PREMIÈRE PARTIE
EXPOSITION DU MYSTÈRE
$ II. Ce mystère, comme tous les mystères chrétiens, a sa raison, non seulement dans la bonté de Dieu, mais encore dans l'extrême misère de l'homme.
La vraie Religion est la loi suprême qui détermine et règle les vrais rapports ou les relations mutuelles entre l'homme et Dieu, et les hommes
' Opus tuum (Heb., 3).
* Quid sic instruit fidem, spem roborat, caritatem accendit, quomodo humanitas Dei (I de Epiph.).
entre eux relativement à Dieu. Mais l'homme, aban donné à lui-même, ne pouvant, sans de grands efforts, ni sans s exposer à l'erreur, découvrir toutes ces relations et tous ces rapports , il devint nécessaire, comme le démontre l'incomparable saint Thomas , que Dieu lui-même se fît connaître par le moyen de la Foi ' ; de là, la nécessité , de là, l'exis • tence d'une révélation divine, afin de donner à l'homme, d'une manière infaillible et parle moyen le plus prompt , la connaissance de son origine, de ses destinées, de ses espérances et de ses devoirs. Cependant, de ce que les dogmes chrétiens soient révélés de Dieu , il ne s'en suit point qu'ils soient étrangers à la nature de l'homme. Au contraire, le but oie tous les enseignements, de toutes les institutions de la Religion étant de perfectionner l'homme ici-bas, sur le modèle et avec la grâce de J.-C, et par là, le conduire à l'éternelle perfection dans le ciel2; il s'en suit que ces enseignements divins , ces précieuses institutions doivent encore se dire , et sont véritablement naturelles dans le sens que la perfection est l'état naturel de tous les
1 Necesse fuit ul ea per naodum fidei iraderentur {Gentil, I, 4).
2 in vinmi pprfrctum, in mensuram ;ctatis plenitudinis Cliristi Ephcs., {).
1res et que tout ce qui tend à les réformer, à [es anoblir, à les perfectionner, est naturel.
11 buitdelà, que les mystères chrétiens ont leur raison non-seulement dans la perfection infinie de la nature de Dieu et les effusions ineffables de son tendre amour, mais encore dans l'infinie misère de l'homme à laquelle l'a réduit le péché, et dans la nécessité où il se trouve de recourir à des remèdes surnaturels et divins pour pouvoir se guérir.
Or, tel est parmi les autres mystères celui d'un Dieu sauveur qui, la première fois qu'il se manifeste à l'homme, apparaît, non-seulement en vrai homme, mais en homme enfant, en homme pauvre, humilié, souffrant comme le dernier des hommes, contractant avec lui une alliance éternelle, une société parfaite d'égalité et d'amour.
La raison humaine abandonnée à elle-même ne comprend rien à ce mystère , elle s'en irrite au contraire, elle s'y confond, elle s'y perd; et avec le Juif obstiné , selon l'expression de saint Paul , elle croit ce mystère un scandale , une insulte faite à la majesté et à la grandeur de Dieu; ou comme l'aveugle gentil, elle le traite de folie1. Mais l'âme
1 .inda?is qnidem scandalum, genlibus autem slultiliam (/. Cor. i).
véritablement chrétienne qui marche dans la voie du salut, accueille ce mystère avec transport, y met toutes ses complaisances, en fait ses délices, le vénère, l'admire comme le chef-d'œuvre de la plus tendre charité, de la vertu puissante, de l'infinie sagesse de Dieu1; car, une telle âme marche à la lumière de cette Foi par laquelle, selon l'oracle de J.-C, le Père céleste révèle, aux âmes humbles et pieuses, les plus grands mystères et leur en donne l'intelligence pratique, grâce qu'il refuse à l'orgueil de la sagesse profane 2 : et munie d'un tel secours, l'âme fidèle comprend qu'il ne fallait rien moins que cette profonde humiliation d'un Dieu pour tirer l'homme de cet abîme de misères, et du profond avilissement où le péché l'avait réduit. Ainsi, aux yeux de la Foi, ce sublime et réjouissant mystère d'un Dieu qui se manifeste aux hommes dans la misérable condition d'un enfant pauvre et obscur, trouve sa raison, non-seulement dans l'infinie bonté de Dieu , mais encore dans l'extrême besoin que l'homme avait d'un sauveur capable de lui inspirer
' lis qui salvi ûunl, Dei virlus et Dei sapientia (1. Cor-, 1). 1 Abscondisti haec a sapiemibus , et revelasti ea parvulis [Math-, il .
d'abord l'amour et la confiance, et par la confiance et l'amour l'attirer et le conduire jusqu'à Dieu.
§111. Adam et Ca'in après leur péché. La crainte et ta défiance dominaient le cœur de l'homme , relativement à Dieu , avant la venue du Sauveur.
Nous lisons dans la Genèse que le père du genre humain eut honte de paraître devant Dieu dès l'instant où il fut devenu esclave du péché , d'enfant d'innocence qu'il était. Il cherche à se cacher ; il fuit la présence de Dieu ; il est saisi d'épouvante et d'horreur en entendant sa voix et son nom1. Or, ce sentiment de frayeur et de crainte qui , dans le cœur du premier homme , avait remplacé la confiance et l'amour et s'y était maintenu par le souvenir de ce terrible jour où , maudit de Dieu et poursuivi par un glaive de feu , il avait été chassé du séjour de délice profané par sa désobéissance , ces profondes et funestes impressions , et ce pénible sentiment , sont transmis avec la vie à toute la postérité de ce pécheur proscrit et banni de la face de Dieu.
Et Caïn qui fuit toute société , qui redoute la
' Vocem tuam audivi et timui, quia nudus essem, et abscondi me
{Gencs.,ô).
vue et la voix de Dieu, qui va errant par les forêts, qui cherche à se dérober à tous les regards , à se cacher enfin à lui-même; Caïn qui tremble et dont le cœur palpite à chaque pas, et qui, dans tout être qu'il rencontre , croit trouver un censeur sévère et un exécuteur de la divine justice \ Caïn , avec ces sentiments , exprimait bien au naturel le sentiment de terreur qui dominait les hommes à l'égard de Dieu. A son nom seul, les hommes tremblaient comme fait un rebelle au nom du prince qu'il vient de trahir ; comme un coupable au nom du magistrat qui doit le juger; comme un condamné à la vue du supplice qui le menace et de la mort qui l'attend. Et les cérémonies du culte ancien n'étaient que l'expression de la terreur que l'idée d'un Dieu irrité faisait naître et maintenait dans tous les cœurs.
Non cependant que l'espérance eût entièrement abandonné la terre , car autrement , le désespoir eut jeté l'homme dans un tel abattement, qu'il eut été capable de chercher dans le suicide un remède à sa frayeur , et le genre humain se fut éteint dès son berceau. Ainsi, le Dieu offensé, tempérant la
1 a fade tua abscondar el ero vagusel profugus in lerra , ornais igitur, qui inveneril m^ occidel me [Gènes., '•'.
rigueur de sa justice par sa miséricorde , révéla à l'homme ses promesses pleines d'amour dans le moment même où il lui fit entendre ses terribles menaces ; et, en lui indiquant la série des maux qui devaient faire son châtiment , il lui fit entrevoir le Rédempteur qui devait y apporter le remède. Au moyen de cet artifice d'amour , la divine Sagesse , dit l'Écriture , tira de l'abîme de son crime la plus noble et la plus chère de ses créatures terrestres , et lui prépara ainsi dans l'espérance une ressource contre elle-même ' .
Quoique cette promesse précieuse d'une future réconciliation se fût transmise et perpétuée dans le monde, l'idée de l'indignation divine, de l'anathème originel, de la proscription de la nature humaine , à l'occasion du péché, était si vive et si profonde, que la confiance dans le Médiateur promis ne pouvait trouver accès près des hommes. Excepté pour quelques âmes qu'une foi vive et une vie pure élevaient aux plus douces et aux plus intimes communications avec Dieu, cette frayeur n'était point entièrement détruite, et cette énigme de salut, ce mystère depar-
' Sapientia illum, qui primus formalusest a Deo paler orbis Ici rarum, custodivit, et eduxit illum a delicto suo, et dédit illi \ïi !" tem contthendi omnia {Sap.. io).
don , qui , selon saint Paul , était salué de loin par les premiers hommes , restait environné des ténèbres d'un avenir reculé !.
Et. comme on l'observe encore aujourd'hui chez les peuples étrangers à l'heureuse nouvelle d'un Dieu fait homme par amour pour l'homme, la religion du monde idolâtre était en quelque sorte la religion de la peur : la joie était bannie de ses fê- I - un sacerdoce cruel se livrait à un culte atroce de feu et de sang ; il ne parlait aux hommes de la Divinité que pour les exhorter à l'apaiser par des rites enrayants et par de cruelles hécatombes de victimes humaines. Sans doute , chez le peuple hébreux , la promesse du Médiateur futur , renouvelée successivement aux patriarches , annoncée par les prophètes , figurée dans tous les rites et sacrifices de la loi , alimentait la confiance et faisait naître dans le cœur un principe d'amour de Dieu; mais cette confiance était empreinte de tristesse et d'inquiétude . cet amour était timide et tremblant comme la peur. Que le Seigneur ne nous parle plus . disait le peuple à Moïse , de peur que nous ne mourions d'épouvante 2. Cette prière ne
'Hebei -., il.
'Ronloquatur noNs DonrinuSjDe forle moriamur Exod-,20).
nous montre-t-elle pas que , si la crainte de la Divinité était , chez les Juifs , plus modérée , plus religieuse et plus sage que chez les gentils , elle n'était pas moins forte et moins inquiète?
Ajoutez encore l'inflexibilité de la loi, la sévérité des peines , la fréquence des châtiments pour les moindres infractions, l'immolation des victimes , le rite de l'aspersion du sang , la redoutable majesté du sanctuaire , tout paraissait propre à entretenir chez ce peuple ces lugubres sentiments et à les maintenir dans toute leur vigueur : ce qui fait dire à saint Paul que l'esprit de l'ancienne alliance, de la religion judaïque, était un esprit de crainte servile plutôt que d'amour filial \
S IV. Cette peur de la Divinité, bien différente de la sainte crainte de Dieu qui rend l'homme plus sage, tendait à le corrompre et à l'éloigner de Dieu de plus en plus.
Il est vrai que la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse 2 ; elle est le moyen ordinaire dont se sert la grâce pour gagner et soumettre les
1 Non enira accepistis spiritum , servilutis , iterum in timoré {Rom., 8).
2 Initium sapientiae limor Domini [Eccl, l).
cœurs. Mais la sainte crainte , seule capable de produire des fruits précieux , ne peut émaner que d'un secret amour de Dieu ; car cette disposition n'est autre chose que le chagrin d'avoir démérité , que le soin de rentrer en grâce , et que l'appréhension de perdre de nouveau l'amitié d'un Dieu sévère dans ses châtiments et riche dans ses récompenses ; c'est une crainte qui nous rapproche de Dieu au lieu de nous en éloigner ; c'est enfin , l'amour même , mais un amour réservé , amour révérentiel de l'enfant, amour respectueux de l'épouse. Cet amour est comme la pudeur de l'âme ; il n'exclut point la confiance , il la commande , au contraire , la maintient dans ses justes bornes , l'embellit et la perfectionne.
