BEATI QUI ESURIUNT ET SITIUNT JUSTITIAM 12 D
serait l'étonnement, l'admiration, la stupeur des Platon et des Aristote si, revenant au monde, ils y" voj^aient suivis, appliqués par des multitudes, des conseils de raison et de sagesse qu'à peine ils osaient murmurer à quelques disciples, dans le secret de leurs écoles! Comparons par la pensée les siècles antiques, ceux qui ont précédé le Sermon sur la montagne, ceux qui n'avaient pas encore entendu la prière des âmes qui ont fciim et soif de la justice « Adveniat regmim iîium )),et ceux qui ont recueilli, delà bouche du Sauveur, cet admirable enseignement.
Comparons seulement les régions de la terre où l'Evangile est pratiqué et celles qui sont encore assises à l'ombre de la mort : d'où vient la différence ? Quel est le principe de la supériorité si écrasante des âges modernes Gur les temps antiques, des sociétés chrétiennes sur toutes les autres?
Ah ! mes Frères, c'est que parmi nous, grâce à Jésus-Christ, il y a une civilisation que les anciens ne soupçonnaient même pas: certains vices publics, autrefois communs, sont devenus impossibles; certaines vertus.
jadis presque inconnues, sont devenues communes. Pourquoi ? C'est qu'elles se sont multipliées, comme les étoiles du ciel, les âmes qui ont faim et soif de la justice; c'est que, depuis des siècles, depuis les jours du Calvaire, il y en a des multitudes qui, par leurs prières comme par leurs œuvres, appellent ici-bas l'avènement du règne de la justice de Dieu ; et la justice de Dieu descend du ciel, plus abondante ou moins prodigue, suivant le degré de nos vertus, apportant avec elle, à des degrés diyers, la civilisation, la paix, la liberté.
Hélas! que nous sommes loin encore, tous tant que nous sommes, et que cette terre est loin encore du bonheur et de la paix dont l'Évangile renferme le gage assuré et la possibilité, même pour ce monde ! Pourquoi le règne de Dieu, le règne de la justice, le triomphe de la vérité est-il si lent à s'établir : Mes ''Frères, parce que le nombre est encore relativement bien petit parmi nous, des âmes qui ont faim et soif de la justice! parce que nous languissons, même les meilleurs, la plus grande partie de notre vie, dans les
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pensées vaines, dans les désirs coupables ou inutiles, dans des plaisirs indignes de nous !
On dit, mes Frères, et l'on a raison, que l'opinion est la reine du monde et qu'elle gouverne tout. Mais qu'est-ce qui fait l'opinion ? N'est-ce pas l'ensemble des esprits qui pensent, des cœurs qui veulent, des goûts qui se manifestent dans le monde ? Mais si l'ensemble des cœurs se réunissait dans une volonté ardente, continue, obstinée de la justice ; si cette justice du ciel était appelée ici-bas par une prière compacte, serrée, universelle ; si cette prière était partout accompagnée d'œuvres capables de tiéchir la miséricorde divine ; si, enfin, par suite de cette union de tous les cœurs et de tous les peuples chrétiens dans la faim et dans la soif de la justice, il se formait une opinion formidable, universelle, incompressible, parlant dans le sens de l'Evangile et non pas contre lui, sur toute la face de la terre, pour demander l'établissement plus complet ici-bas du royaume de Dieu et l'avènement plus étendu de sa justice, ah!
