EN
rRANCÉ '
£ttil8 eiposantfl. — Le jury français. — Exclusions. — Réformes à opérer dans le jury. — Suffrage universel. — Récompenses. — Commission (f dc/ittt. ^ bu danger des comînàHdes, -*- Couj) d'œil sur i'éïposition. — Rien d'absolument bon. — Le bon relatif. — MM . Ingrtes, Delacroix, Décampa. — M. Dévéria; la naissance d'Henri /K. — Placement des tableaux. — - Les privilégiés. — Dispositions pHnelpàles. ^ Morts antieipées.
Les EtatB qui ont répondu à Fappel fraternel de la France et qui ont envoyé des œuvres d^art au coiicours univèlrsel qu'elle vient d'ouvrir sont : TAutriche^ les duchés de Bade et de Nassau, la Bavière, la Belgique, le Danemark, le réyaume des Deux-Siciles, TEspagne^ les Etate pontifieaux, lès États-Unis d'Amérique, la Grande-Bretagne, là Hesie électorale et le grand-duché de Hesse, le Mexique^ les Pays-
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Bas^ le Pérou^ le Portugal^ la Prusse^ le royaume de Sardaigne , la Saxe, la Suède et la Norwége, la Suisse, la Toscane, la Turquie, les Villes anséatiques et le Wurtemberg. L^univers artistique est donc à Paris.
Chaque peuple ayant été jugé par son jury particulier, notre jury n'a eu à prononcer que sur les travaux français. On dit qu'il a été sévère, et que plusieurs artistes très-honorablement connus, tels que MM. Ottin, Rodakowski, Berchère, Bellel, de Curzon, de Tournemine, Fremiet, Armand et Adolphe Leleu ont vu quelques-unes de leurs œuvres repoussées.
Si quelque chose a, par-dessus tout, besoin d'une liberté illimitée pour pouvoir se développer normalement, c'est l'art. Tout lien l'attriste et le diminue ; aussi nous avouons ne pas aimer les jurys en matière artistique, surtout quand ils sont imposés aux artistes et non pas choisis par eux. Pourquoi ne pas admettre pour les beaux-arts le suffrage universel à jamais conquis à la politique par notre révolution de 1848? Le gouvernement actuel en a usé plusieurs fois pour lui-même, et certes il n'a pas eu à s'en plaindre.
Pourquoi, au lieu de nommer une commission prise de ci et de là % n'a-t-il pas laissé les exposants voter librement
* Voici la lisle des membres du jury pour les beaux-arts : Section de peinture et de gravure : MM. A bel de Pujol et Alaux , membres de Tlnstitut; Adalbert de Beaumont; Brascassat, membre de rinstilut; le duc de Cambacérès; Couder, membre de l'Institut; Couture; Dai^zats; Benjamin Delessert; Desnoyers, membre de l'Institut; DuSommerard; H. Flandrin, membre de l'Institut; Français; Forster; Heim et Hersent, membres de l'Institut ; Louis Lacase ; Henri Lebman ; Léon Cogniet, membre de l'Institut; Léon Noél ; le marquis Maison; Adolphe Moreau; Mouillerou; MuUer; Picot, membre de l'Institut ; Place ; de Reisset; Robert-Fleury, membre de l'Institut; Théodore Rousseau; de Tromelin,
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et désigner eux-mêmes, par voie d'élection, ceux d'entre eux qu'ils regardaient comme les plus dignes d'être élevés à la dignité de juges? De cette façon on aurait évité bien des réclamations, bien des rancunes peut-être, et les artistes, condamnés ou absous par leurs pairs, auraient été obligés de subir, sans murmure, la décision qui les atteignait. Je sais que cette méthode, si elle était suivie, ne ferait pas les affaires de l'Institut; mais, lorsqu'il s'agit de beauxarts, l'Institut est hors de cause.
Cette question est assez grave et tient assez intimement à notre sujet pour que nous nous y arrêtions quelque temps. Pour parvenir à cette réforme que nous proposons, et qui arrivera tôt ou tard, car seule elle contient des germes de garanties sérieuses, le procédé serait aussi simple que facile. Chaque artiste, apportant au secrétariat de l'exposition les œuvres d'art qu'il veut soumettre au public, voterait au scrutin secret une liste qui contiendrait le nom de ceux qu'il désigne comme jurés. Quand tous les bulletins auraient été déposés, on ferait le dépouillement, comme dans les élections politiques, et les artistes qui auraient réuni le plus grand nombre de suffrages seraient proclamés membres du jury de l'exposition. Quelques-uns d'entre eux seraient délégués pour veiller au placement convenable des œuvres d'art, et
député au Corps législatif; Troyon; Horace Vernet, membre de l'Institut; Villot.
Section de sculpture : MM. Barre père, Barye, J. Debay, comte de Laborde, Dumont, Duret, Gatteaux, Lemaire, Longpérier, Nanteuil etPetitot, membres de l'Institut; Pollet; Rude; Sauvageot; Seurre atné, membre de rinstitut; Toussaint; comte Turpin de Crissé, membre de l'Institut; de VieiUCastel.
Section d'architecture : MM. Caristie, membre de l'Institut; de Caumont; Duban, de Gisors et Hittorff, membres de llnstitut; taûrouste, Lassus; Le Bas, membre de l'Institut; Lefuel; Lenoir ; Lenormant, mem« bre de rinstitut; Viollet-Leduc.
pour recevoir et examiner les observations des artistes intéressés. Ce même jury^ qui aurait prononcé sans appel sut ^ différents objets soumis à son appréciation^ serait chargé^ à la fin de Texposition^ de faire connaître ceux des concurrents qui auraient^ selon lui^ mérité des récompenses. Sur sa présentation^ le gouvernement décernerait les croix et les médailles; nulle réclamation^ qu'on en soit bien certain^ ne serait sérieuse en présence d'un semblable ordre de choses. On pourrait même arriver aussi à choisir dans ce libre jury une sorte de commission d'achat qui aurait mission de noter les œuvres les plus remarquables, d'en débattre le prix avec l'artiste et de les acquérir pour le compte du gouvernement k l'aide d'une somme fixée d'avance pour cet usage. De cette façon , le gouvernement serait sûr d'avoir dans ses musées des œuvres d'art presque toujours supérieures et ne se verrait pas leurré souvent par des artistes peu soucieux de leur dignité. Car, nous devons le dire ici, le gouvernement a parfois payé d'avance des tableaux qui n'ont jamais été livrés ; certains nom» importants, que nous ne rappellerons pas, manquent au catalogue du Luxembourg ; l'administration, nous le savons, est fort innocente de cette la- Ctme. Des toiles, commandées pour le musée des peintres vivants, ont été soldées par anticipation ; les artistes les ont faites et les ont vendues à des amateurs, préférant toucher une nouvelle somme et rester débiteurs du gouvernement, toujours, et à tort, fort débonnaire en pareille circonstance. D'un autre côté, on ferait moins de commandes et l'art y gagnerait. Les commandes, obtenues le plus souvent par des moyens extérieurs^ par des influences étrangères aux arts, ne font que débiliter les artistes. Ils sont certains d'avance que le tableau ordonné leur sera payé; dès lors
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ils »'en soucient assez peu^ ils le brossent en toute hâte, le livrent bon ou mauvais et se dépêchent de recommencer quelques démarches pour obtenir un travail nouveau. C'est en suivant ces vieux errements, c^est en ne sortant pas de cette routine consacrée par la tradition administrative, qu'on augmente dans un pays le nombre des artistes médiocres et qu'on encombre les musées d'une quantité déplorable de toiles insignifiantes et d'inutiles statues* Je le répéterai souvent encore, sans doute, et je l'ai déjà dit : Voyez les musées de Versailles I ils prouvent, mieux que tous les raisonnements, que la route suivie dans le passé est mauvaise; or, quand une roule est mauvaise, il faut en changer. Si les musées de Versailles ne sont pas suffisants à convaincre les plus incrédules, qu'ils aillent visiter les églises de Paris décorées depuis vingt-cinq ans; elles sont en grand nombre. Pas une d'elles, peut-être, ne contient iine œuvre d'art digne d'intérêt; dans cent ans on badigeonnera tout cela : j'en excepte toujours Saint*Germain des Prés et Saint-Vin- (îent de Paule, où M. Hippolyte Flandrin a exécuté des peintures d^une incontestable valeur. Nous croyons qu'il est bien temps de porter remède à toutes ces causes qui engen- ' di'ent de si tristes résultats, et qui poussent Fart vers une décadence prochaine et déjà fort appréciable.
Il n'y a qu*à parcourir les salles de Texposîtion française pour s^en convaincre. Si nous jugeons celte exposition au point de vue absolu, en prenant pour point de départ l'idéal artistique que nous portons en nous ou l'idéal que nous nous sommes fait avec nos souvenirs des musées d'Italie, d^Angleterre, de Belgique et de France, nous ne trouverons tien qui puisse nous satisfaire. Quand nous pensons à Véronèse, le dieu de la peinture, à Rembrandt, à Léonard
de Vinci, à Michel-Ange, à Titien, au Corrège, au Poussin ; quand nous nous rappelons même certains maîtres inférieurs à ceux-ci, tels que Van-Dick, Bronzino, Holbein, Pordenone, Lesueur, Murillo, nous nous sentons pris d'une immense tristesse en reconnaissant que Tart est évidemment en décadence de nos jours, et que nul homme, parmi nos plus forts, ne serait capable de composer, de dessiner, de peindre un tableau comme ces artistes auraient su Texécuter jadis. Quand nous voyons que les meilleures toiles qu'on propose à notre admiration ne sont, le plus souvent, qu^une imitation insuffisante des chefs-d'œuvre passés, ou ne sont qu'une peinture de convulsionnaires épileptiques, nous regrettons ces temps éloignés où les peintres naïfs, où les Yan-Eyk, les Matzis, les Fiésole, les Orcagna, les Mantegna, les Yivarini, ignorant les procédés les plus simples du dessin et de la composition, faisaient des œuvres immortelles en y mettant une simplicité, une vérité, une réalité que nous avons désapprises. A cette époque, du moins, Tart avait un avenir qui grandissait et promettait les splendeurs auxquelles il est glorieusement parvenu. Mais, aujourd'hui, où est cet avenir ? esf-il donc tout à fait perdu ? Non, peut-être, si Ton aie courage de briser brusquement et sans hésiter le lit de Procuste de la tradition.
Si, au contraire, nous jugeons par comparaison en opposant les uns aux autres les tableaux exposés; si, à travers cette diversité de toiles innombrables, nous cherchons une supériorité, nous finissons par la rencontrer, mais elle n'est que relative et se trouve représentée par trois hommes qui déjà, hélas! par leur âge et par leurs tendances, appartiennent au passé : ce sont MM. Ingres, Decamps et Delacroix. Ils sont seuls, ou presque seuls en France (j'excepte toujours
les paysagistes). Ceux qui suivent leur trace ne font que Jes imiter sans jamais les devancer ou même les atteindre. Grâce à eux notre passé se présente encore avec des chances de succès assurés, mais le présent m-attriste, Tavenir m^effraye, et je ne sais si cette petite école belge, qui n'est encore qu^une contrefaçon de la nôtre, n'arrivera pas, dans un laps de temps assez court , à prendre la direction artistique de l'Europe. Je cherche, je cherche dans ces salles immenses, je regarde, je guette, j'interroge, j'ouvre mes yeux pour mieux voir , et je n'aperçois que des sujets rebattus, des mollesses d'exécution, des dessins impossibles, des platitudes et des fadaises. J'ai beau me tourner vers tous les points de l'horizon et crier, comme dans les contes de fées : Sœur Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? Nul ne répond encore. Je vois un artiste qui a de grandes qualités d'ensemble et d'imitation, c'est M. Ingres; j'en vois un autre qui a de grandes qualités de pittoresque et d'harmonie , c'est M. Eugène Delacroix ; j'en vois un troisième qui a de grandes qualités de couleur et de composition, c'est M. Decamps; mais je ne vois pas un maître, je ne dirai pas complet, mais seulement satisfaisant. Deux de ces peintres, dont je viens de parler, sont déjà punis de leur insuffisance par des élèves maladroits qui exagèrent leur manière ou plutôt leurs défauts ; chacun d'eux a un séide aveugle qui l'imite comme le singe imite l'homme : M. Ingres a M. Henri Lehman, et M. Eugène Delacroix a M. Ghasseriau.
Plusieurs artistes, qui appartiennent à notre présent par un passé très-rapproché, n'ont point jugé convenable d'exposer ; on dit que des susceptibilités politiques, que nous n^avons point à apprécier ici, mais qui nous semblent ton-
jours respectables, ont empêché MM. Ary Scheflfer, Gleyre et Paul Delaroche de concourir par leur talent à Téclat ds ces luttes pacifiques. M. Dévéria non plus n'a rien envoyé ; nous le regrettons sincèrement, car nous aurions voulu revoir sa Naissance d'Henri IV mêlée à des œuvres qui lui sont généralement inférieures. Quand ce tableau parut, ce fut une grande joie dans Fécole romantique ; c'était une toile magistrale, pleine de hautes promesses; on battit des mains ; on s'écria : Voici enfin le soleil qui nous donnera la lumière; hélas ! non, ce n'était qu'un météore, et lui disparu , on retomba dans l'obscurité où l'on se traîne encore. Semblable à ces généraux qui n'ont pour illustrer toute leur vie qu'une heureuse inspiration dans un jour de combat, M. Dévéria gagna cette bataille et perdit toutes les autres. Il descendit bientôt au rang de simple sergent et redevint un artiste médiocre. Un jour qu'il parcourait les galeries dti Luxembourg, il s'arrêta longtemps à cx)ntempler la toile qui avait agrandi sou nom ; puis, s'éloignant avec un soupir, il dit : Décidément, je n'avais que ce tableau-là dans le ventre! C'était la vérité.
Les artistes qui sont arrivés à l'Exposition universelle avec une réputation faite ou seulement ébauchée, ont usé et abusé du droit qu'ils avaient à des égards ; ils ont choisi et pris pour eux les meilleures places, laissant aux jeunes débutants le soin de se faire caser comme ils pourraient. D'énormes tableaux, tels que la Décadence des Romains , r Appel des condamnés ^ Vive l'empereur! qui sont assez lâchés de manière pour gagner à être vus de loin, sont accrochés de façon à descendre presque jusque sur la cimaise et sont surmontés de toiles plus petites qui perdent évidemment beaucoup à être juchées si haut, Je croie qu'à
répoque du remaniement, MM. de Chennevières et Alfred Arago, dont le dévouement aux choses artistiques est si justement apprécié, feront bien d'user un peu d^autorité pour donner à chacun la place qu^il mérite ; car ils savent, comme nous, qu'un tableau peut perdre ou gagner son efifet selon la manière plus ou moins favorable dont il est disposé. Quelques artistes ont été laissés absolument maîtres du placement de leurs toiles. M. Ingres et M. Horace Vernet se sont traités en puissances alliées de premier rang; ils ont pris une salle pour eux, et chacun dans la sienne a arrangé ses œuvres à sa fantaisie ; M. Decamps a sagement éparpillé la sienne , qui perdait à être* trop rassemblée ; M. Eugène Delacroix a accroché tous ses tableaux dans une vaste salle commune avec cette science d'harmonie que chacun lui connaît, en ayant soin de les réunir selon la gamme de ton dans laquelle ils sont peints. Il est arrivé ainsi à un effet général très-heureux qui rappelle, à s'y méprendre, celui de ces grands et riches tapis qui nous arrivent deSchiraz et d'Ispahan.
Nous avons dit plus haut que les trois hommes qui sorr talent de la ligne ordinaire par l'importance de leur œuvre, ou tout au moins par le bruit qui s'est fait autour de leui* nom, étaient MM. Ingres, Eugène Delacroix et Decamps. C'est par Texamen de leurs tableaux que nous commencerons notre travail. Pour juger ces artistes et pour apprécier sainement Tinfluencè qu'ils ont pu exercer sur Part français, nous ferons appel à toute notre impartialité; par un effort , dont ils nous pardonneront le motif, nous essayerons de nous persuader qu'ils sont morts, et que déjà nous sommes pour eux un commencement de postérité. Qu'ils veulent bien alors se rappeler notre vieil adage fran* çais : On ne doit aux morte que la vérité,
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M. Ingres. — Son idéal. — David et M. Ingres. — Encore le seizième siècle. — M. Ingres et la renaissance. — Le Progrès. — Le Saint Symphorien, — Souvenir de la Transfiguration. — Encore Raphaél. — Apothéose d'Homère. — Apothéose de Napoléon. — Où est l'histoire?
— OEdipe. — Les Clefs de saint Pierre. — Toujou»s Raphaél. — Le Vœu de Louis XIII et la Madcne de Fo/igno. —Digression. — Vénus Anadyomène. — Odalisque. — Repentir. — Jeanne d^Arc. — Baigneuse, — Souvenir du Titien. — Roger et Angélique. — Odalisque au harem. — Francesca de Rimini. — Excursion dans le code criminel. — Messes à la chapelle Sixtine. — Portraits. — Madame D.
— La Princesse de B. —Portrait de Chérubini. — Portrait de Berlin aine. — Influence de M. Ingres. — Son rôle dans l'histoire de Tart.
— Où est l'avenir?
M. Ingres est né en 1781 ; il a donc aujourd'hui soixantequatorze ang, et il faut avouer qu'on ne s'en douterait pas en voyant l'Apothéose de l'Empereur qu'il a peinte Tannée dernière. Il fut élève de David et partit pour Rome en 1801, après avoir obtenu le premier grand prix de peinture.
Nous avons dit que Géricault avait fait fausse route et était retourné vers Jouvenet ; M. Ingres a eu un destin analogue; mal satisfait des immobilités théâtrales de l'école de David, sentant bien que la vérité n'était point dans ces poses forcées, dans ces attitudes extrahumaines qu'enseignait son maître, rêvant pour sa part une sincérité plus grande que celle qu'il voyait chez les arlistes célèbres de son temps, il chercha à sortir victorieusement de la ligne étroite tracée
par le peintre des Sabmes. Il y réussit et se mit réellement en insurrection contre les tendances de la nouvelle méthode académique. Seulement, au lieu de prendre son point de départ dans la nature, comme aurait fait un homme véritablement fort, il le prit dans Timitation presque servile d'un maître du seizième siècle. L'idéal, déjà connu, que découvrit M. Ingres, dont il ne s'est jamais écarté et qu'il a imposé à tous ses élèves, c'est Raphaël. La nature véritable des choses disparut pour lui ou plutôt ne se manifesta plus qu'à travers une sorte de prisme qui la décomposait et qui n'était autre que le souvenir des œuvres du divin maître. David s'était arrêté à Phidias, M. Tngres s'arrêta à Raphaël ; un grand progrès fut accompli, nous en convenons, mais il fut bien faible en comparaison de ceux qui restent à obtenir.