C'est pourquoi cette crainte de Dieu si sainte, si pure , si féconde , si précieuse , qui console l'âme qui la possède , n'a rien de commun avec cette crainte de la Divinité qui s'était emparée d'une grande partie des hommes avant l'apparition de l 'Homme-Dieu. Une telle crainte ayant un principe bien différent , les conséquences en étaient différentes.
C'était une crainte excluant toute confiance, in-
quiète et pénible , laissant l'homme dans l'impuissance d'apaiser Dieu par le repentir pour rentrer en grâce, et de se soustraire à son empire par la fuite pour éviter le châtiment ; c'était une crainte semblable à celle de l'esclave qui tremble à la vue du supplice qui l'attend , sans détester la faute qui en est la cause. Cette crainte avait son principe dans une haine secrète de Dieu ; c'était la haine de Dieu même. De là , pour l'homme, le soin de se séparer, de s'éloigner toujours de plus en plus de Dieu , d'en effacer de son esprit toute idée, d'en arracher de son cœur toute inclination ; de là cette fureur de chercher des dieux favorables à ses vices , et incapables de lui faire peur, dans tout ce qu'il y a de plus abject dans la nature et de plus infâme dans les passions ; de là ces rites honteux, ces sacrifices abominables , et tout cela à la honte du vrai Dieu , et comme par mépris et par vengeance de la profonde antipathie , de l'horreur secrète qu'occasionnaient à l'homme la sainteté et la justice divines. De là , enfin , cette rage du cœur , ce profond désespoir qui , selon l'expression de saint Paul , engageaient l'homme à s'abandonner sans réserve comme sans pudeur, à tous les excès de la débauche , afin de se donner par là un dédommagement
pour les angoisses auxquelles tout son être était en proie \
Ainsi , cette crainte de Dieu , loin de rendre l'homme meilleur, le précipitait dans l'abîme de toutes les erreurs et de tous les vices , portait la dépravation et le désordre dans toutes les puissances de son âme , dans toutes les affections de son cœur ; elle corrompait enfin l'homme tout entier. Elle en faisait, ou un démon par l'orgueil, ou une brute, par l'impudicité , et le reléguait ainsi jusqu'aux confins de la barbarie ; car la dépravation , qui est la barbarie de l'âme, tiré son principe du défaut d'amour dans les relations entre l'homme et Dieu , comme la barbarie , qui est la dépravation de la société , est occasionnée par le défaut d'amour entre homme et homme.
§ V. Difficulté pour l'homme de reprendre confiance en Dieu et de l'aimer de nouveau. Dieu lui-même devait pour cela descendre jusqu'à V homme et se rendre semblable à lui.
Comment l'homme pouvait-il se tirer du profond
1 Qui desperantes tradiderunt semetipsos impudicitiae, in opéra lionem immunditire omnis Ephes.,4 .
abîme de misère, de bassesse, de brutalité dans lequel il se trouvait tombé? comment pouvait être restaurée une créature d'abord si noble et si parfaite , et ensuite si dégénérée et si corrompue dans toutes ses idées et toutes ses inclinations, dans toutes ses habitudes, que quarante siècles de dépravation, d'erreurs et de superstitions avaient changées en une seconde nature ? Pour opérer une réforme aussi prodigieuse , il ne fallait rien moins que des moyens entièrement opposés à ceux qui avaient causé dans l'homme des ravages aussi grands et des ruines aussi déplorables; c'est-à-dire qu'étant ainsi tombé dans cet excès de dépravation par son éloignement et sa haine secrète de Dieu , il ne pouvait se relever ni se guérir qu'en se rapprochant de Dieu , qu'en se disposant à espérer en lui et à l'aimer. Mais comment faire passer l'homme de la crainte servile, cause de sa dépravation et de son avilissement, à cette tendresse filiale qui devait réformer et ennoblir son cœur? Comment l'amener à envisager comme un tendre père le Dieu devant lequel il avait coutume de trembler comme devant un juge sévère et inexorable? comment lui faire invoquer avec joie un nom qui, jusqu'à ce jour, ne lui avait causé que l'épouvante? Était-il facile , enfin ,
d'ouvrir à la confiance un cœur dominé par la crainte? de faire régner l'amour où, depuis tant de siècles, avait régné le dégoût, la crainte, le mépris, la haine de Dieu ?
Ainsi, pour opérer une réforme aussi étonnante, une restauration aussi difficile dans tout ce que la nature humaine a de plus intime, il fallait que Dieu lui-même vînt au-devant de sa créature à travers le chaos immense que la faute avait interposé entre le ciel et la terre, entre l'homme et Dieu ; mais il était nécessaire qu'il apparût sous les devises de la plus grande miséricorde et du plus tendre amour.
De même, observons-nous que, parmileshommes, le petit, le faible, le misérable n'ose s'approcher du grand, de l'homme en dignité, du puissant, du riche, bien moins encore il osera lui parler avec confiance ; il sera surtout loin de l'aimer si celui-ci ne le prévient par un air d'égalité, de familiarité et de confiance.
C'est par la même raison que l'enfant n'aime ses parents que parce qu'ils sont les premiers à s'abaisser jusqu'à lui, à se rendre petits avec lui, à prendre à cœur ses petits intérêts, en imitant ses mouvements, en parlant son langage ; et même de
que La voix maternelle éveille son intelligence et lui apprend à s'exprimer, de même aussi le sourire, la familiarité, la tendresse maternelles soulèvent son cœur et l'ouvrent à la confiance et à l'amour.
Les mêmes rapports ont lieu entre l'homme et la femme, le maître et le serviteur, le dignitaire et l'artisan, le prince et le sujet; si ceux-là veulent gagner la confiance de leurs inférieurs, ils doivent être les premiers à l'inspirer, ils doivent les premiers se montrer aimables s'ils veulent être aimés.
Or si cette conduite s'observe parmi les hommes, à plus forte raison doit-elle exister entre l'homme et Dieu; car, si dans l'état d'innocence, l'homme infiniment petit, dépendant, faible, imparfait, osait tourner ses regards vers Dieu, être infiniment grand, majestueux, maître suprême, être parfait; s'il osait le rechercher, l'aimer, s'entretenir familièrement avec lui, c'était parce que Dieu lui apparaissait sous des formes visibles, lui parlait son langage, conversait avec lui d'égal à égal et lui donnait le premier des preuves de son amour.
Si une telle conduite de la part de Dieu fut nécessaire, dans l'état même d'innocence, combien plus dût-elle le devenir depuis le péché par lequel
les hommes comprirent trop bien qu'ils étaient devenus odieux à la Majesté divine et voués au malheur.
L'enfant est épouvanté, il s'enfuit s'il voit accourir à lui le père dont il a provoqué la colère ; et quoique celui-ci le poursuive dans l'intention de l'embrasser malgré sa faute, le coupable ne s'approchera d'un père qui peut le traiter en juge qu'autant qu'il verra dans ses traits des signes de clémence et de bonté. De même, dit saint Bernard, pour que Dieu dans son apparition parmi nous, nous donnât la force de nous approcher de lui, il était nécessaire qu'il se montrât sous les devises, dont parle saint Paul, d'un Dieu sauveur revêtu de la douceur et de la bonté. Autrement, à son arrivée sur la terre, les hommes se seraient éloignés de lui, comme Adam qui tenta de se soustraire aux regards de Dieu ; ils se seraient abandonnés au désespoir et à la frayeur en voyant descendre sur la terre le Dieu dont ils avaient violé les lois, méprisé les bienfaits et l'amour1.
1 Apparuit benignitas et humanitas salvatoris nostri Dei : quia hoc milii maxime necessarium fuit. Alioquin, quid agerem audiens venientem Dominum ? Xunquid non fugerem sicut Adam qui a facie ejus fugit? Xunne sperarem audiens quia venit ille cujus Iegem prœvaricaïus sum, cujus patientia abusus sum, cujus bénéficie ingratus inventus sum (/, de Epiph.)-
Ainsi pour arrêter L'homme dans sa fuite, l'attirer dans son éloignement, dompter sa barbarie, l'encourager dans son avilissement, calmer ses appréhensions et ses terreurs, je dirais pour lui ravir son cœur et y faire naître la confiance et l'amour, il était nécessaire , de la part de Dieu, de faire paraître et de voiler en même temps la splendeur de sa majesté, les motifs de sa colère, les menaces de sa justice sous le dehors de l'humilité, de la clémence, de la miséricorde, de la douceur, en se montrant revêtu des insignes d'une infinie amabilité. Il fallait, selon la belle doctrine de saint Paul, que le Dieu sauveur devint en tout et pour tout semblable à l'homme, qu'il se lit son frère, qu'il en vînt avec lui à une vie de familiarité , de confiance, de tendresse personnelle, qu'il prit sa nature et sa condition et qu'il lui fît goûter les charmes de sa bonté en se faisant ainsi connaître pour le Dieu de miséricorde * .
Ainsi les patriarches et les prophètes, organes de l'humanité désolée, soupiraient après la venue d'un Sauveur qui non-seulement, comme la rosée,
1 Per omnia rlebuit Fra tribus similari, ut misericors fieroi • IIehr.,-2).
descendit du ciel1 , mais encore sortit de la terre. comme la fleur2, c'est-à-dire qu'ils demandaient un Sauveur céleste et terrestre en même temps. Dieu et homme : Dieu pour anéantir le péché , homme pour inspirer la confiance et l'amour. Ils demandaient que ce Sauveur vint dominer la terre, non avec la puissance d'un roi, mais avec la douceur de l'agneau5. Enfin ils suppliaient Dieu, avec une espèce d'importunité, de faire descendre sa miséricorde sur la terre sous des formes visibles4. Et ces prophètes, organes de la terre près du ciel, et chargés de la part de Dieu d'annoncer à la terre ses consolantes promesses, avaient prédit que le Sauveur serait envoyé comme la miséricorde de Dieu personnifiée et visible3, et que cette miséricorde irait à la recherche de l'humanité pour la rappeler de ses égarements, lui donner asile et la pi»
Uorate cœli desuper [Isai., 45).
rerra geraripet sahaiorem lbid.
Emilie agnum Domine domina lorern terra {Isai.. 16). o-ieiide nobis, Domine, miserieordiam tuam [Psal 84). Misit Deus miseri< -ordiam suam {Psal.:*, . \ i misericordia lua subsequeluf me Pso'. 22 •
§ VI. Jésus-Christ en naissant comme homme a satisfait au besoin dans lequel se trouvait l'homme. Ressemblance de l'humanité de Jésus-Christ avec la nôtre.