mes Frères, croyez- vous que nos yeux seraient longtemps encore témoins des horreurs sanglantes qui souillent le monde ? Verrions-nous longtemps encore les choses les plus saintes foulées aux pieds, l'Eglise dépouillée en mille endroits, le vicaire de Jésus-Christ tenu en échec par des passions impies et des complots parricides? Des iniquités monstrueuses trouveraient-elles, dans les deux mondes, des armes et des soldats, et leur serait-il donné d'asseoir le triomphe insolent de la force sur les débris du droit terrassé ? Verrions-nous surtout, grâce à de lâches complicités et à une défaillance universelle, verrions-nous, sous nos yeux, sans savoir l'empêcher, cette invasion de l'athéisme pire qu'autrefois les invasions des. barbares, venant, au nom de lois impies et aussi ineptes qu'elles sont impies, s'abattre sur les générations naissantes, arrachées par une perfidie savante au joug léger de l'Evangile, et vouées malgré elles à un paganisme renaissant et aux mœurs qu'il entraîne après lui : Non, mes Frères, j'en atteste la parole du Maître, nous ne le verrions pas Longtemps!
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Et que manque-t-il à la France pour que ce spectacle qui scandalise le chrétien, qui indigne les sages, qui révolte toutes les âmes fîères, lui soit enfin ôté ? Ce qui lui manque, ce n'est pas la force des canons, le nombre des soldats, l'habileté des diplomates, l'abondance des richesses, la multitude des journaux et des journalistes, il manque une seule chose : c'est que la majorité de ses fils ait faim et soif, non pas de plaisirs et de richesses, et même de liberté, mais de justice ! Beat! qui esuriiint et sitiunt...
Par notre faute, mes Frères, cette consolation nous sera peut-être refusée, nous ne serons pas rassasiés de cette justice que nos cœurs demandent ! Du moins faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour nous assurer, dans un monde meilleur, cette béatitude que l'Évangile nous promet. Ah ! pensons-y souvent pour nous encourager au travail au milieu des défaillances, des déceptions, des misères de cette vie ; tout ce qui nous opprime, tout ce qui nous révolte, tout ce qui nous décourage ici-bas, tout cela est passager, tout cela n'est qu'un songe dou-
loureux, mais rapide ; c'est un rêve dans la nuit, qui fera place à une réalité splendide dans la justice éternelle, dans la paix, dans le bonheur sans limites et sans fin, dans le triomphe de l'éternelle patrie : saturabîmtur !
Ah ! pourquoi ne pas considérer plus souvent, ne pas envisager chaque jour, ne pas serrer de plus près, si j'ose ainsi parler, cette splendide réalité ? Vous toutes, âmes chrétiennes qui avez entendu la parole de Notre- Seigneur sur la montagne des Béatitudes, si vous l'avez comprise, si vous la croyez, si elle est la règle de votre vie, vous aimez la vérité et la justice; vous voulez la vérité dans toute sa lumière, la justice dans sa plénitude. Vous rêvez une félicité suprême qui sera la consommation de tout, qui renfermera à la fois toute vérité, toute justice, toute beauté. Eh bien ! que ne le voyez-vous chaque jour cet avenir, comme une réalité qui est tout proche de vous ! Pour vous fortifier dans la lutte contre le mensonge et l'erreur et le mal d'ici-bas, que ne vous représentezvous, pour vous en enchanter vous-mêmes
BEAU QUI KSL'UILNT HT SITIUNT JLSTITIAM 1 2(^
comme d'un bienfaisant spectacle, ce que sera bientôt pour vos âmes l'éclaircissement de toutes vos ignorances, la vue claire de tout ce que vous avez soif de comprendre, la possession d'une beauté au-dessus de toutes les peintures les plus sublimes des saints Livres eux-mêmes; la pleine jouissance d'un amour auprès duquel tout ce que vous avez pu rêver n'est qu'une pâle image et une froide impression ?
