BEATI MUNDO CORDE I9I
nelle à la porte de votre cœur. Eh bien ! devant ces obstacles, Dieu ne passe pas, Dieu ne passera jamais, car il a dit : « Beati mundo corde, bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » ; mais ceux-là seuls, c'est une loi éternelle, ceux-là seuls et jamais aucun autre, ni en ce monde, ni en l'autre !
Voyez au contraire comment, dès ici-bas, la vision divine, la lumière de Dieu croît et se développe dans une âme pure. En vérité, mes Frères, Dieu cherche les âmes ^ures pour s'y reposer, comme les abeilles cherchent les fleurs ; et l'on voit Dieu, à travers ces âmes, plus clairement qu'on ne voit l'image du soleil dans une mer calme et tranquille, alors que l'œil peut pénétrer sans obstacle jusqu'à ses dernières profondeurs. La science moderne a fait une découverte merveilleuse : on devine la présence des minéraux précieux qui sont dans le soleil ou les étoiles, par les reflets produits sur le prisme au moyen des rayons lumineux qui descendent de ces astres ; ainsi de nos âmes : on sait si elles voient Dieu et jusqu'à que
point elles le voient, par le rayon qu'elles projettent au dehors, et un œil exercé ne s'y trompe pas. Une âme pure ne parle pas de Dieu comme une âme souillée, parce qu'elle le voit autrement.
Si jamais il vous est arrivé de vous approcher de quelques âmes éminentes en sainteté et de vous entretenir avec elles des choses divines, vous n'avez pas pu ne pas ressentir cette impression. Ces âmes-là ne parlent pas de Dieu comme les autres : les pensées de la foi ne rendent pas en elles le même son que chez nous; c'est qu'elles participent déjà à ce privilège qui sera le nôtre après la résurrection. Elles voient Dieu et sa grâce et sa providence présente en toute créature; ce n'est déjà plus de la simple foi, c'est quelque chose déplus clair, de plus limpide et de plus savoureux. Les autres hommes disent ce qu'ils croient : ces âmes disent ce qu'elles sentent et ce qu'elles voient.
Pourquoi cela? d'où vient ce phénomène qui vous émeut jusqu'aux entrailles, si vous approchez d'une âme sainte? Ah! c'est que ces âmes, par la pureté de leur vie, ont déjà
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à moitié brise l'obstacle qui sépare nos ténèbres des clartés éternelles; c'est qu'elles reçoivent déjà directement le rayon qui part du trône de l'Agneau; c'est qu'elles voient Dieu à travers leur pureté, comme à travers une muraille de cristal : Beati miindo corde.
Mes Frères, ne voudrons-nous point, nous aussi, avoir quelque part à ce privilège? Ne voulons-nous point, ne désirons-nous point, n'avons-nous pas mille fois désiré que notre foi devînt plus lumineuse. Dieu plus visible, plus présent et pour ainsi dire plus rapproché de nous? Ah! il en sera ainsi : nous croîtrons dès maintenant dans la lumière, l'œil de notre âme deviendra plus limpide, si nous le voulons, c'est-à-dire si nous déclarons une guerre véritable et plus sérieuse que jamais à la sensualité et à l'orgueil.
Demandons à Dieu les forces nécessaires pour sortir victorieux de ce combat de tous les jours; disons-lui tous les jours, comme David : « Cor mundum créa in me, Deiis; Seigneur, créez en moi un cœur pur », et Dieu
répondra à cette prière en donnant, dès icibas, à notre cœur purifié, les prémices de l'auréole que Notre-Seigneur a promise aux âmes pures, celle de la vision divine qui rend bienheureux pour l'éternité : Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbiint!
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Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu.
Beati pacifici, qiioniam filii Dei vocabuntur.
(Matth , V, 0.)
ui d'entre nous, mes Frères, n'aspire à être à jamais enfant de Dieu et par cela même cohéritier de Jésus-Christ? C'est là l'objet même de notre vie, c'est le but de notre création, c'est le fruit que la grâce poursuit en nous. « Quiconque a reçu Jésus-Christ, dit l'Évangile de saint Jean, Jésus-Christ lui a donné la faculté de devenir le fils de Dieu: Qiioiquot vecepenmt eu m, dédit eis potes ta tem Jilios Dei Jieri. »
Or nous avons reçu Jésus-Christ par le baptême, par l'Eucharistie; nous le recevons
igS SEPTIÈME BÉATITUDE
chaque jour par la grâce qui, pour nous, descend du ciel sur les ailes de la prière. Nous devons donc être enfants de Dieu.. Mais à quelle marque le reconnaître ?
