‹ Les beautes de la foiChapitre 5 sur 33 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

EXPOSITION DU MYSTÈRE

$ II. Le divin Sauveur naissant se manifeste aux pasteurs et aux Mages, les invite et tes conduit à la grotte de Bethléem, les uns par le ministère d'un ange, les autres au moyen d'une étoile miraculeuse.

Que le Verbe de Dieu se soit manifesté au monde pour retirer les hommes de l'abîme de perdition et les faire entrer dans la voie du salut éternel , c'est une vérité incontestable , comme il l'a déclaré

1 Yidinms stellam ejus in Oriente, et vemmus adorare eum-

dans son Évangile : « Je ne suis point venu chercher les justes, mais les pécheurs. » Oui, le Fils de l'Homme est venu dans le monde pour chercher et sauver ceux qui périssaient ' . Pressé par son amour, il n'attend point l'âge mûr pour remplir sa mission ineffable de miséricorde et de clémence ; mais selon la prophétie de David, c'est avec l'ardeur et la hardiesse d'un géant qu'il mesure du regard la carrière qu'il est impatient de parcourir ; né à peine dans une vile cabane, il s'empresse de naître dans le cœur des hommes 2 ; et dans le moment même où il naît de sa très pure mère , entre l'admiration du ciel et l'indifférence de la terre, voyez-le, dit saint Pierre Chrysologue, s'annoncer, se manifester, se prêcher lui-même aux pasteurs de Bethléem par l'organe des Anges , ses ministres spirituels , et aux Mages d'Orient par le moyen d'une étoile miraculeuse à laquelle il donne un langage tout céleste et tout divin 3.

Et comme l'observe saint Augustin, quoique les pasteurs voisins de Bethléem fussent arrivés à

1 Non vcni voeare justos sed peccalores. Venit Filius hominis quaerere, et salvum facere quod perierat (Luc, 5 et 19).

3 Exultavit ut gigas ad eurrendam viam J>$al. 18).

' Illis locuta est vox spiritualium ministrorum ; istis Stella tan quam lins?ua rrpiorum [Serm. '<, Epiph.).

la grotte la nuit même de la naissance du Sauveur, et les Mages un peu plus tard, comme étant plus éloignés (ce qui a donné lieu à deux solennités différentes dans l'Eglise), cependant les mages comme les pasteurs , guidés par la même grâce , furent appelés au même instant ; leurs esprits et leurs cœurs furent éclairés et attirés par cette même lumière du monde ' . Or , quelle put être cette lumière du monde, sinon le Verbe de Dieu dont parle saint Jean : » Il était la vraie lumière qui éclaire tout homme qui vient dans ce monde 2. « Ainsi, selon saint Augustin , c'est le Verbe de Dieu qui a cherché , qui a appelé à lui les pasteurs et les Mages.

Il est vrai que, pour ce qui regarde les pasteurs, c'est l'ange qui leur annonce la joyeuse nouvelle de la naissance du Messie si désiré , qui dissipe les craintes de leurs âmes et y fait naître l'espérance , en leur indiquant le signe auquel ils devront le reconnaître ; c'est l'ange qui leur révèle son humble condition d'enfant pauvre mais en même temps son doux titre et son pieux minis-

1Illi ipso die de proximo vcnientes, isti hodie de longinquo perveoientes, duos dies celebrandis posteris signaveruiu ; imam tamen Lucem mundi utrique viderunt (54, De Tem-p.).

1 Erat lux vera quae illuminai omnem hominem venientem in huni mundum (Joan., I).

tore de Sauveur de leurs âmes, et qui enfin allume dans leurs cœurs ces sentiments d'empressement et d'amour qui les conduisent aux pieds du divin Enfant ' : mais comme ce messager céleste est envoyé par le Sauveur pour parler du Sauveur, c'est comme s'il leur eût parlé lui-même. Les bergers , nous dit l'Évangéliste , furent tout-àcoup frappés de la lumière de Dieu2. Que signifient ces paroles , sinon que quand la lumière sensible de l'ange brillait à leurs yeux , la lumière invisible du Verbe de Dieu éclairait leur esprit, et tandis que la voix de l'envoyé céleste frappait leurs oreilles , la grâce du Sauveur qui leur était annoncé touchait leurs cœurs d'une manière plus puissante encore. C'est donc le Verbe divin lui-même qui de lui-même recherche le premier ces hommes simples, qui se révèle et se manifeste à eux, c'est lui-même qui les rassure , les touche , les attire , les appelle et se montre plus désireux de les combler de ses grâces qu'eux-mêmes ne sont empressés à les recevoir.

On peut dire de même que l'étoile fut pour les

1 Dixit illis Angclus : Evangelizo vobis gaudium magnum. Nolito limere. Et hoc vobis signum. Natus est vobis salvator. Invenictis in fantero pannis involulum (Luc-, "2).

2 Clarilas Dei circumlulsit illos (Luc. v

Mages ce que l'ange fut pour les pasteurs. Mai* dans cette étoile et par cette étoile , c'est le Verbe de Dieu qui les avertit et les appelle , car cette étoile est appelée dans l'Evangile son étoile, c'està-dire l'étoile par excellence du Messie1, expression remarquable , dit ^aint Maxime, car quoiqu'on puisse dire que toutes les étoiles soient de lui, ayant été créées par lui, celle-ci était proprement l'étoile de Jésus -Christ, parce qu'il l'avait créée pour annoncer sa naissance 2. Et la Glose ordinaire ajoute : son étoile, c'est-à-dire sa propre étoile, créée spécialement par lui pour s'annoncer, pour se prêcher lui-même 5.

En second lieu, cette étoile parut en Orient, et c'est d'Orient que viennent les Mages4. Et quel autre peut être cet Orient, sinon le Fils de Dieu dont un prophète avait dit : - l'Orient est son nom 3. » Et Zacharie , père de Jean-Baptisi» ayant appris de Marie la descente du Verbe éter-

1 Slellam ejus.

3 Bene ejus quia quaimïs omnes ab eo creatae siella?, ipsius sonl haec lamen propria Christi erat, qua? specialiler ejus nuotiabat adventum {Hom. 5, F.piph.

s Stellam ejii?;idest propriam, quia haoc creavit ad ostensioncm sui [Gloss- in Matth.).

' vidimus siellam ejus in Oriente. Bece Magi ah Oriente vénèrent.

' Orieus nomeo ejus Inc.. G).

nel dans son chaste sein et l'accomplissement du ni} stère ineffable de l'Incarnation, prononça ces douces paroles : "Par les entrailles de la miséricorde et de la clémence de Notre-Seigneur, Y Orient se levant du haut des cieux a daigné nous visiter sur la terre ' . » Quelle beauté encore, dit un interprète, dans cette expression : Les Mages sont venus d'Orient! Comme elle nous montre bien que les Mages , comme tous ceux qui vont à Jésus-Christ , y vont appelés par Lui et passent par Lui, qui est le véritable Orient 2. Et comme nous dit encore saint Augustin : Observez que les bergers juifs sont conduits par un ange aux pieds du Sauveur, et les Mages par une étoile, mais c'est bien Lui qui conduit les uns et les autres par ces différents moyens, car personne ne peut aller à Dieu que par Lui , comme il l'a déclaré 3.

Il est vrai que les Mages étaient des sages, des philosophes, d'où leur vient le nom de Mages, qui en hébreu signifie hommes de méditation ; car

1 Per viscera misericordiae Dei nostri, in quibus visila\it nos Oriens ex alto (Luc-, 1).

2 l'ulchre ipsi ab Oriente venisse dicuntur; quia omnes qui ad Dorainum veniunt, ab ipso et per ipsum veniunt ; ipse enim est Oriens {Haymon, in 2 Mallh-).

5 Judœi pastores, Angelo nuntianle ; Gentiles Magi, Stella démonstratif perducti sunt; quia nemo vonit ad Patrem nisi pereum.

la méditation est la clé de la sagesse et de la philosophie ; il est vrai encore qu'ils étaient Chaldéens ou astrologues, et que le cours des astres faisait le sujet particulier de leurs études et de leurs recherches ; il est vrai enfin qu'ils purent prendre pour un phénomène extraordinaire et même miraculeux cette étoile remarquable par sa beauté et sa lumière, par la singularité et la nature de son mouvement , n'ayant rien de commun avec les corps célestes qu'ils avaient observés jusqu'alors : mais là se terminait leur science. Aussi , reconnurent-ils. non-seulement un miracle dans cette étoile, mais encore ils en comprirent le sens et purent dire sans hésiter : Voilà l'étoile du Messie; il est né véritablement1 : Et sans se perdre en conjectures, ils se mirent en chemin pour chercher Jésus- Christ. Cet empressement ne fut l'effet ni du raisonnement humain , ni des calculs , ni des démonstrations astrologiques, mais de l'inspiration divine, de la lumière et de l'inspiration de la grâce2.

Saint Jérôme pense que les Mages descendaient

1 Xatus est rex Judaeorum. Yidimus stellam ejus.

1 Christian in Stella quserebant, quern divina inspiralione signiOcari intelligebant : non tamen astrologicae artis démonstrations sed Spirilus Sancti illustralione (Fulgent. Epiph.}.

deBalaam, qui avait prédit l'apparition de l'étoile de Jacob. Cette célèbre prophétie , répandue dans tout l'Orient et particulièrement dans le pays des . Mages, les aurait amenés à reconnaître un miracle dans cette étoile f . En admettant encore cette supposition, dit saint Augustin, les Mages ne purent voir dans l'étoile que d'une manière générale l'accomplissement de la prophétie de Balaam ; elle ne put leur apprendre quel était celui qui était né, ni où il était, ni sur quel peuple il devait régner ; elle put bien moins encore les déterminer à chercher le Messie avec cette promptitude si remarquable, et à le confesser avec tant de courage. Ce fut donc la sagesse divine , toujours attentive à éclairer ceux qui la cherchent avec le désir sincère de la trouver, qui révéla aux Mages le mystère dont l'étoile était le signe et la figure, révélation mystérieuse que l'Écriture ne définit point, laissant à en raisonner à la sagesse humaine. Ils obtinrent directement du ciel, sur ce prodige, l'explication qu'ils avaient demandée au ciel avec humilité 2.

' Magi hanc stellam futuram noverant vaticinio Balaam , cujus erant successores (In 2 Matth.).

2 Quis esset ; ubi esset ; quorum rex. esset : sidus illud, elsi lucebat, tacebat. Srd Deus, corda quœrentia et pulsanlia non defrau-

Et c'est ce que dit encore saint Jean-Chrysostôme : L'apparition du prodige seul n'aurait point suffi pour leur en découvrir le grand sens , si la grâce divine n'eût éclairé leurs esprits. Alors, la lumière spirituelle et divine d'une étoile invisible vint, pénétrer les cœurs des Mages au moment même où la lumière matérielle de l'étoile visible brillait à leurs yeux; et ce fut au moyen de cette lumière ineffable qu'ils reconnurent dans cette étoile nouvellement créée le signe de la présence du Créateur des cieux \

$ III. Pourquoi le Sauveur appelle à son berceau les Mages comme les Bergers.

Cette vocation miraculeuse des Mages nous montre l'empressement du Sauveur à faire connaître à tous les hommes les desseins de sa miséricorde dès le premier instant de son avènement sur la terre.

dan?, alio modo sine dubio, petentibus revelavit quod Stella indicare non potuit : quem modum quidem Scripiura non dicit, sed intelligendum prudenlibus derelinquit (Bomil. f lib. 27 homiliar.).

1 Ejus luminis splendor eliain magorum corde pénétrons, spirituali luee perfudil; ut signo naseentis novae Stella? crealores cœli eogîioscerent. Xeque enim poterant Christura Dominura agnoscere, nisi dignatioii> divina? gratia Qlustrati (Hom. i ex Var. in Matlh.).