Voici enfin le mystère de l'infinie miséricorde, de la bonté la plus incompréhensible, de l'amour le plus tendre, mystère que le fils de Dieu a accompli en se faisant homme, en naissant comme homme, en se manifestant aux hommes dans la vraie substance de l'humanité, comme le dit l'Église dans ses chants1. Mystère sublime et ineffable qui remplit d'étonnement et de stupeur l'esprit de l'homme, en même temps qu'il lui parle le langage de la plus ineffable douceur et remplit son cœur de confiance et de tendresse ; le récit de Cette merveille se trouve compris dans ces simples paroles de saint Mathieu : •• Jésus était donc né à Bethléem. » Car, dit saint Bernard, tout le monde convient qu'un être est de la même nature que celui quilui donne naissance*. Or, il est évident que Jésus-Christ est vrai Dieu par celaseul qu'il est fils de Dieu, Dieu ne pouvant
' Cumin subslantiâ nostrae mur talilalis apparuit {Prœf. Epiph.) * Xam et filios homitium, hommes, et ipsorum quoque animalium
œius ex eodem cirai eis genereesse, Démo esl qui dubitat(f/l
Epiph-).
engendrer un fils qui ne soit Dieu comme lui ' ; et étant né à Bethléem, étant né de Marie2, fille de l'homme, il est par là vrai homme, car celui qui naît de la femme est nécessairement homme; et c'est encore pour cette raison que le même évangéliste dit, en parlant des mages : qu'ils trouvèrent l'Enfant dans les bras de Marie sa mère5.
Ainsi, s'écrie saint Pierre-Chrysologue dans son éloquent discours sur l'Epiphanie, que la raison humaine cesse donc de se perdre en conjectures ; comment peut-il se faire qu'un Dieu infiniment grand, infiniment riche, infiniment puissant, soit venu dans le monde en vrai homme et comme vrai homme, qu'il se soit soumis à l'humiliation d'être renfermé dans le sein de la femme, de naître de ses entrailles, de se voir enveloppé de pauvres langes, de demander par ses larmes sa nourriture au sein maternel, de souffrir toutes les misères, toutes les incommodités de l'enfance, de passer par tous les âges, par toutes les conditions, par tous les besoins de l'humanité 4 ! Un si prodigieux avilisse-
'Éxhoc ipso salis evidensetiudubilabile, quoniam Dei filiuin necesse est Deuin esse Ibid.).
■ De qua natus est Jésus (Math. .
1 Quod cum Maria maire ejus parvulus iuvenitur ; quid nisi verus honio et verus hominis filius declaratur Ibid-].
4 S.-epc quaerimus :quare sic Chrïstus inlrat mundum, ut venlris
[lient de la part de la Majesté divine est sans doute incompréhensible, mais tout s'explique par l'infinie miséricorde de Dieu et par l'infinie misère de l'homme qui ne pouvait se relever de sa chute que par un moyen aussi étonnant; car il s'agissait d'apporter à l'homme la grâce de la réconciliation et du pardon, et de remplacer la crainte dans son cœur par la confiance et l'amour; et pour changer et reformer ainsi le cœur de l'homme , il fallait que Dieu descendît du ciel et apparût de cette manière * .
Nous savons , continue le même Père, quelle force et quel doux enchantement devient pour le cœur la vue d'un tendre enfant2. Il n'est point de barbarie que l'enfance ne parvienne à vaincre, point de fierté qu'elle n'adoucisse , point de rigueur qu'elle ne tempère, point de fureur qu'elle ne désarme ; au contraire, elle commande l'amour, captive l'affection, invoque la grâce et obtient la charité 5. Ainsi, le Seigneur venant sur la terre non
experiatur angustias , partus paliatur injuriam, sustineat vincula pannorum, cunabula tolleret imbecilla, lacryrais uberum nutrimenta disquirat, aetatum gradus necessitaiesqure prsesentiat.
1 In qualiter venire debuit qui votait apportare graliam limorem pellere, quœrerecaritalem.
2 Xatura docet omnes quid valeat, quid mereatur infantia-
* Infanlia quani barbariem non vincit, quam non miligat feritatem, quam crudelilatem non comprimit, quem non inflectit rigorero,
pour y faire régner la crainte, mais pour y allumer la charité ; non pour effrayer les hommes , mais pour gagner leurs cœurs et les obliger à l'aimer; il a dû non-seulement paraître comme homme au milieu d'eux, mais encore passer par l'enfance J .
Mais pénétrons encore davantage dans les mystérieuses profondeurs de la miséricorde de Dieu ; profondeurs de Dieu comme les appelle saint Paul2.
Selon le grand apôtre dont nous avons exposé la doctrine ( § V i , il n'y avait qu'une parfaite ressemblance du Sauveur avec nous, qui pût nous le faire envisager comme un de nos frères, et nous inspirer en lui une confiance sans bornes. Qu'a donc fait ce Verbe divin pour contracter avec nous cette parfaite ressemblance ? Premièrement, parce que nous sommes de chétives créatures formées de chair et de sang , il a voulu pour cela, ajoute saint Paul, se revêtir de chair et prendre notre sang 5.
quam duritiam non resohil, que m non compescit furorem; quid non arnoris exposlulat, quid non affiegtioois extorque!, quam non imponit graiiam, quam non impelratcariiaiem?
1 Sic ergo nasci votait, qui amari votait non tiraeri.
1 1.Corinth.
1 Quia pucri communicavcrunl canri el sangukri.el ipse participa* \\\ iisdem flebr.
Secondement, parce que nous sommes des homjnes, il n'a point pris une chair ni un sang quelconque; mais la chair et le sang de l'homme, il s'est revêtu de la vraie nature humaine, et il est devenu vrai homme comme nous ' .
. Mais en se faisant homme, il aurait pu se revêtir de l'humanité telle qu'elle était dans l'état d'innocence, enrichie des prérogatives de cet heureux état; c'est-à-dire une humanité saine, forte, incorruptible", immortelle. Mais notre chair est faible, infirme, mortelle, sujette à la corruption et au péché; ainsi, pour prendre avec nous, sous ce rapport, une ressemblance plus parfaite, il s'est revêtu d'une chair passible comme la nôtre, soumise aux misères et aux peines du péché sans en avoir la tache 2. Il a fait plus ; cette chair entièrement semblable à celle du péché, il ne la crée point de rien , il ne l'apporte point du ciel, mais il la prend sur la terre, de la chair très pure de Marie 3 ; c'est-à-dire de notre chair même, afin de devenir non-seulement homme, mais homme à la manière des autres
1 In similitudinem hominum tactils, et habituinvenius ut homo (Philip-, %)•
* In similitudinem carnis peccali (Rom., 8).
1 Carnem non de niliilo non aliunde sed materna tiaxit ex came <Bed. m L«c, ! ! ,
hommes; devant avoir avec nous en commun, la nature, la condition, l'espèce ; homme de notre humanité même, homme fils de l'homme , c'est-à-dire d'Adam : car, quoique sa divine mère l'eût conçu sans aucune opération humaine, et lui eût donné le jour d'une manière toute miraculeuse, cette vierge bénie de laquelle seule le Verbe prit son humanité est vraie fille et vraie descendante d'Adam; ainsi, J.-C. est parla vrai fils et vrai descendant d'Adam1. Et c'est pour cette raison que saint Luc, dans la généalogie qu'il fait du Sauveur selon la chair, suivant la ligne de tous ses ancêtres, lui donne Adam pour premier père, et à Adam Dieu pour auteur ' .
§ VII. Premier effet de la naissance du Dieu fait Chair. La manifestation de la divine tonte.
Qui peut assez admirer, dit un interprète, ce mystère d'amour fraternel du fils de Dieu, en ce qu'il a voulu avoir pour père terrestre Adam, notre père commun, afin de s'unir ainsi intimement à notre nature et contracter avec nous une vraie con-
• Christusest filius hominis seiiicet Adœ quia ex Adam prognatus pM (â Laprh in Math.).
2 Qui fuit Ada?, qui fuit Dei [Lue., S).
sanguinité, une vraie parenté, une M'aie fraternité ' f. Aussi, n'est-ce point sans raison que l'apôtre saint Paul nous annonce ce mystère en des ternies si pleins d'onction et de douceur lorsqu'il nous dit, que Dieu notre Sauveur, en naissant comme homme, non-seulement s'est montré en Dieu miséricordieux, plein de compassion, indulgent et bienfaisant, mais encore, s'est révélé et s'est manifesté aux hommes, sous la forme de la grâce, de la bénignité, de la douceur même, de la miséricorde personnifiée et visible 2. Et comme dit saint Bernard , dans son " admirable discours sur ces touchantes paroles de saint Paul , il était nécessaire qu'il en agît ainsi pour nous guérir de notre faiblesse, reformer nos jugements et nos sentiments sur la bonté divine ; car, ce touchant attribut de Dieu était pour les hommes une énigme des plus obscures avant que Dieu se fût revêtu de notre humanité 5. Non sans doute que la miséricorde divine date de ce fortuné moment
1 Mira Chrisli cum hominibus fraternitas et cari tas ; qua ex communi eodem omnium parente Adaino nasci voluit, ut fierel omnium frater et consanguineus ; atque intime insereretur naturae humanre (Loc. cit.).
2 Apparuit gratia salvatoris nostri Dei. Apparuilbenigniias et humanitas(Tif.,2et3).
1 Priusquàna appareret humanitas, lalebal benigoitas-
étant cueternelle à Dieu ' ; mais les hommes manquaient de preuves visibles pour leur persuader que le Dieu offensé par eux pût leur porter compassion2. Comme sa miséricorde avait été tant de fois annoncée, et ne la voyant point paraître, les hommes désespéraient d'en ressentir jamais les effets ; de là, ces dogmes de la philosophie pavenne aussi désolants qu'absurdes : que la bonté est étrangère au cœur de Dieu, et que la divinité est inaccessible aux hommes 3. Ainsi, pour que le regard de l'homme pût pénétrer jusqu'à Dieu, la divinité elle-même vint s'unir à sa chair, habiter dans sa chair ; elle apparut revêtue de ^'humanité pour manifester sa bénignité \ jj^t quelle marque plus claire, quelle preuve plus
;««,-oii ^canîe , Dieu pouvait nous donner de sa ten-
con\ du- ■
dresse et de m bonté, que de prendre notre propre ..-.air, et par-là se revêtir de la misère même; lui qui est la grandeur, la majesté par excellence3! Il
• Si qwdan et prius erat ; nara et misericordia Domioi aeteraa est-
- Sed und<? tanta agnosci poleraû
« Promittebatur sed oon semiebalW ; ut et a mutas non erede-
^rlênitudo divinitalis venit in carne ul c'arnalibus extaiberelur, et apparente humanitate benignitas agnosceretur',
'In quo magfc poterat commendare benignii^tem suaro, quam soscipfendooarnem roeam? Quid taniopere déclara.* &* œwncordiam, quam qnod ipsam suscepit miserîam?
a montré par là une bonté d'autant plus grande , qu'il s'est plus abaissé en devenant homme ; ainsi , plus nous le voyons humilié et avili pour nous , plus nous devons l'aimer \
Ensuite , le même docteur dans sa douce éloquence, revenant à un sujet si touchant 2 : les philosophes payens , nous dit-il, ne connurent Dieu que comme une majesté redoutable, dont la grandeur et la gloire effrayaient leur imagination et fermaient leurs cœurs. Les juifs se le représentaient comme une puissance formidable qui les gouvernait par la force et la crainte2. Les uns et les autres avaient, relativement à Dieu, l'idée de sa puissance qui, au commencement du monde, s'était manifestée dans la création ; ils connaissaient sa sagesse, qui se rendait visible dans le gouvernement de l'univers; mais ils ne voyaient que confusément les desseins de miséricorde et de paix que l'esprit de Dieu réservait à l'homme, et la tendresse qu'il lui gardait dans son cœur. Ces
1 Quanto minoreni se fecit in humanilate, tanto majorera se exhi buit in bonitale, et quanto pro me vilior, tanto mihi carier.
