Dieu est , en quelque sorte, en exacte proportion avec l'abondance des biens de ce monde. Pauvres landes de la Bretagne, montagnes arides de la Savoie, que d'autres vous prennent en pitié quand ils comparent votre nudité aux riches plaines de la Beauce, aux fertiles coteaux de la Loire ou de la Saône ! Pour moi, je ne puis m'empêcher de jeter un regard d'envie sur vos églises toujours pleines, sur vos chaumières où, sous la protection vénérée des images de Jésus-Christ et de la très sainte Vierge, habitent la résignation et la paix ! Je souhaite à tous ceux que j'aime, fût-ce au prix de votre pauvreté, votre foi à la Providence, votre espérance aux biens de l'autre vie, votre détachement des faux plaisirs et des vaines joies, et la pureté sereine qui tient vos cœurs en fête et reluit sur vos calmes visages. Ah ! que d'autres vous

plaignent, en comparant leurs richesses aux vôtres, de la stérilité de vos sillons. Ceux-là; selon la parole de saint Augustin, « ils regardent vos coffres qui sont vides de richesses, ils ne voient pas vos âmes qui sont remplies de Dieu ' ! « Pour nous qui vous regardons avec les yeux du chrétien, et à la lumière de l'Évangile, nous vous féliciterons plutôt de votre abondance et, d'un regard d'envie, nous saluerons, en vos pauvres contrées, les lieux de la terre où les Anges du ciel ont à recueillir une plus riche moisson pour les greniers du Père céleste. Beati pauperes, quoniam ipsorum est regiium cœloriim !

Mes Frères, la puissance corruptrice des richesses atteint plus haut et plus loin que la famille et les individus et les provinces, elle va jusqu'aux empires; c'est elle qui, après en avoir miné sourdement et dissous les ressorts, les précipite enfin dans le déshonneur et la ruine. Mais à quoi bon vous répéter les leçons de l'histoire ? Les saints

I. Pauperis justi respicitur arca inanis, conscientia Deo plena non respicitur. (IV, Syi.'*

Livres, aussi bien que les historiens profanes, en sont remplis, de ces nations que la patience, la modération, la justice, la sobriété, que toutes les vertus de la pauvreté enfin, avaient élevées au plus haut point de la gloire ; mais la richesse est venue avec son luxe, ses débauches, ses calculs cupides, sonambitioneffrénéedu plaisir, etelle tombe, cette riche Babylone ; elle est saccagée et devient déserte cette Tyr, si orgueilleuse de ses vaisseaux ; elle s'affaisse dans la. ruine et dans le sang, cette Rome gorgée des dépouilles du monde et enivrée du sang des martyrs ! Mais que dis-je ? l'œil du chrétien est-il obligé d'aller chercher les histoires antiques et les spectacles du passé pour s'instruire ? Ne voit-il pas tous les jours à quels abîmes d'iniquité, de violence, de perfidies sont forcées de recourir ces nations dont l'acquisition des richesses est l'unique mobile, qui prennent leur insatiable convoitise pour l'unique étoile de leur politique, et qui n'atteignent la richesse qu'en sacrifiant le premier bien des peuples civilisés, je veux dire les droits de laconscicnce et de l'honneur.

3o PREMIÈRE BÉATITUDE

Ah ! s'il fallait choisir entre un peuple et un peuple, et décider, d'après l'Évangile, quel est celui dont les citoyens remplissent le mieux leurs destinées, c'est-à-dire s'acheminent plus sûrement, à cette heure, vers la béatitude céleste, qui hésiterait à se prononcer ? Pour moi, mon choix est fait entre la pauvre Irlande et la riche Angleterre, entre l'avide Russie et la Pologne égorgée pour sa foi ' ! »