Rappelons-nous avec queile instance les patriarches juifs avaient supplié le ciel de hâter la venue de ce Sauveur divin. Les prophètes juifs l'avaient clairement annoncé, l'histoire de la religion judaïque l'avait figuré dans ses grands personnages, dans ses rites, ses sacrifices et ses cérémonies ; et depuis tant de siècles ce divin Sauveur était littéralement promis au peuple juif, comme son roi propre, son libérateur et son guide. Et ne semblait-il pas en quelque sorte que Dieu eut répudié les autres nations, s'étant appelé le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; ayant déclaré le peuple juif son héritage, sa possession, sa vigne, son peuple choisi, son alliée, son fils; ayant fait enfin ce même peuple dépositaire de ses oracles, de sa religion et de son culte. Ainsi donc, si le Messie, naissant d'une mère juive, dans une contrée de la Judée, sous le titre du roi des Juifs , se fût seulement manifesté aux bergers, l'expression dont se servit le messager céleste : » Il vous est né un Sauveur \ » aurait pu donner à croire que le fils de Dieu ne s'était fait Homme que pour racheter le seul peuple juif, que ce peuple devait seul participer à ses miséricordes , et

1 Nalusest Vébti salvator {Luc \ â).

que les malheureux Gentils étaient condamnés à ne jouir jamais des bienfaits du mystère de sa clémence. Que fait le divin Sauveur naissant, pour dissiper ces soupçons et ces craintes, et pour faire espérer aussi aux Gentils sa médiation et sa grâce? nons le voyons du fond de la crèche qui lui tient lieu de berceau; là comme d'un trône de miséricorde, nous le voyons, ce divin Enfant, étendre ses bras, ouvrir son sein pour appeler et attirer à lui, dans le même jour, les Pasteurs et les Mages, ces hommes selon une tradition conforme aux prophéties, Arabes ou Etiopiens, astrologues, monarques, idolâtres, et par là, étrangers à la communion d'Israël. Xous voyons par là qu'il se fait reconnaître et adorer par les hommes de toutes les conditions, de toutes les classes, de toutes les langues ; par les peuples voisins et par les peuples lointains, par ceux de sa nation et par les étrangers, par les simples et les savants, les grands et les petits, les pauvres et les riches, par les bergers et les rois, par les hébreux et les païens, par la sinagogue et la gentilité; et cela, dit saint Léon, afin que tous connaissent cette consolante vérité : Que Jésus-Christ n'est point seulement le Sauveur d'un seul peuple, mais de tous les peuples ;

non d'une beule contrée, mais du monde entier ',

Et selon la belle observation de saint Augustin, les conditions des Pasteurs et des Mages confirment encore cette vérité. Les bergers étaient des hommes grossiers et ignorants; et les Mages, des hommes injustes et pécheurs, adonnés aux pratiques de la magie. Ainsi Jésus-Christ donnant les prémices de son ministère de Sauveur, non aux savants ni aux justes, mais aux ignorants et aux pécheurs, a montré qu'il était venu pour confondre les sages par les ignorants , pour appeler les pécheurs et non les justes , et cela afin d'empêcher les grands selon le monde, de s'enorgueillir de leur propre élévation et les pécheurs de tomber dans l'abattement et le désespoir à la vue de leurs fautes 2. Ainsi , ajoute saint Jean Chrysostôme , le choix que le divin Sauveur a fait des Mages, a servi à mettre en évidence les intentions amoureuses delà clémence divine, et à faire naître l'espérance dans tous les cœurs ; car , pour peu qu'on

1 Salvator mundi (Joan., 4). Ab omnibus voluit agnosci, qui dignatus est omnibus nasci (2, Epiph ).

2 Manifestalus Jésus non doclis nec justis; namimperitia prœvalet in rusticitate Pastorum, et impietas in sacrilegiis Magorum. Ulrosque sibi ille attribuil ; quippe qui venerat slulta eligere, ut confunderet sapientes; et non vocare justos, sed peccatores; ut nullus magnussuperbiret, nullus infirmus desperaret (31, De Temp.)-

soit animé par la Foi, peut-on craindre de ne pas obtenir la grâce du salut, en voyant qu'elle n'a point été refusée aux Mages '.

§ IV7. — Prophéties d'haie et de David , relatives à la vocation des Gentils à la Foi. Explication de ces prophéties d'après le sentiment de l'Église et des Pères.

Les mystères de l'Évangile, sublimes dans leur accomplissement, le sont quelquefois plus encore dans leurs figures ; tel est le mystère de l'Epiphanie. Nous découvrons sans doute un mystère d'une infinie miséricorde , dans trois illustres personnages appelés si miraculeusement des ténèbres de l'erreur à la lumière de la vérité , de la corruption des vices à la sainteté de la grâce ; mais un mystère d'une miséricorde encore plus signalée , est celui de la vocation des Gentils à la même Foi et à la même sainteté , mystère dont la vocation des Mages fut comme l'abrégé et la figure, parce que réellement, toutes les nations de la terre furent en ce jour mémorable appelées à la vraie religion dans les Mages, par les Mages et avec les Mages.

C'est ce que nous démontre clairement Isaïe ,

» Ut manifesta Dei pietas nosceretur; nec aliquis despéraret posso Mbi salutem credenti donari, qui conspiceret raagis esse donatum i, ex Yariis in Math)

parlant de ce grand mystère, plus de huit siècles avant son accomplissement. Isaïe qu'on peut appeler, selon saint Jérôme, l'évangéliste anticipé plutôt que le prophète des mystères de Jésus- Christ. Nous allons rapporter, en nous en tenant à l'esprit plutôt qu'à la lettre, cette prophétie dans laquelle on ne sait qu'admirer le plus, ou de la sublimité des pensées, ou de la douceur des sentiments . ou de l'éclat poétique du style, ou enfin de la précision avec laquelle sont dénotées les circonstances d'un si grand événement. Ainsi s'exprime le prophète :

" O ! Jérusalem , lève-toi de la profondeur de ton sommeil! Ouvre les yeux à la nouvelle lumière qui t'environne comme un vêtement. Déjà est levé sur ton horizon le soleil de justice si désiré, déjà tu vois briller sur ta tête la gloire du Seigneur ' .

« Quand les ténèbres deviendront plus obscures et plus étendues, quand l'obscurité qui voile aux nations la misère de leur état sera plus profonde , le Seigneur se lèvera tout à coup sur toi et les nations étonnées ouvriront leurs yeux pour contempler en toi sa splendeur et sa gloire 2. Et tu verras

1 Surgc, illuminare Jérusalem; quia venit lumen tuum, et gloria Domini super te orla est.

1 Quia ecce tenebrœ operienl lerram, et caligo populos; super le autem orietur Dominus ; et gloria ejus in te videbitur.

une foule immense, non-seulement de peuple, mais de puissants et de rois, marcher sans crainte à la suite de ta lumière et fixer l'astre nouveau qui s'est levé sur toi ' !

«Elève donc tes yeux baignés de pleurs ; regarde autour de toi et vois cette foule innombrable qui se presse à tes côtés , qui accourt des régions lointaines pour venir se réfugier sous tes tentes et te rendre la mère heureuse d'une nouvelle et bénie génération2.

« De quelle joie ne sera pas inondée ton âme à un spectacle si joyeux et si enchanteur! et quelle délicieuse surprise pour ton cœur répandu hors de lui-même ! Car partout où puissent se porter tes regards tu verras, soumises à ton empire, des terres innombrables séparées par l'étendue des mers, et des nations formidables et des rois puissants 3.

« Tes chemins seront couverts de chameaux et de dromadaires de Madian et d'Epha, tous viendront

1 Et ambulabunt Gentes in lumine tuo ; et reges in splendore orlus lui !

3 Leva in circuitu oculos luos et vide : omnes isti eongregat sunt, venerunt tibi; filii lui de lénge ventent; flliœ tua? de Iaterc sorgent.

5 Tune videbis et aftlues ; et mirabilur et dilatabilur cor luum , quando conversa fueril ad le multitude- maris , fnrtitudo gentium vnnorit libi.

de Saba t'apporter de l'or et de l'encens, faisant retentir les airs de cantiques d'actions de grâces et des louanges du Seigneur ' . »

Qui ne reconnaîtra dans cette sublime poésie la prophétie la plus claire de la vocation des Mages 1 Ces saints personnages y sont clairement désignés par l'élévation de leur rang 2, par le miracle de l'étoile qui les appelle 5, par la lumière qui leur sert de guide \ par le lieu d'où ils sont venus 3, par les présents qu'ils ont offerts 6, par la grâce de leur conversion 7, et enfin par les hommages de reconnaissance et de louanges qu'ils ont rendus au Sauveur du monde 8. En rapprochant les paroles d'Isaïe de celle de saint Mathieu, il serait difficile, en quelque sorte, de décider lequel des écrivains sacrés a été l'évangéliste ou le prophète du mystère.

Mais pour entrer davantage dans notre sujet,

1 lnundalio camelorum operiol le ; dromedarii Madian cl Ëpha omnes de Saba venient, aurum et thus déférentes, et laudem Domino annunliantes.

2 lièges-

, Super le orietur Dominus. Venit lumen tuum.

4 Ambulabunt in splendore ortus tui-

! Omnes de Saba venient.

* Aurum et thus deferentus.

7 Quando conversa fuerit ad le.

p Et laudem Domino annunliantes.

il faut observer que si Isaïe n'eut envisagé dans les Mages, que les Mages seuls , la conversion de trois hommes n'eût pas inspiré ce sublime enthousiasme, et cette touchante allégresse à un prophète constamment occupé des grands mystères du Messie et des effets généreux de la révélation. En outre , il ne parle pas seulement de particuliers, de rois, mais encore de nations, de peuples, venus de loin et de la conversion du monde Ml ne s'agit pas seulement dans la prophétie d'une Jérusalem terrestre , formée des habitants de Juda , mais d'une Jérusalem mystérieuse qui , de toutes les parties du monde, recevra dans son sein des enfants qui l'enrichiront de dons , la combleront d'allégresse et relèveront au plus haut degré de gloire 2. Il est donc évident que dans cette prophétie les Mages n'y sont désignés que comme les figures, les prémices, les chefs de la multitude des nations qui , de toutes les parties du monde, doivent venir peupler l'Église et former la grande famille, l'heureux peuple des vrais adorateurs de Je su s- Christ.

1 Génies. Multitude maris, De longe ventent. Multitude mari? fortitudo Gentium.

1 Filii tui de longe ventent- Afflue? et dflalabilur cor luum. Gloria Domini in le videbitur.

ni

Eu outre, le prophète David, dix siècles avant ia venue du Messie, célèbre dans ses chants la vocation des Gentils avec celle des Mages, et regarde ces deux vocations comme une seule vocation, comme un seul mystère. Il parle d'abord des rois de Tharse, d'Arabie et de Saba, qui viendront offrir leurs dons au Messie ! ; et tout à coup, élevant son langage avec sa pensée, il annonce que le Messie étendra sa domination d'une mer à l'autre jusqu'aux extrémités de l'Orient; que tous les rois de la terre viendront l'adorer et qu'avec eux se soumettront tous les peuples 2.

C'est dans ce sens que les Pères et les Docteurs de l'Église, que les commentateurs catholiques ont entendu ces prophéties ; c'est ainsi que l'entend la vraie Eglise qui les fait lire dans la messe et l'office de l'Epiphanie , les répétant sans cesse avec une complaisance et un attrait qui tient de l'enthousiasme : et, tout occupée de l'idée que la vocation des Mages est la figure, le principe, le gage de la vocation des Gentils, elle oublie, pour ain-i dire, la figure pour ne s'occuper que de la réalité , et ne parle ù

1 Reges Tharsis, Arabum et Saba dona adducent.

1 Et dorainabilur a mare usque ad mare ; a Oumine usque ad lerminos orbis terrarum. Et adorabunt eum omnes reges terra? , omnes gentes servienl ei.

Dieu de L'étoile des Mages, que comme du mystère de son Fils qui s'est révélé à tous les peuples de la terre ' .

Les saints Pères tiennent le même langage. Saint Hilaire de Pistoie, dit que l'apparition de l'étoile et la révélation dont elle fut le moyen, ne furent que la figure de la manière dont les Gentils devaient connaître Jésus-Christ et croire en lui2. Saint Maxime ajoute en outre que le premier mystère fut non-seulement la figure , mais encore le gage , la promesse et l'espérance du second \

Les Mages, dit saint Fulgence, ne furent donc point trois hommes isolés, sans succession, sans représentation, ils furent les envoyés, les prémices des Gentils, comme les bergers le furent des Juifs qui devaient entrer dans l'Église ; avec cette différence que, dans l'Ancien Testament, Dieu voulait recevoir de la main des hommes, les prémices des choses matérielles , et que pour les prémices de la Foi des Gentils, il a voulu se les procurer dans les Mages au moyen de sa grâce , et qu'il en a fait

1 l>eus qui hodierna die unigenitum luum gentibus, slelladuce, res velasti [Orat Epiph.)

- SteDae ortos primum a Magis inlellectus indicat génies in Christum credituros {In 2 Mattk. ).

5 Quod fulgeniioris stcllae radis incitait Christum adoravci o Clialdan, Deumverum gentibus spes data est adorandi {Uom. I Epiph. >.

lui-même, par .son amour, la consécration solennelle à sou culte \ Et les saints Rois-Mages, dit la Glose, ne furent ni plus ni moins de trois, pour nous indiquer par ce nombre que les trois grandes familles des trois fils de Noé qui composaient l'universalité des nations, seraient un jour appelées à jouir du bienfait de la Foi2. Nous voyons, ajoute saint Jean Chrysostôme , que le chemin et la porte du salut sont ouverts aux Gentils , dans ces trois hommes que Dieu appela des premiers au salut parmi les Gentils 3.

Ainsi , l'Epiphanie de Notre-Seigneur est particulièrement la fête des peuples qui, de la gentilité sont parvenus à l'admirable lumière de la religion chrétienne : c'est une fête, dit saint Augustin, que nous devons célébrer avec un redoublement d'allégresse , nous qui sommes les enfants des Gentils , et qui seulement, depuis l'heureux jour de leur vocation , sommes admis à participer aux bienfaits

•Quid Pastores, nisi primitiœ Juda;orum? Quid Magi nisi primitif gcntium? Quia ipse Deus, qui in Veteri Testamento primilias sibi offerri mandavil idem Deus, homonatus, gentium primilias suo cullui dedicavit(l, Epiph.)-

2 Ut per cos Génies, quae ex tribus fiiiis Noe natae sunt, venlura? ad fidem figurarentur (In -2 Math.).

' Ideo Magi de Genlibus primi ducti sunt ad salutem, ul per eos omnibus goniibus salulis janua pandereiur (l, ex Yar. in Matlh.).

de la naissance du Sauveur et à l'héritage de sor

amour

'. V. La circonstance du moment ou Adam fut appelé est la figure de l'état de nos pères païens quand Dieu les appela à la Foi. Traits de la miséricorde divine, décrits par Isaie dans cette vocation.

Arrêtons-nous un instant à considérer l'excès de clémence avec laquelle Jésus-Christ nais ant appelle à lui les Gentils et se manifeste à eux, et dans leurs personnes , nous appelle aussi et se manifeste à nous.