2 De Fonlib. salv.
* Philosophis majestas innotuit, innoluerat Judœispolestas insigneverumtamen et Judaei potestale ipsa et philosophi scrutatores ma jestatis opprimebaniur.
desseins et cette affection devinrent principalement visibles quand Dieu se rendit visible en se faisant homme ' .
L'Epiphanie n'est donc point une manifestation quelconque de la divinité , mais la manifestation de Dieu qui aime et qui veut être aimé. Et de même que Moïse fit spécialement connaître le Dieu créateur, le Dieu maître, -le Dieu souverain, le Dieu terrible; ainsi dans Jésus-Christ s'est fait connaître le Dieu sauveur , le Dieu aimant, le Dieu tendre , le Dieu compatissant , le Dieu père , le Dieu frère, le Dieu époux, le Dieu ami 2.
§ VIII. Second effet de l'apparition du Veroe de Dieu fait Homme : l'espérance du pardon.
Cette manifestation ineffable de la divine bonté dans la naissance du Verbe de Dieu fait Homme n'a pas seulement pour but d'éclairer l'esprit de l'homme sur le plus cher des attributs de Dieu, mais encore d'agir sur son cœur en le pénétrant de cette consolante vérité : que la condition de
1 Apparuerat aniepotentia in rerumcrcalione; apparebat sapienlia in earum gubernatione ; sed beniguitas niisericordiae nunc maxime apparût in bumanitate.
3 Apparaît gratia, apparuit benignitas et bumanitas salvaloris nostri Dei.
// gentil et de grand pécheur n'est point un obstacle
à la participation de la miséricorde divine; et c'est ce que saint Mathieu a voulu indiquer pinces paroles aussi simple que pleines de mystères : m Jésus étant donc né à Bethléem au temps du roi Hérode; •» car littéralement parlant, disent les interprètes , l'Évangéliste, en commençant ainsi l'histoire des Mages, a tenu à remplir fidèlement le devoir de l'historien qui , entreprenant le récit d'un grand événement, commence par en indiquer le personnage principal, par en déterminer l'époque et le lieu où il s'est accompli. Ainsi, par ces paroles: » Jésus étant donc né » , il désigne le personnage principal de ce drame divin; et en ajoutant : « A Bethléem de Juda , » il en fixe le lieu; enfin, il en détermine l'époque en disant : « Au temps du roi Hérode. »
La ville est désignée sous le nom de Bethléem de Juda, pour la distinguer d'une autre Bethléem qui était en Galilée.
Quant à ces paroles : »Au temps du roi Hérode," on sait, disent les interprètes, que Jacob avait prédit à son fils Juda, que non-seulement le Messie naîtrait de sa race, mais encore , que sa naissance aurait lieu au temps où le sceptre enlevé à sa pos-
tenté serait en des mains étrangères1. Or, cette
prophétie s'est littéralement accomplie à la naissance du Sauveur ; car cet Hérode dont parle ici saint Mathieu , est Hérode l'Ascalonite , fils d'Antipater, Iduméen d'origine , étranger au peuple Juif, et qui, par la protection d'Antoine, reçut du sénat romain le sceptre de la Judée , enlevé aux descendants de Juda. Ainsi par ces paroles : - Au temps du roi Hérode, ■ avec cette mention expresse du roi étranger, l'Évangéliste , selon saint Jérôme et saint JeanChrysostôme, a voulu nous faire remarquer l'accomplissement de la prophétie de Jacob , et démontrer que Jésus- Christ était le vrai Messie 2.
Cependant, ces savantes explications de la lettre n'excluent point les belles interprétations mystiques que d'autres Pères ont données du même passage de l'Evangile ; car, comme l'Ancien-Testament, le Xouveau renferme, outre le sens historique et littéral , un sens spirituel et prophétique.
Ainsi interprétées dans ces derniers sens, ces paroles : -A Bethléhem de Juda , - selon saint Au-
1 Non auferetur sceptrum de Juda, douce veuiat qui miltendus est [Ge /!., iO .
2 Ideo régis alienigenx uieutiouein Récit, ut illud videatur impielimv Non auferetur sceptrum de Juda /" •■'
71) gustin, nous révèlent un mystère de miséricorde .
car elles nous montrent que Jésus-Christ est né de la famille, de la tribu, de la ville de Juda, de ce Juda qui se rendit coupable d'un horrible crime : et cependant, l'Agneau sans tache, le Dieu de pureté et de sainteté a voulu l'avoir pour ancêtre, afin denousinstruire, en vrai Sauveur, des mystères de son amour, non-seulement par ses paroles, mais encore par sa naissance !. Ainsi nous autres fidèles de Jésus-Christ, qui devions, d'enfants de païens, devenir enfants de l'Eglise, nous avons dû apprendre de cette parenté de Jésus-Christ avec un ancêtre aussi coupable, que les iniquités de nos pères ne pouvaient nous empêcher de participer à la divine miséricorde 2. Aussi pour nous faire espérer en son amour et en son pardon , et pour se montrer dès sa naissance époux généreux et compatissant , devant , selon son Évangile , inviter à ses noces les méchants comme les bons , il a voulu, dans le mystère de sa naissance comme dans tous les autres , conserver les quaUtés de vrai Dieu et
1 Verissimus salvator, non solum loquendo, scd nascendo raâgisier cxtitit {Faust., 22, Ci).
2 Fidclcs enim ojus venluri ex omnibus gentibus etiani exempta carnis ipsios discere debuerunt parentirai suorum iiriquitales ^ii>; obesse non posse \Ibid\
c|e vrai homme; comme Dieu, il a voulu naître miraculeusement de la Vierge Marie, et comme homme avoir pour ancêtres des pécheurs et des justes, afin de s'accommoder aux misères, aux craintes , aux besoins de notre pauvre nature '.
Ces autres paroles : « Au temps du roi Hérode, » ne sont pas moins mystérieuses ni moins consolantes par la raison , dit saint Léon , qu'Hérode représente ici le démon 2. Ainsi, dire que Jésus est né au temps du roi Hérode , c'est dire que Jésus, dans sa bonté et son amour, est né au temps où le démon régnait dans le inonde et faisait peser sur les malheureux mortels le joug de la servitude la plus ignominieuse et la plus cruelle. Et il est à remarquer que malgré l'oppression sous laquelle gémissaient les Juifs , ils ne coopéraient pas moins aux desseins d'Hérode en partageant ses sentiments de haine envers Jésus-Christ; car il est dit que quand les Mages vinrent annoncer la naissance du Messie , tout Jérusalem , la métropole du peuple Juif, se troubla avec Hérode et comme
1 Proinde sponsus i(!c suis congruens invitatis, qui vocalurus eral ad auptias dodos ei malos; etiam nasci voluit de bonis el malis .•documenta quippe De-i el hominis ubique conservons.; parentes et bonos et malos propter convenientiam humanilatis non sprevit; partirai aulem virginis propter miraculuni divinitalis elegit ' Matth..-2:2 .
3 Herod< ■ diaboli pers< i •' I I ■
Si Hérode '. 11 en était de même des païens; car, quoiqu'ils fussent plus que jamais tyrannisés par le dcmon , ils lui obéissaient avec docilité, ils secondaient ses infernales desseins et sa haine désespérée contre le vrai Dieu et sa loi sainte. 0 jours infâmes, jours lamentables, jours funestes du règne du roi Hérode, de Lucifer qui, en divinité et en maître suprême, recevait un culte abominable de l'humanité égarée qu'il opprimait sous un sceptre de fer! Et c'est en ces jours déplorable 3 et d'odieuse mémoire que Jésus-Christ a bien voulu naître 2 !
Ainsi , l'évangéliste n'a pas seulement voulu indiquer une particularité historique par ces paroles qui sont une douce et sententieuse exclamation; car, selon saint Luc c'est comme s'il eût dit : chose étonnante, en vérité, chose étonnante! C'est au moment où la terre entièrement stérile de vertus et fertile en toute sorte de vices, c'est quand le monde noyé et enseveli dans un déluge d'erreurs , de superstitions et de crimes, méritait d'être anéanti par un déluge de feu , que l'indignation de Dieu provoquée par tant de forfaits , se change en compassion pour l'homme et le gratifie du bienfait
*Turbatus est Herocles rex , et oinnis Hierosolyma cum îllo (Matth.,2).
2 In dicbus Herodis régis !
le plus signalé lorsqu'il devait s'attendre à toute la rigueur des châtiments célestes '.
0 amoureuse, ô consolante leçon! apprenons de cette conduite de Dieu, qu'il n'est aucun temps où nous ne puissions éprouver les effets de sa divine miséricorde , et que le cruel empire que le démon exerce dans notre cœur par le péché , n'empêchera point Jésus-Christ de le visiter par sa grâce, comme l'effrayante domination que le démon exerçait dans le monde corrompu et ruiné ne mit point obstacle à sa naissance. En outre, le mot Jésus semble placé pour nous inspirer la confiance et nous faire espérer notre pardon. Car, comme l'a rapporté un peu auparavant le même évangéliste, l'ange, apparaissant à Joseph, lui ordonna d'appeler du nom de Jésus l'enfant que sa divine mère avait conçu par la vertu de l'Esprit-Saint ' ; et le messager céleste donna la raison pour laquelle le fils de Marie devait s'appeler Jésus , parce que, dit-il, •< il sauvera son peuple du péché \ »
Or, saint Mathieu, commençant peu après l'his-
A Déficiente ubiquc justilia, et mundoin vana etmaligno prolapso, in indulgentiam ira translata est [III, de Epiph.).
2 Quod in ea natuni est, de Spiritu Sancto est- Vocabis nomen eju- Jesum (Matlh., i).
' Ipse entai salvum faeiet populum suum a peccalis eorum [1b., ■
toire des Mages par ces paroles : «Jésus étant donc né , " il est clair que ce passage doit se lier au précédent, et c'est comme s'il eut dit : le Sauveur qui doit sauver les âmes du péché étant né , voilà qu'il commence à remplir sa précieuse mission en faveur des Mages. Jésus est donc né pour détruire, pour effacer, pour pardonner le péché et pour sauver le pécheur. Nous n'avons à craindre , dit saint Bernard, ni qu'il manque de puissance pour nous sauver, étant vrai Dieu et fils de Dieu ; ni qu'il lui en manque le désir, étant vrai homme comme nous et vrai fils de l'homme1. Et comment pouvonsnous craindre , continue le même Père , qu'il soit dur et inexorable avec nous, le Dieu d'amour qui s'est fait homme comme nous et passible pour nous 2 ? 0 homme , si ce Dieu t'appelle , s'il te recherche, ce n'est point pour te punir ni pour te perdre, mais pour te sauver ; ne t' éloigne donc point de lui, ne redoute point ses regards, ne dis point comme ton premier père Adam : J'ai entendu sa voix et j 'ai été effrayé. Le Dieu qui est né à Bethléem
1 Nec potestas illi deest salvandi nos, cum sit verus Deus et Dei Filius ; nec bona volumas, cum sil tanquam unus ex nobis, verus honio et filius hominis (///, Epiph-).