Satin^abiintîir ! k Posséder éternellement un objet sans tache, sans défaillance, sans faiblesse, qui satisfait à la fois tous les besoins du cœur et tous ceux de l'esprit, et jouir de son amour sans trouble, sans changement, sans fin, sans passé, » dans une mesure qui croîtra sans cesse et ne diminuera jamais : c'est là. Chrétiens, ce qui vous est proposé, ce qui vous attend bientôt si vous aimez la justice: saturabuntiu^ ! Et vous n'y pensez pas! Ah! comment, si nous méditions un avenir si prochain tous les jours, « comment une pareille certitude ne serait-elle pas capable de nous détacher de la vie qui nous en sépare, et de nous donner, par la solidité
l3o QUATRIÈME BEATITUDE
d'une telle espérance, le courage de tout supporter ^ ? »
Mes Frères, sortons de cette indifférence, secouons cette apathie ! Soyons affamés, altérés de la justice de Dieu pour nous assurer cette bienheureuse plénitude. Et que la pensée de cette plénitude ravive, excite, renouvelle sans cesse en nous cette faim et cette soif de la justice. C'est tout le dessein de Notre-Seigneur.
Hâtez-vous d'y répondre, car le temps presse ; mais sachons qu'il n'est bien employé, au milieu des innombrables vicissitudes de cette vie, qu'autant qu'il aura servi à dégager et à faire croître en nous cet amour, cette faim et cette soif divine que rien de passager ne peut satisfaire.
Nous ne travaillons pas à une œuvre humaine : ici-bas, selon la pensée de saint Augustin, c( nous sommes occupés à construire un temple « hi temphnn mine œdificamiir )>. et ce temple, c'est nous-même ; un temple
I. Voyez Fragments d'Alfred Tonnelle, p. 279-280, éd., Paris, Didier.
HEATI QUI ESURIUNT ET SITIUNT JUSÏITIAM 1 :> I
OÙ Dieu habite déjà par sa grcice,en attendant qu'il j'habite par sa gloire. Ce temple, qui ne peut être terminé ici-bas, doit néanmoins croître ici-bas et s'élever sans cesse. La foi en a posé les fondements, les bonnes œuvres, en sont les pierres, la charité en est le ciment. Mais quand sera posée la clef de voûte, la dernière pierre? Quand est-ce que le temple sera consacré et dédié pour jamais au culte du Dieu vivant ? Ce sera quand nous serons en possession de cette terre où la justice habitera. Ce sera quand sonnera pour nous l'heure de la plénitude, de l'achèvement, du repos dans la possession. C'est alors, à la lin de tout ce qui passe, « que le temple sera dédié : in fiîie dcdicabitur. »
Ah! puissions-nous ne jamais interrompre un si salutaire travail, le continuer sans relâche et sans défaillance, et, pour avoir goûté ici-bas, cherché sans cesse la justice, en être rassasié un jour auprès de Dieu dans l'éternelle félicité !
cXQ^^iLo
BEATl MISERICORDES
Bcati miscricordcs, qiioniam îpsi misericordiam conséquent iir.
Bienheureux les miséricordieux, car il leur sera fait miséricorde à eux-mêmes.
(Math., v., q.)
E toutes les béatitudes promulguées par Notre-Seigneur sur la sainte montagne, il n'en est peut-être aucune, mes Frères, qui nous soit plus douce à entendre, plus facile à concevoir que celle-ci : Beaii miséricordes.
Là, rien qui choque le sens humain, eiVraic l'imagination, rien qui épouvante notre faiblesse : ce n'est plus la pauvreté, avec sa face sinistre ; ce ne sont plus les larmes, avec leurs inévitables amertumes ; ce n'est plus la persécution pour la justice, avec les sacrifices qui en sont inséparables: c'e^t la
l36 CINQUIÈME BKATITUDK
miséricorde, cette partie la plus douce, la plus facile, ce semble, de la charité, qui nous est proposée comme le principe de notre béatitude ; la miséricorde, ce besoin de toute ame aimante, ce penchant de tout cœur bien placé, cet attrait irrésistible pour quiconque a soi-même eu besoin de miséricorde. Qui donc ne saisit d'abord la félicité, presque naturelle, qui accompagne l'exercice de cette vertu ? Qui ne comprend la souveraine équité de ce jugement de Dieu, le père, le principe et le modèle de toute miséricorde, lorsqu'il récompense et couronne dans sa créature ce qui est, en lui-même, l'attribut le plus magnifique de la divinité ?