Peut-être c^s deux hommes ont-ils été nécessaires , peutêtre leur tendance a-t-elle été fatale, pour amener Fart futur aux libres développements qui l'attendent. David, en forçant ses élèves et toute son époque à étudier l'antique, à contempler dans ses diverses manifestations cet art sacré dont les anciens nous ont légué les vestiges, mais non pas le secret à jamais perdu ; David en cherchant, pour ainsi dire, à bâtir une maison nouvelle avec de vieux matériaux pulvérisés par yie temps, a prouvé, par Tinsuffisance même de ses œuvres, que son principe était défectueux, et qu'on serait fou maintenant, au dix-neuvième siècle, de vouloir ressusciter, sans motifs, sans cause et sans but, Tart éteint des Parrhasius, des Phidias et des Apelles. Les Ecritures l'ont dit avant noua : Quœque tempus habent^ chaque chose a son temps! Nous n'avons plus rien à faire aujourd'hui avec les réminiscences des olympes d'Hésiode et d'Homère ; les héros grecs nous
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fiont indifférents^ et je plains ceux qui ne voient encore dans TAmour qu'un Cupidon bouffi qui lance des flèches en souriant malicieusement. David, par cela même qu'il avait un grand talent, qu'il était un maître, qu'il était convaincu, David a porté dans les arts un coup mortel à l'imitation de l'antiquité, et en le faisant, il a accompli à son insu sa véritable mission.
M. Ingres avait bien compris cela avant tous ses camarades d'atelier, et, nous l'avons dit, il sauta d'un bond jusqu'à l'école raphaélesque. Certes, son talent est indubitable; personne ne peut nier qu'il soit un maître qui comptera dans l'histoire de l'art ; et cependant, pourquoi n'esl-il pas vivant, pourquoi tous ses personnages semblent-ils conservés dans je ne sais quel baume puissant qui porte avec lui un parfum affadi du seizième siècle ; pourquoi, malgré la beauté de ses tableaux, sent-on, lorsqu'on les contemple, une sorte de froide tristesse qui vous envahit peu à peu ; pourquoi n'inspirent-ils jamais un enthousiasme réel ; pourquoi ne les admire-t-on jamais qu'avec sa raison i pourquoi, à mesure qu'on les regarde, éprouve-t-on peu à peu un découragement singulier? C'est qu'on se rappelle les œuvres de Raphaël, qui sont magnifiques parce qu'elles sont des originaux, parce qu^elles eurent à leur époque une raison d'être glorieuse. On les admire de bonne foi en se reportant par la pensée aux temps qui les virent éclore ; mais on s'afflige en voyant que de nos jours on les copie encore, et qu'on n'a pas pu trouver un idéal d'art supérieur à celui qui suffisait à l'humanité il y a trois cents ans. Les points de comparaison sont trop présents à notre mémoire pour que nous puissions ne pas porter de jugements défavorables contre ces objets d'art qui ne sont que des imitations plus ou moins bien réussies,
Xai beau voir avec plaisir la Vérité de M. Cavelier, j'aime mieux la Véntis de Milo; j'ai beau trouver le Vcbu de Louis XIII de M. Ingres fort remarquable, je lui préfère la Madone de Foligno.
M. Ingres, en nous prouvant par ses chefs-d'œuvre mêmes que cet art traditionnel, qu'il a poussé aussi loin que qui que ce soit, ne nous suffit plus, et n'est plus qu'un beau souvenir du passé, nous indique, non pas la route qu'on doit suivre, mais du moins celle qu'il faut éviter. Nul n'ira plus haut ni plus loin dans cette donnée à laquelle, malgré son talent, il ne peut nous intéresser vivement ; c'est pour cela qu'il faut la quitter, tout en profitant des renseignements qu'elle nous a apportés. Je me rappelle qu'au collège j'avais un professeur de sixième qui nous répétait sans cesse : « Il faut savoir le latin pour pouvoir écrire le français ! » Il fallait peut-être que l'art actuel sût l'antiquité et la renaissance pour parvenir à ses grandeurs futures. Daûi ce cas, David et M. Ingres auront été de grands initiateurs. C'est une gloire à n'en pas vouloir d'autres !
Je reviens encore sur ce seizième siècle qui parait devoir remplacer dans Vécole les Mars et les Yénus du temps de David, car il me semble qu'on le comprend mal. L'éclosion de la renaissance fut une protestation magnifique de l'esprit humain contre le protestantisme qui était naturellement iconoclaste. Les artistes qui peignaient les murailles, qui sculptaient des statues, qui élevaient des basiliques, combattaient, sans s'en douter, contre l'Idée abstraite qui, dans son dogme étroit, proscrivait les images. Tout était bon alors pour la bataille : l'antiquité qu'on se remettait à étudier; l'histoire religieuse dont on illustrait les splendeurs; les hommes contemporains dont on taillait les bustes. Aujourd'hui la
lutte dure encore entre le protestantisme et le catholicisme, car elle représente le combat étemel de la Liberté et de TAutorité; mais la cause de Fart est à jamais gagnée. Les peuples protestants ont des artistes de premier ordre. Voyez la Prusse qui, intellectuellement du moins, nous serre de près à cette exposition. Tous les sujets qui pouvaient être traités à cette époque ont été épuisés ; on créait alors la peinture, et tout servait; maintenant il n'en est plus ainsi; il est puéril de ne pas sortir des choses éteintes, de ne pas descendre au grand jour, de ne pas se mêler au mouvement qui passe, aux hommes qui vivent, aux pensées qui surgissent, et de revêtir sans cesse la camisole de force de la tradition. Laissons l'antiquité dormir dans ses cieux déserts ; laissons la renaissance sommeiller dans les tombes de Raphaël et de Michel-Ange, et soyons de notre temps, s'il se peut ; c'est à cela que doivent tendre les efforts de tous les artistes sérieux.
Quoi qu'il en soit, M. Ingres resta inébranlable dans la croyance artistique qu'il s'était faite ; semblable à saint Siméon le Stylite, qui vivait seul au haut de sa colonne, en extase et priant, sans jamais être troublé par les clameurs des passants, il est demeuré loin du contact des foules, loin du bruit des esprits de parti, n'écoutant que les hymnes de son propre culte et sans cesse agenouillé dans le temple du jeune Sanzio. Il s'est fait un monde à part, un monde radieux où il cause avec les Muses channantes que Raphaël a mises sur le Parnasse, où il se promène avec les beaux jeunes hommes de ï Ecole (T Athènes, où il adore avec ferveur les Madones à la chaise, où il écoute les graves docteurs de la Dispute du saint Sacrement. Perdu dans cette sorte d'existence surhumaine, M. Ingres n'a point subi les
découragements et les enthousiasmes subits c(ui saisissent les artistes; comme Ulysse, il a bouché ses oreilles avec de la cire pour ne point être attiré par le chant des sirènes. Il a laissé marcher autour de lui l'école de David, Técole romantique, sans même s*inquiéter des bruits singuliers qui ne pouvaient troubler son extase permanente. Rien n'a pu Tarracher à sa contemplation, et cela se comprend, il n'était point de ce monde; il vivait absolument dans le siècle de la' renaissance, dont il s'était fait Thomme. Les événements qui ont traversé notre âge n'ont eu aucune influence sur lui; qu'importaient à ce peintre, qui vivait sous Léon X, nos gloires et nos défaites, nos aspirations, nos espérances, nos désespoirs? Aussi, depuis qu'il fait de la peinture, il n'a ni avancé ni reculé, et cela devait être. S^il eût eu à peindre, en 4803, l'apothéose de Napoléon, il Teût certainement exécutée comme il Fa faite cinquante années plus tard. Sa foi fut si fervente, que toute autre religion que la sienne fut pour lui comme si elle n'existait pas. Nous regrettons, et nous regretterons toujours qu'un artiste de cette force et de ce génie ait méconnu son temps et qu'il ait été chercher son idéal en dehors de tout ce qui pouvait intéresser et élever nos âmes. Il nous semble cependant que les choses modernes et vraies pouvaient offrir à son talent des ressources nouvelles et lui donner occasion de le développer avec une gloire sans égale. En effet, en étudiant ses œuvres attentivement, nous verrons que deux petits tableaux de genre qui représentent une Messe à la chapelle Sixtine, et que trois ou quatre portraits contemporains sont les toiles vraiment capitales qu'il léguera à la postérité. Il est arrivé là au summum de Fart, par la raison fort simple qu'il a reproduit sincèrement ce qu'il a vu, sans le regarder et le comprendre
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à travers ses souvenirs de Raphaël. Enseignement précieux qu'il ne faut jamais oublier I Un artiste, quelque fort ou quelque faible qu'il soit, est toujours inférieur à lui-même quand il imite au lieu de créer spontanément. Chaque homme porte en sol une inspiration particulière, un point de vue spécial qui lui est propre ; il doit le suivre, s'il veut être vrai et persuasif; à quoi bon se forcer à entrer dans la pensée d'un autre lorsqu'on peut avoir pour guide sa propre pensée? La nature est un champ immense où resplendit à chaque pas, sous mille formes différentes, la présence de Dieu; il suffit de comprendre et de traduire une seule de ces formes pour être un artiste recommandable; mars, par cela même qu'une de ces formes a déjà été conçue et rendue par quelqu'un, il faut en chercher une autre qu^on puisse s'approprier et rendre palpable au vulgaire. Les artistes doivent, selon nous, être comme les augures d'autrefois, qui servaient dMntermédiaire entre l'homme et la divinité. Si petite que soit la parcelle divine qu'un artiste nous montrera, nous lui en serons reconnaissants, car il aura été utile et aura remifli sa mission; c'est pour cela qu'une oeuvre originale, si mauvaise qu'elle soit, nous paraîtra toujours supérieure à une œuvre où se sent l'imitation ou seulement la préoccupation d'un autre. Et qu'on ne vienne pas nous répéter ce vieux lieu commun dont se servent les philosophes impuissants, que certains hommes spécialement doués ont trouvé Vidéalf et que tout ce qui s'en éloignera ne fera que marcher vers la décadence ! Cela est faux, absolument faux. J'en atteste l'imprescriptible progrès ! et Je dirai, au contraire, que parce qu'un homme a découvert une forme magnifique pour rendre sa pensée et communier avec l'humanité, nous devons être certains qu'il existe une forme
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supérieure que nous devonfi chercher quand mème^ que nous devons chercher partout. Quelque belle que Boit une forme inventée^ elle ne doit être pour nous qu'un point de départ nouveau pour arriver à des magnificences plus hautes. Si cela n'était pas^ que serait donc l'esprit humain? Que serait donc ce Dieu qui vit en nous^ si nous étions arrivés^ avant la fin des jours^ au nec plus ultra d'une chose quelconque?
Voilà bien des préliminaires pour en arriver à M. Ingres^ me dira*t-on; cela est possible^ mais ces préliminaires ne sont pas inutiles; seuls ils feront comprendre pourquoi^ tout en regardant M. Ingres comme le plus grand peintre qui vit aujourd'hui en France^ nous serons forcés^ pour demeurer impartial malgré notre sincère admiration^ d'être quelquefois sévère pour plusieurs de ses toiles^ où les réminiscences de Raphaël l'ont, selon nous^ entraîné plus loin que de rai* son. Nous dirons tout de suite^ néanmoins^ que par sa recherche constante du beau, par la majesté de son style, par la perfection de sa manière, par son amour extrême de l'art, M. Ingres est le seul peintre actuel (peinture d'histoire) qui soit réellement un artiste sérieux, consciencieux et convaincu. On sent, en contemplant ses tableaux, qu'il a voulu les faire ainsi, qu'il est arrivé au but qu'il s'était proposé, qu'il s'est arrêté juste au point qui lui plaisait, sans vouloir rester en deçà ou passer au delà ! Il a dû être heureux souvent en voyant qu'il pouvait réaliser son rêve, car cela n'est donné qu'à de rares hommes privilégiés; mais, au demeu* rant, nous préférons certainement l'artiste qui cherche toujours en se grandissant, car, en restant par l'exécution inférieur aux pensées qu'il découvre en lui, il prouve q[ue son idéal n'est pas maintenant de ce monde^ ou du moins qu'il est si élevé qu^on ne l'atteint pas aisément.
M. Ingres a exposé quarante tableaux^ panneaux et toiles^ plafonds^ tableaux d'histoires^ tableaux de genre ^ portraits et têtes d'étude. Nous regrettons qu'il n'ait pas jugé convenable de montrer au public quelques-uns de ces dessins au crayon qu'il fait avec une maestria sans rivale.
Son tableau d'histoire le plus important est le Martyre de saint Symphorien, qui fut exposé au Salon de 1834. Ce tableau fut alors durement traité par la critique; on railla fort son ton gris et la musculature de ses personnages; M. Ingres, blessé parles observations un peu vives que soulevait sou œuvre, se retira sous sa tente, bouda les expositions et s'abstint d'y paraître jusqu'à aujourd'hui. Eut-on raison d'être sévère pour cette œuvre? — Oui et non. — Oui, si l'on regarde l'abus de détails et la confusion extrême de cette composition; non, si l'on tient compte des difficultés vaincues, du style général et de la beauté des acteurs principaux.
Le saint, marchant et comme isolé sur le devant de la toile, occupe le milieu de la foule; jeune, charmant, vêtu d'une draperie blanche largement rejetée sur ses épaules avec des plis d'une ampleur magnifique, il va d'un mouvement rapide, poussé par le Dieu qui parle en son cœur, vers le martyre où il doit trouver l'éternelle béatitude. Il lève vers le ciel ses deux bras d'un dessin irréprochable, et tourne du côté de sa mère, qui l'excite à la mort du haut d'un rempart, son visage extatique, illumimé par les ardeurs de la foi. Cette figure seule est un chef-d'œuvre; c'est en l'étudiant avec soin qu'on peut comprendre avec quelle science réellement étonnante M. Ingres traite chaque détail de la figure; les pieds et les mains surtout, ces deux pierres d'achoppement des dessinateurs les plus forts , sont rendus
à un degré de perfection peu concevable; le mouvement- du martyr qui se hâte en avant, tout en se retournant vers sa mère, est d'une grande vérité; la direction de sa tête et de ses yeux est là une importante ligne de rappel qui force le spectateur à aller chercher du regard sur les murs de la ville cette femme vaillante qui montre le ciel à son fils, en lui criant de bien mourir. Il y a dans la manière dont M. Ingres a posé la mère sur le rempart une impossibilité matérielle qui ne Ta point arrêté; il est évident que le fils et la mère sont placés de telle sorte qu'ils ne peuvent pas s'apercevoir, et qu'ils violent ainsi toutes les lois de la perspective ; c'est là une hardiesse singulière et qui nous étonnerait chez M. Ingres, ordinairement sévère pour ces sortes d'écarts, si, dans la Transfiguration y nous ne retrouvions un précédent sur lequel il a dû certainement s'appuyer. Raphaël ayant à peindre une double scène qui, tout en étant très-nettement isolée pour ses personnages, devait être perceptible en même temps dans ses détails et dans son ensemble pour les spectateurs, a imaginé de négliger absolument la perspective pour arriver au but qu'il cherchait. En effet, son groupe de personnages du premier plan, réunis près de l'enfant convulsionnaire, ignore ce qui se passe à dix pieds au-dessus de lui, sur le mont Thabor où le Fils de Dieu se transfigure. Mais comme Raphaël a craint que l'importance donnée aux disciples ne nuisit à celle qu'il voulait attribuer au Christ, il a eu soin de placer côte à côte des draperies jaunes qui entraînent forcément l'œil vers la scène supérieure, et forment comme les deux côtés d^un angle dont Jésus serait le sommet; ces deux lignes de rappel sont assez célèbres dans l'histoire de l'art pour qu'on me pardonne d'en avoir parlé ici. C'est en s'autorisant de cette absence
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de perspective qui se retrouve quelquefois dans les œuvres de Raphaël et qui est flagrante dans la Transfiguration, que M. Ingres est arrivé à une impossibilité que nous ne blâmons pas^ car elle ne nuit en rien à Teffet général^ mais qu'il aurait pu éviter facilement en plaçant la mère dans une position différente et physiquement en rapport avec son fils. Elle est fort belle> au reste^ cette femme^ penchée sur la muraille^ malgré les efforts de quelques gens qui la tirent violemment en arrière et auxquels elle résiste, montrant d'une main à son fils la route du supplice et de l'autre lui indiquant le ciel, où l'attendent d'ineffables récompenses ; son visage animé, fiévreux, son attitude violente, son geste énergique, indiquent assez qu'elle a rejeté de son cœur toutes les angoisses maternelles et qu'elle verra mourir avec joie pour la sainte loi du Christ celui qu'elle a porté dans ses entrailles; on croit entendre le cri qu elle pousse. En peignant cette tête, M. Ingres est parvenu à une réalité surprenante. Ces deux figures principales, mises en communication Tune avec l'autre par un rapport plutôt psychologique que physique, sont tout le tableau, car elles concentrent vers elles rintérèt tout entier; on peut considérer avec curiosité les autres personnages, mais ils n'émeuvent pas, et on sent trop, en les voyant, qu'ils sont là, groupés un peu pêlemêle, seulement pour donner à l'artiste occasion d'accomplir quelques-uns de ces tours de force dans lesquels il excelle. Le geste du préteur, par exemple, représente une telle difficulté heureusement vaincue, qu'il en est devenu proverbial. Le préteur est sur un cheval qui semble trop endormi au milieu de ce peuple en rumeur; sa tête nue, vigoureusement accentuée, porte ce mélange de bêtise robuste et d^épaisse violence qu'entraîne toujours l'obéissance
passive; s'inquiétant peu du regard d'adieu que saint Symphorien adresse à sa mère, et trouvant sans doute, comme un soldat stupide, qu'il est inutile de perdre du temps à de semblables fadaises, il fait signe de ]a main au jeune martyr de hâter sa route sans plus se retourner en arrière. Or, le préteur est de face, et Tendroit qu'il indique est censé plac^ vis-à-vis de lui; son geste le force donc à tendre le bras en avant, de sorte que le spectateur peut voir ce bras en raccourci, depuis ^extrémité des doigts jusqu'à Temmanchement de l'épaule. Il y a là un effort de dessin formidable que nous retrouverons aussi tout à l'heure dans le portrait de Cherubiniy et que seul M. Ingres pouvait exécuter. Tout ne nous satisfait pas dans ce personnage, ses draperies sont quelque peu criardes, et le ton de son cheval gris fer est trop semblable à celui de la cotte d'armes. A gauche du saint et en avant de lui, marche un licteur se retournant pour montrer un visage apitoyé; son modelé est exagéré comme celui d'un autre licteur posé à droite, près d'un trépied renversé, et qui s'appuie sur son faisceau avec une pose théâtrale qui fait ressortir ses muscles jusqu'à le faire paraître difforme. Cet abus de l'effort dans le repos se trouve quelquefois chez M. Ingres, et c'est encore certainement un défaut qu'il a rapporté de Rome et de ses longues contemplations des peintures de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. Derrière ce premier licteur, qui s'attendrit avec une expression assez sincère pour promettre un futur néophyte, un enfant, « cet âge est sans pitié, » s'est baissé et ramasse une pierre qu'il va lancer à la mère de saint Symphorien vers laquelle il regarde ; il est impossible de voir quelque chose de plus jeune, de plus vrai, de plus vivant que ce petit garçon, qui serait irréprochable si sa nudité n'accusait chez l'artiste un
souvenir trop évidemment académique. Les autres personnages principaux sont pressés derrière le martyr; Tun porte une enseigne et sert de prétexte à un bras robuste dessiné de main de maître ; un autre soutient un tabouret sur son épaule, par un mouvement à la fois fort et gracieux; près d^eux une femme épouvantée de toute cette foule a tellement enveloppé son enfant dans ses bras et le serre par un geste tellement convulsif, que le pauvre bambino en est presque disparu; le visage de cette mère terrifiée est, quoique trop épaté, empreint d'une double expression de douleur et d'eflfroi très-bien rendu; Tenfant nu qui est devant elle est d'un modelé encore trop accusé, et il a, de plus, le défaut de rappeler au souvenir les amours du Triomphe de Galathée, à la Famésina. Près de cette femme et fermant le tableau, à droite du saint, un pâtre gaulois est debout, vêtu de son sayon de couleur sombre, mettant la main sur sa poitrine comme s'il voulait tàter son courage et se demander s'il ne faut pas écouter la voix de ce Dieu nouveau qui fait accepter la mort avec ivresse; cette figure est bien traitée, simple, grandiose dans son expression, et n'est pas bossuée de ces gros muscles saillants qui défigurent les licteurs: près de lui on voit une tète de cbien qui flaire un vase tombé ; le détail est puéril et il serait inutile de s'y arrêter, s'il n'était pas si mauvais qu'il détonne dans cette composition comme une fausse note dans une symphonie. Que vient faire ici cet épagneul, chien civilisé par excellence, chien d'arrêt, chien à perdreaux? il est laid et sans vie et semble placé là pour cacher quelque trou de la toile : si c'est une réminiscence des hauts lévriers ou des molosses à museau noir des grands festins de Véronèse, il faut avouer qu'elle n'est pas heureuse. Les derniers plans du ta-
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bleau sont occupés par un fouillis de têtes, de bras, de casques, d'armes et d'enseignes; il y a là une telle confusion qu'il est difficile, au premier abord, de distinguer à qui appartiennent tous ces membres, tous ces objets qu'on aperçoit. Le ciel est dur de ton, et l'air ne circule pas dans cette composition fermée au fond par de grandes architectures à portiques, à tourelles, à statues; on s'étonne que tant de personnes puissent circuler ou même s'entasser dans ce petit espace resserré de toutes parts; cela alourdit évidemment le tableau qui aurait besoin d'un horizon plus éloigné que celui de ces remparts qu'on toucherait de la main. Plusieurs têtes, prises isolément dans la masse, sont remarquables, entre autres celle du quatrième personnage qui se trouve après le licteur retourné vers le saint; au reste, nous la rencontrerons bientôt sur les épaules d'un des apôtres qui accompagnent Jésus dans le tableau des Clefs de saint Pierre. L'écriteau qui porte le texte de Tédit de persécution, la borne miliaire, les piques des soldats arrêtent l'œil par des lignes sèches et désagréables; de plus, quelques draperies rouges et bleues, trop rapprochées, nuisent, par leurs tons heurtés, à l'harmonie générale qui est douce et plaisante aux yeux.