Notre-Seigneur nous apprend que la vraie marque des enfants de Dieu, le signe de la ressemblance avec lui, c'est la paix, l'amour de la paix : Beati pacifia. Et en effet, dès les jours de sa naissance, le ciel s'ouvre, les anges en descendent et montrent à la terre étonnée un fruit du ciel qui croît pour les hommes, à l'ombre du divin berceau : ce fruit divin, proposé à tous les hommes de bonne volonté, c'est-à-dire à tous ceux qui le reçoivent, c'est la Paix : Pax hominibus bonœ voliintatis.
Lorsque Notre-Seigneur, dans la dernière Gène, quelques instants avant le sanglant sacrifice, confia à ses disciples bien-aimés le testament de son amour, il leur dit : « Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. » Et il ajoute : « Cette paix que je vous donne n'est point semblable à celle du monde. Non quomodo miindus dat; » c'est une paix que nul ne connaît sur la terre, que nul ne con-
naîtra dans le ciel, si ce n'est ceux qui sont à moi et qui m'ont reçu.
Et enfin, lorsque, vainqueur de la mort, il est lui-même entré dans l'éternelle paix, s'il se montre à ses apôtres, la parole de salut qu'il leur adresse et comme le mot d'ordre qui le fait reconnaître, c'est encore cette parole : la paix! « La paix soit avec vous. Pax vobis. »
Ne nous étonnons donc pas, mes Frères, si nous aussi, c'est à ce signe qu'on doit nous reconnaître comme les fils de Dieu, les frères de Jésus-Christ. Ne nous étonnons pas d'entendre saint Augustin nous dire que « c'est pour cette paix que nous devons travaillersans cesse, que c'est elle qui est l'objet de tous les efforts des chrétiens : Propter quod totum agilur qiiod cln^istiani siimiis. C'est pour elle, ajoute le grand docteur, que nous recevons les sacrements de Jésus- Christ; pour elle que nous nous instruisons de ses miracles et de ses discours; pour elle que nous avons reçu l'Esprit, gage de son amour; pour elle que nous croyons, que nous espérons, que nous sommes enflammés
de son amour, dans la mesure qu'il nous en accorde.
(^C'est cette paix qui nous console de toutes nos peines et nous en délivre; c'est pour elle que nous supportons courageusement toutes nos tribulations '. » Qu'il nous sera donc utile, mes Frères, de méditer ensemble cet attribut des pacifiques, cette paix qui rend enfants de Dieu! Voyons donc ce qu'elle est en elle-même, quels sont nos devoirs envers elle, quels sont ses fruits dans nos âmes.
La paix a été définie par saint Augustin, et cette définition, digne de son génie, a dispensé, à tout jamais, ceux qui sont venus après lui d'en chercher une autre. « La paix, dit-il, cette paix que tout être ici-bas, que
I, AuG , Tr. in Joan., civ, T. III, p. 1902.
toute nature recherche, cette fin universelle de toutes les actions de tout être raisonnable, dans tout ordre de choses, c'est le repos dans l'ordre, tranquillitas ordinis. »
Là où est l'harmonie, c'est-à-dire l'accord de toutes les parties entre elles; là où ume juste subordination des puissances inférieures répond à un équitable commandement, qui met chaque chose à sa place, assigne à chacune son emploi, fait régner partout la concorde, sans trouble et sans violence, là est la paix, c'est-à-dire le repos dans l'ordre : tranquillitas ordinis.
La paix parfaite, elle est en Dieu, parce qu'en lui les personnes divines, éternellement fidèles aux lois de leur essence, exécutent sans aucun trouble, dans une harmonie supérieure à toute conception humaine, le mouvement ineffable de la vie divine. Le Père engendre le Fils; du Père et du Fils procède le Saint-Esprit; et, des embrassements féconds du Père et du Fils, l'Amour infini jaillit éternellement. Et au sein de cette unité mystérieuse et féconde règne une paix éternelle, fruit d'une harmonie divine, type
de celle qui doit régner entre les enfants de Dieu, (c Si?it iinum siciit et nos iinus siimus. Qu'ils soient une seule chose, disait le Sauveur priant pour ses disciples, comme nousmêmes nous sommes un » eft substance, dans la triplicité des personnes. Et, en effet, partout où est la ressemblance divine, là est la paix.