L'Écriture remarque que ce fut après le milieu du jour et sur le soir que Dieu chercha et appela Adam prévaricateur2. Or, ces circonstances de temps dans les livres saints , observe un interprète avec saint Augustin , ont un sens nrystérieux et méritent d'être remarquées '". De même que le texte sacré nous dit d'Abraham qu'il vit les anges au milieu du jour, moment où l'atmosphère est dans

1 Ad nos maxime hujus diei pertinet gralulalio, qui e\ Geniibm venimus 6'tde Divers.).

2 Ad auram post raeridiem (Gsn. " .

' Tempori- circumsiantiamagnopere observanda in S. Scripiura up M la m -2. Apoe. .

tmite sa chaleur et toute sa lumière , voulant indiquer par cette circonstance que l'esprit de ce grand patriarche était alors plus que jamais éclairé par la Foi , et son cœur consumé de plus en plus de l'amour de Dieu ; de même l'Ecriture remarque qu'Adam fut appelé sur le soir, pour nous donner à entendre que son esprit était déjà enveloppé de ténèbres , que son cœur était froid pour s'être éloigné du vrai soleil de justice '. Et pourquoi, demande saint Grégoire, Dieu recherche-t-il Adam après le milieu du jour, c'est, nous dit-il , que le premier homme, ayant déjà perdu la lumière éclatante delà vérité et la ferveur de l'amour de Dieu , était dans la misère, stupide et immobile sous l'ombre du péché et déjà engourdi par le froid de la nuit 2.

Or, cette obscurité du soir, cette profonde misère de l'homme, avant que Dieu lui eût fait entendre sa voix, nous figurent, dit saint Cyrille, les ténèbres qui couvraient le monde au temps de l'incarnation de Jésus-Christ, et l'état où devait se trouver et se

1 Abraham in meridie angelos vidii, quoniam ardebai tune Ode ei amore. Adam ponitur po&t meridicm, quoniam a luce jusliliae declinaverat (Gasp. Melo- in -2, Apoc-)-

3 Quid est quod ad auram post meridiem? nisi qiuid lux fervenjtior veritalis abscesserat; quia enim meridianum earitalis calorem perdideral, et sub peccati umbra quasi sub frigore aura: torpebal s; ml., ■■«. 21.

tmuva en effet l'humanité tout entière, quand le Dieu rédempteur daigna l'appeler à lui'. C'était dans l'humanité comme dans le premier homme le même oubli, la même frayeur de Dieu; les mêmes obstacles à dompter pour aller à Lui chercher le salut ; le même aveuglement d'esprit, la même persité de cœur. Cet état misérable est prédit et décrit dans les saintes Écritures en termes les plus expressifs : elles nous parlent tantôt d'une saison funeste où les nuées, au lieu de rosée, ne pleuvent que des ténèbres2; tantôt d'une contrée dont les habitants se heurtent dans l'obscurité et sont ensevelis dans les ombres noires de la mort3 : ailleurs, c'est un peuple tellement aveuglé , dégénéré et impie qu'il prostitue ses adorations aux ouvrages de ses mains, au préjudice du Créateur de l'Univers ; il est si éloigné de Dieu, ce peuple.il est devenu si universellement corrompu dans ses voies, si abominables dans ses œuvres et sesdésirs, qu'il ne présente plus une seule âme qui puisse offrir aux regards de Dieu le moindre acte de vertu

'■in Scriptara, Vesperaest lypôs adventus Chrfstiel Incarnation!* rjns(De Ado\ \. i-2 .

'Tencbrosa aqoain nuhibusaeris I'sal. i:

1 pop!'':i~ qui Itabitabal in lenefcris... sedentibus in regione umbi •

inorli

eu compensation d'une perversité aussi générale ' : Enfin, c'est parmi ce peuple un effroyable débordement de toutes les erreurs et de tous les vices qui viennent inonder toute la surface de la terre, après y avoir détruit et fait disparaître tout germe» de vérité2.

Or, quelque fortes, quelque vives que soient ces expressions et ces images sur la profonde corruption du monde au temps de la naissance de Celui qui devait le sauver , loin d'être exagérées, elles sont bien au-dessous de la réalité.

Nos pères ne connaissaient Dieu que pour l'outrager ; les hommes, les animaux, les plantes et jusques aux vices et aux passions , tout était Dieu pour eux, tout recevait les honneurs divins, excepté le vrai Dieu; et comme leur morale était une honteuse profanation des principes de la justice naturelle , de même leurs dogmes étaient pour la divinité une insulte permanente et sacrilège.

Les juifs eux-mêmes, à la naissance de Jésus- Christ, étaient entièrement dégénérés de la justice

1 Obscuratum est insipieus cor eorum, et încurvalus est unusqaisque ad opus manuum suarum (2, Esdr., 8). Dominus de cœlo prospexil : oirnics declinaverunt... corrupti suot, abominabiles facti sunt, non est qui faciat bonum, non est usque ad unura (Psal. 15)

1 Maledictum , meudacium , blasphemia, adullerium, homieidium iiundaveruni (Os., 4).

et de la ferveur de leurs ancêtres. Les intérêts temporels prévalant près d'eux sur ceux de la religion, ils se montraient plus empressés à devenir les adulateurs d Hérode qu'à chercher le Messie qui leur était promis. Et cette remarque de l'Évangéliste que les pasteurs passaient la nuit à garder leurs troupeaux1 ; ne semble-t-elle pas indiquer que ces hommes étaient plus soigneux de la sûreté de leurs troupeaux que du salut de leurs âmes ; et qu'ils avaient de commun, avec toute leur nation, l'attachement immodéré aux biens de la terre?

Le peuple juif était cependant le seul peuple de la terre pour connaître et adorer Dieu,- glorifier son nom en lui rendant le culte dû au Créateur 9. Les Juifs étaient les seuls pour avoir une foi explicite dans le Médiateur futur. Et si 4uelques étrangers avaient la même foi, il l'avaient reçue du peuple juif, de ses traditions, de ses Écritures , de ses prophètes. Et , quoique la piété se fut bien affaiblie parmi ce peuple , il comprenait cependant bon nombre d'âmes privilégiées qui suppliaient sans cesse le ciel, avec une abondance

'Et l'astores erant cusiodienies vigilias noctis super gregenaj suum (Luc. . -

' Kotus in Jniia m Deus; in Israël maguum nomen ejus Psal. 75).

de larmes, de faire descendre le Médiateur divin. Ajoutons que toute la religion judaïque n'était que le gémissement non interrompu d'une grande misère qui demandait une grande miséricorde ; c'était une prière continuelle et fervente exprimant le désir ardent de voir arriver Celui qui devait sauver et consoler la terre. Il n'est donc point étonnant que le Sauveur naissant se soit manifesté à ce peuple dans la personne des pasteurs , et qu'il l'ait invité le premier à jouir du bienfait de la Foi en la donnant aux pasteurs. Mais nos malheureux pères étaient dans des dispositions bien différentes. Entièrement absorbés par les intérêts du temps , par leurs passions désastreuses, ils étaient insensibles à leurs maux dont ils étaient loin de demander la guérison qu'ils croyaient impossible de trouver dans la miséricorde d'un Dieu réparateur1. L'impiété superstitieuse des Mages était la figure de l'impiété de tous les peuples, comme l'insouciance des pasteurs pour l'affaire du salut l'était de l'insouciance du peuple juif.

O excès de divine clémence ! 0 tendre mystère de miséricorde! Cette miséricorde que nos

'Negotiîset flagitiis sseculi implicati, dum miseriam nonsentiuut, non alteodunl misericordiara (i, Epiph

g n avaient m connue, ni invoquée, vient elle-même les prévenir, selon la prophétie de David ' ! Ce Dieu qu'ils oublient, qu'ils outragent,

qu'ils fuient, à l'exemple d'Adam leur pèr< Dieu fait les premières démarches pour les chercher; et comme il en agit avec Adam, il les appelle dans la personne des Mages , il les admet à sa connaissance, il leur fait grâce.

Et ce mystère de miséricorde n'a pas été seulement figuré dans Adam , il a encore été prédit par les prophètes; car huit siècles avant son accomplissement, Isaïe, dans son admiration, nous l'annonce comme accompli. Un peuple malheureux, dit-il, qui marchait dans les ténèbres, a vu tout à coup briller une grande lumière; et ces malheureuses nations qui étaient comme ensevelie-, dans les régions de la mort, ont été ressuscil par cette lumière miraculeuse et inattendue 2. ! fait encore cette admirable prophétie , expliquée dans la suite par saint Paul , et dans laquelle ie Dieu de miséricorde et d'amour nous parle en • nnes si sublimes et si affectueux : J'ai

'Kl raisoiricorclia ojus prevouiei me

pulus, qui ambulabal in lenéforis, ■vi'l'n lucem magnara

mbi ■< moi lis lu-*; orla

lerai les aveugles et je les-mettrai dans des voie qu'ils n'ont jamais connues, je les ferai marcher dans des sentiers nouveaux1. Je changerai pour eux les ténèbres en lumières, et les voies tortueuses et mauvaises deviendront unies et sûressous leurs pas2. Je ferai en leur faveur ces prodiges , et ma miséricorde ne les abandonnera point 3. Ainsi me trouveront, continue le Seigneur, ceux qui ne me cherchaient point, je nie ferai connaître à ceux qui ne me désiraient point foute de me connaître4.

Or, nous voyons littéralement accomplies dans le mystère de l'Epiphanie, ces' prophéties si réjouissantes , en même temps si lumineuses par lesquelles, tant de siècles avant leur accomplissement , le Verbe divin avait indiqué ses desseins de miséricorde en faveur de la malheureuse gentilité. Les païens étaient ces infortunée ensevelis dans les ténèbres, ces aveugles qui ignoraient la vraie voie du salut éternel. L'étoile miraculeuse a «Hé dans les Mages la lumière qui les a éclairés et

' Aclducam Ccocos in viam quara ignorabanl ; et semitas quas tiesciebant faciam illoscalcare (Isa-, 9)- - Faciam illis tenebras in luceni, et prava in directa [Isa , 9). Haeeverba faciam iilis; et non relinquara eos [Isa., 9). Inventas sum ;i non quaerentibns me; el palam apparni ii- qui n n inl< . abanl Rom., fn .

introduits dans la voie qui conduit àDieu. Le Verbe divin né à Bethléem est le Dieu qui va à la rencontre de ceux qui ne le cherchaient point, c'està-dire de la gentilité. C'est Lui qui s'offre à elle , qui se fait connaître et adorer pour le vrai Dieu tel qu'il est. 0 jour heureux! jour de joie, jour de grâce , de miséricorde et de salut pour nos infortunés pères! C'est en ce jour que leurs yeux commencent à s'ouvrir à la lumière de la vraie Foi ; c'est en ce jour que par des voies mystérieuses et inconnues , ils ont été conduits aux pieds du Dieu qu'ils ignoraient : c'est en ce jour qu'ils sont passés du culte des idoles à la religion du vrai Dieu , de la servitude du démon sous les étendarts de Jésus- Christ. L'Epiphanie est donc la première solennité des Gentils, leur fête par excellence, leur vraie Pâque . leur passage au Seigneur \

I V{. Le mystère de la vocation des Mages est un mystère permanent et durable dont l'application est personnellement faite à nous tous qui professons la vraie Foi.

Qu'on se garde bien de croire, dit saint Léon, que le mystère de l'Epiphanie soit un mystère

1 pa 'j'i ' n (slrum, id^-si Iransitus Domini.

dont la vertu divine et les heureux effets aient été restreints au jour de son accomplissement et qu'il ne nous reste que les souvenirs des merveilles opérées en ce jour, avec l'obligation d'honorer ce mystère, de le croire et d'en célébrer la mémoire toutes les années ' ; car la clémence divine dilattant toujours de plus en plus ses entrailles, fait que les merveilles qu'elle opéra alors par la conversion des premiers Gentils dans la personne des Mages, se renouvellent encore de nos jours d'une manière plus ample et plus solennelle dans la vocation de tous ceux qui, éclairés par sa grâce, viennent chaque jour à la religion de Jésus-Christ". Ainsi, continue saint Léon, quand nous voyons des hommes abandonner de fausses religions pour embrasser la Foi de Jésus-Christ, nous devons regarder la lumière nouvelle qui éclaire leurs âme.>, comme un reflet de l'antique lumière qui éclaira les mages, comme un rayon de la même étoile qui se prolonge encore , se perpétue, brille dans le

1 xeque enim ita ille emensus est dies, ut virtus operis, quœ tune est revelata, transierit ; nihilque ad nos nisi rei gesloe fama pervenerit, quam fides susciperel et memoria celebraret (G, de Epiph.).

3 Cum multiplicato munere Dei , eliara quotidie nostra experianlur tempora, quidquid illa habuere primordia; et hoc idem manifestius et copiosus in omnium vocatorum illuminalione percipimus (6. de Epiph.).

monde et y renouvelle le prodige d'éclairer les esprits, de toucher les cœurs, de conduire les hommes à la connaissance et au culte du vrai Dieu * ; avec cette différence cependant, ajoute saint Grégoire, que les Mages furent appelés par le moyen de l'étoile, et que les Gentils qui, à l'exemple des Mages, viennent à Jésus-Christ sont appelés par le ministère des prophètes, des apôtres et des pasteurs ' . Et en effet, les prédicateurs évangéliques .^ont pour les Gentils ce que l'étoile fut poulies Mages; ce sont des lumières qui les éclairent, des voix qui les appellent à la justice et à la vérité, et aussi Daniel, prophétisant leurs prodigieux succès, les appelle des étoiles brillantes, d'une clarté indéfectible et éternelle 5. Et Jésus-Christ a dit dans son Évangile en parlant des apôtres : « Vous êtes la lumière du monde 4, et vraie lumière du monde comme les invoque l'Eglise dans ses cantiques s l ■•

1 Quidquid in corclibus lenebrosis nova? lucis apparet, de ejusdeir;

etellaï radiis micat, ul mentes quas suo fulgore contiugerit, eî mira-

( ulo movetel ad Deum adorandum pra?eundo perdueal (G, de Ep.\

e Deus vocal per prophetas, vocat per Aposiolos, vocat per

pasiores.