Comme on peut le voir par cette analyse minutieuse, ce tableau, qui a des qualités de premier ordre, n'est pas irréprochable; il pèche par certains détails que nous avons signalés; son ensemble un peu froid, malgré de grands efforts pour arriver au mouvement, manque un peu de ce diable au corps que possède M. Eugène Delacroix à un degré exagéré souvent jusqu'à Timpossible. Tout le peuple qui entoure saint Symphorien ressemble moins à une foule qu'à un rassemblement de modèles posant dans des atti-
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tudes différentes; c'est une série d'études fort belles^ groupées les unes près des autres^ avec une confusion intentionnelle^ qui ne fait point illusion^ et qui conserve^ malgré tout^ des apparences plus roides qu'il ne faudrait. Il y a dans les tètes de femme surtout^ une similitude qui est fatigante; hélas! cela tient à ce que M. Ingres n'a jamais réellement fait qu'un seul visage de femme; ce visage^ nous le verrons encore dans les anges du Vœu de Louis XIII, dans les Renommées de VApothéose d'Homère et de VApoihéose impériale, dans la Jeanne d!ArCy dans la Vénus anadyomène, dans VOdalisque elie-mème^ et^ il faut bien le dire^ c'est le visage des jeunes sibylles que Raphaël a peintes à Rome^ dans l'église délia Paoe.
En regard de ce tableau et comme en opposition avec lui, ' nous signalerons r^pot/iéosed'ffomère qui sert de plafond, au Louvre, dans le musée Charles X. Autant M. Ingres a cherché le mouvement dans le Martyre de saint Symphorien, autant il a cherché le calme dans VApothéose d'Homère, Tous ses personnages tranquilles et radieux sont bien ces génies divinisés qui hantent pacifiquement les Champs- Elysées bienheureux. Le grand style de M. Ingres et sa couleur un peu pâle conviennent merveilleusement à ces représentations allégoriques d'un bonheur imaginaire. Nous avions vu souvent, et toujours admiré, cette toile, lorsqu'elle était placée en plafond, et nous nous étions étonné de sa majesté presque divine ; nous devons avouer, maintenant que nous l'avons contemplée accrochée à une muraille comme un simple tableau, que notre opinion, sans avoir absolument varié, s'est au moins modifiée. En la voyant de près, en l'étudiant détail à détail, nous avons senti diminuer notre enthousiasme ; nous nous sommes aperçu que cer-
tains groupes de figures étaient traités d^une manière lâchée peu ordinaire à M. Ingres^ et qui peut^ sans nuire à un plafond, porter quelque préjudice à un tableau. Vovdonnance générale est et demeure fort belle, mais plusieurs personnages ont évidemment été peints trop Rapidement, car nous connaissons trop M. Ingres pour le soupçonner, un seul instant, d'un sacrifice intentionnel.
Un fond de ciel bleu, éclairé par quelques teintes safran, fait ressortir le fronton et les colonnes ioniques d'un temple consacré à Homère. 8ur un piédestal placé en avant comme un autel votif, absolument au centre de la toile et de la composition, Homère, vêtu de blanc, tenant son sceptre d'or, aveugle comme pendant sa vie terrestre, magnifique, presque dieu, est assis et s^appuie sur les bras de son trône. Son front ridé, ceint par le bandeau traditionnel, est large et vigoureux ; ses yeux, bleuis par la cécité, rayonnent néanmoins de je ne sais quelle clarté intérieure qui illumine son visage modelé jusqu'à Tillusion. Son torse presque nu laisse voir sa forte poitrine. Tout ce personnage est grand et paisible comme un Jupiter au repos. Au<4essus de lui, sou^ tenue dans Tétber azuré par le battement de deux longues ailes blanches, une Renommée, vêtue d'une draperie rosée, porta en main la palme immortelle et tend ses beaux bras blancs au-dessus de la tête du divin Mélésigène qu'elle couronne. Elle est charmante, cette Renommée, avec ses joues un peu bouffies, ses yeux demi-baisses, ses pieds de déesse et ses suaves épaules, mais nous la connaissons, nous Favons déjà vue et nous la reverrons encore dans d'autres tableaux de M. Ingres. Aux pieds du vieillard qui chanta les héros et les dieux, sont assises ses deux filles étemelles, Tlliade et rodyssée. La première, vue de face, tenant son genou dans
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ses mains enlre-croisées; vêtue d'une draperie rouge de Saturne qui laisse apercevoir les mâles beautés de son corps^ semble sentir remuer en elle les sourds bouillonnements de la colère. Son glaive est posé près d'elle, prêt à luire dans ses mains; elle est encore toute frémissante de colère; sa lèvre est épaisse, ses sourcils sont froncés, seô yeux sont profonds; qu'on ne la trouble pas, il n'y ferait pas bon; mais, hélas! toute belle qu'elle est, je suis forcé de dire qu'elle me rappelle trop cette femme qui se sauve en serrant son enfant dans ses bras, et dont j'ai déjà parlé à propos du saint Symphorien. L'Odyssée fait un contraste charmant avec sa sœur belliqueuse. Enveloppée d'une draperie glauque, soutenant sur sa main sa tète placée de profil, elle parait absorbée et songeuse : « le divin fils de Laêrte baissait la tête et se taisait, car il méditait la mort des prétendants. » Contre ses genoux est appuyé cet aviron qui pendant dix années a battu infatigablement le flot des mers irritées et dévorantes; mais comme elle est faible et petite cette rame, que plus tard les peuples barbares doivent prendre pour un van. Les beaux pieds nus de la jeune déesse qu'aimait Minerve sont blancs comme de Tivoire, car souvent ils ont marché sur les grèves humides et dans les eaux des fleuves où les filles des rois venaient se baigner avec leurs compagnes. Le long manteau, vert comme la chevelure des Néréides, qui Tenveloppe en laissant deviner ses formes élégantes, est peint avec une légèreté remarquable qui me fait ressouvenir de cette large draperie si merveilleuse jetée sur le lit du fils d'Antiochus dans la Stratonice.
De chaque côté d'Homère les grands génies du monde se tiennent sur deux rangs, de façon à laisser inoccupé le de-
vant de la toile. A la droite du poète, du côte de l'Iliade, c'est Hérodote, qui jette, par unaiouvement d'une très-naturelle simplicité, quelques grains d'encens parmi la fumée d'un trépied; c'est Eschyle, qui montre la liste de ses glorieuses tragédies; puis c'est Apelles, qui tient par la main Raphaël qu'il parait vouloir présenter au poète; c'est Virgile, placé près du Dante, qu'il a guidé à travers les cercles ténébreux des enfers ; c^est Ronsard, Corneille, Nicolas Poussin. Toute cette partie de la toile qui, comme je l'ai dit, semblait irréprochable, vue en plafond, laisse apercevoir maintenant une négligence extrême. Les seules figures d'Eschyle et du Poussin sont traitées avec ce soin, avec cette conscience et cette sincérité qui sont une des grandes gloires de M. Ingres. Mais que dirai-je des autres personnages qui sont peints d'une manière creuse et hâtive ? Quoi ! Raphaël lui-même, le dieu par excellence de M. Ingres, quoi! Apelles, Virgile aussi et le Dante ont été négligés à ce point qu'on s'en étonne, tant l'artiste nous a peu accoutumés à cette façon de procéder. Ce groupe répond peu à l'idée qu'on pourrait s'en faire, et nous sommes surpris que M. Ingres n'ait pas mieux interprété ceux qu'il aime par-dessus tous.
De l'autre côté de la composition, auprès de l'Odyssée, Pindare, couronné de lauriers, vu de profil, et très-beau, fait un pas en avant vers le divin vieillard en lui tendant une lyre de forme antique ; cette lyre nous a semblé d'une grandeur démesurée, surtout lorsque nous la comparons aux dimensions trop petites de la rame de l'Odyssée et du glaive de l'Iliade. Platon, vêtu et coiffé avec cette recherche qu'il aimait et recommandait, s'entretient avec un Socrate d'une mise fort négligée et de profil-perdu; Phidias, calme et serein, offre à Homère la masse et le ciseau de sculpteur;
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derrière lui, un peu en retrait, Alexandre, casqué d'or, portant aux jambes de belles knémides , soulève dans sa main la précieuse cassette où il renfermait les poèmes où Homère a chanté la colère d'Achille et les longues pérégrinations d'Ulysse. Cet Alexandre a une tournure timide et mal appropriée à ce dur conquérant qui fit la chasse aux hommes pour honorer les funérailles d'Ephestion ; il a un air efféminé qu'on s'attend peu à i*etrouver chez le meurtrier de Clytus; nous préférons, sans hésiter, 1* Alexandre que Lebrun a peint dans ses tableaux plus guindés que grandioses. Nous nous étonnons que M. Ingres ne se soit pas inspiré de ce magnifique buste du héros macédonien qui est au musée du Capitole et fait pendant au buste de V Ariane; il serait certainement arrivé à plus de force et à plus de vérité sans, pour cela, sortir de ses traditions ordinaires. Au premier plan on voit Racine, qui me parait trop une réminiscence du portrait de Louis XIY par Rigaud ; Molière, tenant en main un masque comique, et tournant vers le spectateur sa belle tète intelligente; un Romain, vêtu d'une toge jaunâtre, qui, je crois, n'est autre que Quintilien ; près de lui se tiennent un Portugais borgne, c'est Camoêns, et un prélat français qui est Fénelon. Toute cette portion est évidemment meilleure que celle qui lui fait face , elle est disposée, dessinée avec un plus grand souci de l'effet général ; cependant il s'y produit, par le rapprochement de certaines nuances mal avoisinées, une sorte de cacophonie de couleur désagréable aux yeux. Ainsi les draperies jaimes de Platon, rapprochées de la tunique bleue de Socrate, qui elle-même touche à la blouse rose de Phidias, derrière laquelle on aperçoit l'Alexandre bleu et or, font un mauvais effets dur et criard, qui jure avec l'harmonie du groupe principal
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d'Homère, de Flliade et de TOdyssée qui est d'une grande beauté, très-calme et très-douce. Derrière Homère, entre Pindare et Platon , j'aperçois une tête chevelue, épaisse, solide, que je- retrouve encore sans aucune modification dans le tableau de Jésus donnant les clefs à saint Pierre ; M. Ingres avait, au reste, fait une étude spéciale de cette tète vigoureuse, cAr nous la voyons aussi, seule, encadrée à part et sous un numéro particulier. Les formes de l'homme sont multiples, pourquoi donc répéter si souvent la même?
V Apothéose de l'empereur Napoléon, qui est un des plafonds des nouvelles salles de Thôtel de ville , est conçue au point de vue absolument antique; de même que David * avait emprunté sa figure de Léonidas à une pierre gravée, de même M. Ingres a dû s'inspirer de quelque souvenir iconographique pour mener à bonne fin cette majestueuse composition qui n'a rien de moderne. S'il a obéi à ses propres tendances en donnant à la Victoire, à la Renommée, à la France ce type qu'il a consacré dans ses œuvres, et que Raphaël avait, avant lui, consacré dans les siennes, il a du moins, semblable aux vieillards qui se rappellent avec joie les jours de leur enfance, fait un retour aux enseignements qu'il avait reçus pendant sa jeunesse à l'atelier de David. En effet, il a dessiné Napoléon selon les canons antiques, comme un jeune dieu qui regagne l'Olympe, mais non point comme un héros moderne qui a été le contemporain de plusieurs d'entre nous. Si je le reconnais, c'est que je vois près de lui la Renommée et la Gloire, et que parmi les divinités qui l'entourent, je ne vois pas la plus belle, la plus désirable, la seule qui donne une enviable immortalité, je ne vois pas la souriante Liberté. Quand ce tableau a été exposé pour la
première fois au public, nous en avons déjà parlé*; nous venons de le revoir avec soin , et nous reproduisons ici en partie notre premier jugement, car notre nouvel et attentif examen n'y a rien modifié.
a Autrefois, lorsqu'un empereur, un héros, un roi mourait, on le mettait au rang des dieux, on élargissait TOlympe pour le nouveau venu, et on Fasseyait sans façon à la droite d'Hercule , de Bacchus ou d^ Apollon ; après l'empoisonne* ment de Claude, les champignons devenaient un mets divin. Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi; on fait la légende d'un illustre mort, mais on ne l'envoie pas siéger sur le trône du Père. Toutes les nations, à cette heure, se racontent l'his- • toire fabuleuse de ce jeune soldat qui fut empereur , et mourut sur un rocher au milieu des mers. Depuis les Arabes, qui croient voir souvent son ombre passer dans les déserts de la Libye ; depuis les Druses, qui voulaient le reconnaître chef de l'Imamat, en pensant que la Raison universelle s'était incarnée en lui; depuis les Tcherkess, qui déjà le confondent dans leurs chansons avec Alexandre le Grand, jusqu'à nos vieux paysans, qui affirment avoir vu pendant la bataille les boulels s'écarter de son impassible poitrine, tous les peuples ont ajouté quelque merveille à la légende héroïque de cet homme envoyé par Dieu pour aller semer à travers la vieille Europe les germes de la liberté qui doit la régénérer un jour. C'est depuis qu'il a répandu la Révolution française sur le monde, c'est depuis qu'il a passé avec ses armées au milieu des anciennes civilisations, c'est depuis qu'à la suite de ses défaites les étrangers sont venus s'enivrer du souffle de la France, que
1 Revue de Paris^ 1" février 1tfô4.
les nations se retournent avec malaise et qu'elles regardent sans cesse du côté de leur avenir.
« Aussi, n'est-ce point une apothéose antique que nous eussions voulu pour lui. Napoléon est un génie trop profondément, trop radicalement moderne pour être représenté comme aurait pu Tètre Thésée, Pirythoûs ou Achille. Nous aurions voulu le voir dans son vêtement traditionnel et populaire, coiffé de ce petit chapeau, couvert de cette redingote grise qui déjà ont fait oublier sa couronne de Gharlemagne et son manteau semé d'abeilles. Derrière lui nous aurions placé son radieux état-major de maréchaux, de généraux empanachés comme des rois sauvages, de savants, de législateurs, d'artistes et de femmes charmantes; nous aurions été réveiller, pour les lui amener, ces jeunes soldats que le vent du désert a roulés dans ses fauves tourbillons , et ces vieux légionnaires qui ont si longtemps dormi sous la neige avec des glaçons dans les moustaches, et dont les corbeaux ont dévoré les yeux.