2 Quomodo erit nobis inexorabilis, qui factus est pro nobis passibilis fIWd.1?
est un Dieu faible , un enfant sans parole : et les vagissements d'un enfant ne sauraient inspirer la crainte mais la compassion \ Et cet état d'enfance dans lequel il est né ne nous annonce-t-il pas la facilité de l'appaiser; ne sait-on pas avec quelle facilité les enfants pardonnent2? Sans doute nous sommes pauvres . nous ne pouvons rien par nousmêmes; mais il nous suffit de vouloir, et par la médiation de cet enfant nous parviendrons à la réconciliation \ Non qu'il soit possible sans la pénitence d'obtenir ce bienfait, mais qu'est-ce que notre pénitence en comparaison du bienfait inappréciable de l'amitié d'un Dieu 4 ! Ainsi, dans notre indigence, nous aurons recours à ce tendre enfant qui est notre bien; car il est de la famille de l'homme et a été donné à l'homme comme il est écrit : - Un enfant nous est né, un enfant nous a été donné 5. »
1 Non puniendurn, sed solvenduni requirit. Xoli fugere, noli limere Ne forte dicas eliam nunc : « Yocem luam audivi et timui. » Ecce infans est, et sine voce; nani vagientis vox magis miseranda est, quam tremenda [De. Font sah:.
2 Parvulus est, Ieviter placari potest, quis enirn nesciat quia pue facile donat 7, Épiph. ?
' Pauperes sumus, parum dare possumus; attamen reconciliari possumus pro parvulo Isto, si volumus (lbid.).
' \on tameusine pœnilenlia ; sed quia minimum quiddomsii pœnitentia nostra (/, Epiph.\
Si quo minus est, addo ci corpus ipsius; nam iilud deme<
O Jésus miséricordieux, c'est de vous que nous recevrons ce que nous sentons bien qui nous manque pour acquitter notre dette et nous réconcilier avec vous. Oh! combien une telle satisfaction sera agréable au cœur de Dieu , et combien sera douce pour nous cette réconciliation ' .
§ IX. Troisième effet de V apparition du Ferle de Dieu fait homme : la familiarité de l'homme avec Dieu et sa confiance dans sa miséricorde
Nous observerons , en dernier lieu , qu'indépendamment des suites du péché dont nous avons parlé (§ II) , deux sentiments opposés, par rapport à Dieu , dominaient le cœur de l'homme et s'en disputaient l'empire , savoir : le désir de s'approcher de Lui et la répugnance qu'il en éprouvait. La misère de l'homme est sans bornes et Dieu seul peut lui porter secours; l'homme ne peut long-temps se voir éloigné de Dieu sans éprouver un malaise : mais la majesté de Dieu étant infime , sa grandeur effraie l'imagination et ferme le cœur, ainsi l'homme ne peut penser à Dieu sans
el meum est ; parvulus enim nalus est nobis, puer datas est nobis tlbid.).
1 De te, Domine supplée-, quoi! minus habeo in me. O dulcissima reconciliatlo ! O salisfaclio suavissima /■ Epiph- .
effroi. Cependant il se sent naturellement entraîné vers Dieu , mais son néant l'empêche d'aller à Lui avec confiance. Ainsi notre cœur désire sans cesse de se voir uni à Dieu , vu l'immense besoin qu'il en éprouve , mais la frayeur qu'il lui cause fait qu'il désire s'en éloigner et l'oublier pour jamais. Il le cherche et le fuit, il l'appelle et l'évite , il le désire et le craint.
Sans prétendre révoquer en doute les causes connues de l'idolâtrie , nous ne craignons pas d'affirmer qne ces dispositions contradictoires du cœur de l'homme relativement à Dieu , ont puissamment contribué à l'établissement et à la propagation du culte sacrilège des idoles. Car. ce sentiment indestructible qui nous rappelle à Dieu poussait l'homme à le chercher dans tout , et la frayeur non moins naturelle que lui causait l'idée d'un être infini , frayeur accrue encore par les suggestions diaboliques et viciée par des passions honteuses , lui faisait chercher Dieu dans des êtres semblables ou inférieurs à lui. De là cette folie de transformer tout en Dieu , non - seulement les hommes et les animaux , mais encore les vices et les passions. Ainsi, la déplorable tendance du genre humain , vers l'idolâtrie, était dans son prin-
cipe un témoignage du besoin inné, permanent, impérieux que l'homme avait de Dieu, mais d'un Dieu accessible qui lui inspirât la confiance en se faisant son égal : c'était un présage de l'ineffable mystère de l'Homme-Dieu, qui seul pouvait répondre à cet immense besoin de l'homme et donner la paix à son cœur en conciliant ces deux inclinations contradictoires.
Et, comme dit encore Tertullien, une des fins et un des effets précieux de la naissance et de la manifestation de l'Homme-Dieu sont d'engager l'homme à se présenter à Dieu sans crainte , et de l'entretenir avec un amour d'époux , avec la confiance qu'inspire l'égalité ' .
Et en effet, les apôtres eurent à peine annoncé au monde l'heureuse nouvelle de cette bénie apparition , qu'on vît s'opérer la révolution la plus étonnante dans tout ce que la nature humaine a de plus intime; et selon la prophétie de David, on vit les cœurs qui répondirent à la voix de Dieu s'élever au-dessus d'eux-mêmes, et arriver au dernier terme où puisse atteindre l'affection de la créature; c'est-à-dire passer de la crainte à la con-
1 Ut homo ex aequo agcre cum Deo posset (Jdvers , Marc- IL 27).
fiance , de la frayeur à la familiarité, de l'aversion à l'amour de Dieu ' .
Mais pour nous, chrétiens, qui sommes nés, qui avons grandi dans le christianisme, et qui, dès le sein de nos mères, avons été nourris de la confiance en Dieu et de la vraie Foi qui en est le principe et l'aliment; nous qui avons, dès l'enfance, l'usage acquis d'appeler Dieu notre père, et Jésus- Christ notre frère et notre égal, nous sommes dans l'heureuse impuissance de connaître et d'apprécier, à sa juste valeur, l'immense bienfait dont nous a gratifié l'Homme-Dieu, en nous initiant à cette confiance, à cette familiarité , à cet amour de Dieu. Et croyons-nous que ces sentiments si populaires, si spontanés, soient les sentiments naturels de l'âme ? Pour nous convaincre du contraire , et nous démontrer qu'ils sont l'effet de l'apparition de Dieu revêtu de notre chair, l'effet de notre foi dans ce mystère d'amour ; il suffira de jeter un regard sur les malheureux peuples qui ignorent encore cette heureuse apparition, et qui sont privés du bienfait de cette Foi. La divinité , près de ces peuples, est encore une énigme effrayante qui leur glace le cœur, l'endurcit sous des lois de fer,
1 Aocedet homo ad cor altum [Psal- 63).
Si) et le rend immobile sous le poids du fanatisme le plus cruel; car, chez ces nations, l'homme, désespérant du bonheur de l'âme, ne songe qu'à multiplier, qu'à prolonger les moments fugitifs des jouissances sensuelles ; et concentrant ainsi toutes ses affections dans l'ordre matériel, il passe sa vie à disputer à son semblable les tristes avantages de la félicité des brutes.
L'état moral de nos frères, séparés de nous par l'hérésie , peut encore nous éclairer et nous instruire sur cette matière. Ils sont cependant chrétiens, ceux du moins qui n'en sont point venus à nier la divinité de Jésus-Christ, dogme fondamental du christianisme. Ils croient comme nous au mystère du Verbe de Dieu fait Homme par amour pour les hommes; mais ils ne croient point au ministère ecclésiastique , à la dispensation de la grâce , aux sacrements de Pénitence et d'Eucharistie , moyens qui non-seulement tiennent toujours présent à l'esprit et au cœur ce mystère , mais encore en appliquent le mérite et en font éprouver les effets en particulier à tout chrétien . Ce mystère n'est pour eux que comme un souvenir d'un fait éloigné et ordinaire qui n'excite dans leur cœur qu'une admiration stérile, qu'une reconnais
sauce vague et bien faible, qui ne leur inspire ni confiance, ni tendresse, ni amour.
Pour nous catholiques , non-seulement nous croyons, dans toute son intégrité et sa pureté ce mystère de miséricorde de l'Homme-Dieu , mais encore, nous croyons et participons aux sacrements qui en appliquent le mérite , qui en font sentir à l'âme l'action divine d'une manière immédiate, particulière et directe, qui nous font toucher ce mérite, nous le rendent propre, je dirais presque, et le personnifient en chacun de nous ; car comme l'a si bien démontré un pieux et savant théologien moderne ' ; l'Eucharistie en particulier est réellement le mystère de l'Incarnation, opéré en faveur de tous les hommes, appliqué personnellement à tout fidèle, au moyen de l'union intime par laquelle l'Homme-Dieu, dans ce sacrement, s'incarne dans l'âme qui s'en nourrit. Et ainsi, ce sacrement excite en nous un sentiment de gratitude tout spécial, propre, personnel et direct; et par là fait naître et maintient dans nos cœurs la confiance et l'amour. De là, dans nos fêtes religieuses, cette joyeuse piété, scandale des hérétiques qui nous en font un reproche, eux qui sont devenus
'Gerbet, Principe générateur dt /-< pi (■ catholique-
étrangers aux manifestations de L'amour depuis qu'ils ont perdu la Foi dans les mystères qui lui donnent et maintiennent la vie. Delà, cette crainte filiale envers Dieu unie à la confiance , au respect et à l'amour, sentiment que nous seuls catholiques possédons dans leur vraie pureté , leur vivacité, leurs justes limites, et qui tiennent le cœur dans son état naturel, dans un ordre parfait avec luimême et avec Dieu. De là, enfin, ces admirables prières , ces élancements affectueux de l'âme qui font la substance de nos livres de piété , et que nous envient avec raison quelques hérétiques; qui sont, comme dit M. Gerbet, la dialecte toute particulière de l'Église catholique, le langage de la douceur à l'usage de la confiance et de l'amour ; car, dans ces prières, nous nommons Dieu notre père, notre frère, notre ami, notre époux, l'âme de notre âme, le cœur de notre cœur, notre bienaimé, notre amour, notre tout ; et à force d'exprimer à Dieu , dès l'enfance , ces tendres , ces doux sentiments , ils nous deviennent habituels , ils sont le baume des plaies de l'âme; ils adoucissent les ennuis de la vie et calment les appréhensions et les terreurs de la mort.
O mille fois infortuné, si je me trouvais hors de
l'Église catholique, seule dépositaire de la vérité, de Faction, de la charité divines! Quand mon âme se porte vers Dieu, en qualité de Dieu, l'immensité de son être, sa justice, son infinie majesté me jettent dans l'épouvante et me réduisent au néant. Et, si je me représente le moment de la mort, ce formidable instant où seul , sorti de ce monde, je me trouverai face à face avec ce Dieu infini, immense, tout-puissant, la justice même qui habite une lumière inaccessible, je frissonne d'épouvante ! Oh! quelle frayeur s'empare de mon âme; mon cœur est glacé, et je tombe dans l'abîme du désespoir! Mais non, il me reste une ressource, mon âme consternée, mon cœur abattu se reportent du Dieu-Dieu, au Dieu-Homme, au Dieu-Enfant, au Dieu né d une humble vierge , revêtu de ma nature dans ma propre chair, au Dieu qui est venu me trouver dans ma maison pour partager avec moi mes misères, les faiblesses , les angoisses de l'homme, pour me rendre participant de la sainteté, de la grâce, de la grandeur de Dieu, à cette douce perspective , mon imagination se calme, mes craintes se dissipent et mon cœur s'ouvre à l'espérance. Alors, il n'est plus d'obstaéle, je m'approche de mon Sauveur, je l'invoque avec con-
fiance, et couvert des aîles de son amour, j'ose lui dire que je l'aime l.