3 Qui ad juslitiam erudiunt multos, fuhebunt quasi sle!i;v in per-

aeternitates {Dan.. 1-2 • 1 Vos eslis lux mundi Matin.. S ,

veramundi Iumina rJhjm. Âpo$f. .

O admirable économie! ô gloire! ô grandeur des mystères chrétiens! Ils sont pour tous les temps comme pour tous les hommes ; et les histoires du Nouveau-Testament comme celles de l'Ancien sont tout à la fois et narrations de faits réellement arrivés et vraies prophéties d'événements futurs. Ainsi, continue saint Léon, le touchant et sublime mystère de l'Epiphanie, fait réel relativement aux Mages, est en même temps une prophétie, une figure admirable des merveilles que Dieu devait opérer en faveur des Gentils. Ce mystère accompli une fois à Bethléem se renouvelle chaque jour dans le monde et devient un prodige permanent et visible1. Oui, l'étoile de Bethléem est une étoile qui, une fois levée, ne s'éclipse jamais; mais brillant sans cesse d'une immortelle clarté, fait le tour du monde, parce qu'avec elle, se sont levées la lumière et la grâce évangéliques pour éclairer successivement la terre. Aussi, parmi les nations qui se convertissent, voyons-nous de nouveaux Mages s'empresser de reconnaître et d'adorer la puissance et la majesté du roi des

'rermr.net mysticorum forma gestorum; et qnod in imagine in- •hatur, veritaic complelur (o, bpiph.).

- Radiât namque de cœlo Stella per graliam; cl très Magi, corus-

Qu'elle est attrayante et ingénieuse cette idée de saint Léon : que toute lumière qui éclaire l'esprit, que toute grâce qui touche le cœur, est une émanation de cette lumière qui éclaira les Mages et comme Taction permanente qui toucha leurs cœurs ' . Cette considération est importante pour nous chrétiens, qui participons personnellement à la lumière et à la grâce de Dieu, qui avons reçu personnellement le bienfait des Mages.

Et en effet, quelles furent les suites des premières connaissances sur Dieu et sur la Religion, connaissances que nous reçûmes dès notre enfance, d'une mère chrétienne ou des pasteurs de l'Église ? Développant en nous l'habitude des vertus théologales, infuses par le baptême, éclairant notre raison naissante, elles élevèrent notre cœur, délièrent notre langue et nous firent croire en Dieu, espérer en sa miséricorde, aimer sa bonté, invoquer son nom avec tendresse. Ces premières connaissances furent pour chacun de nous une vraie révélation, une vraie vocation , suite de la même lumière, de la même grâce qui éclairèrent l'esprit des Mages.

eaiione Evangeiici fulgoris acciti, in omnibus quotidie nationibus ad adorandam poteniiam snmmi régis accurrunt (5, Epiph. .

1 Quidquid in cordibus lenebrosis novae lucis apparet, de ejusdem s M la* radiis mieat.

lo7 et changèrent leurs cœurs. Et telle est la Foi o> Église; car,. que peuvent signifier les belles paroles de l'Oraison de l'Epiphanie ' ; sinon , que chacun de nous a connu par l'enseignement de la Foi, la même Religion que les Mages connurent au moye'n de l'étoile. Et comme dit saint Augustin : de même que l'étoile fut l'apôtre des Mages; ainsi les apôtres et les ministres de l'Eglise ou nos propres parents ont été notre étoile ; et de même que l'étoile fut pour les Mages une langue éloquente ; ainsi, la langue des apôtres ou de nos maîtres dans la Foi a été une étoile lumineuse pour chacun de nous : comme de nouvelles constellations, les apôtres et leurs' successeurs ont publié les gloires et les grandeurs de Dieu 2.

Nous ne sommes donc pas chrétiens, seulement par là même que nous sommes nés de parents chrétiens et dans un pays où , depuis tant de siècles , les premiers apôtres de Jésus-Christ plantèrent la Foi par leur enseignement et leur martyre ; non, nous ne sommes pas seulement chrétiens d'une

1 Unigenilum luum , Stella duce, revelasli ; qui jam te ex fide cognovimus.

* Nobis hoc lîogua uunciavit Apostolorum ; Stella illis tanquam iingua cœlorum ; et nobis iidem Aposloli, tanquam alii cœli, enarrnverunt gloriam Dei {?, Epiph- .

ioS

manière implicite , générale et commune , mais d'une manière directe et propre en ce que la lumière et la grâce des Mages nous ont été appliquées personnellement et individuellement par le ministère de ceux qui nous ont instruit dans la vraie Foi et nous ont dispensé la grâce par les sacrements.

Et de même que les Mages n'auraient jamais élevé à Dieu leur esprit et leur cœur, ne l'auraient ni cherché ni désiré, si Dieu ne fut allé le premier à leur recherche et ne les eût éclairés et appelés par la lumière et la grâce de son étoile; de même , dit saint Léon, nous ne connaîtrions pas ce même Dieu, nous ne penserions point à lui, nous ne saurions ni l'aimer ni l'invoquer, si, lui-même , dans la tendresse de son amour, ne nous eût prévenus en nous faisant naître de parents chrétiens et dans un pays chrétien en nous donnant la vie de la Foi avec celle du corps, faisant ainsi briller à notre esprit, dès notre enfance, l'étoile de la céleste doctrine unie à sa grâce et dissipant les ténèbres de notre faible nature par la lumière de sa vérité sainte1. Et il en est de nous comme des Mages, ce n'est point dans

' Quem non diligeremus, nisi priu? nos ipse rliligcret, et ici. ignoraotke nostrae, sase veritalis luce discuierei.

nos propres mérites, mais dans l'élection gratuite je Dieu, dans sa miséricordieuse vocation, que nous dc\ on s chercher la raison de notre participation aux mystères de la vraie Foi, aux grâces du salut éternel*.

Qu'avons-nous donc à envier aux Mages? Xous avons reçu de nos maîtres dans la Foi le bienfait qu'ils reçurent au moyen de l'étoile , le bienfait d'adorer le vrai Dieu, de connaître le vrai Sauveur, de professer la vraie religion , d'appartenir à la vraie Enlise , et de pouvoir aspirer à la vraie félicite. La même voix nous a appelés, la même grâce nous a touchés , la même lumière nous a éclairés , lemême guide céleste nous a dirigés. Caria lumière qui nous donne la Foi , la grâce qui nous fait agir, ne sont que le reflet, l'action non interrompue du rayon de l'étoile des Mages 2.

Ainsi, héritiers desbienfaits accordés auxMages, soyons-le de leur reconnaissance et, participant à la même félicité , livrons-nous à la même allégresse5.

' Causa regeneraUoois noslrae non est ni>i misericordia Del (1, DeJejun- X. Mens.).

'Quidquid ia cordibus tenebricosis dots lucis apparet, de ejusdem stellae radiis mieat.

' Illa hodie cordibus nostris concipienda sunt gaudia, quae in Iriuni Magorum fuere pectoribus (S. Léo, (; Epiph.\

\ Vif. — Jésus (.hrist époux dès sa naissance. Prophéties d'Isaïe et d'Osée, relatives à V union du Sauveur comme époux avec les Gentils ; prophéties gui ont eu leur accomplissement dans la vocation des Mages. Cette union de Jésus-Christ comme époux s'étend à toute dme fidèle. L'union de Jésus -Christ avec son église, expliquée par celle de Vdme avec le corps.

Il nous re^te à remarquer dans la vocation des Mages un dernier trait de la miséricorde divine , auquel il nous est donné de participer.

Jean-Baptiste , le saint précurseur , parlant de Jésus-Christ aux Pharisiens, leur adressa ces paroles qui nous révèlent si bien l'ardente charité dont son cœur était plein : Vous me rendrez vous-même témoignage que j'ai dit que je n'étais point le Christ , mais seulement celui qui , selon les prophéties , devait être son précurseur. Or, sachez que ce Christ est époux, car il a une épouse : je suis l'ami de ce divin époux; à ce titre, et à la vue de cette épouse, mon cœur e>t inondé de joie1.

' Vos milii testiuionium perhibelis, quod dixerim : Non sum ego Cbrislus, sed qui missus sum ante illura. Qui habet sponsam, sponsus esl ; amicus autera sponsi gaudio gaudet propter uxorem sponsi ; hoc rrgn gaudium meum implelum est Joan-, 3).

Ainsi, d'après son prophète de prédilection, l'intime confident de ses mystères, Jésus-Christ avant sa prédication, avant même d'avoir des apôtres, était déjà époux et avait une épouse. Et quelle pouvait être cette épouse , sinon la vraie Eglise qui , selon saint Ambroise, eut son commencement à Bethléem , où elle fut donnée pour épouse à Jésus- Christ par son divin Père *. Née de l'amour et de la grâce de Dieu, fait homme, comme Eve du sein d'Adam , Dieu la donna pour épouse à son Verbe fait homme, comme il avait donné Eve à Adam. L'Eglise rappelle aux fidèles cette ineffable union dans une antienne de la fête de l'Epiphanie : elle s'applaudit, elle se glorifie, elle est transportée d'une sainte joie de se voir donnée, en ce jour, pour épouse à son divin époux 2.

Tel est donc le mystère de tendresse et de clémence qui s'accomplit en ce jour à Bethléem. Le Sauveur ayant appelé et admis en sa présence les bergers juifs et les mages païens , par-là seul , dit saint Paul, il a détruit toute distinction , nonseulement d'origine, de peuple et de nation, mais encore d'âge, de condition et de sexe , car après

' Videte EccIcskt nàscentis exordium.

J Hodie cœlesti sponso juncta est Eoçtesia.

une manifestation si affectueuse , il n'est plus de titre d'exclusion pour aucun ; Juifs et Grecs , hommes et femmes, savants et ignorants, pauvres <jt riches, maîtres et serviteurs, libres et esclaves, tous appelés au même jour, dans la même grotte , comme dans un même temple : tous unis entr'eux par la participation au même esprit et à la même grâce , par la profession de la même foi, par la pratique du même culte, tous ne forment plus qu'un seul peuple, qu'une seule famille , qu'un seul corps dont Jésus-Christ est le chef1.

En second lieu , les hommes si différents entr'eux d'origine et de condition, et dont sa grâce a formé comme une seule personne, un seul tout, ont été appelés non-seulement à servir Dieu, mais encore à l'aimer , il n'a point fait une humble esclave de cette assemblée , mais une épouse chérie, il n'est point allé en maitre à sa recherche, mais selon la prophétie de David . il est sorti de sa céleste couche pour aller à sa rencontre, comme ferait un époux. '.

Entendons encore Isaïe faisant parler Dieu le

1 Non est distinctio Judaei et Graeci ; non est neque roascuîus neque . neque servus neque liber; sed omnes onom corpus effici-

mur in Christo Jesu /

•' rd'-'ir- de lhnl;«no suo VsaU 1*}.

père nu Sauveur futur : « Lovez les yeux, promenez \ os regards autour de vous et contemplez tous ceux qui sont venus de loin pour s'unir à vous; cette multitude non-seulement vous environnera comme un vêtement, mais encore sera votre épouse \ »

Or , c'est en ce jour que cette prophétie a son accomplissement, car c'est en ce jour qu'un seul peuple, qu'une seule famille arrivée de différentes régions aux pieds du Sauveur s'est rassemblée sous ses yeux , et cette petite famille , cette église naissante est devenue son épouse, les délices de son cœur, l'ornement, la gloire de sa personne et de son nom.

Enfin , le prophète Osée pénétrant encore davantage dans l'esprit de ce mystère , met dans la bouche du Messie ces douces et consolantes paroles : il viendra un jour où je ferai alliance avec les nations, avec la brute des champs , avec l'oiseau du ciel, avec le reptile de la terre ; je briserai alors mon arc et mon glaive , je ferai cesser les combats , j'enverrai aux créatures un sommeil tranquille , elles dormiront dans le sein de la con-

1 Leva in circuitu oculos tuos, <H vid^ : omnes teti congregal sunt, venerunt tibi. Omnibus lu"? vclui ornamento vesticris pi cir curndabis tibi f^ quasi ^ponsu {Isa., 19).

fiance ; ô peuple gentil, je te rendrai mon épouse pour jamais . parce que je t'épouserai dans la justice et le jugement, dans la miséricorde , dans la compassion et dans la fidélité , et par tous ces signes de mon amour, tu reconnaîtras que je suis le Seigneur1.

C'est aujourd'hui encore que s'accomplit à Bethléem cette prophétie si claire , si consolante et si pleine de clémence. Car selon un autre prophète , les Gentils , par leurs superstitions, leur orgueil et leurs vices, étaient tombés de la dignité de l'homme à la condition des brutes2; et par-là, l'alliance qu'il fait aujourd'hui avec ce peuple , c'est avec la brute des champs, l'oiseau du ciel et le reptile de la terre. Aujourd'hui le Seigneur a brisé son arc et fait cesser la guerre , non-seulement parce qu'il est né quand le monde reposait dans une paix profonde ~\ mais encore parce qu'il a suspendu les effets de sa colère et de sa ven-

1 percutiam cum eis foedus in die illa, cum bestia agri, et cum volucere cœli, ei cum replili lerrœ ; et arcam et gladiura et bellum eonlerara de lerra : et dormire eos faciam Gducialiler : et sponsabn te mihi in sempiteramn ; et sponsabo te mihi in juslitia, etjudieio, elînmîserieordia, el in miserationibus, el in tide; et scies quia ego DonÛDus [Ose., -2 .