I. Nous tenons à rappeler aux âmes chrétiennes qui liront ces lignes, que la même persécution, à la fois savante et sanglante, inaugurée par Catherine II en 1774, pour détruire l'Église catholique uniate en Pologne, persécution reprise avec fureur par Nicolas I**" en iSSg, continuée par Alexandre II jusqu'à la tin si tragique de son règne, se continue encore, à l'heure même où j'écris, sous le gouvernement d'Alexandre III: les églises catholiques transformées en églises du schisme, les prêtres exilés, les enfants arrachés à leurs mères et baptisés de force par les popes, les fidèles réduits à se confesser, à communier, à se marier dans les bois, quand ils ont pu rencontrer un prêtre catholique, au péril de la vie ou de la liberté de celui-ci comme d'eux-mêmes : voilà ce qui se passe de nos jours en Pologne, en 1884, sous les yeux de l'Europe indifférente, de la diplomatie muette de Léon XIII protestant vainement et seul, comme avaient fait Grégoire XVI et Pie IX, contre ces crimes sans nom. A de tels forfaits les attentats du nihilisme en Russie sont jusqu'à présent, la seule réponse faite par la Providence. (Voyez pour les détails notre ouvrage : L'Église catholique en Pologne, 2 vol. in-8'', chez Pion, 1876.)

- Quoi donc ! voilà les œuvres de la richesse mondaine, de cette richesse condamnée par l'Évangile. Elle divise les familles, elle amollit et corrompt les cœurs, elle stérilise la grâce de Dieu et dépeuple le sanctuaire ; elle atteint jusqu'à la stabilité et à l'honneur des empires, et j'aurais peine à comprendre la parole du Sauveur: « Malheur aux riches! Heureux les pauvres ! » et cette parole me paraîtrait encore un paradoxe odieux! Que serait-ce donc si j'allais plus avant dans cette analyse, si je prenais, au sortir du baptême, chacune de ces âmes destinées, par un secret jugement de Dieu, à soutenir ici-bas le redoutable combat avec les dangers delà richesse ; si je la suivais pas à pas, dans ce duel qui commence avec l'âge des passions et ne finit qu'avec la vie; si je vous montrais, même dans les meilleurs, l'esprit de paresse et de frivolité dominant presque à coup sûr, au début, puis la victoire des passions comme inévitable, et enfin l'âme établie et persévérant jusqu'à la fin dans les erreurs, dans les goûts dangereux, tout au moins dans les frivolités contractées dès la jeunesse ? Qui de

VOUS, à ce spectacle, ne serait forcé d'avouer que la richesse est, pour l'âme même la meilleure, comme un réseau qui empêche de marcher; et que le riche, même chrétien, est semblable ici-bas à ces gladiateurs de l'ancienne Rome qui étaient condamnés à combattre dans un filet ? Qui de vous ne reconnaîtrait avec moi que la richesse agit sur les âmes, à la façon des acides qui rongent les plus fiers métaux, tandis que la pauvreté est comme ces enduits précieux qui empêchent le bois de se corrompre ?

Ah ! quand on voit les choses de près, loin de se scandaliser des paroles sévères de l'Evangile, on se répète la parole des apôtres lorsque, effrayés de la doctrine du Maître, ils s'écrient fout troublés : « Eh ! Seigneur, quel est donc le riche qui pourra se sauper ? » Mais le Seigneur ne veut pas laisser les riches de ce monde dans le désespoir, et il répond : « Ce qui n'est pas possible aux hommes est possible à Dieu », c'est-à-dire, c'est Dieu, par sa grâce, qui fait, des riches de ce monde, des pauvres en esprit; c'est lui, par les épreuves inévitables de la richesse, qui en

détache les âmes; c'est lui qui fait comprendre que, même ici-bas, la possession de biens périssables n'a rien de commun avec le vrai bonheur; et, parle dégoût salutaire des biens de ce monde, y fait naître le goût des choses du ciel; c'est lui qui, chaque jour encore, dans notre société enivrée, affolée de l'amour du bien-être, suscite des pauvres volontaires, de ces riches du monde qui quittent tout: trésors, famille, parents, amis, et se quittent eux-mêmes pour suivre Jésus-Christ comme les apôtres l'ont suivi î

Nous du moins, mes Frères, unissonsnous dans le désir de ne pas attacher nos coeurs aux biens de ce monde. Si nous sommes riches, sachons que nous ne sommes que les dépositaires des biens de Dieu, des trésoriers qui ne thésaurisent pas pour eux-mêmes, des dispensateurs des biens des pauvres, qui peuvent donner, sans doute, à leur fortune tous les soins nécessaires pour la bien conduire, au monde tout ce que les convenances de leur rang exigent, mais jamais leur propre cœur.

