‹ Les BéatitudesChapitre 36 sur 59 · BEATI MISERICORDES I · texte numérisé non relu

BEATI MISERICORDES I

les riches s'en font un besoin pour occuper leurs loisirs et que les pauvres, plus heureux, n'ont pas de loisirs ; la médisance enfin, de toutes les preuves la plus parfaite pour démontrer combien notre cœur est loin de cette miséricorde qui seule peut nous assurer, mais qui nous assure infailliblement, de la part de Dieu, un jugement plein de miséricorde. Beati miséricordes !

Mes Frères, par nos pensées et nos paroles en fait de miséricorde, jugez de nos actions ! Oh î qu'un homme qui, dans tous ses rapports avec le prochain, prendrait pour étoile, pour guide, pour type de sa conduite la béatitude évangélique : Beati misericoi^des ! et qui ferait cela, non pas dans des vues intéressées, humaines, mais pour Dieu seul, que celui-là serait un être grand et singulier ! (( Qîiis est hic et laudabimus eum ? Quel est celui-ci, comme parle l'Écriture, et nous ferons son éloge ? »

Ce n'est pas lui qui, remarquant les défauts et les ridicules du prochain, s'en ferait une arme contre lui et chercherait h en profiter pour se faire valoir par comparaison.

pour mettre en évidence sa propre vertu dressée sur les misères du prochain, comme sur un piédestal ! Ce n'est pas lui qui, pour se venger de quelque offense, relèverait avec barbarie les fautes de son frère, comme un chirurgien dénaturé qui mettrait le doigt sur la plaie vive d'un malade, de manière à le faire crier et à trahir sa faiblesse ! Ce n'est pas lui qui, dans un intérêt personnel, pour accroître ou sa réputation ou son bien-être ou sa fortune, userait avec rigueur, mêmiC des droits que lui donnent ou les lois ou les usages de la société, au détriment du bienêtre ou de la fortune de son prochain, mettant impitoyablement les exigences rigoureuses de la justice à la place des miséricordieuses condescendances de la charité. Vous rappelez vos droits, vous faites valoir la justice de vos prétentions, vous citez la lettre d'un contrat, vous alléguez le texte du code : ah ! sans doute, aucun tribunal humain ne vous condamnera, aucun ne donnera raison à votre adversaire; mais votre âpre justice scra-t-elle toujours justifiée au tribunal de la miséricorde ?

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Ecoutons sur ce sujet la grande voix de saint Paul: (c Pourquoi ne pas plutôt supporter l'injure ?... Le serviteur de Dieu n'aime pas les procès : il est doux envers tout le monde, patient, ne reprenant qu'avec un ton modeste ceux qui résistent à la vérité '. » Et quel est, en effet, le procès que vous avez le plus d'intérêt à gagner ? Celui qui assure le triomphe de vos droits devant les juges de la terre, ou celui qui vous donne des titres certains à la miséricorde du souverain Juge ? Pensez-y sérieusement en vous remettant devant les yeux cette parole : Beati miséricordes !

Ce sont toutes ces choses réunies dans une àme chrétienne : les pensées de miséricorde, les paroles de miséricorde, les actions miséricordieuses qui constituent ce qu'il faut appeler l'esprit de miséricorde, qui est l'esprit même de la sainteté. Or, mes^ Frères, l'esprit de miséricorde est-il bien commun parmi vous? Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que si les personnes pieuses ont, en

j. I Cor., VI, 7. — II TiM. 24-25.

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général, ce que j'appellerai le corps de cette vertu, je veux dire la charité des œuvres extérieures, il s'en faut de beaucoup que l'esprit de miséricorde soit habituellement chez elles le trait distinctif et caractéristique auquel on les reconnaît. Bien plus, j'ai lu quelque part que les gens religieux ont en général quelque chose de dur : ce qui vient sans doute de la comparaison hautaine qu'ils font, intérieurement et sans le savoir, de leur propre vertu, avec les personnes sans religion ou sans vertu qui les approchent.