3 Comparalus est îamenlis iosipieotibus Psal. ;8 .

5 Toto orbe in pace composito Martyrolog. Rom

geanees, et n'est point apparu au inonde dans l'attitude d'un guerrier exterminateur , mais d'un homme de paix et de concorde , ainsi qu'il le fit annoncer par les anges : « Paix aux hommes de bonne volonté * . » Il a fait reposer les hommes dans le sein de la confiance. Voyez en effet avec quelle parfaite et entière confiance les pasteurs et les mages s'abandonnent et se reposent aujourd'hui dans le sein de la miséricorde du Dieu Sauveur! Jésus-Christ contracte en qualité d'époux une alliance éternelle , car l'union qu'il consacre en ce jour avec son Eglise naissante à Bethléem, se perpétuera avec l'Eglise et durera jusqu'à la fin des siècles : cette Eglise qui a commencé sur la terre , ira s'éterniser avec l'Eglise triomphante dans le ciel. O chères et précieuses épousailles célébrées dans la fidélité , la justice , le jugement , la miséricorde et la compassion ! Car, c'est une vocation toute gratuite et non méritée qui en est le principe , la droiture du cœur le fondement, la fidélité le lien, la sainteté le fruit, la grâce et la gloire la récompense ; et en même temps le divin époux dans la personne des mages non-seulement s'incorpore à son Eglise comme

1 In terra pax hominibus (Luc-, -2).

époux et se l'attache d'une manière ineffable , mais encore la comble et l'enrichit de ses grâces, l'environne de ses mérites, la sanctifie, l'annoblit, la perfectionne et lui donne part à ses titres , à ,ses privilèges, à ses droits à l'héritage céleste. A des traits aussi marqués de miséricorde , de générosité et d'amour , qui ne verra dans le Sauveur non-seulement un Dieu qui mérite le culte et l'hommage de son peuple, mais encore l'époux le plus tendre, digne de tout son amour1 l

Nous avons observé que Jésus-Christ, en appelant les Mages à la foi, n'a point appelé en eux les Gentils d'une manière générale , mais bien chacun de nous en particulier ; car la vraie religion que nous avons le bonheur de connaître et de professer, n'est autre chose que la révélation même faite aux Mages, appliquée personnellement à chacun de nous (§ V). De même, le Seigneur s'attachant en ce jour les pasteurs et les Mages par les liens de l'amour le plus tendre, n'a point célébré ses noces mystérieuses et divines avec l'Église des Gentils en général , mais il y a compris d'une manière particulière toute âme qui succède à la religion des Mages, ensorte que, l'union ineffable, l'alliance

cielis quia ego Dominus.

mystérieuse avec Jésus-Christ de toute âme vraiment fidèle et pieuse, sont en réalité les épousailles des Mages renouvelées avec elle personnellement. Et telle est l'étendue de la bonté et de la miséricorde de ce divin époux des âmes, que tout ce qu'il fait pour tout le corps de son Église, il le fait pour chacun des membres qui la composent.

Et c'est pour cette raison que dans le langage mystérieusement fécond des livres saints , ces expressions Jérusalem, Sion , indiquent réellement, soit l'Église, soit l'âme fidèle; et l'âme fidèle, de même que l'Église , est appelée fille , sœur, épouse de Jésus-Christ. Elle s jouissent conjointement des mêmes titres, parce qu'elles ont l'une et l'autre, avec le divin Sauveur, les mêmes relations et participent aux mêmes grâces.

Apprenons de là à apprécier la grandeur du bienfait d'appartenir à la vraie Église , car comme membres de l'Église, nous participons à la lumière, à la foi, à la révélation des Mages, et en cette qualité seulement , nous pourrons participer à leur grâce , à leur charité , à leurs noces divines. J.-C. n'était qu'à Bethléem, c'est là qu'il faut le chercher ; c'est là qu'il fut trouvé , et c'est là seul e ment que les âmes saintes des Mages devinrent ses

Ifî8

épouses. De même Jésus-Christ , selon ses enseignements et ses promesses, n'est maintenant qu'avec son Eglise ; et ainsi ce n'est que dans son Église que toute âme chrétienne et fidèle peut devenir son épouse.

O sainte Eglise catholique , combien grand est mon bonheur de me trouver dans votre sein, comme les Mages dans la cabane de Bethléem!

0 sainte Église, vous êtes la vraie Bethléem, ou la maison de pain, car vous renfermez celui qui a dit : » Je suis le pain de vie descendu du ciel \ •• O maison mystérieuse d'abondance, c'est en vous et avec vous qu'habite le Verbe de Dieu fait chair, le Dieu plein de grâce et de vérité : vérité qui m'éclaire , grâce qui me sanctifie , vérité qui me fait connaître mon divin époux, grâce qui me le fait aimer, vérité qui unit mon âme à son âme , grâce qui unit mon cœur à son cœur. O grâce , ô vérité , c'est en vous et par vous que je possède le Maître qui m'instruit, l'Epoux qui fait mon bonheur !

Infortuné, que serais-je en ce moment si j'étais horsdel'Église, loin de l' épouse bien-aimée du Verbe divin, seule gardienne, seule dispensatrice de la vérité et de la grâce! De même qu'un membre re-

1 Eco sum panis vivus qui de oœlo decrondi Juan-, t)

franche du corps Qe participe plus àl'actionde l'âme et demeure sans mouvement et sans vie; ainsi retranché du corps de l'Église, je ne participerais plus à l'action de Jésus-Christ, qui en est l'âme et la vie, je ne vivrais plus de la vie de la grâce, mes œuvres seraient mortes pour la vie éternelle. Et comme un membre séparé du corps tombe aussitôt en putréfaction , devient la proie des vers et demande qu'on se hâte de le couvrir de terre , ainsi séparé de l'Église , mon cœur et mon âme se corrompraient à l'instant , les idées les plus folles, les affections les plus déréglées, les erreurs les plus monstrueuses , les passions honteuses viendraient se liguer pour effacer en moi tout principe de droiture , tout sentiment vertueux , et il ne resterait plus à la justice de Dieu qu'à se hâter aussi de m' ensevelir dans l'abîme, afin de préserver mes semblables de la contagion de mes erreurs et de l'infection de mes vices.

Mais quelle différence dans mes destinées, si je demeure uni à l'Eglise! Car, de même que les membres unis au corps participent à l'action de l'âme , non-seulement d'une manière générale , commune et indirecte, mais encore d'une manière directe, propre et particulière ; car comme l'en-

seigne la philosophie, l'âme humaine, non-seulement réside dans le corps, mais elle est tout entière dans chaque partie du corps ' ; de même, tant que mon âme sera vraiment unie à l'Église, elle sera les os de ses os et la chair de sa chair; elle participera .--ans cesse à l'action divine de Jésus-Christ, non point d'une manière commune, générale, indirecte ; mais directe, propre et particulière, parce que Jésus-Christ, selon son Évangile , non-seulement réside dans son Eglise , mais encore est tout entier avec le Père et l'Esprit dans chacun des vrais membres de l'Église; c'est-à-dire dans toute âme en état de grâce e. Il habite donc dans son intelligence pour l'éclairer, 'dans son cœur pour le sanctifier, dans tout son être pour l'animer et le faire agir.

Oh! incompréhensible mystère! voir en même temps le même Jésus-Christ tout à son Église et tout à moi; le voir en même temps l'Époux de l'Église et le mien tant que je demeurerai par la Foi vraiment uni et incorporé à l'Église! Mais puis-je comprendre comment mon âme réside

Tota in qualibet parte corporis [D. Thom. de Ànim.). Ht mansinnem apurl cum faciemut [Joan., H ■

tout entière dans tout mon corps, et tout entière dans chaque partie? 0 insensé de prétendre expliquer l'union ou la présence mystérieuse de Jésus- Christ dans l'Eglise et les membres de l'Eglise : moi qui ne saurais comprendre les liens qui unissent mon âme à mon corps et en même temps à chacun des membres , je prétendrais comprendre Dieu, ne me comprenant pas moi-même!

Mais de même que l'union intime et incompréhensible de mon âme avec mon corps et avec tous ses membres, n'est ni douteuse ni incertaine ; car tous mes mouvements, et la raison elle-même' prouvent cette union ; de même , malgré le mystère aussi incompréhensible de l'union intime de Jésus-Christ avec son Église et toute âme fidèle, cette union n'est pas moins certaine, parce que la Foi me l'enseigne, et que l'expérience même me le démontre; car, tout ce que l'Eglise en général, et en particulier toute âme vraiment sainte opèrent de grand, de vertueux, d'héroïque, ce n'est point par leurs propres forces , mais par la vertu et la grâce de Dieu qui leur donne la vie ! : et la vie de grâce et de vertu qui les anime leur vient de la présence de Jésus-Christ qui, faisant comme

' Non ego sed gratia Dei mccum (l, Cor-, i).

l'office de l'âme relativement au corps, vit et opère I en elles et avec elles \

Et que m'importe de comprendre le mystère I pourvu que j'en éprouve les effets ? Et ces heureux! effets sont constamment à ma disposition, si inté-l rieurement je demeure uni à l'esprit de l'Église, comme extérieurement je suis uni au corps , croyant en Dieu selon son enseignement. 0 heureuse mon âme! unie intimement à Jésus-Christ, tu participeras aux mêmes tendresses, au même amour que l'Église ; comme elle , tu auras Jésus- Christ pour époux! Oh! béni soit le jour où miraculeusement appelé à la vraie lumière , comme les Mages, j'entrai dans la vraie Bethléem, je commençai à appartenir à la vraie Eglise! Dès ce jour, je commençai à connaître et à aimer Dieu ; c'est en ce jour que mon âme devint l'épouse du Verbe de Dieu fait Homme, et si, comme les Mages, je suis fidèle aux obligations que m'impose cette sublime prérogative, mon alliance avec Jésus-Christ comme celle de l'Église sera éternelle: conclue et célébrée dans le temps, elle se perpétuera dans

' Vivo ego jam non ego, \ivit vero in me Christus Ga'at., 2). - Sponsabo le rnihi in sempilernum.

Ce trait merveilleux de la miséricorde divin< ce précieux effet de l'incarnation du Verbe, ce grand événement qui devait renouveler la face de la terre : la vocation des Gentils à la Foi , ce mystère , comme tous ceux de l' Homme-Dieu , se trouve décrit dans ses circonstances les plus minutieuses plusieurs siècles avant son accomplissement, non-seulement par les prophètes que nous avons cités dans cette première partie, mais encore dans l'histoire du mariage d'un des plus grands patriarches, contenue dans le xxive chapitre de la Genèse, histoire que nous allons ex poser et interprêter dans la seconde partie de cette lecture, selon la méthode que nous avons adoptée.

17 i SECONDE PARTIE.

HISTOIRE TIRÉE DE LA BIRLE

Le mariage d'isaac figure et prophétie du mystère que nous venons d'exposer.

;. Y M. Abraham songe a marier son fils, et envoie Éliezer luichercher une épouse. Bebecca à la fontaine. Qualités qui la désignent à Élièzer pour Vepouse que Dieu destinait à Isaac.

La mort de Sara, modèle des femmes vertueuses et des mères affectionnées, avait plongé dans la douleur la plus profonde Abraham son époux, et son fils Isaac , qui l'aimaient aussi tendrement qu'ils en étaient tendrement aimés. Les biens immenses dont le ciel avait comblé ces grands serviteurs et adorateurs fidèles du vrai Dieu, n'étaient point capables de les consoler d'une perte aussi irréparable; cependant Abraham, cherchant une consolation dans leur douleur, en introduisant dans sa maison une femme héritière de ]a vertu et de la religion de Sara (Isaac ayant du reste atteint sa quarantième année) , songea à lui donner en mariage une personne i l'un file héri-

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fcier des promesses divines, et orné de toutes les vertus.

Il appela donc en sa présence le plus ancien de ses serviteurs qui avait l'intendance sur toute sa maison , et lui fit prêter de la manière la plus solennelle ce serment qui paraîtrait si étrange si on n'en considérait que la forme. » Mettez votre main sous ma cuisse, lui dit-il, afin que je vous fasse jurer par le, Seigneur, le Dieu du ciel et de la terre que vous ne prendrez aucune des filles des Chananéens parmi lesquels j'habite pour la faire épouser à mon fils, mais que vous irez au pays où sont mes parents afin d'y prendre une femme pour mon fils Isaac1. Son serviteur lui répondit : — Si la fille refuse de venir en ce pays avec moi , voulez-vous que je remène votre fils au lieu d'où vous êtes sorti 2 1 — Gardez-vous bien , répondit Abraham, de remener jamais mon fils en ce pays-là5. »

' Erat Abraham scnex, dierumque mullorum; el Dominus in ; unclis benedixerat ei. Dîxitque ad servum seniorem domus suae qui prseerat omnibus qua* babebat : ponemanum tuam sub ter fémur meure, m adjurera te per DomimimDeum cœlie! terra : m non aceipics uxorem fiiio mco de filiabus Chananaeorum inter quos habite Sed ad terram et eognationem meam proGciscaris; cl inde aceipics uxorem filîomeo Isaac.

' Si noluerit mulier venire mecum in terram hanc : numquid rcdebeo filium tuum ad loeure de quoegressuses?

vbraham • Gare ne quafido reducas filium meum ilkic.