O sublime! ô précieux! ô doux mystère du Dieu fait Homme pour l'amour de l'homme , vous êtes ma seule espérance ! Séparez ces deux idées : Dieu et l'homme, je retombe à l'instant dans mon indigence et mon effroi. Mon infinie misère a besoin de Dieu, mais ma faiblesse et mon néant m'empêchent de m'approcher même d'un ange; j'ai donc besoin de l'homme. Mais un homme qui n'est point Dieu ne peut me sauver, ni me secourir; il ne saurait me satisfaire ; et un Dieu qui n'est point homme ne peut me rassurer, ni me soutenir; il n'y a donc que dans le seul Homme-Dieu que je trouve mon soutien, mon appui, mon salut.
Ainsi, si ce mystère n'était point une réalité, il faudrait l'inventer, tant est grand le besoin que le cœur en éprouve, tant est grande la force et la consolation qu'il en ressent. Mais il est démontré que personne n'aurait pu l'inventer, car la raison n'invente point ce qui surpasse la raison , ce que la raison ne saurait atteindre , ce que la raison ne comprend point. L'homme peut bien combiner les
' Jam conûdenter accedo ; jam supplico fiducialiter ; quid eniin timeam quando Salvalor venit in doraum meam (Bern., 1, Epipf>.'.
desseins , les pensées , les opérations de l'homme , mais il est réservé à Dieu seul de dévoiler les mystères ineffables de sa sagesse et de son amour. Ainsi le m}-stère consolateur de l'Homme-Dieu , l'homme ne l'a point inventé, il ne l'a point rêvé , mais il l'a appris, il l'a reçu du Dieu même qui l'a accompli, qui en a donné connaissance à l'Eglise, et qui dans l'Église en perpétue le dépôt, la croyance, les preuves et les effets.
O sainte Eglise catholique, combien je m'estime heureux d'être du nombre de vos disciples et de vos enfants ! C'est en vous et par vous que je trouve et conserve dans le fond de mon cœur le dogme et la foi de l'Homme-Dieu, qui me soutient et me console! O saint mystère, recevez l'hommage entier, parfait, l'hommage affectueux de ma foi et de mon amour. Je crois en vous et je vous aime, ou plutôt je crois en vous en vous aimant, je vous aime en vous croyant , et ainsi mon amour est ma foi , et ma foi est mon amour. O foi , ô charité de l'Homme-Dieu, combien vous êtes douces, combien vous êtes belles! Qui pourra jamais m'enlever cette foi et cette charité ? A cette foi et à cette charité , je veux consacrer tout mon être , tout mon avoir, et s'il le faut m'immoler pour elles. O foi !
ô charité! vous ferez toujours l'admiration, les délices et l'étonnement de mon âme. C'est dans la foi de ce mystère que mon cœur cherchera ses espérances, sa force , son repos , ses délices ; car estil rien de doux, de délicieux comme l'amoureuse manifestation du Dieu Sauveur revêtu de notre chair ' !
SECONDE PARTIE
HISTOIRE TIRÉE DE LA BIRLE
Joseph se faisant connaître à ses frères esl une figure ei une prophétie du mystère que nous venons d'exposer.
§ X. Particularité de ce fait historique.
D'après saint Augustin , qui voit les mystères de Jésus non-seulement dans les oracles des prophètes , mais encore dans les actions des patriarches , nous trouvons une prophétie et une figure du mystère de la manifestation de Jésus-Christ aux hommes , dans le fait si touchant de Joseph se faisant connaître à ses frères 2.
1 Apparitio quœ in infanlia Salvatoris facta est, duldssima esl (Bern. Epiph., 5).
2 On., '*;>.
« En les voyant tous autour de lui, humiliés, timides , tremblants , inquiets sur le sort de Benjamin , Joseph , dit le texte sacré , ne put davantage contenir son émotion ni cacher sa tendresse ' ; et afin de donner un libre cours à la confiance et aux transports d'amour de cette scène domestique , il ordonna à sa cour de s'éloigner et de sortir de l'appartement royal 2. Alors, demeuré seul avec ses frères et donnant un libre cours aux larmes de la plus tendre affection : Je suis, leur dit-il, avec le ton le plus énergique et le plus affectueux , je suis Joseph ! Mais , dites-moi , mon père vit-il encore ' l A ces mots, ses frères sont glacés d'horreur et d'épouvante, voyant environné de gloire et de majesté celui qu'ils avaient vendu; ils voyent leur liberté et leur vie au pouvoir de celui dont ils avaient si inhumainement tramé la perte , et dans leur surprise et leur effroi , ils demeurent courbés à terre sans pouvoir proférer une seule parole ". Cependant Joseph prend pitié de leur état, il leur parle avec douceur, avec tendresse, et du ton le plus
1 Non se poterat ultra cohibci e Joseph*
2 Preecepit ut egrederetur cuncti foras, et nullus interesset agnitionimutuse.
'Élevavitque vocem suam cum fletu, et dixit fratribus suis : Égo sum Joseph. Adhuc pater meus vivit?
anl respondere fralres nimio terrore pertcrrili.
affectueux, les invite à s'approcher de lui ' ; mais ne les voyant point encore pleinement rassurés par des démonstrations si affectueuses , oui, ajoute-t-il, je suis Joseph , Joseph votre frère 2. Oh ! ne craignez point ma vengeance : vous avez cherché à me donner la mort, il est vrai, vous m'avez vendu, mais j'ai entièrement oublié ces faiblesses de mes frères, je ne m'en ressouviens que pour admirer les amoureux desseins de la Providence divine, qui par une suite d'événements si étranges, m'a envoyé avant vous dans ces contrées pour y devenir un jour votre salut, votre vie , votre soutien. Et si je ne me trouvais point maintenant en Egypte , dépositaire et maître de si grands biens , vous péririez de faim5. Eh! quoi, doutez- vous encore que je sois votre frère ; considérez mes traits , entendez le son de ma voix , reconnaissez- moi donc pour votre frère 4. Retournez maintenant vers mon vieux père , annoncez-lui quelle est ma gloire et ma puissance , et hâtez-vous de me l'amener ; assurez-lui
1 Ad quos ille cîemenler : Accedile, inquit, ad me.
2 Et cum accessissenl prope : Ego sum, ait, Joseph frater rester. ' Xolile pavere; neque dururn vobis videatur quod vendidistis me
in his regionibus- Pvo salule cnim veslra raisit me Deus ante vos in ^gyptum...utreservemim super terrain, etescas advivendum habeatis!
' En oculi veslri vident quod os meum loquatur nd vos.
bien que rien ne lai manquera dans la terre de Gessen que je lui destine, car Dieu m'a rendu maître de toute l'Egypte. O Jacob! ô mon père, je serai toujours près de toi ! O mes frères , je serai près de vous, près de vos enfants; je pourvoirai à la subsistance , à la conservation , au bonheur de tous *. En disant ces paroles , il se jette au cou de Benjamin , il l'embrasse, il le presse affectueusement sur son .sein , il mêle ses larmes aux siennes , et de son côté Benjamin lui rend ses témoignages d'affection2. Il embrasse ensuite tous ses autres frères et pleure sur chacun d'eux, affectant de redoubler de tendresse à leur égard 3 ».
Mais pourquoi dans Joseph un amour si industrieux, des démonstrations d'une affection aussi tendre? Ahî ses frères l'avaient haï, ils l'avaient outragé, et pour se délivrer de sa présence qui leur était odieuse , ils l'avaient livré pour quelque monnaie. Xi les exhortations de Ruben , ni la pensée qu'ils allaient empoisonner les derniers jours
1 Xuntiate patri meo universam gloriam meam... Feslinate et adducito eum ad me, et dicelis ei : Habitabis in terra Gessen, erisque juxta me tu, et filii filiorum lunrum, ibique te pascam, ne lu perea* et domus tua. Deus fccil me Dominum universœ terne ASgypti
*Cumque amplexatus eecidisset in eollum Benjamin fralris sui, llevit ; illoque similiter fiente super eollum ejus.
3 Osculatusquo est Joseph oiniins Fratres SUOS, H ï'lrii""!\it ^iipei singulos.
de leur vnux père , ni la douleur, ni les cris de l'innocente victime n'avaient pu les arrêter dans leur cruelle résolution. Mais tout à coup et sans s'y attendre , ils voient la scène changée , ils connaissent l'énormité de leur crime et l'étendue du pouvoir que leur frère possède pour en tirer vengeance. Combien alors il était difficile de rassurer ces grands coupables, de les convaincre qu'on ne se souvenait de leur faute que pour en éprouver une plus grande compassion. Comment calmer la frayeur de leur imagination, le trouble de leur cœur pour y faire naître la confiance et l'amour 1 Joseph commence par éloigner l'appareil de sa majesté et de sa puissance , il veut être seul avec ses frères et sans armes comme eux. 0 prodige d'amour fraternel! s'écrie saint Ambroise. O transports d'industrieuse charité! Admirez avecquelle pieuse et amoureuse délicatesse il excuse l'énorme fratricide dont ses frères s'étaient rendus coupables et en atténue la malice en considérant bien moins leur faute que les avantages que la divine Providence avait su en tirer ! . Et non content
1 Quam lïaterna pietas ! quam duleîs gerraanitas ! ut ctiam parricidale. excusaret admissum, dicens, divina? illud providentiae fuisse, non impielatis humanae {De S. Joseph).
de leur accorder ce généreux pardon , il s'approche de chacun d'eux en particulier, et montrant son cœur sur ses lèvres, sa tendresse dans ses manières, et dans ses regards, il les encourage par ses paroles , les approche de son sein , les presse sur son cœur , les baigne de ses larmes , les couvre de baisers ' .
Toutes ces démonstrations ne leur permettent plus de douter de leur grâce , mais une crainte secrète les retient encore dans l'anxiété, ils craignent qu'un jour le souvenir de leur crime ne fasse revivre dans leur frère le désir d'en tirer vengeance. Que fait Joseph pour les rassurer pleinement ? Xous le voyons mettre une espèce d'empressement, je dirai presque d'affectation, à rappeler à leur mémoire, à prononcer le nom de leur père commun. Car quoiqu'il eut appris de Ruben, quelques moments auparavant , que son père Jacob vivait toujours , il n'ajoute pas moins , en se faisant connaître, mon père vit-il encore? Et dans le même entretien , il manifeste par trois fois le désir d'avoir Jacob près de lui, et d'en faire avec ses frères sa douce compagnie. Il réussit ainsi, comme le remarque expressément l'Écriture, à dissiper leur
i tèculalasque esl omnes fraires suos, el flevit super singulos.
appréhension, à leur persuader que leur crime était entièrement pardonné et oublié; et alors seu lement la sérénité reparaît sur leur front , le câline dans leur cœur, la confiance dans leurs paroles, et ils osent témoigner à leur frère leur reconnaissance et leur amour ' .