Et si nous sommes pauvres, si nous par-

ticipons à cette condition, heureusement si commune ici-bas, qui nous rend semblables à Jésus-Christ dès notre naissance et sans aucun mérite de notre part, ah ! sachons être contents de notre sort; sachons exploiter cette mine féconde et en tirer les trésors qu'elle contient; soyons non seulement des pauvres en réalité, ce qui ne suffirait pas pour le salut ^ ; soyons aussi, et surtout, des pauvres en esprit, et le royaume des cieux nous est assuré : Beati pauperes, quoniam

ipsor

iim est resrnum cœloriim !

I. Nous devons faire remarquer ici, si cela était nécessaire, qu'en parlant partout, dans cette homélie, de la « pauvreté » qui est un état voulu de Dieu, nous n'entendons nullement la confondre avec la « misère », résultat des vices de Thomme. Nous disons avec le P. Lacordaire : « La pauvreté est une bénédiction ; la misère est un des plus grands châtiments de Dieu. » — Voyez pour le développement de cette distinction fondamentale le P. Lacordaire : Sermons, instructions et allocutions. T. I, pp. 3i5 et suiv. (Paris, Poussielgue), en particulier le sermon qui a pour titre : Sermon sur le pauvre selon le monde et selon l'Évangile.

(i^iy^^S!^

Bienheureux les doux, carils posséderont la terre.

Beati mites, qiioniam ipsi possidebiint terrant. Matth. v, 4.

ES Frères, si, étudiant le cœur de l'homme et cherchant à nous rendre compte de ce qu'il poursuit sous le nom de béatitude, ou de félicité parfaite, nous voulons découvrir par l'analyse les divers élémerits qui composent ce rêve si cher, nous arriverons facilement à nous convaincre que l'idéal de l'homme, ce serait d'atteindre, dès ici-bas, à une puissance assez <^rande pour qu'il ne trouvât aucun obstacle à ses désirs, ni dans les hommes, ni dans les choses, ni en Dieu même.

Nous voudrions avoir puissance sur les hommes pour les amener à nos desseins, et

en faire les serviteurs ouïes complices de nos volontés ; nous voudrions dominer sur les choses, pour que, loin d'être une barrière contre nous, les circonstances elles-mêmes et les mille accidents de la vie humaine concourussent à notre bien-être et à nos plaisirs. Et enfin, comme aucune chimère de notre orgueil ne s'élève assez haut pour que nous ne sentions pas notre dépendance de l'être souverain qui nous a créés, et qui tient notre vie et notre mort dans ses mains, nous voudrions, pour ainsi dire, être puissants sur Dieu même, afin qu'il daignât laisser une libre carrière à notre cœur avide de se satisfaire, à notre liberté jalouse de s'exercer, et qu'il bénît lui-même et consacrât tous nos efforts vers la béatitude.

Mes Frères, Notre-Seigneur aujourd'hui, dans la béatitude que nous allons commenter ensemble, nous offre la plus parfaite, la plus complète, quoique la moins suivie, des méthodes pour atteindre à ce triple but. Voulez-vous excercer une vraie puissance sur le cœur des hommes, voulez-vous vous les rendre favorables et régner sur eux par

BEATI MITES Sq

Famour, pratique^, envers eux la douceur chvéiÏQnnc : Beati 7w/7e^/ Voulez-vous assurer à vos entreprises, à vos projets, tout le succès que comportent l'incertitude et les vicissitudes essentielles à la vie humaine, soyez doux et patients avec les choses, comme vous le serez envers les hommes : Beati mites! Mais surtout voulez-vous exercer sur le cœur de Dieu un vrai pouvoir, voulez-vous fléchir sa justice, attirer sa miséricorde, conquérir ses récompenses éternelles, qui sont la véritable terre des vivants, soyez doux : Beati niites, qitoniam possidebwit terra?n.

Telles sont, mes Frères, les trois vérités dont je veux vous entretenir. Je veux vous montrer que si cette triple puissance sur les hommes, sur les choses et sur Dieu même est essentielle à notre bonheur, le secret même de cette puissance est principalement renfermé dans cette vertu, la douceur chrétienne, à qui la parole infaillible a promis la possession de la terre.