Mais pourquoi tant de soin et de précaution de la part d'Abraham l premièrement , si Isaac eut pris une Chananéenne pour épouse cet exemple aurait été imité par ses descendants. La race d'Abraham descendant de Sern se serait confondue avec celle de Cham, père des Chananéens, et il ne se serait fait qu'un seul peuple de deux peuples que Dieu voulait séparer, non-seulement parce que c'était dans la famille de Sem qu'il avait résolu de perpétuer la vraie religion dans toute sa pureté, ainsi que la ligne patriarchale qui devait donner naissance au Messie, mais encore parce que les Chananéens peuple le plus superstitieux et le plus dissolu de l'Asie, pouvait, en s'alliant avec le peuple Hébreux, corrompre sa religion et ses mœurs. Enfin, Dieu ayant promis à Abraham de donner à sa race la souveraineté de la terre de Chanaan ', ses descendants ne devaient point contracter d'alliance avec un peuple dont ils étaient destinés à punir les crimes en les exterminant après les avoir vaincus. Telle est la raison pour laquelle Abraham défendit expressément à Éliézer de faire épouser une Chananéenne à son fils Isaac, e1 lui enjoignit de la choisir dans sa parenté. • Semini tuo dabo terrain hanc.

Cependant la vraie religion avait considérablement perdu de sa pureté, même au sein de sa famille, dans laquelle il veut néanmoins marier son fils ; mais il lui défend d'aller s'établir près de son frère en Mésopotamie, craignant pour la pureté, la simplicité de sa foi et la ferveur de sa piété. Ainsi Abraham, comme l'observe saint Ambroise, ne recherche point pour son fils une épouse qui soit belle , noble et riche , mais uniquement bonne ' ; et toutes ses instructions , toutes ses défenses à son fidèle serviteur et les promesses qu'il en exige avec serment, se réduisent à un seul point qui consiste à ne rien faire qui puisse compromettre la religion d'Isaac et de sa postérité. Ainsi nous voyons dans Abraham un homme dont, la religion absorbe toutes les pensées et détermine toutes les démarches ; et c'est ainsi qu'il se rend digne de devenir le père de tous les vrais croyants.

Cependant, Abraham s'adressant à Éliézer pour calmer ses scrupules et ses incertitudes : Je n'exige point de vous, lui dit-il, ce qui ne sera point en votre pouvoir, si la fille ne veut point

' Nonaurum, non argenium quaesivit Abraham, non possessiônes, sedgratiam bonœindolis (De Abraham).

Î78 vous suivre, vous ne serez nullement responsable

de son refus, ni tenu à votre serment f. Mais je dois vous dire pour vous rassurer de n'avoir aucune crainte de ne pas réussir dans votre mission ; car le Dieu qui m'a fait de si magnifiques promesses vous enverra un ange pour vous servir de guide, et au moyen de ses conseils et de son secours, vous amènerez de mon pays natal l'épouse que le ciel destine à mon fils2. Paroles bien consolantes, nonseulement pour Éliézer , mais encore pour nous ; car. comme dit un interprète, ellesnous démontrent l'antiquité, la vérité, l'avantage de notre foi, et nous font voir que dès l'origine du monde on croyait, comme on croit aujourd'hui, que Dieu envoie ses anges aux hommes pour les conduire, les protéger et les diriger par leurs conseils 3.

Ces instructions et ces promesses d'Abraham rassurent pleinement Éliézer. Il prête le serment selon la forme et le sens requis par Abraham : en même temps il prend dix chameaux qu'il charge de toutes sortes de provisions et d'objets précieux

1 Stnautera millier nolueril sequi le, non teneberis juraraenlo.

'Domious Deus cœli, qui locutus est mihi... Ipse millet Angeluni Fuum connu te; et accipies înde uxorem lilio meo.

1 Ecce prisci Bebraei credebant cusl - loshomiiribus a Df*o

dari, ut eo< servent, ducant, doceanl.

dont La maison d'Abraham était abondamment pourvue , et part sans délai pour la Mésopotamie , pour la ville de Carres , appelée aussi ville de Nachor, du nom de Nachor, frère d'Abraham , qui s'y était établi avec toute sa famille \

Après huit jours de marche , Éliézer arriva sur le soir près d'un puits hors de la ville , à l'heure où les filles, même des meilleures familles, selon la simplicité du temps , avaient coutume de venir puiser de l'eau. Il fit là reposer ses chameaux, et plein d'humilité et de confiance , il adressa à Dieu cette prière > Seigneur, Dieu d'Abraham, monmaître, assistez-moi aujourd'hui, je vous prie, et faites miséricorde à Abraham , mon Seigneur. Me voici près de cette fontaine , et les filles des habitants de cette ville vont sortir pour puiser de l'eau. Que la fille donc à qui je dirai : baissez votre vaisseau afin que je boive , et qui me répondra : buvez , et je donnerai aussi à boire à vos chameaux, soit celle que vous avez destiné à Isaac , votre serviteur 2. »

' Juravit servus super sermone hoc ; tulitque dcccni camelos de grege Domini sui, et abiit, ex omnibus bonis ejus portans secum ; profeelusque perrexit in Mesopotamiam ad urbem Nachor:

3Cumque fecissel accumbere camelos extra oppidum, juxta puteum aquœ, vespere, lempore quo soient raulières egredi ad hau riendam aquam; dixil : Domine, Deus Domini moi Abraham, occurre, obsecro, mihi hodie: cl fac misericordiam ru m Domino mp<i

Rien ne paraît d'abord plus étrange et plus extraordinaire que ce signe auquel Eliézer demande de connaître celle que le ciel destine pour épouse à Isaac. Car, comment pouvoir découvrir les qualités secrètes du cœur d'une jeune fille à un seul acte passager de simple bienveillance \ Il n'est rien d'étrange , dit un interprète , dans cette conduite d'Éliézer, qui ne propose ce signe que d'après une inspiration divine qui était le fruit de sa prière1. En second lieu, l'avarice était détestée dans la maison d'Abraham, à l'égal de l'idolâtrie. Cette famille, aussi généreuse envers les autres qu'elle était simple dans son intérieur, trouvait son unique avantage dans ses richesses à les employer en œuvres de charité. Elle pratiquait l'hospitalité à l'égard des étrangers avec un soin tout particulier; Abraham allait à leur rencontre et les servait lui-même avec le plus grand respect et l'affection la plus tendre; et cette charité si remarquable lui mérita la faveur signalée de donner

Abraham. Ecce ego sto prope fontem aquee ; et filiœ habilatoruin hujus civilatis egredientur ad bauriepdam aquam. Igitur puella cbj dixero : Inclina hydriam tuam ut bibam ; et illa responderil : Bibe; quin et camelis luis dabo potum; ipsa est quam praeparasti servo uio Isaac.

1 Ad bocsignum desiguandum motus est et insligalus a Deo.

l'hospitalité aux anges de Dieu et de les recevoir à 9a table. Or, l'épouse d'Isaac devait être une femme héritière des vertus de Sara, douée de la même charité , afin de perpétuer, dans la famille d'Abraham, cette vertu si agréable à Dieu. Ainsi, continue le même interprète , le signe qu'Eliézer indiqua pour fixer son choix était merveilleusement significatif; car la jeune fille , en donnant à boire à un étranger dont elle n'avait rien à attendre , et surtout en faisant boire ses chameaux , épargnant ainsi aux serviteurs d'Éliézer cette fatigue de leur emploi , montrait son respect pour les étrangers , son inclination à donner l'hospitalité , une humilité profonde , une charité généreuse , l'amour du travail, une grande sensibilité, de l'attention même pour les animaux : enfin elle dénotait une femme du meilleur naturel et entièrement dans les habitudes de la maison d'Abraham ' .

Et en effet, la suite va nous démontrer qu'Eliézer avait été bien inspiré, car à peine eût-il terminé sa prière, qu'il vit paraître Rebecca, dont le père nommé Bathuel était fils de Nachor frère d'Abraham. C'était une jeune fille du maintien le plus

1 Hoc sigoum congruum fuit : erat enim signum bohae uxori>, el indolis affabilis, prcrvidae et strenuae.

agréable, et une vierge d'une beauté parfaite , mais beauté égalée par la pureté de son cœur, la modestie de ses regards , l'humilité de ses manières, la gravité de son maintien , qualités qu'une jeune fille réunit rarement. Elle portait son vaisseau sur son épaule, mais avec un air d'aisance et de noblesse, avec 'une grâce et une convenance à ravir : et arrivée à la fontaine, elle puise de l'eau, ne soupçonnant rien de ses destinées ; et sans s'arrêter à jeter un regard de curiosité sur l'étranger et sa suite , elle remet son vaisseau sur son épaule et s'en retourne1.

Rebecca avait à peine fait quelques pas. qu'Éliézer, lui dit allant au-devant d'elle : « Voudriez-vous me donner un peu de l'eau que vous portez dans votre vaisseau, afin que je boive2?» Une telle demande pouvait sembler indiscrète , car, comme porte le texte hébreux, Éliézer prie Rebecca , non pas simplement de lui donner à boire, mais de lui permettre de porter les lèvres à

1 Necdum intra se verba compleverat ; et ecce Rebecca egrediebatur, fllia Baihuel filii Nactaor frairis Abraham, babens hydriam in scapula sua- niella décora nirais, virgoque pulcherrima, et incognila viro. Descenderat aulem ad foniem et impleverat hydriam et revertebalur.

1 Occurritque eiservus, et ait . PauiiQan aqua? mitai adbibendum praebe de hydria tua-

.on vaisseau1. Cette familiarité pouvait paraître excessive de la part d'un étranger. Et en outre, Éliézer n'avait-il point à sa suite bon nombre de serviteurs pour lui donner de l'eau, sans recourir à une inconnue? Et enfin, si Éliézer voulait se faire donner de Veau par cette fille de Carres , pourquoi ne pas faire sa demande dans le moment même où elle en puisait à la fontaine? Non, il attend qu'elle ait remis son vase sur son épaule , qu'elle retourne à la ville , et alors il l'interrompt dans son chemin. Mais Rebecca ne fait point toutes ces réflexions , et sans donner le moindre signe d'impatience, elle répond avec bonté : Buvez, désaltérezvous , mon seigneur; et ôtant aussitôt son vaisseau de dessus son épaule et le penchant sur son tendre bras , elle le tient levé à une hauteur convenable , afin qu'Éliézer, légèrement incliné , pût boire commodément; et lorsqu'il se fut désaltéré : Je veux, ajouta-t-elle avec la même bienveillance , avoir la satisfaction de donner à boire aux gens de votre suite et à tous vos chameaux 2.

Le chameau est, comme on le sait, un animal

.' Ad sorbendum dehydria lua.

2 Quae respondit : Bibe, Domine mi* Celeriler que deposuit hydriam super ulnam suam, el dédit ei potum. Cumque ille bibisscl, adjecil Quin et camelis tuis hauriam aquam, donec cuncti bibant.

qui supporte long-temps la soif; mais une fois qu'il I est à se désaltérer, il satisfait non-seulement cette I soif, mais encore il met en réserve dans ses entrailles une ample provision d'eau pour la soif à venir. Il faut donc pour abreuver un seul chameau, une ample quantité d'eau , et combien n'en faudra-t-il pas pour en abreuver dix? Cependant Rebecca s'engage à puiser l'eau nécessaire, sans songer ni au temps qu'elle devra employer, ni à la fatigue qu'elle s'impose. Elle si jeune, si délicate, si gracieuse, ne recule point devant un travail capable de lasser l'homme le plus robuste ; et sans attendre la réponse d'Eliézer, et avec un air de satisfaction , elle verse dans les canaux l'eau de son vaisseau, court au puits pour en tirer d'autre , fait approcher les chameaux et ne se repose que quand ils ont tous bu1.

Cependant Éliézer la contemplait en silence, et tout émerveillé, admirait dans cette jeune vierge tant d'attraits joints à tant de pudeur, tant de charité à un si noble maintien ; un tel amour du travail à une jeunesse si tendre ; et voyant toutes ces gloires rehaussées encore par une ra-

1 Ëffundonsque liydriam in canaSbas, recarrif ad puieum, ut baurirel aquam ; et baustam omnibus canidii dédit-

pissante beauté: Que je serais heureux, disaitil en lui-même, de pouvoir conduire au fils de mon maître une épouse si ravissante et si vertueuse! Mais j'ignore si, à tant de qualités, elle joint un titre indispensable, qui est d'être de la famille d'Abraham , hors de laquelle je ne saurais faire mon choix. Sans doute , je vois jusqu'ici ma prière exaucée , mais dois-je espérer pour le reste, et le Seigneur a-t-il rendu mon voyage heureux ou non ' ^

Il tardait au vénérable vieillard de se tirer de son incertitude, et s'approchant de Rebecca qui venait de terminer son œuvre de charité : » Puis-je savoir, mon enfant, lui dit-il avec bonté , de qui vous êtes fille \ Dites-le moi, je vous prie, et y a-t-il dans la maison de votre père du lieu pour me loger avec toute ma suite 2? Je suis, répondit-elle, fille de Bathuel, fils de Nachor et de Melcha; il y a chez nous, ajouta-t-elle, beaucoup de paille et de foin, et un lieu spacieux pour y demeurer 3.-

Eliézer ne pouvait recevoir de Rebecca une ré-

1 Ipse autem contemplabatur eam lacilus, scirc volcns : ulrum prosperum iter suum fecisset Dominus, an non.

2 Dixilque ad cam : Cujus es filin, indica mini- Est in domo patris fui locusad manendum?

1 Qnœ respondit : Filia sum Bolhuelis filii Melchae, quem peperit ipsi Xaclior. Et addidil dicens : Palearum quoque. o[ fœni plurimum est apud nos. et locus spatiosus ad manendum.

ponse plus agréable. Nachor était frère d'Abraham et Melcha sœur de Sara ; ainsi Bathuel, fils de Nachor et de Melcha, était doublement neveu d'Abraham, et Rebecca, fille de Bathuel, arrière- I nièce d'Abraham , était cousine d'Isaac qu'elle devait épouser : Éliézer a donc trouvé dans la famille d'Abraham une épouse pour Isaac, selon les ordres qu'il avait reçus.