« M. Tngres n'a pas compris son sujet ainsi : nous le regrettons, mais nous avons à voir s'il a tiré tout le parti possible de la composition qu'il s'était imposée ; sans hésiter nous répondrons : Oui ; seul , parmi les artistes actuels , il était capable de remplir ainsi une tâche que des comparaisons multiples rendaient difficile.
« Le ciel est d'un bleu foncé, égayé par un arc plus pâle où se dessinent les signes du zodiaque; quatre chevaux isabelle , à crinière droite , incomparables de couleur et de formes, fils des coursiers du Soleil et divins comme eux, ornés d'un frontal, de jugulaires et de frein constellés de pierreries, se cabrant dans l'espace vide en faisant saillir sous leur peau fine la superbe musculature de leur poitrail.
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guidés par une Renommée, entraînent vers un temple d'architecture corinthienne le char d'or qui porte le héros. Il est debout; de la main droite il s'appuie sur Iç sceptre, de la gauche il soutient le globe de saphir. Il est nu ; une draperie rouge tombe de ses épaules, et, chassée par le vent, se rassemble derrière sa tète pour faire un nimbe de pourpre sur lequel se détache dans toute sa vigueur ce visage pAle, triste, sévère, et grave comme celui d'un dieu. Audessus de lui brille Fétoile qui le guida si longtemps et qu'il força à le trahir enfin. A ses côtés, sur le char, une Renommée jeune et sérieuse est immobile ; elle place sur le front impérial une couronne de jaunes immortelles, pendant que Taigle victorieux, tenant dans ses serres les carreaux célestes, vole d'une aile hardie dans l'azur infini. Au-dessous, et à droite du char, la France, long-vêtue d'une draperie de deuil qu'elle soulève au-dessus de sa tète, se tourne avec douleur vers le héros qui s'éloigne et tend de son côté une main suppliante. Pour faire pendant à cette figure, à gauche, on voit quelques monstres repoussés par Némésis. Au milieu s'élève un trône vide, près duquel pleure un aigle sombre, rêveur, attristé, funèbre comme un vieux soldat vaincu dans sa dernière bataille.
« Tel est Tensemble de cette composition où M. Ingres a déployé un talent qui prouve
... Qae son âge fleuronne Dans sa plus verte nouveauté.
a Quant aux détails, ils sont traités avec ce soin exquis, cette attention minutieuse et C€tte scrupuleuse recherche dont M. Ingres ne s'est jamais départi. Dans cette grande toile y que sa forme presque circulaire rendait plus péril-
leuse encore, tout a été précieusement fini. Il en est de même de Tharmonie des tons^ qui se côtoient et s'assimilent entre eux malgré leur dissemblance. M. Ingres a semblé jouer avec les difficultés en les accumulant à plaisir; malgré des chevaux Isabelle qui traînent un char d'or sur un ciel bleu jusqu'à la crudité et taché par une draperie d'un rouge tirant sur le cerise ; malgré une Némésis blanche qui touche presque à un démon brun-orange, il n'y a pas une dissonnance dans toutes ces nuances disparates ; ce n^est pas seulement un tableau, c'est aussi une symphonie.
« Les figures se rapprochent toutes, plus ou moins, de ce type de beauté que M. Ingres affectionne et dont il a donné la plus parfaite image dans la Muse de l'harmonie qui couronne le vieux Cherubini. Sa Victoire, qui guide les chevaux, la rappelle vaguement. Au reste, rien n'est plus charmant qu'elle, avec ses grandes ailes bleues, son sourire adouci, son péplum d'un jaune pâle et sa longue robe rose retournée sous ses pieds comme celle d'un Ange annonciateur. Ses mains soulevées, qui tiennent les palmes d'or, ont d'incomparables finesses de jeunesse et de modelé. L^œil des chevaux est étrange; d'un violet foncé à son centre et se dégradant par d^insensibles transitions jusqu'au blanc d'argent, noyé d'une lumière abondante, animé d'effluves inconnues, rayonnant comme une étoile, ardent, intelligent et puissant, il trouble comme troublerait un regard humain.
a Nous aimons moins la Renommée qui couronne l'empereur ; malgré la sûreté de sa pose , l'habileté de son costume et la beauté de ses bras, nous aurions préféré lui voir un visage diminué de cette bouffissure enfantine des joues, qui engorge un peu la tète, rapetisse la bouche et restreint trop le menton. Quant au Napoléon, il est superbe. Et s'il y
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a des empyrées où les héros se réunissent après leur mort pour causer gravement entre eux de leurs victoires et de c«s troupeaux de peuples qu'ils poussaient fatalement les uns contre les autres, c'est ainsi qu'ils doivent être, beaux, immaculés, tristes et déifiés. Par une de ces jeunes hardiesses devant lesquelles M. Ingres n'a jamais reculé, il a placé le bras gauche de telle sorte que Tépaule semble perpendiculairement au-dessus du poignet ; en effet, il doit en être ainsi ; la main porte ce globe pesant du monde. Ta vautbras serre contre le flanc un glaive dont la poignée seule apparaît ; dans cette position, le bras a naturellement cherché sur la hanche un point d'appui, ce qui fait saillir la tête de rhumérus jusqu'au-dessus de la naissance de la main.
« La figure de la France, désolée et prête à se couvrir de son long manteau violet dès que l'empereur aura quitté le ciel, est d'une composition sereine et pleine de grandeur; nous aimons peu, cependant, son bras droit, qui nous a semblé boursouflé vers le poignet et la main ; cela tient peut-être à un repentir qui longe toute sa partie interne, et que M. Ingres fera facilement disparaître.
c< LaNémésis, vue seulement à mi-corps, paraît trop s'emmancher avec le trône ; elle a l'air d'en sortir ou d'y rentrer à reculons ; un bout de draperie indiquée derrière elle éviterait ce défaut qui peut aisément prêter à la plaisanterie. M. Ingres a renouvelé pour son bras tendu le tour de force de raccourci qui se trouve dans le Plafond d'Homère, le portrait de Cherubini et le Saint Symphorien. »
Certes ce plafond est fort beau; mais, nous le demandons à tout esprit sérieux et vrai, est-ce bien ainsi qu'on devait représenter l'Apothéose de V empereur Napoléon ? Admettons un instant que la date de cette toile soit effacée, et
effacée aussi cette devise : In nepote redivivus, que nous déclarons, sans crainte, être une flatterie de mauvais goût, qu'est-ce qui nous prouvera que ce héros, conduit au temple de rimmortalité par les brillantes déesses, est bien Napoléon? Je cherche en vain ce qui me l'apprendra et je ne le trouve pas. Où sont les jeunes victoires d'Egypte et d'Italie? Où sont les pompes théâtrales de Tempire? Où sont les gloires d'Austerlitz? Où sont les splendeurs brutales de l'Europe conquise? Où sont les désastres de Russie? Où est le fleuve de .sang qui coula à Waterloo? Où est la constitution intérieure de la France? Où est le Code civil? Où est Fenfièvrement des batailles? Où sont les intolérables souffrances de Sainte-Hélène? En un mot, où est Thistoire ? Je ne la vois pas ! Une apothéose bien comprise et bien rendue doit être la synthèse des actes glorieux de la vie d'un héros^ et non pas seulement la représentation de ce héros nu comme un demi-dieu et porté sur un char traîné par des chevaux divinisés : aussi , dussions-nous soulever contre nous Fopinion des admirateurs quand même de M. Ingres, nous avouons que, comme composition, nous préférons à cette apothéose la belle lithographie populaire que Raffet a dessinée d'après la ballade allemande de Sédlitz : Cest la grande revue, qu'aux Champs-Elysées, à l'heure de minuit, tient César décédé. Là, du moins, nous savons à qui nous avons affaire , et d'un seul coup d'oeil nous repassons toute l'histoire, sanglante et glorieuse, de cet homme étonnant. Vivant enfermé dans sa pensée comme un reclus dans sa cellule, M. Ingres ne s'est sans doute pas rendu compte que le temps a marché, qu'il marche chaque jour, et qu'à notre épkKjue il faut autre chose que des apothéoses empruntées aux artistes de la décadence romaine, qui eux-
eti LES BEAUVARTS EN îfBo,
mémefi les empruntaient aux traditions apportées de Grèce en Italie.
A côté de ce tableau^ la dernière ceuvre importante qu'il ait faite^ M. Ingres a exposé plusieurs toiles remontant aux premières années de sa jeunesse^ entre autres un Œdipe, qui a sa valeur^ comme histoire, car dans la manière dont il est traité, on retrouve une réminiscence directe des enseignements de David. Au reste, c'est une académie, plutôt qu'un tableau, et malgré de très-belles qualités dans le faire du dos, des mains et des pieds, ce n'est qu'une étude bien réussie. Le jeune homme nu, le pied posé sur une pierre, le bras appuyé sur le genou, se penche vers le sphinx; le geste de sa main n'est pas en rapport avec l'expression des yeux; le regard, en effet, semble interroger le cruel faiseur d'énigmes, tandis que la main indique clairement que le fils de Laïus en est déjà jà expliquer la seconde phase de la vie du singulier animal qui marche d^abord sur quatre pattes, puis sur deux et enfm sur trois. La sphinx est toute de fantaisie; son œil contourné, ses mamelles gonflées, la façon roide dont elle soulève sa patte, en font un animal fort laid, mais non point terrible. Les modèles ce*pendant ne manquaient pas à l'artiste, et les vrais sphinx qui peuplent les musées de France et d'Italie, pouvaient donner motif à quelque monstre plus imposant que cet animal hybride qui rappelle trop les chenets en usage sous l'empire.
Jésus-Christ donnant les clefs du Paradis à saint Pierre, quoique postérieur de douze ans à VŒdipe, ne nous satisfait pas davantage. Ce serait, pour un élève de Home, un très-bon tableau d'envoi de cinquième année; mais ce n'est pas suffisant pour M. Ingres, surtout lorsqu'on
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songe qu'il le peignit en 1820. U aurait mieux fait^ selon nous, de le laisser à Téglise de la Trinité des Monts où il était , et où il Ta fait remplacer par une copie exécutée , je crois^ par M. Murât. L'ordonnance générale est sans mouvement; les draperies des personnages sont lourdes; leurs chairs mates n^ont pas de transparence: dans cette toile, M. Ingres a surtout visé à atteindre le grand style religieux de Raphaël, dont les cartons de Hampton-Court nous offrent un &i bel exemple, mais il n'y est pas arrivé, et dans toute cette composition on sent trop l'effort qui n'a point abouti.
Je préfère à ce dernier tableau le Vœu de Louis XIII y qui, cependant, par la disposition des personnages, me rappelle beaucoup trop la Madone de Foligno, Au-dessus d'un autel, d'un simple autel d'église de province, un autel en bois peint, laid et désagréable, deux anges, l'un vêtu de jaune et l'autre de rose , et dont le visage me remet encore en souvenir les Sibylles délia Pace, tirent une lourde draperie brune qui , en s'écartant, laisse voir la Vierge et son Fils in gloria. Le groupe divin, assis sur des nuages d'une opacité trop accusée, se détache sur le fond jaune-bruni de la toile. La Vierge porte le costume imposé par l'usage ; la robe rouge, le manteau bleu, et de plus, une sorte de draperie blanche qui serre ses épaules et entoure très-heureusement une portion de sa tète. Malgré sa beauté calme et sévère, je la trouve un peu homasse; elle a je ne sais quoi de matériel et de sanguin qui serait plutôt une réminiscence du Titien que de Raphaël; mais M. Ingres rentre vite dans sa tradition dont il ne s'éloigne jamais qu'avec peine ; sa vierge baisse ses yeux, comme toutes les vierges du Sanzio, à l'exception signalée de la Madone à la chaise. Le Bam-
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binOy debout sur les genoux de Marie, s'appuie sur l'épaule maternelle avec une grâce sans égale; il est nu et modelé très-savamment, quoique avec cette nuance d'exagération que M. Ingres met toujours dans la musculature de ses enfants. Le roi Louis XIIÏ, agenouillé sur un coussin, tourne le dos au spectateur et tend vers la mère de Dieu le sceptre et la couronne de France ; son ample manteau bleu fleurdelisé d'or retombe derrière lui par un mouvement large et plein de majesté. Il est difficile de voir quelque chose de plus beau que ce royal personnage, qui appartient bien en propre à M. Ingres, et qui seul suffirait à prouver que Tartiste a toujours été plus fort en se livrant à ses propres inspirations qu'en allant les chercher dans les écoles qui ont fait leur temps. Les deux bras allongés vers la Vierge; la tête, vue de profil-perdu et néanmoins très-ressemblante au portrait peint par Philippe de Ghampaigne ; les cheveux noirs bouclés, le satin de sa robe, la collerette découpée, les longues draperies du manteau, tout est compris et rendu avec un talent qui fait de cette figure un véritable chef-d'œuvre! Ah ! quel homme c'eût été que M. Ingres si, au lieu de demander aux autres des secours dont il n'avait pas besoin, il eût courageusement suivi les sentiments artistiques qu'il sentait en lui! Â côté de Louis XIII, deux chérubins tiennent une tablette votive qui porte une inscription rappelant le vœu royal. Derrière la madone, on aperçoit des nuées de séraphins qui chantent ses louanges, portent des flambeaux, ou regardent d'un œil curieux ce roi très-chrétien qui fait oblation de son royaume à la Reine du ciel. Ces séraphins charmants, grassouillets et un tantinet profanes, nous les retrouvons aux pieds de la Vénus anadyomène.
Si c'est intentionnellement que M. Ingres a entouré
Aphrodite des mêmes séraphins qu'il avait placés près de Marie , il a bieo fait, car les religions qui se s\iccèdent , en se haïssant, ne se font point scrupule de s^emprunter les unes aux autres tous les mystères de leur culte. Les amours qui, dans le paganisme, faisaient cortège à Vénus, sont devenus ces séraphins ailés, ces blonds chérubins qui, dans le catholicisme, environnent sans cesse la Vierge immaculée. Les colombes étaient consacrées à Vénus ; dans bien des pays encore elles sont vouées à la mère de Dieu. En Grèce, partout où jadis s'élevaient des temples dédiés à Vénus, s'élèvent aujourd'hui des chapelles où Ton va prier la Panagia. Le culte de la Vénus noire et androgyne était passé de Paphos en Grèce; c'est en Grèce aussi, et subséquemment en Russie, que naquit l'adoration de la Vierge noire ; et pour excuser cette singularité, qui n'étaitqu'un effort delà tradition, on s'appuya sur un passage du Cantique des cantiques : Sum nigra sed formosa. Les trois Grâces sont devenues les trois Vertus théologales. Quand les premiers chrétiens ont trouvé l'image du poisson, symbole de la Vénus Âstartée ou de sa mère Derceto , dont le culte avait été poi1é d'Ascalon en Chypre et de Chypre en Grèce, comme emblème de fécondité et de génération universelle, ils en firent la représentation anagrammatique de Jésus-Christ : IX0Y2; I r/(Touç Xpiaroç Stov Ytoç, lMrr,p : Jésus-Christ de Dieu fils. Sauveur. En Grèce, où il y avait des autels du dieu Pan, il y a des chapelles dressées à saint Georges, protecteur des moissons; où il y avait des temples d'Hercule, il y a des églises à saint Christophe, et ainsi de suite. A Athènes, il reste une colonne d'un temple d'Esculape; on a bâti une chapelle autour, et c'est à cette colonne que tous les superstitieux du pays vont encore suspendre des ex oo/opour obtenir guérisoa
de leurs maladies. A Rome^ la fameuse statue en bronze de saint Pierre, dont le pouce est usé par les baisers des fidèles, n'est autre qu'une ancienne statue de Jupiter à laquelle on a ôté les carreaux de l'Olympe pour les remplacer par les clefs du Paradis. Et la vierge noire de Chartres et la Vénus de Quinipilly, qu'on appelle la vieille couarde, qu'est-ce donc, sinon des statues païennes que la superstition catholique a adoptées? J'ai vu à Gastri, village bâti sur l'emplacement de Delphes, un fait qui pourrait êlre un curieux symbole. Dans une très-modeste église, bâtie avec des matériaux anciens , on a placé une colonne la base en haut et le chapiteau en bas ; autrefois elle faisait partie sans doute du temple d'Apollon, maintenant elle soutient la maison du Christ. En fait de cultes, on agit toujours un peu comme pour cette colonne : on prend une vieille religion, on lui met la tète en bas, les pieds en l'air, et on s'imagine qu'elle est nouvelle; après tout, qu'importe à Dieu comment on l'adore, pourvu qu'on le serve et qu'on suive les grands préceptes de morale fraternelle que ses apôtres nous ont apportés et nous apportent encore.
Hélas! en suivant le labyrinthe des transitions, me voici bien loin de la Vénus anadyomène; elle mérite toute notre attention cependant; malheureusement, elle a été peinte en deux fois, et cela se voit trop; le temps effacera sans doute ce disparate , qui n'a«qu'un inconvénient d'actualité. Elle sort de l'onde et naît de l'écume blanchissante ; debout, et tordant sa longue chevelure blonde, d'où tombent des perles, elle est jeune et toute belle. L'artiste a usé de tout son talent pour peindre ces seins à peine formés, ces rotules arrondies, ces bras délicats, ces pieds éblouissants et tout ce corps merveilleux plein de la gaucherie adorable de la
jeunesse qui touche encore à Fenfance ; elle se détache lumineusement sur Fazur du ciel et Pazur plus foncé de la mer où s^ébattent de jeunes amours. Sa tête ne nous satisfait pas : elle est sans expression , sans étonnement de cette naissance subite, sans admiration pour cette large nature qui Tentoure. De plus, les yeux ne sont point d'ensemble; cela se rencontre très-souvent chez M. Ingres et demande quelques mots d'explication ; c'est encore un effet de la tradition qu'il a suivie. Raphaël a rarement dessiné les deux yeux d'un personnage convergeant au même point ; il a toujours mis dans le regard une certaine divergence intentionnelle qui , au reste, se retrouve fréquemment dans la nature. La plupart de ses figures sont bigles, c^est-à-dire qu'il y a une déviation sensible dans l'un des yeux. M. Ingres a copié le maître jusque-là ; c'est trop. Cette disposition du regard donne quelquefois un charme vague au visage, comme nous le verrons dans presque tous les portraits peints par M. Ingres ; mais il ne faut pas qu'elle s'exagère, car alors elle devient un défaut, et c'est ce qui arrive dans la Vénus anady amène, qui louche tout à fait, et cela suffit pour gâter l'impression qu'elle inspire à première vue. Il y a dans cette jeune femme, nue et humide encore, dans cette chaleur torride dont on sent l'haleine brûlante autour d'elle, dans la nonchalance de sa pose, dans les amours qui frottent leurs joues contre ses jambes, qui lui baisent les pieds, qui l'admirent et la caressent, il y a une sensuahté intime et profonde que l'artiste a trop bien rendue pour ne pas l'avoir cherchée.