Elle règne dans les chœurs des anges, qui chantent sans cesse, dans un concert dont rien ne vient jamais troubler l'harmonie, le cantique entendu par Isaïe : « Safictiis, sanciiis, sanctiis : Saint, saint, saint, trois fois saint le Seigneur notre Dieu. »
La paix parfaite régnait en l'homme au Paradis terrestre, alors que le péché n'avait pas encore altéré en lui l'image divine. Alors nulle guerre entre ses sens et sa raison, nulle discorde intestine. Dieu commandait à l'âme ; l'âme commandait au corps et les appétits de la nature inférieure obéissaient docilement aux ordres de Tesprit : l'homme, image parfaite de Dieu, pouvait s'entretenir avec son créateur comme un ami avec son ami, comme un fils avec son père ; l'har-
monie régnait entre le créateur et la créature, et la terre elle-même offrait une image vivante de la société du ciel : c'était le repos dans l'ordre, c'est-à-dire la paix: Pax tranquillitas ordinis.
Qu'est devenue, mes Frères, cette paix primitive dans laquelle nous avons été créés ? Qui ne sait que, dès le jour de notre naissance, nous en sommes bien loin ? A peine avons-nous commencé à discerner le bien du mal, on nous parle de vertu, et la vertu est une guerre. Les passions les plus désordonnées nous assiègent, appelées à la révolte sans qu'aucune voix leur ait parlé, comme des soldats qui se mutinent contre leur chef, aussitôt qu'ils ont reçu des armes. Nous avons, à chaque heure, à rougir de nos inclinations et de nos désirs ; nous voyons le bien et nous faisons le mal. Sommesnous dans le mal, nous ne pouvons nous en relever que par un violent effort ; sommes-nous dans le bien, nous tremblons en sentant les secousses, les violences de la nature corrompue qui veut nous faire retomber dans l'abîme. Nous adressons-nous
aux hommes nos frères, pour qu'ils nous donnent le moyen de sortir à tout jamais de cette étrange lutte ? notre demande est inutile ; car eux-mêmes sont en proie au même ennemi, et il n'existe aucun remède humain, aucun spécifique infaillible pour le vaincre. Ainsi la paix que nous cherchons et que nous aimons nous fuit sans cesse : le désordre et la guerre qui nous sont antipathiques, nous les trouvons en nous-mêmes, et nous sentons que si jamais nous devons ici-bas posséder la paix, il faudra l'acheter par une longue lutte. En Dieu, la paix est l'essence même de son être ; en Adam, elle était un don de naissance ; en nous, elle ne sera qu'une conquête.
Si du moins nous pouvions nous en passer ! si nous pouvions nous résigner à cet état qui exclut la paix! Mais quoi! se résigner à une lutte sans fin, au trouble, au désordre, aux remords de la conscience ? Est-ce possible ? est-ce que toute créature n'aspire pas invinciblement au repos et à la paix ? Eh bien ! cherchons quelque part un moyen de trouver, dans cette vie, une paix
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sans combat. Je n'en connais qu'un. Cette paix, elle existe et il y a des hommes qui y arrivent ; mais c'est le plus grand châtiment que Dieu, dans sa colère, puisse laisser tomber sur le pécheur. C'est cette paix que le prophète appelle « ignominieuse »; qui consiste à laisser leur libre cours aux penchants les plus honteux, aux inclinations les plus basses, aux vanités les plus coupables, semblables à un fleuve fangeux que son propre poids entraîne sans efforts à la mer ; c'est cette paix voisine de l'insensibilité de la brute, qui a abdiqué toute pensée haute et généreuse, qui ne refuse rien à la chair et au sang, qui a impitoyablement étouffé et abaissé en nous tout ce qui est élevé et nourri tout ce qui rampe, tué en notre àmc le divin, ce qui ressemble à Dieu, pour mettre en liberté l'animal. C'est la paix enfin de ces impies qui sont venus à bout de chasser de leur cœur toute idée d'àme immortelle, de Providence, de Dieu, de récompenses ou de châtiments éternels, qui disent comme ces débauchés dont l'Esprit- Saint nous fait entendre le langage : « Edaniits et bibamus.
cras enim moriemiir : mangeons et buvons puisqu'il faut mourir demain ! »
Y a-t-il de ces êtres dans le monde? S'en rencontre-t-il parmi nous ? Ne connaissonsnous cette paix que par le récit des temps passés et les malédictions des saints Livres ? Hélas! mes Frères, en tout temps, en tout pays, ils ont fait école ces sortes d'hommes qui renoncent, le plus possible, à ce qui distingue l'homme de la brute ; ils ont enseigné leur honte aux autres hommes par leurs livres et par leurs leçons, autant que par leur exemple ; ils ont prêché le moyen de se passer de Dieu et de la vertu, de trouver non point la paix véritable, qui est le repos dans l'ordre, mais la paix ignominieuse, qui est le repos dans la boue, la paix de la pourriture et du tombeau.