D'après la réponse de Rebecca, Eliézer reconnaît qu'elle est non-seulement de la famille d'Abra» ham, mais encore qu'elle en a la religion et les vertus; car Rebecca, en lui disant qu'il y a dans sa maison tout ce qu'il peut désirer , mettait par là la maison paternelle à sa disposition; par là, elle lui découvrait entièrement la bonté de son cœur , sa prévenance, sa générosité envers les étrangers, et le désir dont elle était animée de leur donner une hospitalité pleine d'affection et de respect, selon la manière usitée dans la maison d'Abraham. Éliézer est maintenant assuré que Rebecca est l'épouse que le ciel destine à Laac, en voyant cette parente de son maître unir à tant de vertus , l'ingénuité d'âme, la candeur de l'innocence, la bonté de caractère, l'humilité des sentiments, l'oubli de sa beauté, l'amour du travail, la noblesse

et la grâce dans ses manières, comme elle venait de le faire paraître en lui donnant à boire et à toute sa suite, avec cet amour, cet empressement et ces soins, qui avaient excité à un si haut point son admiration. Le vénérable vieillard s'empresse alors de lui remettre les gages de sa future alliance ; il tire de ses bagages des pendants d'oreilles d'or qui pesaient deux sicles, et autant de bracelets qui en pesaient dix ; il les attache lui-même aux oreilles et aux bras de Rebecca : il pare ainsi cette jeune vierge qui n'avait d'autre ornement que sa beauté et son innocence '.

Rebecca ignorait encore ce que pouvait signifier cette conduite de la part d'un étranger si généreux et si magnifique dans ses dons : elle se sent tout émerveillée etpénétrée d'une j oie intérieure qu' elle ne pouvait s'expliquer à elle-même. Mais dans la suite de tant de circonstances si simples et si naturelles en apparence, Eliézer ne voit que la main secrète de Dieu qui l'avait conduit si heureusement au terme de ses recherches, au but de sa mission; et tout en partageant la satisfaction de Rebecca, il

1 Protulit vir inaurcs aoreas appendenles siclosânos, et armilla? lolidem, pondo siclorum decem... suspendit inaures adornandam faciem ejtœ et armillas posait in manibus ejus.

1S8 sent le besoin de témoigner au Seigneur sa reconnaissance et d'attribuer à lui seul la gloire d'un si heureux succès. Et s'étant prosterné la face contre terre et ayant adoré profondément la majesté de Dieu : •• Béni soit, dit-il, le Seigneur, le Dieu d'Abraham . mon maître, qui lui a fait miséricorde selon la vérité de ses promesses! 0 Seigneur, c'est à votre grâce, c'est à votre secours que je suis redevable d'être heureusement parvenu, après un si long voyage, à trouver l'épouse que je cherchais dans la famille de mon maître Abraham '.»

$ IX. — accueil fait à Éliézer dans la maison de Iicbecca. Éliézer la demande et l'obtient en mariage pour Isaae. arrivée de Bebecca dans la maison de son époux et ses noces avec Isaac.

Tandis qu'Eliézer se répandait ainsi devant Dieu en actions de grâces et de louanges, Rebecca impatiente de s'éclairer sur cette mystérieuse rencontre . était accourue à la maison raconter à sa mère ce qui lui était arrivé 2. Laban, frère de Re-

1 Inclinavitse homo et adoravit Dominum dicens : Benediclus Dominus Deos domini mei Abraham, qui non abstulil misericordiam ei verilatem suam a domino meo! H reclo itincre me perduxii in domum fratris domiui mei.

2 Cucurrit itaque puella : e( mmiiavii in domom mairie sue omnh --pur audierat.

becca, entendant son récit, et jugeant que cet étranger devait être un grand personnage, courut à l'instant à la fontaine où se trouvait Éliézer avec toute sa suite \«Eh! quoi, lui dit-il, de l'air le plus affable et le plus respectueux, vous êtes encore ici à attendre 1 Venez dans notre maison , vous qui êtes le béni du Seigneur, tout est disposé pour vous recevoir avec toute votre suite2." Et l'accompagnant, il l'introduit dans la maison paternelle; et ne rougissant point de remplacer les serviteurs d'Éliézer, il décharge lui-même les chameaux , leur donne du foin et de la paille; et selon la coutume usitée dans ces temps envers les étrangers et les voyageurs, il lave les pieds à Eliézer et à toutes les personnes de sa suite 3.

On avait pendant ce temps préparé le repas, et tous engagèrent Eliézer à y prendre part. » Que Dieu me garde, dit-il, de toucher à la moindre chose de votre table, avant de vous avoir exposé le sujet de

1 Habebat autem Rebecca fratrem nomine Laban. Qui cum vidisset in aures et armillas in manibus sororis siue, et audisset cuncta verba referentis : Hœc locutus est mihi horao ; feslinus venit ad virum qui stabat juxta camelos, etprope fontem aquœ.

JDixitque ad eum : Ingrederc benedicle Doraini; cur foris stas? Praeparavi domum; et locum cametis.

1 Et inlroduxit eum in hospilium ; ac destravit camelos, deditque paleas et fœnum ; et aquam ad lavandos pedes ejus et \irorum qui vénérant cum eo>

mon voyage et d'en avoir assuré le succès*. » Prie alorsde s'expliquer, Éliézer reprit : « Je suis le serviteur d'Abraham que le Seigneur a comblé des bénédietr :ns les plus abondantes et élevé à une grande puissance en lui accordant des biens de toute sorte. 11 lui a donné des brebis, des bœufs, de l'argent, de l'or, des serviteurs et des servantes , des chameaux et des ânes ; et Sara, femme de mon maître, lui a donné un fils dans la vieillesse, auquel mon maître a remis tous ses biens 2.»

Alors Éliézer, semblable à la beauté qui a d'autant plus d'attraits qu'elle est plus simple , et sans user de détours ni d'artifices, raconte comment Abraham l'a chargé de venir chercher dans leur famille une épouse pour son fils ; comment il a prié le Seigneur en déterminant le signe auquel il devait reconnaître l'épouse destinée à Isaac; enfin il leur parle de la rencontre qu'il avait faite de Rebecca et de ses actions de grâce au Seigneur sur le succès de son voyage, en voyant réunies dans la jeune vierge

1 Et appositus est in conspeclu ejus panis. Qui ait : Non comedam donec loquar sermones meos- Respondil ci : Loquere.

2 Ait ille : Serras inquit, Abraham sum. Et Dominos benedixit Domino meo valde, magniûealusque est. Et dédit ei oves et boves, argontumct aurum, servos et asinos. El peperit Sara uxor domini mei lilium domino meo in seneclute sua; deditque illi omnia quœ habuerat-

toutes les qualités qu'il désirait dans l'épouse d'Isaac. "Vous voilà maintenant, leur dit-il, instruits du but de mon voyage et de l'objet de ma demande. Voyez si vous voulez me remettre Rebecca et obliger ainsi mon maître ; si vous avez résolu autre chose faites-le moi connaître, et je vais à droite ou à gauche chercher une épouse à Isaac dans sa parenté (dans la maison d'Ismaël ou de Loth) \»

Déjà le mélange des superstitions profanes avait altéré la religion primitive dans ces contrées; et c'est pour cette raison que Dieu avait ordonné à Abraham d'en sortir, et que le zélé serviteur de Dieu avait défendu à Éliézer d'y conduire son fils. Cependant la Foi dans la Providence qui règle tous les événements humains se maintenait encore pure et intacte dans la maison de Nachor. Ainsi Bathuel, père de Rebecca et Laban son frère, qui avaient écouté avec une religieuse attention le discours d'Eliézer , y reconnurent la voix du Seigneur, qui daignait manifester par tant de circonstances ses desseins et ses volontés.» Et comment pourrionsnous , répondirent-ils à Éliézer, ne pas nous rendre

1 Quamobrem si facitis miserieordiam et vcrilalcm cuin domino meo, indieate mini. Sin aulem aliud placet , et hoc dioite mihi ; ut vadam ad dexieram et ad sinistram.

à votre demande , vu qu'il nous paraît certain que c'est Dieu lui-même qui l'a fait par votre ministère ? Comment résister à ses divines volontés qu'il daigne manifester d'une manière aussi claire ? Rebecca est entre vos mains ; prenez-là et l'emmenez avec vous, afin qu'elle soit l'épouse du fils de votre maître, selon que le Seigneur s'en est déclaré \»

Il semble qu'à une réponse si prompte, si bienveillante et si pieuse, il ne reste plus à Eliézer qu'à témoigner sa reconnaissance aux parents de Rebecca; mais en vrai serviteur d'Abraham, et comme dépositaire en quelque sorte de la Foi du patriarche , Éliézer se prosterne de nouveau la face contre terre , et élevant la voix , adore et remercie Dieu d'une manière publique et solennelle 2.

Cependant la piété envers Dieu n'exclut point la gratitude envers les hommes. Ainsi Eliézer ayant remercié le Seigneur s'empresse de témoigner sa reconnaissance à toute la famille de Bathuel de la manière la plus splendide et la plus généreuse. Il donne à Rebecca des vases d'or et d'ar-

1 Responderuntque Laban et Balhuel : A Domino egressus est sermo : non possumus extra placituro pjus quidquam aliud Ioqui leeum. En Rebecca coram te est : toile eam, et proflciscere ; etsit axoi filii domini tui, sicul locutus est Dominus.

3 Quod cum audisset puer Abraham, procidens in terram, adora- Nil Dominum.

I<)5 gent et do riches vêtements; il fait aussi des présents à ses Itères et à sa mère \ Ils firent ensuite le festin et demeurèrent ensemble ce jour-là 2.

Cependant Eliézer, en serviteur vraiment affectionné et fidèle, se croit redevable de tous ses moments au service et au bien-être de la maison d'Abraham. Sa mission une fois terminée, une seule nuit passée dans la maison de Bathuel , lui semble une perte de temps considérable ; et dès le lendemain , attendant à peine le jour , il demande avec instance de pouvoir prendre congé 5. En vain, les frères de Rebecca se joignent à leur mère pour le supplier de les laisser encore jouir quelques jours de la présence de leur sœur, ne serait-ce que pour empêcher les bruits publics sur un départ si précipité et si inattendu 4. Mais Eliézer est inflexible; il insiste sur le départ, parce que, dit-il, le Seigneur a béni sa mission s. Alors, reprirent les parents : Appelons Rebecca et sachons d'elle son sentiment. On

1 Prolatisque vasis argenteis et aureis aevestibus, dédit ea Rebecese pro munere : fratribus quoque ejus, et malri dona obtulit.

2 Inito convivio, veseenles pariler et bibenles, manserunt ibi.

* Surgens autem mane locutus est puer : Dimillile me, ut vadam ad dominum raeura.

4 Responderuntque fralres ejus et mater : Maneal puella saltem deeem dies apud nos, etposlea proficisceiur.

! Nolite ait, me retinere, quia Dominas direxit \iam meam.

l'appela donc; et étant venue, ils lui demandèrent : ; » Voulez-vous aller avec cet homme 1 — Je le veux bien-, répondit-elle. Aune réponse si prompte et « si courageuse, ils la laissèrent aller avecÉliézer, accompagnée de sa nourrice. Et ses frères lui dirent alors , lui souhaitant toutes sortes de prospérités : vous êtes notre sœur , croissez en mille et mille générations, et que votre race se mette en possession des villes de ses ennemis \ »

Rebecca ayant pris congé de sa famille , monte sans hésiter avec ses filles sur des chameaux, et toutes également joyeuses, suivent Eliézer qui était impatient de rejoindre son maître 2.

Cependant Isaac se préparait à célébrer le mariage dont il était redevable à la Foi paternelle et au zèle de son sénateur. Il avait coutume , au déclin du jour, de se promener seul dans les champs, cherchant les lieux retirés afin de s'occuper de saintes pensées et de pieuses affections ; il médi-

1 Sciscitali sunt (puellam) : Vis ire cum homine isio? Quœ ait : Vadam. Dimiserunt ergoeamet nutricem illias, servumque Abraham et comités ejus; imprecantes prospéra sorori sme alque dicentes : Soror nostra es, crescas in mille millia; et possideat semen luurai portas inimicorum suorum.

2 Igitur Rebecca et puellae illius, conscencis camelis, secuta? sunt vii mu, qui feslinus reverlebatur ad dominum suuiu.

tait les grandeurs do Dieu, louait son saint nom, le suppliait de bénir une alliance que la passion n'avait point déterminée, mais la Religion seule; alliance qui était destinée à avoir pour fruit l'accomplissement des promesses divines. Un soir qu'il était sur le chemin qui mène au puits appelé le puits de celui qui vit et qui voit , et ayant levé les yeux, il vit de loin venir les chameaux, et reconnaissant Eliézer et les gens de sa suite, il s'ache mina à leur rencontre ' .