Tout en reconnaissant les qualités de premier ordre de la Vénus , nous lui préférons V Odalisque couchée, qui, malgré sa nudité absolue, à cause d'elle peut-être, est d'une
7â LES BËAUK-ARTS £]S ISoo.
austère chasteté. Pour arriver à l'élégance extrême, M. Ingres n'a pas craint d'outrer la longueur des reins et des bras. La finesse des attaches, la pureté des lignes, la beauté de Tensemble sont incomparables , depuis ce dos cambré et ce bras soulevé qui laisse admirer la forme du sein, jusqu'à ces pieds dont les talons roses s'harmonisent si bien avec les chairs voisines. La manière dont cette figure est peinte est incompréhensible ; pas une seule fois on ne peut surprendre la brosse en défaut. Nous regrettons seulement le repentir qui dépare le bras gauche. Dans le principe, M. Ingres avait orné ce bras d'un bracelet mis à la hauteur du biceps ; quand sa toile fut terminée, il s'aperçut sans doute que ce bracelet était laid et détruisait l'ensemble harmonieux des lignes ; il Ta gratté à demi et Ta repeint dans le ton de chair; malheureusement, l'épaisseur du contour n'est pas la même ; le bracelet a repoussé et produit maintenant un effet désagréable. Les accessoires qui entourent Vodalisque sont un peu secs d'exécution ; la coiffure n'est pas heureuse et ressemble trop à la coiffure des sultanes de comédie; mais qu'importent de si petites taches dans un tel chefd'œuvre !
Que n'en pouvons-nous dire autant de la Jeanne cTArc ! M. Ingres a suivi une mauvaise inspiration en essayant ce sujet, devant lequel ont échoué jusqu'à présent tous les poètes, tous les sculpteurs, tous les peintres qui l'ont tenté, car il n'a pas réussi mieux qu'eux. Par quelle fatalité étrange cette pauvre chère héroïne de la France n'a-t-elle jamais pu donner mi)tif qu'à des œuvres au moins médiocres ? c'est ce que nous ne saurions dire. Plane-t-elle donc si haut dans les sphères de l'esprit qu'elle demeure en dehors même des plus généreux efforts des arts et de la littérature?
Il est juste^ au reste, que cette France ingrate soit frappée d'impuissance lorsqu'elle cherche à déifier maintenant celle qu'elle a si monstrueusement laissé périr autrefois. M. Ingres a choisi pour la représenter le moment où elle assiste au sacre du roi auquel elle vient de reconquérir un royaume. Néanmoins, la scène est restreinte, et Ton n'y voit que Jeanne accompagnée de loin par Doloy, son écuyer, par son aumônier Paquerel, et par quelques pages. Elle est debout sur les marches de Tautel ; velue de son armure, elle porte aux côtés répée et la hache d'armes ; à ses pieds, sur un coussin, reposent ses gantelets et son casque. Son visage, d'une beauté régulière , est insignifiant et n'a rien de cet enthousiasme surhumain qui poussait la pauvre fille à travers la bataille et sous le rempart des villes anglaises. M. Ingres a fait preuve de très-bon goût en dessinant une cuirasse bombée et non pas ces laides gorges en fer battu dont tous les peintres ont sottement couvert la poitrine de la Pucelle. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette toile, dont l'effet est manqué, c^est la façon dont l'artiste a peint l'autel; il est arrivé là jusqu'au trompe-VœU le plus parfait , mais cela ne suffit pas à faire un bon tableau ; nul n'a jamais contesté à M. Ingres l'adresse de sa main, l'habileté prodigieuse de sa brosse, mais nous étions en droit d'attendre de lui une autre Jeanne d'Arc que celte jeune fille, qui n'a d'historique que son costume.
Nous n'aimons pas non plus la Vierge à Vhosiie ; l'original est actuellement en terre d'infidèles ; il appartient à la Russie. La toile que M. Ingres expose maintenant a-t-elle été réellement peinte par lui? Nous n'en croyons rien; nous pensons que c'est une bonne copie faite par quelqu'un de ses élèves, et qu'il a bien voulu signer; mais, au demeu-
rant, ce n'est qu'une copie, et, à ce titre, nous n'en dirons rien. En revanche, nous épuiserions les formules les plus élogieuses sans arriver à rendre Pimpression que nous a produite sa Baigneuse assise et vue de dos. Nous ne croyons pas nous tromper en supposant que M. Ingres Fa exécutée après avoir été à Florence, et après s'être comme imprégné des magnificences des Vénus couchées du Titien qui sont à la Tribuna du palais des Offices. En effet, malgré une certaine boursouflure des épaules qui tient à la façon dont elle est éclairée, cette figure est d'une surprenante beauté. Entièrement nue, n'ayant pour tout costume, comme VodalisquCy qu'un fazzoletto blanc et rouge tortillé fort spirituellement autour de la tète, elle est assise sur un lit de repos blanc, environné de murailles blanches, et n'ayant pour repoussoir qu'un rideau de couleur sombre tendu à gauche de la toile. Un jour égal et doux, tombant d'en haut, a forcé l'artiste à peindre cette figure presque sans opposition d'ombre et de lumière, et il a triomphé de cette difficulté avec un grand bonheur. Le ton des chairs, ferme et puissant, le blanc des blanches draperies , grassement peint, ne sont pas loin de rendre ce tableau égal aux Vénus couchées du Titien dont je parlais plus haut. Ceci est de l'art tout à fait élevé, et prouve quelles ressources immenses et variées M. Ingres a su trouver dans son talent.
Tels sont les tableaux les plus importants, par leur dimension, que M. Ingres a exposés cette année; ceux qui nous restent à examiner sont, à proprement parler, des tableaux de genre , mais les qualités exquises qui les distinguent les rendent supérieurs peut-être à ceux que nous venons de signaler.
Dans deux de ces tableaux, M. Ingres, se livrant à sa
propre fantaisie, et oubliant momentanément les inspirations étrangères, nous a montré comment il savait comprendre la beauté, et nous fait regretter encore plus qu'il n'ait pas toujours suivi ses instincts particuliers. Nous voulons indiquer Roger délivrant Angélique et l'Odalisque au harem. Dans la première de ces toiles , malgré l'élégance extrême du jeune Roger, tenant sa lance d'or, vêtu d'armes splendides, portant au dos, sous une draperie voltigeante, le fameux bouclier enchanté, et fermement en selle sur l'hippogriphe aux ailes d'aigle, on ne regarde que la charmante Angélique. Dans quel monde, invisible à nos yeux grossiers, M. Ingres a-t-il aperçu cette merveilleuse beauté? Où a-t-il admiré les harmonieuses lignes de ce corps immaculé que les péris envieraient , et pour qui les anges pourraient mourir d'amour? Où a-t-il trouvé les tons nacrés de cette chair tiède et désirable? Gomment a-t-il imaginé tan de grâce, tant de suavité, tant de jeunesse? Les bras de cette figure sont trop longs, me dira-t-on, je le sais; mais je sais aussi que ce défaut, si c'en est un, correspond à toute la forme élancée du corps, et ne sert qu'à la rendre plus élégante. Angélique, toute nue et la chevelure répandue sur ses blanches épaules, est attachée à un rocher de Visola del Pianio; ses deux bras sont passés dans un anneau rivé à la pierre; elle renverse en arrière sa tête délicieuse et tourne vers Roger un regard plein de supplication, de terreur et de promesses ; c'est bien ainsi que dut la voir le fier amant de Bradamante; écoutez l'Arioste ;
Creduto avria che fosse statua finta d'alabastrOf o d*aUri marmi illustri Ruggiero, e 8.u lo scogUo cosi awinta Per arUficio di scuUori indmtri,
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Se non vedea la lagrima distinla Tra fresche rose e candidi ligustri Far rugiadose le crudette pome^ E l*aura sventolar le aurate chiome K
Ah! quel inappréciable bijou ce serait que ce tableau si Ton pouvait en effacer ce monstre bonhomme, cette orca si redoutable que rien ne pouvait vaincre, et que le peintre a dédaigné de rendre terrible ! Nous n'aimons pas non plus cette mer qui se brise aux premiers plans en vagues lourdes et savonneuses et qui monte vers le fond aussi perpendiculairement que rOcéan des Naufragés de M. Eugène Delacroix.
L'Odalisque au harem a été conçue avec le même respect, la même admiration pour la beauté qui ont présidé à l'exécution de l'Angélique. Ce tableau, peint sur bois, sent Teonui pesant etla nonchalante solitude des harems d'Orient ; une vague sensualité, pleine d'énervement, plane dans toute cette composition, qui a été rendue avec une couleur locale qu'on ne saurait trop approuver. Une femme blonde, venue de pays lointains, blanche comme la voie lactée, favorite du maître et peut-être déjà dédaignée par lui, est couchée sur le tapis, appuyant sa tête échevelée sur ses bras entre-croisés et laissant flotter autour d'elle un regard chargé de désirs inassouvis; à ses côtés une esclave abyssinienne, jeune, ferme et belle aussi, quelque pauvre fille enlevée sans doute aux plateaux de Gondar ou au pays de Choa, coiffée d'un turban, vêtue d'une façon de veste qui laisse apercevoir ses
1 Roger eût pu la prendre pour une vraie statue d'albâtre, ou du marbre le pins précieux, attachée sur le roc p.ar la main d'un habile sculpteur, s'il n'eût pas uperçu distinctement ses larmes couler sur les lis et les roses de ses joues, tomber ensuite en rosée sur sa gorge naissante, et le zéphir agiter sa chevelure dorée. (Orlando furioso, di M, Ludovico AriostOy in Veneiia, 1570. Canlo X, § xcvi.)
seins bruns et les lignes élégantes de son cou y joue du tébégour en ebantant pour dissiper les ennuis de sa maîtresse ; au fond ^ un eunuque noir^ le kislar agassi^ se promène tristement et regarde vers la porte mystérieuse que seul a droit de pousser le sultan son maître. Tout Tameublement^ d^un goût sévèrement oriental ^ est irréprocbable et nuancé de manière à faire valoir fort beureusemenl les tons rosés de la sultane. Ab ! comme elle s'ennuie et comme elle attend son maître ! Son narguiléb éteint prouve qu'elle a déjà fumé le tombak odorant sans pouvoir tuer le temps^ ce temps si long^ ce temps si lourd quand on estseule^ toujours face à face* avec les mêmes visages, et qu'on espère sans cesse le glorieux padiscbab qu'on aime et qui ne se bâte pas de venir. Il ne pénètre nulle gaieté du debors, tout est clos; il n'y a pas même une moucharabieoù Ton puisse s'accroupir sur des coussins pour regarder les icoglans qui jouent dans le jardin avec les bostandjis, ou pour envier le sort des kaidjis qui rament librement et joyeusement sur les eaux bleues du Bospbore. Qui de nous, voyageurs, en intendant bruire quelque triste musique dans ces palais aveugles que nous avons vus en Orient, qui de nous n'a imaginé une scène pareille à celle que représente cet inestimable panneau?
En regard de cet amour languissant, M. Ingres, dans la Francesca di Rimini, nous a peint l'amour beureux et près d'être cbâtié. Le livre est tombé des mains de Francesca, ce livre qui fut l'entremetteur * ; Paolo, pencbé vers elle,
1 GaleoUo fu il Ubro. (Dell^lnfemo, canto V. La Divina Comedia^) Galeotto est le nom de celui qui servit d*iniermédiaire à GenevièYe et k Lancelot, dont Francesca et Paolo lisaient Tbistoire. Benvenuto d'Imola prétend qu'en Italie on désignait par Tappellation de GaleoUo tous ceux qui se mêlaient d'intrigues amoureuses.
lui donne en tremblant le baiser qui doit les perdre. Rien n'est plus gracieux que cette jeune femme saisie par l'amour, troublée et baissant les yeux, et recevant, immobile et pâle, les caresses attendries de son amant. Tout le geste est heureux et compris admirablement, mais nous n'avons qu'un goût modéré pour ces draperies jaunes, rouges, roses et bleues que Tartiste a réunies sur ses deux personnages principaux. M. Ingres, du reste, affectionne ce sujet, car nous en connaissons plusieurs reproiiuctions faites et signées par lui; une entre autres à Naples, dans la galerie de feu le prince de Salerne , et une autre à Paris, dans le cabinet de M. Benjamin Delessert. Pendant que les amants enivrés, éperdus et comme absorbés dans leur ineffable tendresse, ont oublié le monde entier, le mari, un hideux mari, le Lanciotto Malatesta, a soulevé une draperie et s'avance sournoisement en tirant la longue et stupide épée qui doit réunir les jeunes amants pour Téternité. Ah! si nous étions un philosophe imprudent, quel beau thème nous prendrions dans ce tableau pour prêcher une bonne homélie contre ces mariages absurdes, forcés et pleins de périls auxquels on contraint souvent les femmes. Ah ! comme l'amour, le droit divin, est charmant dans ces deux amoureux si beaux et qui s'adorent si bien, et comme le mariage légal, le droit humain, est laid avec sa bouche torte et ses yeux louches; ah ! comme nous dirions de belles choses si nous avions le temps , car c'est un sujet inépuisable et qui n^est pas près d'être épuisé. C'est égal, dans la tradition, c'est la légalité qui a tort ; on plaint Francesca et on abhorre Malatesta, et c'est justice. Quoique nous ne puissions pas expliquer toute notre pensée, nous ferons cependant une très-courte digression. Autrefois Malatesta fut dans son droit en tuant sa
femme et Paolo, aujourd'hui il pourrait le faire encore à peu près légalement. Toutes les fois qu'un mari pervers et malhonnête, sortant de Tendroit malséant où Ton se cache d'habitude pour ces sortes d'expéditions, massacre plus ou moins femme et amant surpris flagrante delicto, les tribunaux le renvoient acquitté. C'est bien, c'est la loi ; nous la respectons et nous n^en dirons rien. Mais nous supplions les juges, la première fois qu'ils auront à prononcer sur une de ces tristes affaires, de vouloir bien poser au malheureux assassin les questions suivantes : « — N'avez-vous jamais trompé votre femme? — N'avez-vous jamais essayé de la tromper? — N'avez-vous jamais eu envie de la tromper, une seule fois seulement? » Si l'accusé répond oui, nous demandons qu'on lui coupe le cou, pour l'exemple !
M. Ingres a plusieurs autres tableaux de genre rappelant des faits historiques et qui contiennent tous des qualités éminentes, ce sont : Jean Pastorel recevant Charles V aux portes de Paris; Don Pedro de Tolède baisant Vépée d'Henri IV (deux fois répété avec de légères modifications); Henri IV jouant avec ses enfants; Philippe }^d' Espagne donnant Tordre de la Toison dUOr au maréchal de Ber^ wick; Tintoret et rArétin; VArètin recevant avec dédain une chaîne d'or envoyée par Charles-Quint; Antiope et Jupiter; nous ne faisons que les nommer rapidement sans en examiner les détails, car presque tous ont été popularisés par la gravure et ne sont que secondaires quand on les compare aux deux derniers dont nous avons à parler encore.
Ils représentent tous deux le pape Pie VII tenant chapelle, et ont été peints à Rome, l'un en 1814, l'autre en 1820. Ceux qui ont dénié à M. Ingres les qualités d'un coloriste, n'ont qu'à regarder ces deux toiles pour bien se convaincre
que nul, à notre époque, ne connaît mieux que lui les mystères de la couleur et de ses merveilleuses associations.
Dans le premier de ces tableaux, le pape, vêtu de ses longs vêtements blancs, est debout sous le dais de velours rouge écussonné d'or. Au fond on aperçoit* quelques figures du Jugement dernier, de Michel-Ange, déshonorées par les caleçons de Daniel de Volterre *, et dont quelques-unes sont effondrées par les poutres que des prêtres imbéciles ont enfoncé parmi la fresque, afin de soutenir un baldaquin ridicule élevé au-dessus d'un autel. Sur la partie latérale on distingue les peintures de Luc Signorelli et du Ghirlandajo *, Les cardinaux, vêtus de robes écarlates à collet de fourrures blanches, sont debout et un peu tournés vers Sa Sainteté^ à leurs pieds sont assis leurs prélats. Quelques personnes, prêtres et laïcs, remplissent les bancs qui sont au premier plan ; j'y distingue entre autres un halle.bardier dont la tête me semble mal d'aplomb sur les épaules. Le pape est bien ce Pie VII que David a peint et dont nous connaissons tous le visage si tristement rêveur. Chaque cardinal, cha(fbe prélat est un portrait ; près du pape il y a un
* Paul IV voulait forcer Michel-Ange & \oiler les nudités des personnages du Jugement dernier ; Michel-Ange répondit au cameriere porteur des ordres de Sa Sainteté : « Dites au Pape qu'il ne s'inquiète point de cette « misère, mais un peu plus de réformer les hommes, ce qui est beaucoup « moins facile que de corriger des peintures. » Plus tard, Pie iV, adoptant ridée de son prédécesseur, fit couvrir par Daniel de Volterre les parties de l'œuvre de Michel-Ange qui lui semblaient trop nues. Daniel fut alors surnommé par le peuple de Rome, le culottier (Brachettone).
> Les fresques qui couvrent les murailles latérales de la chapelle Sixtine ont été exécutées par Luc Signorelli, Alexandre Philippi, Côme Roselli, Alexandre Bolticelli, Perugin, Dominique Conradi, dit le Ghirland^jo. Les deux peintures qui sont au-dessus de la porte d'entrée ont été refaites sous Grégoire XIII par Mathieu de Lecce et Henri le Flamand, parce que les originaux, peints par François Salviati et le Gbirlandajo, étaient détruits.