§ II. Développement et application de cette prophétie historique.
Toute cette histoire de l'amour de Joseph pour ses frères , dit saint Ambroise , est, comme toutes celles de l'Ancien Testament, non-seulement le récit d'un fait réellement accompli dans le passé , mais encore la figure et la prophétie d'un mystère qui devait s'accomplir dans l'avenir le mystère de l'amour de Jésus-Christ envers les hommes2. Et afin qu'il ne reste aucun doute que Joseph ait été la figure et l'organe de Jésus-Christ, il faut observer, ajoute ce grand docteur, que non-seulement il y a identité de circonstances entre la figure et la réalité, mais encore identité de paroles et d'expressions : car, l'uniformité de langage comme
1 Post quae ausi sunt toqui ad eum.
3 Hœcjamiunc futura posteriorrbus tempnribus mysteria revel; sunt If.or. citât.).
iO:>
celle du fait rendent la prophétie sensible et en facilitent l'intelligence '.
Et saint Augu -tin, dans son éloquent discours sur ce même trait, le présente comme une figure de Jésus-Christ fait homme , et entre en discours par ces paroles qui peuvent être adoptées comme une règle dans l'interprétation des livres saints. Xous vous avons déjà fait remarquer plusieurs fois, nos très chers frères, que quand nous vous rapportons des faits de l' Ancien Testament, vous ne devez pas seulement vous arrêter à leur sens littéral et historique , mais encore à leur signification dans l'ordre spirituel et prophétique 2. Et le saint Docteur ne craint pas d'affirmer que dans ce dernier sens consiste toute l'importance , la gravité , la magnificence de l'Histoire Sainte ; car, ajoute-t-ii, que servirait au peuple chrétien de connaître les alliances des patriarches et tant de circonstances de leur vie privée , s'il ne cherche à en pénétrer le sens spirituel , raison pour laquelle ces
1 Haec ipsis exprimunlor sermouibus, ut ipsum esse inteffigamus qui ame in Joseph, et deinde in suo locutus est corpore; quando quidem née verha mutavit [Loc. citât.'.
! Qaolies vobis, francs carissimi, leciioncs de Veleri Testai;. Dto cecitaDlur, non hoc solum, ul saepe adinonui,delM'iisaikndeie quod d 'jl!r"l iutelligitur li sapit in spirku.
circonstances ont eu lieu et ont mérité de nous être transmises '.
Nous voyons les frères de Joseph consternés et confus au son de sa voix, ils ne peuvent revenir de leur frayeur; profondément abattus, ils n'osent lever les yeux ni proférer une parole2. Cette situation , il faut en convenir , exprime bien clairement ce sentiment de terreur qui s'emparait des hommes au seul nom de Dieu , avant la venue du Sauveur , elle nous rappelle la crainte qu'ils éprouvaient de paraître en sa présence et de s'entretenir avec lui. Le premier pécheur qui avait dit à Dieu : « J'ai entendu votre voix et j'ai craint, et je me suis caché 5, » a transmis à sa postérité ce sentiment de terreur à l'égard de Dieu. Le Créateur de toutes choses, dit saint Pierre Chrysologue, voulut se rendre captif dans notre chair; le maître de l'Univers avoir avec nous une patrie commune, le père de tous les pères avoir ses frères parmi les enfants des hommes, afin que ceux-ci, effrayés à la vue de la majesté de Dieu , fussent par là invi-
1 Quid enim populo chrisliano prodest qualiter sancli Palriarchae a ut uxores acceperinl, aul filiosprocreaverint ; nisi, quarc ha?c facta sint, aut quid res ipsae figuravcrinl spirilali sensu perspexertt?
-' Nec polerant respondere fratres nimio lerrore perlcrriii.
5 Vocem tuam audivi, el tiiaui... et abscondi me {Gcn.^5).
tés à retourner à Dieu le voyant devenu homme . et fussent ainsi prévenus par son amour , attirés par sa charité et enchaînés par sa tendresse1.
L'émotion de Joseph à la vue de ses frères humiliés et tremblants , et son amoureuse impatience de se faire connaître, ne sont-elles point une figure des plus remarquables de la tendre compassion du fils de Dieu à la vue de la dégradation et de la misère des hommes, dominés par une crainte servile ! Qui ne reconnaît, dans ces sentiments de Joseph, le désir ardent qu'éprouve le Sauveur de se manifester aux hommes, de s'immoler pour eux? Et qui ne verra dans ces touchantes paroles de la Genèse : « Joseph ne pouvait plus se contenir2. » une prophétie des plus claires de ces autres paroles de J.-C, plus touchantes encore ; « Je dois être bap- •< tisé d'un baptême de sang, et quelle violence •• éprouve mon cœur en attendant le moment tant u désiré démon sacrifice5. »
Ensuite, pour inspirer la confiance à ses frères
1 Creator rerurn, orbis Dominus, posteaquam senostra angustiavil carne, cœpit habere humanam patriam, et parentes, parenlum omnium, ipse parens; ut invilaret amor, attraheret caritas, vinciroi affeclio, suaderet humanilas, quos fugarat Dominatio, inelus disperserai (Ser 50).
3 Nonpoterat ulira se cohibere Joseph.
1 Baptismo habeo baplizari; el cpiomodo coarctoi usque dum perfîeiatur CLtic, 12).
tremblants, Joseph fait éloigner les gens de sa cour, et se dépouillant des marques de sa dignité, il prend le ton et les manières d'un frère et d'un égal. De même, pour inspirer la confiance aux hommes , Dieu a éloigné de lui sa cour céleste ; il a voilé sa divinité, sa majesté, sa gloire; il s'est abaissé jusqu'à l'humble condition de l'homme et du serviteur de l'homme1.
Joseph déclare que Dieu ne l'a envoyé en Egypte que pour y être un jour la providence visible et le sauveur de ses frères , qui, loin d'apprendre de lui à être sages, l'avaient rejeté delà famille et l'avaient vendu. De même J.-C. déclare que le Père éternel l'a envoyé uniquement, non pour punir, mais pour secourir et sauver le monde qui l'a méconnu à sa naissance et l'a livré à la cruauté d'Hérode2.
Joseph prend les manières les plus affables pour engager ses frères à s'approcher de lui3. Et J.-C, dit saint Ambroise, en naissant enfant à Bethléem, semble dire aux hommes dans le langage éloquent de l'enfance : « Venez à moi, parce que je suis allé
>Cum îd forma Deiesset,... exinanivit semetipsum, formam serv accipiens, et habilu inventus ul homo (Philip., 2).
2 Misit Deus Filium suum, non ut judicet mundum ; sed ut salvetui mundus per eum (Joan., 3).
1 Ad quos illeclementer : Accedite, inquit, ad me.
à vous eu me revêtant de votre nature, de votre chair même1. » Et il a réitéré ensuite d'une manière publique et solennelle cette amoureuse invitation lorsqu'il nous dit dans son Évangile : « Venez à moi, vous tous qui êtes dans la peine , qui gémissez sous le poids de vos fautes et je vous soulagerai 2".
Les fils de Jacob sont éperdus , effrayés , incertains s'ils doivent s'en rapporter à eux-mêmes sur la nouveauté du spectacle qui s'offre à leurs yeux : • Oui, leur dit Joseph, je suis véritablement votre frère, considérez-moi bien, reconnaissez ma voix et mes traits; qu'avez-vous à craindre? vous avez retrouvé en moi un frère qui vous aime et non un juge qui veuille vous punir 5.
De même , J.-C. , après sa résurrection, voyant ses disciples, et dans leur personne tous les pécheurs consternés et confus en sa présence, effrayés et hors d'eux-mêmes , ne pouvant en croire à leurs veux4, » Je suis, leur dit-il, votre Sauveur, consi-
1 Accedite ad me, quia ego, ad vos appropinquovi, ut per caruis susceptionem facerem me vestrce consortem naturœ (De S. Jos., 12.)
2 Venue ad me omnes qui laboralis et onerali eslis ; et ego reliciam vos (Math., 14).
3 Xolile parère. Ego sum Joseph frater vester. En oculi vesti i vident quod os meum locutum est.
4 CoDturbati discipuli et conterrîli, exislimabant se réuni videre [Lue., -2;
dérez-moi bien, reconnaissez-moi à ces mains, à ers pieds couverts de plaies, à mon cœur percé , ne craignez donc point; je vous apporte la paix et non le châtiment' . Et il ne rougit point , dit l'apôtre saint Paul , de donner le nom de frères bien aimés à des hommes si misérables2. Allez vers mes frères, dit-il encore à Madeleine , lui enjoignant d'annoncer à ses disciples et à nous tous dans leur personne cette douce et consolante nouvelle : « Je monte au ciel, je vais à mon Père qui est aussi votre Père, qui est votre Dieu comme le mien5. »
§ XII. Explication plus étendue de cette figure. Conclusion.
Joseph ne borne point à ses frères sa tendresse et sa générosité, il veut que chacun d'eux lui amène sa famille, afin de la soustraire à la famine universelle qui désolait leur patrie. Il leur promet de pourvoir abondamment aux besoins de tous dans la terre de Gessen et d'y vivre avec eux ; car, leur dit-il, »Dieu m'a rendu maître de toute l'égypte". Et
1 Pax vobis- Ego sum ; nolite limere. Videtemanus nieas et pedrs meos, quia ego ipse sum (Luc, 24).
2 Non confunditur eos vocare fralres (Hebr., 2),
1 Et die eis : Ascendo ad patrem meum et patrem veslrum Deum meuui et Deum vestrum cJoan., ùo).
afin de leur inspirer à leur départ la confiance la plus parfaite et de les mettre à même d'assurer leurs enfants de sa bienveillance , il ne s'en tient point aux paroles , mais il les presse sur son sein, il leur fait toucher son cœur, et dans les démonstrations de sa tendresse , il distingue particulièrement Juda qui avait été l'âme de l'infâme marché conclu avec les Ismaélites. Et enfin, en se séparant d'eux, il leur recommande la paix, la charité et leur fait donner en abondance, pour le voyage, des vivres des vêtements , des chars , des ânes et de l'argent.
Or, qui pourrait ne point reconnaître dans ces particularités de l'amour de Joseph, les traits prophétiques dont l'Esprit-Saint, vingt siècles auparavant , a voulu marquer les particularités ineffables de l'amour du Verbe envers les hommes? car les transports de l'amour de J.-C. ne furent point le privilège particulier des pasteurs , des Mages et des disciples qu'il nomme ses frères ; mais il les chargea d'enseigner et de baptiser toutes les nations, qui périssaient par la faim, de la parole de Dieu , vrai froment des élus : « Les saintes vérité s avaient été toutes altérées par les enfants des hommes.- »
Il voulut que chacun de ses disciples se format
une famille des hommes qu'il aurait régénérés, et que toutes ces familles de nouveaux chrétiens vinssent se réunir dans la terre de Gessen , vraie Église universelle avec laquelle il promet de demeurer toujours pour l'assister; et il donne pour garantie de ses promesses, la puissance que Dieu lui a conférée dans le ciel et sur ia terre \
Jésus-Christ , comme Joseph , ne se borna point à des paroles de tendresse, à des empressements, à des promesses d'amour; mais, avant tout, et en présence de ses disciples, il avait souffert le baiser de Juda, il avait embrassé, pressé sur son cœur l'infâme apôtre, il lavait appelé du nom d'ami , indi* quant par là ce qu'il devait faire pour les pécheurs représentés dans ce disciple traditeur de son maître. Et après sa mort, il usa envers ses autres disciples d'une tendresse plus remarquable encore, il leur fit toucher ses plaies , particulièrement celle de son cœur, où il voulut faire pénétrer non-seulement leurs regards, mais encore leurs mains2. Enfin, les envoyant dans le monde, il leur recommanda la charité5, il les enrichit de tous les biens
1 Data est nrihi omnis poieslas in ccelo et in terra. Euntes in mundum universum prœdicate Evangelium;... baplizantes eos... Ecce ego YObiscum sum usque ad consummationnem sœculi (Malth. 28.)