Rebecca avait déjà appris de son guide qu'elle approchait de la maison d'Abraham; et voyant venir à leur rencontre un jeune homme d'une taille majestueuse et distinguée, d'un maintien noble et grave , annonçant dans ses traits un esprit recueilli, un cœur innocent et chaste, elle jugea que ce personnage pouvait bien être Isaac : en outre une voix intérieure, un sentiment qu'elle n'avait jamais connu et qui faisait palpiter son cœur déjà inondé de joie, enfin une rougeur involontaire qui couvrait son front, tout semblait lui dire: c'est lui, c'est l'époux que Dieu me destine. Cependant , ne s'en

' Eo autem tempore deambulabat Isaac per viam quae ducit ad puteum, cujus nomen est viventis et videnlis ; et egressus fuerat ad inedilandum in agro, inclinata jam die ; cumque levasset oculos vidit omelos venientes procul.

rapportant point à elle-même , elle demanda à Ehézer quel était ce jeune homme qui venait au-devant d'eux. C'est monmaître-, répondit le serviteur. Et aussitôt Rebecca met pied à terre, se couvre de son voile en signe de respect pour le fils d'Abraham , pour celui qui devenait son maître en devenant son époux ; et elle n'ose lui parler avant de lui avoir été présentée par Eliézer, qui auparavant rendit compte de sa mission à son maître1.

La tente d'Abraham était construite de manière à donner aux femmes un appartement à part; et Isaac voulant faire présider la pudeur la plus sévère à une alliance si pure et si sainte, introduisit lui-même sa future épouse avec ses filles dans l'appartement de Sara qui était inhabité depuis sa mort : il célébra ses noces avec Rebecca et fut si épris de ses vertus et de ses qualités qu'il conçut pour elle l'amour le plus tendre et le plus affectueux , amour qui tempéra merveilleusement la douleur que la mort de sa mère lui avait causée 8.

1 Rebecca que-que conspecto Isaac, descendit de camelo, et ait ad servura : Quis est ille horao qui venit per agrura in occursum nobis ? Dixitque ei : Ipse est dominus meus. At illa tollens cito pallium operuit se. Servus autem cuncta quae gesserat narravil Isaac.

J Qui introduit eain in tabemaculum Sarse matris suœ, et accepit eam uxorem. Et in tantum dilexit eam , ut dolorera , qui ex morte matris ejus acciderat, temperarct.

. X — Ce revit )ie doit ]>«$ se prendre seulement dans le sens littéral. La circonstance du serment d'Élie zer nous indique un récit mystérieux. Explication de cette cérémonie. Abraham voit en esprit Jésus- Christ. Ce que signifie en général le mariage d'I-

saac

Ce récit, comme faisant partie des saintes Écritures, est admirable, sans doute, par sa touchante simplicité ; cependant il faut en convenir, il est d'une importance bien secondaire, comme monument religieux : car quelle édification , quelle instruction les fidèles peuvent-ils retirer d'une foule de circonstances et de particularités dont cette histoire est environnée^ Admettons que, pour l'intégrité de l'histoire du peuple de Dieu, il eût été nécessaire de connaître le nom et la parenté de l'épouse d'Isaac; mais pourquoi surcharger le texte sacré d'une foule de circonstances aussi peu remarquables par ellesmêmes?

Ainsi , en isolant cette narration de sa signification mystique et prophétique, en la prenant séparément dans le sens historique et littéral, elle n'est plus qu'un de ces faits de l'Ecriture, au dire de saint Augustin, qui perdent leur prix et n'entrent pour

rien ou pour bien peu de chose dans l'édification des fidèles !. Et si, d'après cette règle de saint Augustin, on doit toujours supposer et chercher un sens allégorique dans les faits de l'Ecriture, à plus forte raison dans celui-ci , comme le style et la narration l'exigent rigoureusement. Car, pour interpréter les livres saints, on admet universellement la règle suivante : Quand dans une narration ou un discours d'un prophète , il se rencontre des expressions, des particularités, des circonstances qui, entendues littéralement , ne présentent aucune signification plausible , il faut les entendre dans un sens spirituel et se persuader qu'elles renferment un mystère. Or, entendue littéralement, l'histoire que nous venons de rapporter ne serait qu'une suite de particularités et d'expressions insignifian tes. Et pour ne parler que d'une seule de ces circonstances , l'Ecriture rapporte qu'Abraham faisant prêter serment à Eliézer, l'oblige de mettre sa main sous sa cuisse*. Premièrement, nous ne voyons cette manière de jurer en usage chez aucun peuple païen ; et chez les Hébreux nous ne la

1 Si baeremue taniuin in litera, parvam aut nullam de rtivini- I i lionibus aedificalionem capiemus (Conlr. ÀdimanS), - pone manum luam snb femore, ui adjurem le

voyons employée que par deux patriarches ; par Abraham d'abord, comme nous venons de voir, et plus tard par Jacob , dans une occasion à peu près semblable. En second lieu, cette circonstance prise dans sa signification littérale et historique ne présente aucun sens religieux digne d'une sérieuse importance. Il faut donc voir dans cette céromonie un sens spirituel et prophétique ; et l'écrivain sacré ne l'a rapportée d'une manière si solennelle au commencement de son récit, que pour nous avertir que sous les dehors les plus simples et les plus communs en apparence , se trouvent voilés les mystères les plus sublimes, les prophéties les plus importantes ; il a voulu aussi nous indiquer le vrai personnage dont l'alliance est figurée et décrite dans celle d'Isaac.

Et , en effet , l'Écriture par le mot cuisse indique la génération; en désignant les enfants de Jacob, elle les appelle : « Ames sorties de sa cuisse1. » Saint Jérôme pense que cette cérémonie, pratiquée par Abraham et par Jacob , était dans l'esprit de ces patriarches une profession de foi dans le Messie qui devait naître de leur postérité ; <^t cette opinion est aussi celle des interprètes

1 Anima? qnt-p egressse sunt de femore illius (Gwi., 46)«

chrétiens contemporains de saint Jérôme , car il ajoute : les interprètes juifs pensent qu'Eliézer jura par la circonsion, mais nous autres chrétiens , nous croyons qu'il jura par la génération d'Abraham, c'est-à-dire par Jésus-Christ, qui devait naître d'Abraham ; et c'est pour cette raison que saint Matthieu commence son Evangile par ces pa rôles : « Livre de la génération de Jésus-Christ . fils de David, fils d'Abraham V <>

Saint Ambroise est de la même opinion ; il faut , dit-il, entendre par la cuisse, la génération d'Abraham ; et la génération d'Abraham n'est autre que Jésus Christ2. Le commandement , dit saint Augustin, que fait Abraham à son serviteur de jurer par le Seigneur du ciel et de la terre , en mettant la main sous sa cuisse, déconcerte ceux qui ignorent le sens des Ecritures ; ils ne considèrent pas que cette action est une éclatante prophétie concernant Jésus-Christ, qui devait paraître parmi nous revêtu de cette chair , qui de la génération

1 TraduDt Judsei quia in circumcisione juravit. Nos autem diciinns rum jurasse in seminae Abrahae, idest in Christo, qui ex iHo erat nascilurus ; jnxta illud : Liber generationis Jcsu Chriêti filii David, fHH Abraham Quœslion- in Gen- .

* Fer fémur generalkroem inuluglmns r.eneratk* autcw Abraha < hristuscsl [De Ahrah , i, n).

d'Abraham , fut transmise à Marie '. Enfin , dit saint Grégoire , Abraham ordonna à Eliézer d'approcher la main de sa cuisse , parce que la chaire très pure du Sauveur devait tirer son origine de sa génération , puisqu'il devait être enfant d'Abraham par son humanité et Seigneur par sa divinité 2. Ainsi , voyons-nous unanimes dans cette circonstance , les quatre Pères de l'Eglise latine les plus recommandables , preuve que cette opinion est de tradition , ou que l'Écriture est claire sur ce point ; car, trois de ces écrivains vivaient presque dans le même temps et dans différentes parties du monde: saint Jérôme, en Asie; saint Augustin, en Afrique et saint Ambroise en Europe , d'où il résultait pour eux l'impossibilité de s'entendre. O livre vraiment mystérieux et divin dont les circonstances, en apparence les plus frivoles, sont si fécondes en sublimes mystères!

Ainsi , d'après une interprétation si bien fondée, Éliézer jurant par la cuisse d'Abraham , jure ,

' Quod Abraham jubet pucro suo ut manum suam ponat sub ejus femore, et sic eum adjurât per Dominum Deum cœli et terrae, solet imperiios movere : non allendenles magnamistam de Chrislo extilisse prophetiam, quod ipse Dominas Deus cœli et lerrse in ea carne venturus essel quae de illo femore propagala est (Epist. 140).

3 Quod illius caro per illud membrum descensura erat , qui et Abrahae inasessetex liumanilate, et Dominusex-Divinilate (Tom. VI, Opp. Edil. Rom., pag. 15)-

comme dit un interprète, par Jésus-Christ, qui devait naître de la génération d'Abraham * ; c'est-àdire qu'Eliézer fait serment d'agir dans sa mission avec prudence , fidélité et religion en vue de Jésus- Christ, dans l'intérêt de sa gloire et de sa dignité. Et Abraham, continue le même interprète, en recherchant pour son fils une épouse chaste et fidèle, en préparant son alliance, était uniquement occupé du grand mystère du Messie , et ne songeait qu'à lui préparer les voies , qu'à hâter le moment de sa naissance, en élevant à la dignité de père son fils Isaac: enfin dans toutes ses démarches, il n'avait en vue que Jésus-Christ, le béni rejeton de sa race tant de fois promis 2. Ainsi, voyons-nous le maître et le serviteur, Abraham etEliézer, occupés tout entiers à servir le Messie , à le décrire , à le figurer dans les projets de cette alliance. Ce moment de la vie d'Abraham serait bien celui dont parle Jésus-Christ dans son Évangile, lorsqu'il nous dit : » Abraham enflammé du désir le plus vif de me voir naître , se tourna vers moi du fond de son âme et vit en esprit ce qu'il désirait, et son cœur fut

1 Fer fémur, idest, per Christum ex femore nascilurum.

2 Ut Christus, semen suum benedictum, sibi a Deo promissum, ex se per Isaac nascatur, hac de causa Isaaco hic fldelem quœrit sponsam

inondé de joie '. »0 grandeur! O gloire de mon sauveur! O Jésus présent dans les temps anciens et ancien dans le présent : vous vous donnez à connaître à aimer, à adorer des siècles avant de naître , vous faites les délices de ceux qui vous connaissent , vous adorent et vous aiment! O Jésus, arbitre du vouloir des hommes, c'est ainsi que vous commandez aux événements de préparer et de prophétiser vos mystères! O Jésus, maître des siècles, vous leur donnez une langue pour vous annoncer, pour raconter votre vie avant votre naissance. Le passé comme l'avenir est votre domaine, vous êtes éternel , vous êtes Dieu!

Ainsi, Abraham ayant en vue Jésus-Christ, le vrai ïsaac, dans la mission qu'il donne à Éliézer, il est hors de doute que les personnages que nous voyons paraître dans l'accomplissement de ce fait y découvraient un mystère aussi bien qu'Abraham. Car d'après saint Augustin , les descendants des patriarches voyaient et servaient Jésus-Christ avant sa naissance, et leur vie conjugale était une prophétie de ses mystères 2.

' Abraham exultavit, ut videret diem meum. Vidit et gravisus est [Joan. , 8).

2 Veotaro Christo etiam filiorum propagationes serviebant Palriarî haruni etiam vila conjugalis proplielica fuit (Cowfc Faust.).

Et comme, dit la Glose, qui est d'un si grand poids près des interprètes : tous les mariages des patriarches figuraient l'union de Jésus-Christ avec son Église et de toute âme fidèle avec le Verbe éternel de Dieu; de même que les époux ne font qu'un seul corps, ainsi toute âme qui se donne à Dieu devient avec lui un seul esprit \

Ainsi, malgré la dignité et la sainteté de l'union d'Isaac avec Rebecca , elle n'aurait point mérité de nous être transmise dans ses plus petits détails, ni de trouver place dans le dépôt des révélations divines , si elle n'eût été un événement en même temps historiquement vrai et mystérieusement prophétique. Car, la sainte Écriture, dans cette narration si circonstanciée et si soigneuse, n'a point eu pour but de transmettre à la postérité les circonstances , par elles-mêmes peu importantes, de l'élection de Rebecca et de son mariage avec le fils d'Abraham, mais bien de montrer dans le passé prédits et décrits, et comme mis en action, les sublimes mystères de l'Église et son alliance avec le fils de Dieu ; mystères que nous avons exposés dans cette

1 Patriarrliarum conjugia Cbrislumel Ecclesiam juogisigntficaDt; an t conjunctiouem animaecumVerbo Dei, de qua dicilur (i, Cor-, i, . Qui adbserel Debunus spirilus est Glo§, in 14 Gen.).

lecture: tous les Pères, tous les interprètes sont unanimes sur ce point. Dans l'explication que nous allons, donner, nous prendrons particulièrement pour guides et pour appuis , saint Grégoire-le-Grand et Cornélius -à-Lapide, qui ont donné sur ce fait de l'Ecriture, les plus amples explications. Abraham, nous disent-ils , figure Dieu le Père ; Isaac, Jésus-Christ; Rebecca, l'Eglise et toute âme fidèle; Eliézer, les Apôtres et par conséquent l'étoile des Mages, qui fut pour eux comme un apôtre et un prédicateur; ainsi nous considérerons particulièrement dans l'alliance d'Isaac la conduite de chacun de ces personnages et nous connaîtrons ce que Dieu le Père , ce que Jésus-Christ et les Apôtres ont fait pour nous et ce que nous devons faire nous-mêmes pour notre salut '.

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