LES BEAUX-ARTS EN 1855. éî
monsignor vêtu de velours noir, quelque cameriere sans doute, qui se tient debout en lisant. Cette seule figure est un chef-d*œuvre digne des maîtres hollandais les plus scrupuleux. 11 est impossible de rieii voir de plus vivant, de plus animé, de plus pensant que cette assemblée de gens d'église; on sent bien, à voir la façon dont ils prient, quHls font là une chose habituelle à laquelle ils n'attachent pas grande importance; on voit bien qu'ils sont dans la maison de Dieu comme chez eux ; je ne sais pas si Ton peut pousser la vérité plus loin : et quelle couleur! quelle harmonie dans ces tons verts, rouges et violets qui se marient si bien les uns aux autres sous la lumière un peu sombre tombant des hautes fenêtres qu'on n'aperçoit pas !
L'autre tableau, plus petit, représente à peu près la même scène, avec cette différence que Pie VII çt les cardinaux sont assis, et qu'un moine franciscain, vêtu de bure grise et chaussé de sandales, vient baiser les pieds du pape avant de commencer à prêcher. La même finesse de détails, la même scrupuleuse exactitude dans l'exécution des têtes se retrouve dans cette toile comme dans l'autre; c'est aupi le même charme de coloris, la même science d'arrangement et la même vérité.
Quand M. Ingres a composé et peint ces deux tableaux, il n'avait pas dans les yeux les tons gris-usé des fresques du Vatican, il ne pensait point aux Madones de Foligno, il mettait de côté, pour être lui-même, ses souvenirs de la renaissance, et il peignait avec bonne foi et sans préoccupation rétrospective ce qu'il voyait; aussi a-t-il fait deux chefsd'œuvre qui porteront haut son nom dans les siècles à venir. — Ah ! être sincère, être honnête en art, se bien pénétrer de sa pensée et la rendre selon son impression, selon sa
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convictiou^ sans s'inquiéler de la façon plus ou moins supérieure dont tel ou tel peintre illustre aurait pu Tinterpréter^ c'est faire acte de vaillance, et c'est montrer^ du premier coup, qu'on est un maître ou du moins qu'on est digne de le devenir.
La preuve à Tappui de ce que nous avançons^ c'est encore M. Ingres qui nous la fournira dans la série de ses portraits. Les premiers qu'il a peints, le sien, celui de son père, celui de M"« D***, sont d'une force d'exécution et d'intelligence peu commune, et révèlent une verve et une sorte de furia magnifiques ; celui de M"* D***, surtout, offre des beautés de faire qu'on rencontre rarement aujourd'hui. C'est une jeune femme brune« vêtue d'une robe de velours noir serrée sous les seins à la mode de l'empire, drapée légèrement d'un chàle jaune et tenant à la main un éventail d écaille. Les étoffes de soie et de velours sont de véritables trompe-rceil. Le visage, un visage railleur par ses lèvres minces et sensuel par ses yeux provocants, doit être d'une ressemblance extrême ; ce portrait ne pouvait être exécuté ainsi que par un artiste hors ligne, et nous le trouvons égal dans son ensemble au prétendu portrait de Baccio Bandinelli, par le Bronzino, que nous possédons au Louvre. Celte toile, comme les deux précédentes, où M. Ingres a représenté son père et lui-même, est faite avec sincérité et avec la seule intention de copier la nature, en faisant ressortir sa beauté particulière. Dans le portrait de M""*^ I. jB.^ qui a été peint plus tard, la même bonne foi se rencontre; M"»" L. B. est assise, vêtue de noir, avec un bout de châle pendant derrière elle; ses bras nus apparaissent à travers une gaze noire, et font croire à la réalité plutôt qu'à une imitation ; l'œil presbyte, un peu saillant, chargé d'une lourde pau-*
pière^ est incompréhensible de vérité. Là aussi les étoffes sont traitées avec une science désespérante; c'est par cette dernière qualité que brille surtout le por<rat7d« Bonaparte pretr^ier consul^ car le velours rouge du costume et le velours vert des meubles^ étudiés dans leurs plis^ dans leurs reflets^ sont d'une telle importance qu'elle en arrive même à nuire à la figure. Mais dans ce portrait commence déjà la préoccupation de Raphaël ; les yeux ne sont plus d'ensemble^ et le vis^e est trop romanisé ; la main qui s'appuie sur la table est fort belle^ et fait comprendre la coquetterie excessive qu*elle inspirait à Bonaparte. Ce défaut d'ensemble dans le regard^ nous allons le retrouver maintenant dans tous les portraits de M. Ingres^ dans celui de la comtesse d'H., de M. MoU; de M"»* Af***; de M""' G**% que nous recommandons à cause d'un pan de châle qui est exécuté de telle sorte qu'à trois pas on ne sait plus si on a sous les yeux une peinture ou un cachemire véritable; de M"* la ptHncesse dé fi. Ce dernier est singulier; pour se tenir dans la gamme de tons bleus ardents de la robe en satin^ M. Ingres a été obligé de teinter légèrement de bleu les bras^ les épaules, le visage et les mains ; de sorte que si cette robe était couverte ou enlevée, les chairs de la femme paraîtraient absolument bleues; le temps, au reste, étouffera singulièrement tous ces tons aigus; les glacis bleuâtres se décomposeront' peu à peu et deviendront de beaux tons orangés d'un grand effet. Dans cette figure, il y a une main assez belle, d'une exécution savante, mais très-prétentieusement posée.
Quand il a commencé à peindre la tête de Cherubini, M. Ingres ne songeait certainement qu'à faire un portrait de petites dimensions, mais l'appétit lui est venu en man-
géant. Il a donc fait intercaler sa première toile dans une plus grande^ de façon à avoir l'espace nécessaire à la composition qu'il avait conçue après coup; malheureusement ce rentoilage est trop visible, et voilà qu'aujourd'hui le carré qui contient le visage du musicien ressort désagréablement. Le maestro est assis, enveloppé de son manteau/ soutenant sur sa main sa tête rêveuse, ridée et pleine de sérénité ; derrière lui, la Muse de l'harmonie, femme d'un visage sévèrement beau, malgré ses sourcils qui se réunissent jusqu'à former une taroupe, élève une couronne audessus de la tête blanchie de Gherubini et renouvelle dans ce geste le raccourci que nous avons déjà signalé dans le préteur du Martyre de saint Symphorien, Ce portrait est assez grandiosement exécuté pour être historique, moins historique cependant que celui de Af. Bèrtin aîné. Les historiens de l'avenir qui voudront raconter le règne de Louis- Philippe, feront bien d'étudier soigneusement ce pdrtrait qui suffit à ^explication de tout une époque. En effet, c'est bien là le type, tenant à la fois de Rabelais et de Voltaire, de ces bourgeois fmots et cossus qui, pendant dix-huit ans, occupèrent le gouvernement et le perdirent pour avoir refusé d'autoriser un déjeuner qui avait bien des chances pour être inofifensif. Ah! si au lieu de toujours tirer l'opinon d'un pays en arrière, les Etats marchaient courageusement devant elle, quelles grandes choses les peuples accompliraient ! Quand un fleuve est trop large, il ne faut jamais tenter de l'endiguer, il faut lui ouvrir un lit nouveau et diriger son cours vcbs le pays qu'il cherche à atteindre.
Quoi qu'il en soit d'un règne passé, le portrait de M. Berlin aîné est certainement une des œuvres les plus importantes de M. Ingres. La tète intelligente, éclairée de deux
yeux spirituels et profonds, est largement assise sur un cou muscuieux à peine caché par les plis lâches d'une cravate hlanche. La pose générale est commune et prêterait même à la plaisanterie, si la hauteur du style qui a présidé à ce tableau n'absorbait toute l'attention ; malgré ses laids vêtements modernes, le personnage est grand comme s'il était drapé à Fantique dans une ample toge romaine. Lés mains, des mains potes et molles, s'appuient sur les genoux et font admirer le soin extrême de leur exécution. C'est là, nous le répétons, un portrait réellement historique et que n'importe quel grand maître serait fier de pouvoir signer.
Tel est, avec quelques études séparées et quelques cartons faits pour des vitraux, l'ensemble de l'œuvre de M. Ingres. Cette œuvre prouve, par sa variété, par sa force, par ses qualités nombreuses et supérieures, que si le peintre du Martyre de saint Symphorien n'est pas un maître absolument complet, il est, du moins, l'artiste le plus consciencieux et le plus sérieux qui soit aujourd'hui en Europe. Grâce à lui, nous avons un passé remarquable qui nous permettra d'affronter sans crainte le jugement de l'avenir.
L'influence de M. Ingres sur Vécole a été très-importante. Comme maître, et aussi comme directeur de la Villa Médicis, il a guidé ses élèves dans la voie qu'il s'était tracée. Il leur a imposé sa tradition. MM. Lehmann, Amaury Duval, Hippolyte Flandrin, Balze, suivent aveuglément les préceptes de leur professeur. Un seul d'entre eux est arrivé à une supériorité notoire, c'est M. Hippolyte Flandrin, qui, sans avoir encore l'habileté de main de son maître, a peut-être une science de composition plus calme et pbis élevée que la sienne. Derrière cette première école s'en est formée une
seconde, dite des Pompéistes, qui se contente de peindre de petites toiles et d'obtenir de petits succès ; M. Gérôme^ qui passait pour son jeune chef^ rompt courageusement avec elle cette année par un effort considérable^ dont il faut lui savoir très-grand gré.
Quant au rôle que M. Ingres aura joué dans Thistoire de Tart^ il est facile à concevoir ; il a clos une tradition, celle de Rapfaaél, comme David a clos celle de TAntique. En allant dans rimitation de ce maître aussi haut qu'on pouvait aller, et en restant néanmoins presque toujours inférieur à la simple vérité de la nature bien comprise, il nous montre qu'il serait inutile et même dangereux de ne pas répudier à jamais les idées qui Tont guidé, car Raphaël et son temps n^ont plus rien à faire de nos jours. Chaque artiste doit puiser en lui ses inspirations; qu'il étudie les maîtres au point de vue matériel de leur manière, mais qu'il n^obéisse jamais qu*à ses propres instincts. L'exemple de M. Ingres, inférieur à lui-même quand il se souvient au lieu de voir, et absolument supérieur quand t{t?oi( au lieu de se souvenir, nous prouve une fois de plus que nous avons eu raison de dire déjà très-souvent ce lieu-commun que nous répéterons en terminant : L'avenir est devant nous, et non pas derrière!
LES BEAUVARTS EN 18!». §7
M. Eugène Delacroix. ^ Le romantisme. — M. Delacroix et M. Victor Hugo. -^ La couleur pour la couleur. — Le mouvement. — L'idéal de H. Delacroix. — Décadence. -^ lies Symphonies. -^ Imitations. — Ld Barque du Dante. ^Le^ juiUet 1830. — La Liberté. — Le êiaesacre de Scio. — La Médée. — Pourquoi l'ombre portée. — Le Saufrage de don Juan. — L'art n'a pas de limites. — M. Delacroix et lord Byron, -^ Roméo el Juliette, -^ M. Delacroix et Shakspeare. *- CîUtlions. — Paysage,— Grande symphonie en bjeu majeur. — Z*e« Croisés à Constantinople. — La Justice de Trajan. — Tableaux persans. — Femmes d^ Alger. ^ Justinien. -^ Boissy d^Ânglas. ^ Aiiésaoua»,
— Evéque de Uége. — Le Tasse en prison. — Marino Faliero. — Les Deux Foscari. — Mort de Valentin. — Hamlet. — Un mol de Diderot. — Sibylle. — Chasse aux tioi^. -— Peintures décoratives.
— Résumé. — Influence de M. Kngèae Delacroix. -««-Otl l'avenir le placera.
Quand l'école romantique commença son éclogion magnifique^ Géricault^ qui eût été son chef naturel en peinture^ était mort. Elle Jeta les yeux autour d'elle pour trouver un artiste qui pût répondre à ses besoins nouTeanx^ et^ &ute de mieux^ elle adopta M. Eugène Delacroix. On l'adopta^ non pas parce qu'il possédait les qualités qu'on ambitionr najt^ mais parce qu'il s'éloignait par l'exagàration, souvent outrée de sa manière^ des froideurs académiques qu'on voulait combattre.-— Après Alexandre^ les Macédoniens proclar mèrent Philippe Arrhidée.«-*M. Eugène Delacroix^ tout en profitant dn bruit que la jeune école cherchait à faire autour de son nom^ répudia souv^t toute parenté avee elle^
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ear il voulait habUement ménager Tart officiel dont il sentait qu'il aurait besoin tôt ou tard. Néanmoins un mot d'ordre fut donné, auquel on a obéi. On se servit de M. Delacroix comme d'un bélier pour battre en brèche les vieilles erreurs traditionnelles; on en fit presque un chef de parti malgré lui, et si l'on ne réussit pas à le faire admettre par la foule, on réussit du moins à l'imposer. On déclara avec une telle véhémence que tous ceux qui ne le comprenaient pas étaient des bourgeois, que nul bourgeois n'osa plus protester en face des tableaux qu'on désignait à son admiration. Nous avons nous-même, dans un article ' sur le Plafond de la galerie d'Apollon, été fidèle à cette consigne qui consistait à dire, quand même et toujours, beaucoup de bien de M. Eugène Delacroix; nous en faisons ici amende honorable, et, sans nous trouver lié par des éloges antérieurs et consentis, nous dirons la vérité tout entière, car nous croyons qu'il est bien temps de la dire.
J'ai entendu quelques personnes comparer M. Delacroix à M. Hugo ; j'ai même lu un article de Revue qui établissait un parallèle suivi entre ces deux maîtres si différents. J*avoue que, pour ma part, je n'aperçois aucun point de ressemblance entre ces deux hommes. Quand je lis les œuvres de notre cher et illustre exilé, je vois une pensée souvent haute, ou du moins sérieuse; elle se développe naturellement dans toutes ses déductions et se manifeste par une forme incomparable. Chez M. Delacroix, au contraire, j'ai beau chercher l'idée, j'ai beau m'ingénier, me fatiguer pour découvrir une pensée dominante ou seulement perceptible, je ne la rencontre jamais. Quant à la forme, je la trouve
. * Rwme de Paris^ !•' noyembre 18551,
hideuse^ toujours semblable et antihumaine au suprême degré. M. Victor Hugo a fondé une école importante, vivace, et qui, seule, a rajeuni la vieille littérature qui mourait d'étisie; M. Delacroix n'a rien fondé, il est resté une originalité remarquable, autant par ses belles qualités que par ses défauts excessifs, mais il n'a entraîné à sa suite qu'un ou deux artistes impuissants.
Semblable à certains littérateurs qui ont créé Vart pour Fart, M. Delacroix a inventé la couleur pour la couleur. L'humanité et* l'histoire, qu'il semble avoir vues à travers un kaléidoscope immense, n'ont été pour lui qu'un motif à association de nuances bien choisies. Un sujet n'a jamais été un but pour lui, mais seulement un prétexte à coloration heureuse. La vérité, il ne s'en soucie pas ; la dignité humaine, il la méprise absolument ; son art même, il le dédaigne, si nous en jugeons par le sans façon avec lequel il le traite et le rang auquel il le rabaisse. Aussi M. Delacroix ne restera ni comme peintre de genre, ni comme peintre d'histoire ; s'il reste, ce qui est peut-être douteux, ce sera uniquement comme peintre de pittoresque.
Nous n'entendons pas cependant nier l'importance de M. Delacroix, tant s'en faut, mais nous voulons n'être que juste envers lui. Nous ne sommes pas comme ce classique à qui l'on disait : M. Delacroix est un chef d'école, et qui répondait : C'est plutôt un chef d'émeute ! Nous reconnaissons avec ses partisans de bonne foi toutes les qualités éminentes qui le distinguent, mais nous estimons qu'elles ne suffisent pas à faire oublier ses défauts choquants. C'est acheter trop cher le don de la couleur que de le payer au prix de toutes les autres sciences dont un peintre a besoin. Nul n'a poussé plus loin que lui, hâtons-nous de le dire.
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l'harmonie générale d'un tableau^ mais il sacrifie tout à cette harmonie^ qui ne devrait être que secondaire au lieu d'être principale ; il sait aussi parfois distribuer la lumière avec une entente très-remarquable; nous citerons ccMmne exemple : la Noce juive y le Prisonnier de ChiUon et V Amende honorable (ce dernier tableau n'a pas été exposé cette année).
Gros avait fait un grand pas vers la vérité en introduisant dans ses compositions la nature mouvementée; M. Eugène Delacroix^ renchérissant sur le maître^ et obéissant à l'ixa^ pulsion de je ne sais quelle fièvre qui semble l'agiter sans cesse^ arriva vite à la nature tourmentée. Cette exagération du geste peut convenir à certains sujets tels que le Boissy dAnglas ou les Convulsionnaires de Tanger y mais partout ailleurs elle n'a plus sa raison d'être et donne à ses personnages des apparences épileptiques qui sont au moins désagréables. Loin de ressembler à ces peintres^ souvent timides à force de conscience^ qui n'osent pas atteindre le but qu'ils se sont proposé, M. Delacroix dépasse toujours le sien; la vraie force est au but même cependant, la faiblesse est au delà aussi bien qu'en deçà. L'exagération systématique ne trompe personne, car elle n'est jamais qu'un aveu d'impuissance.