2 Ostenditeis manus et latus. Palpate et videte (Luc, 24)- 1 Hspc mando vobis, vit ditigalis invicem (Joon., 15).
spirituels dont son père l'avait mis en possession ; il leur communiqua ses secrets, sa doctrine céleste, son esprit, sa puissance, ses grâces, afin qu'ils pussent faire en faveur de leur famille, c'est-à-dire des peuples convertis par eux , ce que lui-même avait fait pour eux , et que par là ils inspirassent aux hommes une entière confiance dans son pardon et son amour, confiance qu'il leur avait inspirée et profondément gravée dans le cœur, en leur prodiguant les témoignages d'un amour si tendre.
Et , en effet , quelle fut la manière de procéder des apôtres, frères aînés de Jésus-Christ, pour réunir leur famille autour de lui, pour amener à Jésus- Christ le genre humain éloigné de Dieu par la crainte, pour faire croire à la possibilité de laréconciliation et du pardon \ Saint Jean, l'interprète fidèle, l'intime confident du cœur de Jésus- Christ, nous rapporte le langage amoureux dont ils se servaient près des hommes. Nous venons, disaientils, vo'is annoncer l'amour duVerbe éternel, du Dieu fait homme pour vous donner la vie, ou plutôt devenu lui-même la vie éternelle, vie cachée dans le sein de son père et maintenant apparue et manifestée au monde ; et ce que nous vous annonçons, >t point d'après des relations d'autrui, mais
Ht
i après ce 411c1 nous avons vu nous-mêmes; car nous avons eu le bonheur de le voir, de le contempler de nos propres yeux , de l'entendre parler, et favorisés d'une grâce particulière, nous avons touché sa divine chaire et ses amoureuses plaies ' . Oui , ce Dieu sauveur que nous avons entendu et vu nous-mêmes, nous vous l'annonçons afin que nous ne formions ensemble qu'une seule société, qu'une seule famille dans la maison de Dieu , notre Père commun, dans la compagnie de Jésus-Christ son fils, devenu notre frère. Et ces choses si affectueuses et si tendres, nous vous les disons, afin qu'àcette tristesse, qui produit la crainte, succède la confiance et l'amour, vraie source de la joie pure et parfaite2. Oh! ils sont passés ces jours où Dieu était pour nous un objet de terreur! nous ne pouvions nous résoudre à le chercher, nous ne pouvions l'aimer, et sans même que nous y pensions , Il a été le premier à venir à nous, à nous révéler son amour ; et
1 Quod fuit ab initio, quod audivimus, quod vidimus oculis lostris, quod perspeximus, et manus noslrae contrectaverunt de Verbo Ailae , et vila manifestala est, et -vidimus, et testaraur, et annuuliamus vobis; vitam seternam, quœ erat apud patrem, et apparuii nobis.
2 Quod vidimus et audivimus annimliamus vobis, ut et vos societatem habeatis nobiscum; et socielas noslra sil cum Paire el cum Filio ejus Jesu Christo. Et hœc scribimus vobis, ut gaudium vestrum sit plénum.
à la contusion de nos fautes, et pour gage de notre réconciliation, il a envoyé son propre Fils, non pour promettre cette grâce , mais pour nous y faire participer ' .
Enfin . pour réussir à dissiper entièrement la crainte de ses frères, pour les assurer de leur grâce et affermir leur confiance dans sa générosité et son amour, Joseph eut besoin de rappeler son affection pour leur père commun , de se montrer empressé d'en savoir des nouvelles, de l'avoir près de lui avec toute sa famille, d'en faire sa société, montrant par là que, tout maître de l'Egypte qu'il était, il ne rougissait point , mais se faisait gloire d'être fils de l'humble Jacob : il montrait que son élévation n'avait point altéré ses affections , et que sur I 2 trône d'Egypte , il serait envers ses frères aussi humble, aussi doux, aussi généreux , aussi pieux que lorsqu'il leur portait à manger comme un simple serviteur dans les campagnes de Dothaïm2.
De même, Jésus-Christ . pour nous inspirer une confiance inébranlable dans sa miséricorde et sa bonté , pour nous donner la force de nous appro-
1 Non quasi nos dilexeriraus Deum ; sed quoniam ipse prier dilexi! nos, ei m'ibh Filium suurn, propiâtlionem pro peccatis oosfrîs.
3 r.en., 37.
cher de Lui sans crainte et de l'entretenir avec familiarité ; pour faire régner dans notre cœur cette confiance en Dieu, cet amour sans lequel nous ne pouvions nous dépouiller de nos vices, de nos faiblesses, ni sortir de la mort spirituelle, conditions cependant nécessaires à la vraie félicité ; pour opérer, dis-je, toutes ces merveilles, non-seulement il abien voulu se revêtir de notre chair en se faisant homme, mais encore il a mis ses complaisances à nous rappeler sans cesse le mystère de miséricorde de cette commune parenté avec nous , et cela, dit saint Augustin , pour nous montrer d'une manière plus lumineuse et plus sensible ce qu'il était disposé à faire en notre faveur en nous rappelant ce qu'il a bien voulu être au milieu de nous ' .
Sans doute Jésus-Christ s'est revêtu, relativement à nous , des plus aimables qualités ; il s'est dit le Maître , le Pasteur, le Guide , le Médecin, le Salut , la Vie , l'Exemple, l'Avocat, l'Ami, la Mère, l'Époux des enfants des hommes ; cependant le titre qu'il prend le plus souvent et par lequel il se désigne à chaque page de son Évangile, est celui de
1 Commendat nobis quod misericordiler dignatus est esse pro nobis; et velut myslerium coiumendans admirabilis incarnation^ suae, nometi hoc (Filius hominis) sa?pius anribus nostris insinuât (De consens. Evang., 2).
Fils de l'Homme, c'est-à-dire d'Adam qui a été le premier homme et le père de tous les hommes : et dans la langue hébraïque , le mot Adam a la même signification que le mot homme ' . Ainsi le Fils de Dieu, non-seulement ne rougit pas de sa qualité de Fils de l'Homme, mais il s'en glorifie, il s'y complait, il en fait ses délices; il veut par là nous convaincre que de la droite de Dieu où il est assis, il veille sur sa famille , en fait sa compagnie , et que , Roi des rois et Seigneur des seigneurs, il sera toujours pour nous dans le ciel ce qu'il a été sur la terre, le parent, le frère, le consolateur, le sauveur de l'homme.
O titre de Fils de l'homme que mon Sauveur a préféré à tout autre, combien vous êtes doux, combien vous êtes précieux et consolant pour l'homme! Non-seulement vous nous montrez la profonde humilité du Fils de Dieu, sa mansuétude, son intime familiarité avec nous, mais encore, vous nous révélez , vous publiez les doux attributs de son amour, de cet amour qui l'a porté à se manifester à nous comme enfant et fils de l'homme .
1 Adam absolute vocatur homu, quia promus fuit homo et parais cœtcrorum ; nnde Adam hebraîce idem esl oc homo (A L«p. i»
a nous qui sommes hommes et enfants: ainsi pou
vons-nous le contempler selon nos désirs , mettr< en lui notre félicité, nos délices, nos complaisances, en agir avec lui comme avec un aimable enfant, un tendre frère, selon ce qu'il nous dit lui-même : « Mes délices sont d'être parmi les enfants des hommes ' . -
Pour nous qui sommes gagnés et rassurés pleinement par cet amour sans bornes du Dieu fait homme , imitons les frères de Joseph ; comme eux nous avons trouvé notre frère et comme eux ouvrons-lui notre cœur 2.
Mais que pourrons-nous lui dire qui puisse répondre à son amour? l'apôtre saint Paul a voulu nous l'apprendre , car en nous disant que le Sauveur nous est apparu comme la bénignité même de Dieu sur la terre5, c'est comme s'il eut dit que cette bénignité même de Dieu était le motif le plus pressant, l'aiguillon le plus fort pour nous déterminer à une prompte et sincère pénitence4,
1 Filius hpmiuis notai summam Christi mansueiudinem, familiari tatem,et demissionem, reque ac amoris blandilias, quibus sehoiniuibus offert quasi Filium hominis, ac parvulumparvulis; ut cum eo, quasi cum dulcissimo pucrulo, ac suavissimo fralerculo dclieicnlui ac sua\ientur juxta illud : « Deliciae oaeae esse cum filiis hominum > [A Lap. Loc cit.).
2 Post quae ausi loqui ad eum.
' Apparaît benignitas salvatoris oostri Dei {Loc. cit. ' Benîgnilaa Dei ad pœnilenliam te adducit Rom î)
et que différer cette pénitence , c'était mépriser, de la manière la plus injurieuse , les trésors du céleste amour, de la patience et de la longanimité de Dieu , et par là accumuler sur notre tête des trésors de colère pour le jour des vengeances , en raison de l'abondance de miséricorde dont abuse maintenant' notre cœur endurci et impénitent '. Pour nous donc, conclut saint Augustin , dans son discours sur la manifestation de Joseph , pour nous , ô mes très chers frères , qui sans aucun mérite de notre part , avons été comblés de bienfaits aussi signalés par le vrai Joseph . Jésus-Christ notre Seigneur, nous qui le possédons au milieu de nous, non point en figure, comme les patriarches de l' Ancien-Testament, mais dans la réalité de ses mystères ; efforçons-nous de régler notre conduite de manière à pouvoir lui présenter au jour du jugement les fruits de»cet amour dont il daigna nous gratifier lorsqu'il vint sur la terre pour v être jugé lui-même 2. Et ainsi animés de la
' An divilias bonitalis ejus et palienlise et longaniioilatis contemnis .' Seconderai autem duritiero luam, et impœnitens cor, thesaurizas libi iram iu die ira et revelalionis josti jadicii Deî Rom., -2).
2 Sos ergo, Eralres dilectissimi, qui, nallis prsecedentibus mentis, tanta bona per misericordiam veri Joseph, Domini oostri Jeso-Cbristi consecuti sumus ; ad quos non ombra Veteris Testamenti, sed ipsa verîtas venii ; laboremus, ut quod nabis contolil judicaodus, inveniai judicaturus.
confiance la plus entière , unissons nous à lui, dans son sacrement, où il siège comme sur un trône d'amour, pour nous accueillir avec la même bonté dont il usa envers les mages dans la grotte de Bethléem ; et gémissant sur nos fautes , implorons avec la ferme confiance d'être exaucés , sa miséricorde et son pardon ' .
1 Accedamus ergo cum fiducia ad ihronum gratte, ui ipsi misericordiam consequamur.