Et cependant la .vertu que cette béatitude nous prêche est-elle par nous bien comprise, est-elle fidèlement pratiquée ? « Etre revêtu des entrailles de la miséricorde, c'est là, suivant saint Paul, une marque de l'élection divine: c'est la vertu des saints et des bienaimés de Dieu ' . »
Mes Frères, est-ce à ces marques qu'on
I Induite vos sicut electi Dei, sancti et dilecti, visccra misericordiae. (Col., m, 12.)
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reconnaît en nous notre foi et notre piéti ? Mais si ces marques ne sont point en nous, comment pouvons-nous espérer d'être les élus de Dieu ? Je voudrais, mes Frères, qu'aujourd'hui vous vous posiez devant Dieu sérieusement cette question, après qu'en un commentaire très simple de la parole du divin Maître, je vous aurai rappelé ce que c'est que cette vertu qui s'appelle la miséricorde, quels sont les actes qu'elle commande, quels sont les moyens de l'acquérir : la miséricorde ! vertu née de l'Evangile et dont Notre-Seigneur nous a donné un inimitable modèle, en même temps qu'il nous en révélait la souveraine importance pour le salut : Beati jnisericordes, quoniam ipsi misericordiain conséquent ur.
Bien des gens se persuadent avoir satisfait au devoir de la miséricorde, quand ils ont fait quelque aumône et soulagé maté-
l38 CINQUIÈME BÉATITUDE
riellement quelques misères : c'est là une erreur aussi grave que celle qui consisterait à prendre la pauvreté matérielle pour cette pauvreté en esprit qui est commandée à tous, riches et pauvres, et qui ouvre la porte des cieux. Non, mes Frères, la miséricorde, bien qu'elle se traduise presque toujours par des actes extérieurs, ne saurait se confondre avec ces actes mêmes.
La miséricorde, saint Augustin et saint Thomas la définissent a une sympathie du cœur qui nous porte à soulager la misère d'autrui de tout notre pouvoir. » Là donc où il n'y a pas de cœur, il ne saurait y avoir de miséricorde : la miséricorde' suppose nécessairement, essentiellemertt, un cœur touché de la misère d'autrui. Le fait matériel de l'aumône donnée n'y fait rien, et c'est pourquoi saint Paul, parlant en termes si magnifiques de la charité, n'a pas craint de dire que « l'on peut donner tous ses biens aux pauvres, livrer aux flammes jusqu'à son propre corps » sans avoir la charité, et par conséquent sans avoir aucun mérite devant Dieu, aucun titre à la béatitude.
RFATI MISKKICOKDKS iSq
Supposez, ce qui se voit trop souvent parmi nous, supposez une administration fort riche et très bien conduite, un bureau de bienfaisance qui subvient à tous les besoins de tous les pauvres d'une grande cité : il peut y avoir là de grandes œuvres, le soulagement de grands maux, il n'y a pas un atome de miséricorde! La^ miséricorde n'est pas là ; mais elle est dans l'âme de ce mendiant qui, en présence d'une misère-sœur qu'il ne peut soulager, aura envoyé à son frère une parole de compassion, un regard de tendresse, non pas même un verre d'eau, mais un^simple soupir de son cœur !