Quel a été Vidéal de M. Delacroix? cela n'est pas facile à définir, et lui-même peut-être serait bien embarrassé pour nous le dire, quoique sentant ses œuvres insuffisantes à le démontrer, il ait souvent essayé de l'expliquer dans des. articles de journaux. Son idéal a-t-il été la recherche d'une certaine beauté extrahumaine, comme celle que rêva M. Ingres et que Raphaël avait atteinte? Non, car ses personnages, copiés tous sur le même modèle, sont d'une laideur
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étrange qui appartient moins à des hommes qu'à des singes. Est-ce une pureté de lignes élégantes et sobres^ qui serait à la peinture ce que le dorique était à Tarchitecture? Non^ car son dessin irrégulier^ impossible^ prouve que la ligne a toujours été pour lui comme si elle n'existait pas^ et démontre qu'il y a en lui une ignorance absolue des premières notions du dessin. A-t-il consacré son talent à la prédication d'une idée 5 a-t*il cherché à éclairer nos esprits^ à réchauffer nos cœurs en peignant tel ou tel fait important , élevé ou généreux? Non^ car tous ses sujets sont uniquement choisis en vue du pittoresque et pour ainsi dire du costume. A-t-il voulu^ rompant avec les traditions usées de l'Académie^ vivre de la vie moderne et chercher dans nos passions contemporaines un aliment aux besoins de nouveauté qu'il sentait en lui? Non encore, car il semble avoir travaillé alternativement pour l'école classique et pour l'école romantique; désirant, avant toutes choses, louvoyer entre les deux côtes ennemies, il a pu dire à la première, en montrant la Médée^ le Marc-Aurèle, le Trajan, et toutes ses peintures décoratives : Je suis à vous, voyez mes pattes ; et dire à la seconde, en offrant la Liberté sur les barricades, Marino Falieroy le Dante et presque tous ses tableaux de chevalet : Je suis des vôtres, voyez mes ailes. Donc, ne se préoccupant ni de la beauté, ni de la forme, ni de l'idée, ni de la réalité, où donc M. Delacroix a-t-il placé cet idéal que tout artiste doit avoir et sans lequel il ne devient qu'un simple ouvrier plus ou moins habile? Hélas! il l'a placé dans l'harmonie des tons, dans l'effet général d'un tableau au point de vue du rapport des nuances entre elles. Aussi il n'y a pour lui aucune différence à peindre une Corbeille de fleurs ou V Entrée des Croisés à Constantinople; ce n'est, je l'ai
déjà dit^ qu'un motif à colorations savantes ; son sujets et cela se voit trop^ lui est absolument indifférent. Matérialisant outre mesure un art déjà matériel^ ne voyant dans la peinture qu'une affaire de coloriste, dédaignant tout ce qu'elle a de grand et de sublime pour les esprits élevés, il vécut, lui aussi, en dehors de toute vérité et de toute sincérité; le visage, l'attitude, le mouvement, le groupe, la composition, l'ordonnance, le sujet même devinrent pour lui des accessoires insignifiants qui disparurent devant la couleur. Erreur capitale qui tient peut-être à une sorte d'impuissance native et qui coûtera, dans l'avenir, à M. Delacroix la célébrité que quelques amis empressés ont voulu Jui faire de nos jours. Si je cherche l'analogie de cet artiste parmi ceux qui sont morts et qui ont laissé après eux quelque réputation, je ne puis la trouver que chez Tiepolo, hormis toute fois la grâce et l'esprit que ce dernier mettait dans ses compositions. Quand un peintre est arrivé, méprisant la forme et l'idée, à ne s'enthousiasmer que de certains effets de couleur, quand surtout il élève par ces pauvres moyens un peu de bruit autour de lui, on peut être certain que le pays où se produit un tel phénomène est un pays où l'art épuisé va être forcé de se transfigurer s'il ne veut pérh* d'affaiblissement et de rachitisme.
Bien souvent, en contemplant les tableaux de M. Delacroix, et maintenant encore en considérant attentivement son œuvre réunie, je me suis demandé s'il ne s'était pas trompé sur sa propre vocation, et si, en faisant de la peinture, il n'avait point faussé les instincts artistiques évidents qu'il a reçus à sa naissance. En effet, dans sa manière de peindre, dans sa façon toute musicale de rappeler sans cesse par des touches particuUères le ton général de son ta-
bleau^ dans cette sorte d'harmonie qui place les nuances côte à c6te selon leur valeur^ nous voyons plutôt un musicien qu'un peintre. La plupart de ses toiles sont de véritables symphonies : VEntrée des Croisés à Constantinople est une symphonie en bleu majeur^ je n'ose pas dire en bleu-bémol; le Naufrage de don Juan est une symphonie en vert mineur; la Mise au tombeau est une variation sur un thème en brun-rouge. Sa palette est une gamme de notes dont il sait varier à l'infini les combinaisons pour arriver aux harmonieux résultats qu'il recherche. Son talent, tout réel qu'il est^ n'en est pas moins secondaire pour un artiste ; nous sommes en droit de demander aujourd'hui à un peintre une autre science que celle qui suffit à un tisseur de châles ou à un porcelainier anglais. Les tableaux de M. Eugène Delacroix peuvent me charmer lorsque, me reculant. et clignant de l'œil, je ne vois plus que leur coloration générale, lorsque tous leurs détails m'échappent, lorsque la laideur des personnages disparait; mais jamais ils ne m'émeuvent, jamais ils ne me touchent ; et, s'ils restent dans ma mémoire, ce n'est pas par le sujet qu'ils doivent interpréter, mais seulement par le ton principal dans lequel ils sont peints : je me rappelle que telle toile est violette, que telle autre est gris de perle ; mais je ne sais plus ce qu'elle représente. C'est ainsi qu'on se souvient d'une belle tapisserie ou d'une tenture; on sait sa nuance générale, mais on a oubhé la disposition de son dessin.
C'est surtout quand nous voyons l'œuvre de M. Delacroix que nous regrettons amèrement la mort de Géricault, car il eût certainement, par son influence, corrigé tant d'ignorance et de faiblesse. Il eût entraîné à sa suite et façonné pour des œuvres importantes cet artiste inquiet et troublé
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qui^ après avoir cherché sa voie dans Timitation de bien des maîtres^ est arrivé aujourd'hui aux derniers degrés de l'aberration en nous montrant une Chasse aux lUms où le grotesque le dispute à l'impossible.
M. Delacroix fut long à dégager nettement sa personnalité^ tous ses premiers essais sont des réminiscences directes de Géricault et de Gros; plus tard, dans la Médée, il imite le Gorrége ; maintenant, il est bien lui, et sa dernière toile nous prouve ce qu'il peut faire.
Il a exposé cette année trente-cinq tableaux; les meilleurs sont incontestablement les deux premiers : la Barque du Dante et le Massacre de Scto, Tun peint en 18ââ, Tautre en 1824 ; depuis cette époque il est évidemment en décadence sur lui-même.
M. Delacroix a choisi le moment où Dante et Virgile, montés sur ime barque conduite par Phlégias, traversent le lac qui entoure la ville infernale de Dite. Il y a dans cette composition une recherche de la vérité qu'il faut vite signaler, car bientôt nous ne la retrouverons plus. Le ciel est en feu; de longues flammes, chassées à travers des tourbillons de fumée, rougissent l'horizon; des damnés nagent parmi les eaux lourdes du lac livide et s'accrochent à la barque avec les mains et avec les dents; malgré certaines outrances de dessin déparant la figure de celui qui retombe pour disparaître dans le gouffre implacable, l'anatomie de ces corps convulsés a été consciencieusement étudiée et souvent rendue avec bonheur. Le Dante est debout à l'avant de la barque, son vêtement verdàtre et bleu-teinte-neutre se marie bien avec la nuance des eaux du lac ; il recule effirayé en reconnaissant parmi les damnés quelques misérables nés jadis à Florence. Près de lui se tient Virgile, calme, et
comme déjà accoutmné par son immortalité à toutes ces horreurs; il est enveloppé d'un manteau rouge beaucoup trop lourd qui dégage la tète en partie côtoyée par une dra* perie blanche. Cette tète est fort belle, expressive, sérieuse, et c'est réellement le seul visage de Virgile que Tart ait jamais produit. Derrière les deux poètes, Phlégias, vu de dos, rame avec force en maniant un seul aviron. Mais, dans la façon dont ce personnage est posé, on reconnaît déjà la tendance de M. Delacroix à s'éloigner trop facilement de la vérité pour arriver à un effet de. mouvement qui n'est point motivé et qui, par conséquent, n'est que pittoresque. L'avi* ron, sur lequel Phlégias se penche vigoureusement en faisant liondir toute sa musculature, n'est même point fixé à un tolet et n'offre aucun point d'appui pour un semblable effort. Ceci est un détail qui serait insignifiant s'il ne prouvait pas, chez M. Delacroix, un dédain presque systématique de cette exactitude que les vrais maîtres ont toujours respectée. Ce tableau est important, car on y retrouve une préoccupation, sinon de la beauté, au moins de la forme, dont il faut tenir compte à M. Delacroix, qui nous a peu accoutumés à pareille chose. Cette toile fut exposée en 18^2; en 1819 Géricault avait exposé le Radeau de la Méduse : l'un exphque l'autre. Dans l'attitude de plusieurs personnages, dans la façon dont les eaux sont traitées, dans l'effet d'horreur cherché et trouvé, on sent l'influence toute voisine du jeune maître que la France devait perdre si promptement.
Dans le 28 juillet 1830, cette influence est encore plus visible; là, elle devient presque de l'imitation; l'hommâ demi-nu, tombé de profil et les jambes pendantes, est emprunté au Radeau de la Méduse, et aussi l'homme du
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peuple qui Tient au fond avec un sabre et qui ressemble à un nègre blanc. Les chairs sont peintes dans des tons verdàtres qui rappellent encore tout à fait la manière de Géricault. Aux derniers plans de la composition on aperçoit les quais et les hautes tours de Notre-Dame ; le ciel qui eût été^ historiquement^ d'un azur éclatant^ est voilé par des fumées blanches et grises afin d'éviter le mauvais effet qu'un bleu cru aurait produit sur le ton général du tableau. Une barricade composée de pavés, de tonneaux^ de débris de toutes sortes barre le chemin ; un enfant vêtu d'une blouse bleuâtre^ la tète entourée d'un mouchoir troué^ se soulève sur ses mains affaiblies et semble regarder du côté de la bataille; près de lui un homme nu tombée un cuirassier mort^ sont étendus pèle-mèle parmi des armes brisées : les combattants montent sur la barricade ; en tète s'avance triomphalement un gamin couvert de haillons^ agitant un pistolet arraché sans doute aux fontes de quelque gendarme^ et faisant ballotter sur ses jeunes jambes les longues et incommodes bufiQeteries d'une giberne trop large; derrière lui, debout sur un tas de pavés, une femme toute débraillée, à peine vêtue d'une draperie trop lourde (comme toutes les draperies faites par M. Delacroix), coiffée du bonnet rouge traditionnel, tenant d'une main un lourd fusil de munition, et de l'autre agitant un drapeau tricolore, excite à la bataille les hardis insurgés qui viennent à sa suite. Le premier est une sorte de bourgeois qui a des allures de professeur de bâton avec son air canaille et son chapeau posé en casseiu* d'assiettes; il va en avant, portant un fusil de chasse, et semble interroger l'horizon pour découvrir quelque Suisse ou quelque Royal qu'il pourra jeter à bas; derrière lui se hâte un honune du peuple, à membres épais, à tête épatée.
à reins solides, comme on en voit souvent parmi les paveurs et les tailleurs de pierre. Il y a dans cette toile un grand mouvement, un sentiment réel de la vérité et quelques personnages dessinés avec soin; nous recommandons, entre autres, l'enfant à quatre pattes qui est fort remarquable.
Ces sortes de compositions, qui éclosent volontiers le lendemain d'une révolution, et qui ne sont, le plus souvent, qu'un hommage brutal rendu à un pouvoir nouveau, sont toujours difficiles à faire. La guerre civile est trop hideuse en elle-même pour que sa représentation ne soit pas au moins choquante. Les artistes sentent cela instinctivement, et ils ont soin de relever ces scènes .pénibles par un détail allégorique, qiîi est à ces sujets violents et désagréables ce que l'âme est au corps. Ainsi M. Eugène Delacroix a placé au centre de sa toile cette jeune femme dont je viens de parler et qui est la pour représenter la Liberté! Ah! si la Liberté est ainsi, si c'est une fille qui court pieds nus et dépoitraillée, hurlant et montrant son fusil, nous n'en voulons pas, car nous n'avons que faire de cette mégère honteuse. Non ! non ! il n'y a rien de commun entre la Vierge immortelle et féconde que nous adorons et cette drôlesse échappée de Saint-Lazare. La Liberté que nous aimons est calme et souriante, de beaux enfants montent vers ses inépuisables mamelles, elle a toutes les vertus et toutes les vaillances; son sein est si vaste que l'humanité entière peut y reposer à l'aise, elle est forte comme l'Amour, elle est belle comme l'Espérance, elle est abondante comme la Charité, elle est étemelle comme Dieu et ne ressemble pas à une vivandière en chemise qui prêche le carnage avec ime voix pleine de hoquets. On s'est trompé en pensant que M. Delacroix
avait cherché à allégoriser la Liberté par cette femme repoussante ; il n*a certainement voulu faire qu'une poissarde, et il a réussi.
S'il est concevable que M. Eugène Delacroix, ayant à peindre la Barque du Dante et la Liberté sur les barricades, se soit inspiré de la manière fougueuse et des hardies compositions de Géricault, il est facile à comprendre aussi qu'en traitant une scène purement orientale il se soit servi des précédents de Gros. Le Massacre de Scio n'est qu'une réminiscence mal déguisée des Pestiférés de Jaffa. M. Delacroix a emprunté à ces derniers le Grec nu et mourant qui occupe le centre de la toile, le jeune Turc à cheval et aussi l'efifet général de la coloration. Ce tableau a néanmoins des qualités fort sérieuses, quoiqu'il pèche par un ensemble mal conçu.
Les Turcs ont passé là ; tout est rtiine et deuil ! Gbio, nie des yins, n'est plus qu'un sombre écueil!
C'est au mois de juin 1822, sans doute, que la scène se passe. Canaris, sorti de Psara avec Georg« Pipinos, s'était 1
glissé pendant la nuit au milieu de la flotte ottomane, avait accroché son brùlôt au vaisseau amiral du capitan-pacha Karah-Ali, et avait lestement fait sauter quelques navires en criant son nom terrible aux musulmans épouvantés. Les Turcs, enfiévrés de colère, se jetèrent sur l'île de Scio qui paya pour tous. L'Ile fut ravagée, les maisons furent i
détruites, les couvents pillés, les hommes massacrés, les femmes violées. Les jeunes filles de quinze ans, vierges et belles, se vendaient cinquante sous ou trois francs; les derwichs se mettaient sur le front des couronnes d'oreiUes coupées et prêchaient la guerre sainte contre les infidèles, car
on était au mois de Ramadam. Nous, qui 'avons visité Scio et compté les cicatrices qui la défigurent, nous pouvons affinner que jamais spectacle plus navrant n'a frappé nos yeux. La répression des Turcs fut insensée, horrible, monstrueuse. Les sympathies de la France pour la Grèce furent alors aussi méritées, aussi généreuses que notre refroidis* sèment est aujourd'hui injuste et inintelligent.
C'est un des épisodes de ce massacre que M. Delacroix a voulu représenter. Au fond on aperçoit un village qui brûle sur un promontoire environné par la mer; plus près, des Turcs égorgent des Hellènes; aux premiers plans est assise une famille grecque mourante et blessée. A droite, un jeune Turc en selle sur un cheval d'un dessin improbable, tire son sabre afin d'en frapper une jeune femme suppliante qui l'étreint et semble vouloir le retenir; le mouvement est vif, bien rendu, et ferait de cette figure un accessoire recommandable si, comme je l'ai dit, elle ne rappelait pas beaucoup trop et en moins bien cet Arabe qui porte un panier de pains dans les Pestiférés de Jaffa. Contre la croupe, gris de fer, du cheval cabré, une jeune fille nue est comme appuyée ; il m'a été impossible de bien me rendre compte de sa position et de son geste. Elle est renversée en arrière, ses deux bras sont élevés au-dessus de sa tête dont on ne voit rien; de la main droite elle dénoue une corde tortillée autour de son bras gauche ; son torse nu et cambré est trèsbeau, modelé, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, dessiné avec un talent réel. A cette époque, M. Delacroix avait encore quelques soucis de la forme et n'avait pas encore tenté de subordonner tout à ses instincts de coloriste.
Près d'une jeune femme morte, tuée par le glaive ou par la peste, et sur laquelle un petit enfant, vivant encore^
cherche un reste 'd'existence, une vieille femme, quelque pauvre grand'mère, épargnée à cause de soji âge et de sa laideur, est accroupie et regarde devant elle avec des yeux hébétés qui ne pleurent plus et qui semblent absorbés dans une pensée lointaine et douloureuse. Toute cette figure par sa pose, ses vêtements et son expression, et fort belle j son visage ridé et fané n'a pas encore ce type uniforme et grossier que M. Delacroix doit donner plus tard à tous ses personnages. Un Grec, tout nu, qui est un des pestiférés de Gros, est couché en travers de la toile dans une pose difficilement explicable ; il est vert olive, tuméfié, glacé de tons bleuâtres et ouvre un œil démesuré que la mort va bientôt fermer à jamais. D y a plus de fantaisie que de vérité dans la façon toute cavalière dont Tanatomie est dessinée ou plutôt indiquée. Sur l'épaule de ce moribond s'appuie une jeime fille vêtue de bleu et coiffée d'une guenille jaune; il est difficile de voir un corps plus naturellement affaissé, énervé, vaincu, que celui de cette Grecque dont les yeux laissent couler des larmes qui roulent en perles sur ses mains amaigries : nous aimons peu les tons violacés trop exagérés dont ses joues sont frottées; mais dans la pose générale de cette figure, dans son attitude écrasée, M. Delacroix a accompli un tour de force de dessin qui nous prouve ce qu'il eût pu faire si, au lieu de se jeter dans des exagérations condamnables, il avait continué les études sérieuses dont il avait besoin. Derrière ce groupe, on aperçoit un jeune homme assis et vu de dos, qui donne prétexte à montrer un torse plus tourmenté que vrai ; à gauche, la composition se ferme par un palikare impassible dont le regard fixe et morne semble ne plus rien comprendre. Le. ciel est bleu, fouetté de teintes jaunes. M. Delacroix affectionne ces ciels harmonieux, et il
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a raison^ car, comme c'est une aflfiire de simple coloris, il les exécute mieux que personne.
La Médèe, qui fut un des premiers tableaux que fit M. Delacroix pour se rapprocher de l'école dite classique, a été conçue en souvenir du Corrége. Les enfants surtout et l'j ton des chairs sont une réminiscence trop apparente do VAntiope, Médêe poursuivie s'enfuit et vient de pénétrer dans une grotte ; son mouvement n'est pas très-compréhensible, car, au premier abord, elle semble assise ; elle emporte une grappe d'enfants qu'elle tient comme elle peut, d'ici et de là, par le ventre ou par le dos; sa main est armée d'un poignard qu'elle porte un peu trop comme on porte un bougeoir ; tout le corps est d'une grande élégance augmentée par des bras intentionellement trop longs; elle se retourne en fuyant et reçoit sur les yeux et le front l'ombre projetée parles rochers de la caverne. En disposant ainsi cette ombre singulière sur le haut du visage, M. Delacroix n'a-t-il pas voulu s'épargner la peine d'exprimer le regard et n'a-t-il pas reculé devant la difficulté, toujours insurmontable pour lui, de dessiner des yeux? En effet, tous les personnages de ses tableaux ont de§ yeux à peine indiqués par une touche lourde et hâtive ; on les devine plutôt qu'on ne les voit, et ce défaut d'exécution ne contribue pas peu à donner à ses figures cet air épais, ininteUigent et sans vie qui les dépare toujours. La manière dont la Médée est peinte est remarquable; la brosse a été hardie, sans hésitation, et est arrivée à un enviable résultat. Le visage de Médée, un visage mince et comme aigu, a été bien compris et ne laisserait rien à désirer s'il n'était coiffé d'un vilain diadème de tragédie. Dans cette composition, M. Delacroix s'est évidemment occupé de son sujet au point de vue réel et non pas
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seulement pittoresque; il a répandu sur la figure principale une vie résolue que peut-être nous chercherons en vain ailleurs.