Dans l'antiquité, ces hommes saluaient Épicure pour leur chef; de nos jours, ils n'osent plus saluer qui que ce soit du nom de maître. Ils ne forment point une seule école; ils n'en sont pas moins partout : dans les salons et dans les académies, dans les assemblées politiques et dans les lieux de
plaisir, sous l'habit élégant des heureux du monde et jusque sous la veste de l'ouvrier; ordinairement reconnaissables par leurs mœurs, mais surtout à ce signe qu'ils nient les destinées immortelles de l'âme et déclarent une guerre sans merci à Jésus-Christ et à son Eglise.
Mes Frères, est-ce là la paix que vous cherchez? Ah! si tel était votre dessein, vous ne seriez pas dans cette enceinte. Celui qui tend à cette paix ignominieuse ne vient point au pied des chaires où se prêche la paix du Christ!
Jésus-Christ pleurant sur Jérusalem s'écriait : «Ah! si du moins, en ce jour qui t'est donné, tu connaissais ce qui peut te procurer la paix! » Pour vous, mes Frères, vous la désirez, cette connaissance si utile et si nécessaire, ou plutôt déjà vous la possédez, puisque vous croyez aux paroles du divin Maître, à ces paroles dont il dit lui-même (c qu'elles ont pour objet de nous donner la paix en lui : Hœclocutus sum, lit in mepacevi habeatis. )> Qu'il est bon néanmoins de se rappeler souvent les conditions de cette paix,
qui doit grandir en nous à mesure que nous avançons, et qui n'a d'autre terme que \i paix de la béatitude éternelle !
Cette paix, une seule chose est nécessaire ^ et elle suffit, pour nous l'assurer : c'est la victoire sur nos passions et, par l'effet de cette victoire, la domination de notre raison sur nos sens et de Dieu sur notre raison.
Singulier état que le nôtre! Nous avons soif de bonheur, et le bonheur est inséparable de la paix. Nos passions se présentent à nous pour satisfaire ce désir; elles ne nous parlent que du bonheur que l'on goûte à leur obéir. Que poursuit le sensuel, l'orgueilleux, l'avare? Est-ce qu'il ne croit pas trouver son repos, sa béatitude dans la satisfaction de ses sens, dans les jouissances de l'orgueil, dans les misérables extases de l'avarice? Ob-
tiens cette place, élève-toi à cet honneur, nous dit l'ambition, et là tu trouveras le repos. Mais ce sont surtout les affections du cœur qui nous déçoivent par leurs promesses et nous présentent, avec un succès redoutable, le mirage de la paix.
Quel cœur ici-bas n'a fait battre plus d'une fois le rêve d'un repos sans trouble, dans une affection préférée ? Qui ne s'est flatté d'occuper un cœur et d'y tenir une place sans rivale? Mais, mes Frères, ce repos, ce bonheur, cette paix, les avez-vous jamais rencontrés toutes les fois que vous avez poursuivi la satisfaction de vos passions en dehors de Jésus-Christ? C'est qu'il n'y a de paix que là où est Jésus-Christ : « Hœc locutus sum vobis, ut m me pacem habeatis. » Et Jésus-Christ ne se trouve que dans une àme qui, par la grâce, a triomphé de ses passions, ou du moins soutient contre elles de ces luttes qui équivalent à des victoires.
Et comment en pourrait-il être autrement ? Faisons, je vous prie, l'analyse de ce qui se passe dans une àme aux prises avec les phases diverses d'une passion qui veut se
satisfaire, et qui parvient à son but. Prenons pour exemple, si vous le voulez, une affection du coeur, un de ces attachements dangereux ou coupables qui sont l'occupation, chez un si grand nombre, de la plus grande partie de leur vie. Avant que vous soyez arrivé à votre but, êtés-vous heureux, avez-vous la paix? Appelez-vous bonheur ces mortelles angoisses, ces incertitudes, cette fièvre qui brûle votre sang, qui consume votre cerveau, qui précipite toutes vos démarches, qui trouble jusqu'à votre sommeil ?
Appelez-vous de la paix la surexcitation de cette imagination toujours en éveil, pour vous représenter les froideurs vraies ou fausses, les dédains, les préférences de la personne aimée? Quel repos peut subsister dans cette âme toujours ballottée entre la crainte et l'espérance, et trop souvent en proie aux tortures de la jalousie ? Y a-t-il, dans ces moments, mer plus turbulente, flot plus agité, tempête plus déchaînée que celle qui mugit dans votre cœur?