La première condition pour avoir la vertu de miséricorde, c'est donc d'avoir un cœur sensible aux maux d'autrui : je dis un cœur, je ne dis pas des nerfs. Car, vous l'entendez, mes Frères, il ne saurait être question ici de ces différences que le tempérament, ou l'âge ou le sexe établissent entre nous^ Tel verse deslarmesau récit d'unmalheur réel, comme il en verse à la lecture d'une tragédie ou d'un roman : a-t-il pour cela le cœur plus miséricordieux que ce chrétien plus froid qui va
visiter les pauvres et consoler les malades, sans que rien trahisse l'émotion de son âme ? Non, mes Frères ! le cœur ici, c'est, avant toute chose, la volonté sincère d'imiter le divin Maître et de prendre sur soi, à son exemple, les misères d'autrui. C'est pourquoi vous n'êtes point des œuvres de miséricorde, aumônes orgueilleuses ou hypocrites qui étalez fastueusement vos largesses pour être vues ou louées du public et qui quêtez, non pas le regard de Dieu, mais les applaudissements des hommes ! Vous n'êtes point des œuvres de miséricorde, aumônes de convenance ou de position qu'arrache, sans autre motif, un titre officiel ou un rang dans la cité! Vous n'êtes point des œuvres de miséricorde, aumônes administratives, qui êtes l'effet d'un règlement et le simple écoulement d'un budget; et vous, moins encore que toutes les autres, aumônes du monde, qui vous appelez bals de charité, spectacles de charité, concerts de charité, vous n'êtes point des œuvres de miséricorde, vous êtes la futile et dangereuse rançon d'un plaisir ! Si le principe de la miséricorde est dans
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le cœur touché des maux d'autrui, j'en conclus, mes Frères, qu'elle se manifeste sous bien d'autres formes que la forme de l'aumône matérielle, et qu'elle n'excQpte aucun des maux qui peuvent atteindre nos frères ; et comme ces maux sont innombrables, qu'il y a, outre les plaies du corps, celles de l'àme, celles de l'esprit, celles du cœur ; comme notre pauvre humanité est vulnérable par tous les points à la fois, j'en conclus que le devoir de la miséricorde est de toutes les heures et de tous les instants, qu'il est immense et universel, qu'elle se montre dans toute la conduite d'un vrai chrétien, qu'elle s'étend aussi loin que la misère elle-même, qu'elle est comme l'atmosphère qui l'environne et qu'elle est par conséquent, en toute vérité, comme le dit saint Paul, la marque des saints et des élus de Dieu : sancti et electi Dei.
Elle se montre d'abord dans les pensées.
a La charité, dit saint Paul, ne pense pas le mal : no7i cogitât maliim. » La miséricorde non seulement ne pense pas le mal, mais lorsqu'elle le rencontre, quel qu'il soit, son
premier mouvement est de s'incliner vers lui en cherchant quelle en peut être l'explication, le soulagement ou le remède.
S'agit-il* de simples peines qui ne sont pas des péchés ? Elle en cherche la cause avec bonté : elle se rappelle ce qu'ellemême a souffert dans le même genre : elle se préoccupe des moyens de guérir dans le prochain cette plaie dont l'expérience peutêtre lui a fait connaître l'amertume en ellemême.
S'agit-il des maux de l'âme, des péchés du prochain ? car c'est là, selon saint'Jérôme, un des objets spéciaux qu'a en vue la béatitude évangélique : « La miséricorde, dit-il, ne s'entend pas seulement ici des maux qu'on peut soulager par l'aum.ône, mais de tous les péchés de nos frères '. » Eh bien ! en présence des péchés de nos frères, son premier mouvement n'est ni de s'en scandaliser, ni de s'en réjouir, ni d'en parler ; mais de s'en affliger d'abord, puis, s'il est possible, d'y
I Misericordia hic non solum in eleeinosynii intelligitur, sed in omni peccato fratris, si allerius onera portemus.
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remédier par un conseil, une parole, tout au moins par une prière. C'est un proverbe bien connu et d'une justesse frappante que celui qui est renfermé dans ce vers du poète :
Haitd ignara mali miseris succiwrere disco. 11 faut avoir souffert pour savoir compatir.