Les gens religieux se scandalisent facilement, dit-on ; or, en lisant la vie des saints, on peut assurer qu'ils n'ont vu nulle part qu'un saint ait pris scandale de quoi que ce soit. Il y a une chose qu'ils oublient souvent, et qu'il faut se rappeler toujours, toutes les fois que nous sommes en présence d'une faute ou d'un péché dans notre frère, c'est la parole adressée par le divin Maître, dans une circonstance solennelle, non pas seulement aux Pharisiens, mais à nous-mêmes : (( Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Si les personnes

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de piété s'appliquaient cette parole, il n'y aurait jamais parmi elles une seule pierre de jetée; or, vous savez, mes Frères, s'il y en a!

Ce spectacle de charité parfaite, dans les rapports du monde, s'est-il vu quelquefois ? Peut-être.

Aux jours de ma jeunesse, on citait comme un exemple le salon, resté célèbre, d'une femme du monde dont la distinction d'esprit n'avait d'égale que sa piété. Dans ce salon s'était pressé, pendant trente ans, tout ce que Paris renfermait de plus éminent, de plus délicat, de plus distingué par les talents les plus divers, aussi bien que par la vertu. Là, dans un centre aimé de tous, se rencontraient les opinions les plus variées, les croyances même ks plus opposées, et je pourrais dire toutes les nuances de toutes les écoles. Chacun exposait ses idées, donnait son avis : une aménité parfaite présidait aux entretiens, et chacun trouvait dans la maîtresse de la maison, qui communiquait son esprit à tous ses hôtes, non pas toujours l'approbation et l'assentiment, mais toujours une attention bienveillante, une réponse

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charitable; il sortait de ses paroles comme une lumière douce qui n'éblouissait jamais, mais qui allait au cœur autant qu'à l'esprit. Mes Frères, le cœur de chaque personne chrétienne, dans ses rapports avec le monde, devrait ressembler au salon de Madame Swetchine ^

Mes Frères, voulez-vous acquérir l'esprit de miséricorde ? Il y a certaines vérités qu'il faut vous graver dans l'esprit et faire passer dans votre conduite.

La première, c'est que si vous ne tendez à acquérir l'esprit de miséricorde, c'est-à-dire cet esprit qui non seulement est généreux pour le pauvre, mais qui est bienveillant pour le pécheur, plein de tolérance, de douceur, de paix, de mansuétude pour tout le

I Voir sa Vie, par M. deFalloax.

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monde, qui hait le jugement téméraire, abhorre la médisance, ne sait ce que c'est que de se réjouir des défauts et des ridicules d'autrui ; si vous ne travaillez sérieusement à le former en vous — et c'est un travail de toute la vie — vous mettez votre salut en danger: parce que c'est aux miséricordieux^, et non aux autres, que le Seign.eur a promis la béatitude.

Là seconde vérité qu'il ne faut pas oublier, c'est que si vous avez la prétention de faire quelque bien autour de vous, vous devez renoncer à y arriver si vous n'êtes pénétré de cet esprit qui est celui de l'Évangile, je veux dire l'esprit de miséricorde. Dites-vous que si quelque chose doit paralyser, stériliser tous les efforts de votre zèle pour le bien, c'est l'esprit de hauteur, de critique, de raillerie, de médisance, de jugement. Il y a des vertus naissantes qu'une raillerie a tuées pour jamais !

La satire n'a jamais converti personne. Au contraire, un bon procédé, un accueil aimable, un tort dissimulé charitablement suffisent quelquefois pour vous rendre maître

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d'un cœur. Que de péchés a épargnés parfois un seul mot, une seule parole de bonté ! L'expérience n'est-elle pas là pour vous démontrer que ceux qui se scandalisent bruyamment, qui désespèrent amèrement de la conversion du prochain, ont presque toujours tort ? N'oubliez jamais que le vice d'aujourd'hui peut être la vertu de demain. Cette femme de Jérusalem excitait le mépris et l'indignation par ses désordres publics ; et, certainement, elle trouvait dans les dévots de ce temps-là, représentés par les Pharisiens, plus d'horreur que de compassion et de pitié : cette femme qui ne devait trouver de miséricorde que dans le cœur du Sauveur, elle s'appelait Madeleine. Ce jeune rhéteur, qui scandalisa successivement Carthage, Rome et Milan par le faste de sa vanité et la licence de ses mœurs, dont on ne savait ce qui attirait le plus l'attention, hélas ! de son talent ou de la vanité de son esprit, c'était saint Augustin. Ce soldat emporté, présomptueux, dont la réputation trop méritée dut certainement effrayer les personnes charitables qui l'accueillirent blessé, dans le

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