Mais je suppose la passion satisfaite :,vous êtes arrivé, vous'obtenez ce que vous désirez;
VOUS régnez, ou du moins vous croyez régner, dans un cœur qui est à vous. Vous avez cru, sans aucun doute, entrer dans un port tranquille, aborder à une îîe heureuse, trouver la fin de vos maux et le commencement de votre félicité. Quelle erreur est la vôtre! Une dure expérience ne tarde pas à vous apprendre que le cœur humain, fait pour l'infini, destiné à un amour infini, trouve invariablement et nécessairement une déception dans toute passion satisfaite, par la raison trop évidente qu'il a, sans le vouloir, mais par un instinct divin, grandi l'objet de ses pensées au-delà des proportions humaines. Il rêvait un être sans défaut, un cœur généreux, sensible, dévoué, reconnaissant. Il trouve une nature, hélas! comme la sienne: égoïste, orgueilleuse, faible, incapable par conséquent de remplir un cœur fait pour l'infini. La statue de marbre et d'or n'est plus qu'une statue d'argile ou d'un vil métal, dès que vos yeux ont pu la regarder de près, dès que vos bras l'ont placée sur un piédestal. Cette déception inévitable que tous, un jour ou l'autre, ù des degrés divers et sous mille
formes, nous avons éprouvée, est-elle compatible avec le plein bonheur ? est-ce la paix que nous cherchons ?
Mais, sans parler des remords qui suivent le péché comme l'ombre suit le corps, que dire des dégoûts, de la satiété terrible qui suivent les passions les plus heureusement, les plus longuement satisfaites ? Faut-il attester ici les histoires de tous les temps et de tous les siècles ? Faut-il répéter les tristes paroles de l'homme qui a été le plus heureux de tous les hommes, qui a goûté, savouré, épuisé de ce monde tous les plaisirs et tous les genres de plaisir; bu à la coupe de toutes les passions, touché à tout ce qui peut ici-bas entrer dans l'esprit ou dans le cœur de l'homme ?
Écoutez Salomon : « J'ai vu tout ce qui se fait sous le soleil, et j'ai Vu que tout est vanité et affliction d'esprit. « Entendez une voix partie de Versailles, cet autre centre des grandeurs humaines et des passions satisfaites, entendez Madame de Maintenon gémir sans fin sur l'impossibilité de distraire l'ennui du grand Roi. Et qui ne sait, pour
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peu que son oreille ait recueilli l'écho des littératures contemporaines, entendu les accents des René, des Werther, des Byron ; qui ne sait que les accents les plus désolés, les désespoirs les plus sombres, les plus tragiques imprécations contre le malheur des destinées humaines, ce sont celles des passions satisfaites, des passions rassasiées, comblées au gré de leur désir ! Et c'est là la paix que l'on trouve en dehors de Jésus- Christ : « Hœc lociitiis siim pobîs,ut in mepacem habeatis! Je vous ai dit toutes ces choses pour que vous trouviez la paix en moi. » Mais quelle est donc cette paix que vous trouvez en Jésus-Christ ? Mes Frères, ne nous faisons pas d'illusion : cette paix, nous y arriverons très certainement si nous le voulons, parce que la parole du Maître est infaillible; mais nous n'y arriverons que par la guerre contre nous-mêmes. Ce Docteur pacifique, ce Prince de la paix qui nous l'apporte du ciel, ne nous laisse aucun doute possible. Car que dit-il à ses disciples qui, sur ce point, comme sur la nature du règne que Jésus-Christ devait exercer sur la terre.
pouvaient se tromper et partager les erreurs des Juifs: « Pensez-vous que je sois venu donner la paix à la terre ? Piitatis quia pacem venidare in terram? Oh.\ ne le croyez point: Nolite arbitrari! Non veni mittere pacem, sed gladiiim : Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Je suis venu mettre le feu à la terre ; et qu'est-ce que je veux, sinon que ce feu s'allume : Ignem veni mittere in terram ; et quid volo, Jiisi ut accendatur ^ ? »
Oui, il est venu, ce divin Maître, mettre le glaive aux mains du chrétien, le glaive intérieur du sacrifice, du renoncement, de la pénitence, du mépris du monde et de la fuite du péché et des occasions de péché. Il est venu mettre le feu de l'amour dans nos cœurs ; ce feu qui consume la rouille des affections coupables, des passions déréglées; ce feu qui n'est qu'une émanation, une participation mystérieuse de la nature divine, dont il est écrit : « Ignis consumens est, elle est un feu qui consume. )>