Mais si cela est vrai des maux du corps, combien cela doit être plus vrai encore quand il s'agit des maux de l'âme ! Mon prochain a péché, il a eu le malheur d'offenser Dieu. Quelle que soit l'oflense, ou grande ou petite, si j'ai l'esprit de Dieu, comment un simple retour sur moi-même ne me ferat-il pas ressentir une vive compassion pour le coupable ? Ne suis-je pas moi-même, en effet, tombé dans la même faute, ou du moins m'est-il possible de ne pas sentir que je suis capable d'y tomber, si la grâce ne me retenait, si la tentation qui a été funeste à mon frère se dressait contre moi ? Saint Augustin aimait à dire qu'il n'y avait pas un seul péché, commis par quelque homme que ce fût, dont il ne se sentit capable : de là son
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immense compassion pour les pécheurs. Si le même sentiment n'est pas en nous en présence des fautes de nos frères, pouvonsnous nous flatter d'être du nombre des miséricordieux ?
Et qui ne comprend l'excellence de cette vertu quand elle a pour objet les péchés du prochain ? Etre miséricordieux pour les maux du corps, c'est de la charité ; l'être pour les maux de l'àme, c'est plus encore, au sens de saint Augustin : c'est de l'humilité. Beati miséricordes, bienheureux les miséricordieux ! ils touchent du premier pas à cette vertu qui est la perfection même et la condition de toutes les autres vertus, l'humilité.
Si ma première pensée en présence du péché est une pensée de compassion pour le coupable et de prière pour lui, vous le comprenez, mes Frères, ma bouche parlera de Tabondance du cœur; et la miséricorde qui m'a dicté des sentiments d'une sympathie si chrétienne, arrêtera sur mes lèvres le jugement téméraire ou la médisance qui voudrait en sortir. Quand je parlerai des fautes du prochain, ce sera pour excuser, expliquer,
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atténuer, pardonner ou réparer ses torts. Si je ne puis le faire, je nie tairai et mon silence sera encore une miséricorde. « Ne jugez point, dit le divin Maître, et vous ne serez point jugé » ; ou, pour rendre plus exactement la pensée comprise dans ces paroles : ne condamnez point et vous ne serez point condamné.
Mais, mes Frères, n'est-ce pas là ce que nous faisons tous les jours ? N'est-ce pas l'occupation habituelle de nos pensées, l'aliment de nos conversations et l'agrément de notre vie ? Une conversation sans médisance, c'est un repas sans assaisonnement, un mets sans goût et sans saveur.
Penser aux autres sans les critiquer, quelle chose rare ! parler d'eux sans les biàmer, sans relever leurs défauts, chose presque aussi rare ! Eh bien, un pieux auteur a dit: « Si quelqu'un est dans l'habitude de penser aux autres avec bonté, et cela par des motifs surnaturels, il n'est pas loin d'être saint '. »
Mesurez donc, mes Frères, la distance qui vous sépare de la sainteté. C.ar n'est-il pas
i Le p. F.vnicR, Confér. spîr.
vrai de dire que votre esprit est comme un tribunal qui fonctionne toujours, et que vos lèvres sont occupées, du matin au soir, à prononcer des condamnations ? Le prochain est pour vous un accusé toujours sur la sellette ; mais être accusé par vous, c'est être condamné ; et rien ne rappelle plus les tribunaux révolutionnaires que l'esprit d'un grand nombre de chrétiens. Les défauts, les fautes, les ridicules, souvent les torts les plus innocents du prochain comparaissent sans relâche à leur barre; et, sans être jamais admis au droit de se défendre, pas plus que les suspects au temps de la Terreur, ils sont condamnés par une procédure sommaire, sans appel, et l'exécution, hélas ! suit ordinairement de près la sentence. L'exécution, c'est la médisance qui suit le jugement téméraire, comme l'ombre suit le corps. La médisance, fléau de tous les jours, peste de toutes les conversations, défaut de tous les âges, défaut de toute espèce de gens, des personnes du monde et des personnes de piété, des petits et des grands, des riches et des pauvres, mais des riches plus que des pauvres, parce que