Il n'y a guère qu'un moyen d'exercer sur les hommes une influence véritable, utile, durable, c'est la douceur. Tous les autres moyens ou s'usent vite, ou amènent un résultat tout contraire à celui qu'on s'était proposé. Seule, la douceur chrétienne établit et conserve son empire : toujours modeste, calme, tranquille, charitable dans ses réprimandes même, patiente dans les injustices qu'elle subit, persévérante dans ses efforts, elle arrive presque infailliblement au but qu'elle poursuit, c'est de s'emparer des cœurs et de garder sa conquête : or celui qui possède le cœur de l'homme possède l'homme tout entier.

D'où vient, mes Frères, que si peu réussissent à exercer pour le bien cette influence à laquelle ils aspirent? Ce père et cette mère de famille voudraient faire de leurs enfants

des chrétiens solides, des hommes utiles à leur pays, des femmes dévouées à tous leurs devoirs. Ce maître et cette maîtresse de maison, fidèles au précepte de saint Paul, voudraient donner à leurs domestiques, en échange des services qu'ils en reçoivent, le goût du bien, la probité, la piété; tous tant que nous sommes, pour peu qu*e la charité soit dans nos âmes, nous voudrions faire quelque bien, sinon à tous les hommes, au moins à ceux que la Providence nous a donnés pour parents, pour voisins ou pour amis. Voilà votre désir, et quoi de plus légitime? quoi de plus conforme à la volonté de Dieu ? quoi de plus propre aussi à nous procurer cette part de bonheur à laquelle nous avons droit dès ici-bas, et que Dieu a attachée au fidèle accomplissement du devoir? Mais si je regarde la réalité, ô Dieu! quelle déception ! Ce père et cette mère, si désireux du bien de leurs enfants, n'ont aucune inliuence sur leurs cœurs, et cet empire si doux qui leur était dû, que la nature et Dieu leur avaient destiné, leur est échappé sans retour. Ce maitre et cette makresse ne peuvent rien

sur leurs serviteurs, qui les craignent et se défient d'eux, quand ils ne les calomnient pas ; et nous-mêmes, sur quelle âme, sur quel cœur pouvons-nous nous flatter d'exercer une utile influence, un durable et salutaire empire ?

Or, mes Frères, quelle est la raison de ce douloureux échec, d'une humiliation si pénible pour des âmes bien placées? Cette raison, car il n'y en a qu'une, le plus souvent, elle est tout entière dans notre caractère qui est mauvais, et notre caractère est mauvais en ce sens qu'il manque de la douceur chrétienne. La plupart, nous appartenons à l'une ou l'autre de ces trois catégories de caractères, quelquefois à toutes les trois ensemble : celle des caractères violents, celle des caractères amers, celle des caractères faibles.

La violence du caractère, la facilité à s'emporter, cette tête qui s'échauffe si vite devant la contradiction, ces paroles blessantes qui partent comme une flèche, une flèche hélas! qui va percer un cœur et ne revient jamais sans blessure, une fois qu'elle a été lancée ; ces procédés impétueux que la colère

inspire et qui viennent rompre à tout jamais des rapports commencés dans les intentions les plus pures et les meilleures ; est-ce que ce n'est pas là l'histoire quotidienne de beaucoup d'entre nous, mes Frères? Est-ce que cela ne suffit pas à expliquer tant de dissentiments, tant de peines intestines, tant de larmes dans les familles ? Oh ! que de bien empêche cette malheureuse violence de caractère, et que de maux elle produit ! Sou- \ ent à l'impétuosité native du caractère, on joint un faux calcul : on croit être fort, on veut être énergique; mais la violence est tout le contraire de la force : elle n'est qu'une faiblesse déguisée ; elle fait toujours du mal et jamais de bien ; aussi l'Esprit-Saint ne se borne pas à condamner la violence et l'emportement, comme une offense à Dieu, il dit encore qu'elle est le fait d'un insensé : (( Ne soyez pas prompt, dit-il, à vous mettre en colère : la colère ne repose que dans le cœur de l'insensé. Ne sis velox ad irascendlim, quia ira in sinu stulti requicscit \ »

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