Le plus souvent^ en effet, M. Eugène Delacroix ne conçoit et n'exécute son sujet qu'en ayant égard aux colorations qu'il a rêvées pour lui, laissant de côté toute la vérité du fait qu'il représente. Le Naufrage de don Juan nous offre une preuve importante à l'appui de notre opinion. A propos de ce tableau, j'ai entendu reprocher à M. Delacroix d'avoir poussé l'horreur trop loin et d'être sorti des limites de l'art. Je ne puis admettre un seul instant qu'un semblable reproche soit sérieux. Si un artiste choisit un sujet horrible, il est tout à fait dans son droit en le rendant aussi terrible, anm affreux qu'il l'a imaginé. Quant aux limites de Vart dont j'entends parler souvent, j'avoue que je ne les ai jamais comprises. La femme est illimitée, a dit le Talmud ; l'art est alors comme la.femme. Il est assez large pour tout contenir, et je ne vois pas au monde un fait ou un olyet qui ne puisse rentrer dans ce que l'on appelle prétentieusement son domaine. C'est le rapetisser singulièrement que de chercher à lui imposer des bornes. Toute chose sortie de la main de Dieu ou de la main des hommes tombe, par un côté quelconque, sous l'interprétation possible des artistes. Les plus intelligents ne reculent devant rien, les plus hardis cherchent un filon vierge, les plus timides, les incomplets, les faibles suivent modestement les pas de leurs prédécesseurs. Je crois que c'est aux artistes de nos jours qu'il faut surtout répéter souvent le mot immortel du grand Danton : « De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace! »
Le reproche que nous avons à adresser à M. Delacroix est plu» sérieux et mérite que nous nous y arrêtions quelques
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instants, preuves en main. Il a voulu peindre le Naufrage de don Juan ; c'est donc dans lord Byron qu'il a pris son sujet. Or, voici le tableau, ensuite nous verrons le poëroe.
La mer est immense et perpendiculaire ; elle remplit la toile et ne laisse apercevoir qu'une étroite bande de ciel plein de colère et chargé d'ouragan. Une pauvre chaloupe à demi disjointe, perdue sur un océan sans fin, est occupée par une vingtaine de malheureux destinés à périr. Us voguent au hasard depuis plusieurs jours ; tout leur secours est dans un aviron placé en godille; ils n'ont pas de boussole ; ils ont beau interroger l'horizon, il est vide, il n'y paraît ni voile, ni rivage ; les provisions sont épuisées, et l'on va tirer au sort la victime qui doit nourrir ses sinistres compagnons. Un matelot tient le chapeau qui renferme les funèbres billets ; un homme s'avance vers lui, soulevant superstitieusement son bonnet et plonge la. main dans l'urne improvisée. Au fond de la barque sont tombés les désespérés; dans un coin, un homme en tricorne, le capitaine sans doute, est entièrement enveloppé d'un manteau rouge sombre, dont la nuance est bien en rapport avec les teintes livides du tableau; ce personnage est d'un bel effet, car, derrière sa large draperie, on sent des préoccupations terribles et d'effroyables réflexions.
Telle est, rapidement, la scène que représente l'esquisse de M. Delacroix. Il a entouré sa barque de tous les accessoires d'horreur qu'il a pu inventer, d'une mer prête à s'ouvrir et d'un ciel prêt à tomber, uniquement pour obtenir le résultat vert sombre qu'il cherchait, et sans se soucier de k réalité dont il s'éloigne. Byron, auquel le peintre a emprunté ce sujet, est bien autrement dramatique; il a laissé wx faiseurs les nuaçes amonçeléS; le faurlemeot dei
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rafales et tout le bagage ordinaire d^un naufrage, et il est arrivé à un eflfet saisissant en plaçant cette scène de démoralisation impie sous un ciel implacablement bleu. — Ecoutez :
« Le quatrième jour arrha, mais pas un souffle d'air, et l'océan sommeillait comme un enfant non sevré. Le cinquième jour, leur barque flottait encore à la même place, et la mer et le ciel étaient bleus et sereins et doux... Le seittième jour, point de vent encore ; le soleil ardent les tuméfiait et les brûlait; et, croupissants sur la mer, ils gisaient côte à côte comme des charognes. Nul espoir ne leur restait que la brise qui ne venait pas ; ils se lançaient réciproquement de farouches regards ; — tout était épuisé, l'eau, le vin et les vivres; — et, bien qu'ils ne parlassent point, vous auriez pu voir naître dans leurs yeux de loup les désirs du cannibale.
« Enfin l'un d'eux murmura à l'oreille de son compagnon une parole qui, transmise à voix basse à son voisin, parcourut ainsi tout le cercle, et cette parole sinistre, sauvage et désespérée, devint alors un rauque murmure. Et lorsque chaque misérable sut la pensée de son camarade, il reconnut en elle sa propre pensée jusqu'alors comprimée. Et ils se mirent à parler d'un tirage au sort de chair et de sang et de celui qui devrait mourir pour servir de nourriture à ses compagnons, etc., etc. *. »
Que M. Delacroix ait réussi à faire une scène quelconque de naufrage, concedo, mais qu'il ait fait la scène du Naufrage de don Juan y nego ! Et puis j'ai beau chercher parmi ces hommes d'une anatomie fantastique et qui ont des bras emmanchés dans le dos; j'ai beau regarder tous ces visages d'une laideur semblable et également repoussante, je ne vois pas Juan, ce Juan si beau, si jeune, si élégant, si charmant ; ce Juan qui, sauvé seul plus tard du naufrage, tomba sur le sable, «... pareil à un lis flétri; son corps svelte et son pâle visage en faisaient, gisant sur la terre, un être aussi beau que le fut jamais créature formée d'argile*. »
1 Lord Byron, Don Juan, ch. ii, §§ 70, 72, 73. 8 Ihid., S 110.
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Aux lèvres de quel naufragé de M. Delacroix Haïdée auraitelle consenti à donner ce baiser si long que vous savez ?
M. Delacroix a eu tort , selon nous , de chercher à reproduire quelquefois des personnages d'une beauté consacrée par la poésie. La Beauté est femme, elle dédaigne qui la méprise, et elle s'est à jamais éloignée de lui. En revanche, si M. Eugène Delacroix traite avec un sans façon blâmable les personnages qu'il veut représenter, il comprend parfois avec une intuiton merveilleuse le milieu dans lequel ils agissent. Il a souvent un sentiment vraiment exquis de la nature et du charme qu'elle répand autour d'elle ; il n'y a qu'à voir les Adieux de Roméo à Juliette pour s'en convaincre.
Un doux paysage, humide encore de la rosée de la nuit, coupé par les méandres d'une rivière bleuâtre bordée de peupliers, verdoie dans le lointain, sous un ciel qui s'éveille avec des teintes safran : « ... Vois, ô mon amour, les bandes jalouses dont les nuages divisés chamarrent là-bas l'orient. Les flambeaux de la nuit sont éteints, et le jour joyeux se dresse sur la pointe des pieds au sommet de la brumeuse montagne. » C'est bien là, en vérité, c'est bien en face de ce paysage qui sent toutes les fraîcheurs de l'aurore, que Roméo a dû donner à Juliette le baiser d'adieu en écoutant avec inquiétude « l'âpre chant de l'alouette. » Mais que dirai-je de ces deux personnages qui sont sur ce balcon et qui ont la prétention d'être Juliette et Roméo? Quoi! ces deux monstres déhanchés sont ces jeunes amants si beaux qu'ils en faisaient envie ? Quoi ! ce mougik qui a les pommettes saillantes comme un Tarlare, qui a des mains empruntées à des racines de mandragore, qui grimace et se contorsionne, c'est ce Roméo dont Juliette, exaspérée par le meurtre de Tybald, s'écriait :
« cœur de serpent caché sous un visage en fleurs ! Jamais dragon
a-t-il habité un antre aussi beau? tyran admirable ! démon angélique ! corbeau au plumage de colombe! agneau aux appétits de loup! essence méprisable de la plus divine des formes !... nature, quel pacte te liait à l'enfer lorsque tu logeas l'àme d'un démon dans le paradis terrestre d'un corps aussi gracieux?... Et l'imposture habite un aussi splendide palais ! »
Et cette femme ! cette matrone osseuse et déformée, qui n'a pour tout visage qu'une joue démesurée, c'est Juliette, cette Juliette dont son amant disait en la voyant pour la première fois :
« Oh ! elle enseigne aux flambeaux à briller avec éclat! Sa beauté pend sur la joue de la nuit comme un riche joyau à l'oreille d'une Ethiopienne. beauté trop exquise pour en jouir et d'un prix trop élevé pour la terre! Cette jeune femme, entourée de ses compagnes, semble une blanche colombe au milieu d'une troupe de corneilles... Mon cœur a^t«il jamais aimé? Niez-le, ô mes yeux! car jamais, jusqu'à ce soir, je n'avais aperçu la véritable beauté. »
Shakspeare ! tes jeunes et charmants héros travestis ainsi par M. Eugène Delacroix ! Quelle traduction de ton chef-d'œuvre ! c'est maintenant ou jamais qu'il faut dire avec l'italien : Traduitore, traditore !
J'en veux à M. Delacroix d'avoir placé là ces horribles figures qui me cachent une portion d'un paysage cent fois supérieur à leur repoussante laideur. Est-ce qu'au fond M. Eugène Delacroix ne serait pas un peintre de paysage? je serais presque tenté de le croire après avoir vu Roméo et Juliette, et surtout en regardant avec soin VEntrée des Croisés à Consiantinople, En effet, ce qui séduit dans cette grande composition c'est le paysage, et ce qui déplaît encore ce sont les figures monstrueuses qui simuleut les Grecs et les croisés. ,
P^ous l'avons dit plus haut, U. DeUcroiX; eu faisant ce
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tableau^ a voulu évidemment exécuter une symphonie en bleu-majeur. La note mère, représentée par le Bosphore et le del, est bleue; toutes les touches de rappel sont bleues; les reflets sont bleus, les chairs sont bleues, tout est bleu, à Texceplion d'un cheval brun-rouge qui repose Tœil momentanément, et forme, pour ainsi dire, le centime de ce rayonnement d'azur. Cette préoccupation constante et unique de la couleur se voit là plus que partout ; aussi la suivrons-nous dans toutes ses manifestations, en essayant de les signaler. L'horizon se ferme par des montagnes bleucru, qui tranchent harmonieusement sur un ciel bleu ardoise. Je n'ai pas besoin de dire que Gonstantinople et tout le paysage en général sont de convention; on connaît trop le peu de souci que M. Delacroix a de la vérité historique et de la vérité locale pour en douter. La ville, une ville blanche, coupée de teintes *bleues, s'élève sur un promontoire entouré par les eaux du Bosphore. Le peintre a traité le Bosphore comme les poètes, comme moi-même, je crois. Dieu me pardonne! il en a fait un serpent d'azur, et il l'a fait circuler, non pas selon la réahté, non pas selon la composition, mais selon les besoins de bleu qu'il a eus dans cette toile. Entre la ville et les premiers plans, sur une place d'où s'élèvent quelques fumées bleuâtres, on aperçoit une bataille sans perspective, dont les combattants sont hors de proportion avec l'éloignement plutôt supposé qu'indiqué. Les chefs des croisés, Bieaudouin de Flandre en tête, sont arrivés jusqu'auprès d'un palais d'où l'on arrache un vieillard que la terreur a sans doute rendu difforme. Montés sur leurs chevaux, faisant porter près d'eux leurs pennons, encasqués comme des barbares avec des morions surchargés d'orne* m^ntS; les crot»é9 ^'arrêtent et foulent aux pieds quelques
étendards oubliés. Une femme demi-mie, montrant son dos violacé, est à genoux et tient sur elle une autre femme morte vêtue de bleu et dont les jambes repliées ont un mouvement remarquablement naturel.
Le comte de Flandre est costumé, comme s'il était un Lusignjtn, d'une casaque burrelée d'argent et d'azur. Derrière lui, au mépris de toutes les lois héraldiques, qui défendent de mettre émail sur émail ou métal sur métal (si ce n'est dans les trois exceptions à enquérir), s'avance un chevalier couvert d'une gône de gueules semée de besans d'azur. Ces reproches seraient puérils si nous les adressions à M. Delacroix en lui disant qu'il faut respecter l'histoire jusqu'au costume particulier de ses héros, mais ce ne sont que de simples observations pour arriver à prouver que le peintre ne s'est occupé de rien, sinon de rentrer toujours, et par tous les moyens possibles , dans la gamme qu'il s'était librement choisie. Les vêtement» des croisés sont tachetés de bleu tout simplement pour n'être point discordants avec l'harmonie générale ; M. Eugène Delacroix n'a pas cherché plus loin. Quant à la beauté, à la forme, à cette dignité humaine que tout artiste sérieux devrait respecter avant toute chose, quant au possible et même au probable, il n'en est pas plus question là que dans les autres tableaux du même peintre. Signalons néanmoins une tête de cheval qui est fort belle, dessinée de main de maître et qui s'étend en avant avec un geste plein de vérité, mais disons aussi que ce même cheval bai-brun est glacé de tons bleuissants.
Ce soin de la coloration quand même, auquel M. Delacroix sacrifie tout, apparaît encore dans la Justice de Trajan. Entraîné par les besoins de son harmonie, il a, sans hésiter, peint un cheval rose, mais absolument rose. Il est
juste de dire que ce cheval ne tient pas sur ses jambes, mais ceci est insignifiant, car il s'allie bien aux tons du Trajan qui a des joues presque lilas. Nous avons reproché, à M. Ingres d'avoir été confus dans la composition de Saint Symphorien; que dirons nous donc de celle de la Justice de Trajan ? A côté d'architectures énormes , dans un petit espace resserré, près de la voûte d'un arc de triomphe, M. Delacroix a accumulé un peuple nombreux qui s'en va maniant tous les ustensiles possibles : des trophées, des enseignes', des piques, des bugles, des armures; tout cela pressé, étouffé et convulsionné sans pouvoir faire un mouvement. Notons cependant un enfant vêtu de blanc et portant au cou une bulle d'argent, qui grimpe d'une façon très-vivante sur la plinthe d'une colonne. Ce n'est pas M. Delacroix, au reste, qui aie premier imaginé de donner aux objets des couleurs anti-naturelles pour les harmoniser agréablement avec des tons voisins; les Persans ont fait cela bien avant lui. J'ai chez moi des tableaux peints à Téhéran, que j'ai achetés dans un de mes voyages. Ils représentent, et d'une fort jolie manière, l'histoire de Kosrou-Parvis et de la belle Schirin. J'y vois un cheval orange, un cheval vertpomme et un cheval jaune de chrome qui font tous les trois fort bonne 'figure dans la nuance générale. Ces tableaux sont plaisants à regarder comme de belles tapisseries. Il en est de même de ceux de M. Eugène Delacroix. Son âme, avant de se manifester dans cette existence actuelle, a dû animer jadis quelque décorateur d'arabesques, occupé aux palais de Sultanieh ou de Kirmanchah !
Ce goût oriental pour l'ornementation se trahit souvent, et surtout dans les Femmes d'Alger et dans V Empereur Justinien composant ses lois. Les Femmes d^ Alger dans
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leur appartement sont peintes d'une façon lâche ; les yeux n'ont point de regard^ les membres sont bouffis^ creux et sans yie; la négresse qui s'éloigne est peu proportionnée^ roide et sans cette souplesse qu'on retrouve toMJours chez les races nègres; mais aussi de quelle admirable et inimita^ ble manière sont traités les babouches et les boutons des épaulières^ et les broderies d'or du corsage^ et le tissu de la ceinture ; c'est à défier tous les passementiers de Damas et de Tanger. Le Justinien composant ses lois a un cou démesuré; il est maigre^ osseux^ et pourtant mou sous ses vèt^ents; l'ange qui lui parle est enluminé de grosses couleurs et est passablement risible; mais avec quelle science de joaillier amoureux de ses bijoux le peintre a rendu les pierreries serties dans l'or émaillé^ avec quel soin sans pareil il a brodé les brodequins impériaux et orné de pierres précieuses le collet de la tunique : rubis^ émeraudes^ saphirs^ aiguës marines^ turquoises^ tout est imité jusqu'à l'illusion. C'est bien^ mais cela ne suffit pas pour représen-* ter des Femmes d'Alger ou V Empereur Justinien. L'accessoire est important^ soit^ mais à la condition cependant qu'il ne fera jamais oublier le sujet principal ; il doit lui venir en aide et ne jamais l'annihiler. Cet abus du relief^ donné au détail, se retrouve encore dans Rom£o €(9uliette aux tonvbeaux. Tout l'intérêt du tableau est dans une draperie blanche qui entoure les genoux de la jeune fille. Le reste est à peine esquissé et disparaît devant l'éclat excessif de cette tache blanche.
Quand M. Delacroix cherche le mouvement, et que, par bonheur pour lui, il trouve un sujet auquel l'exagération ne peut pas nuire, il est à l'aise alors et s'abandonne à son goût dominant pour les gestes violents et furieux. Son Boissy
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d'Anglas représente bien le tumulte d'une assemblée envahie par des drôles qui n'ont ni respect pour la légalité, ni foi dans la liberté. On se heurte, on crie, on se bouscule, on se horionne bien; ce tableau bruït comme une foule. Les Convukionnaires de Tanger^ qui sont des Aïssaouas et non des Yssaouis, comme les appelle le livret, ont été peints dans ce système tourmenté qui là, du moins, est vrai et n'a rien de choquant. Une bande de fanatiques, arrivés à l'exaspération de l'extase, va hurlante et folle au miUeu de la foule qui la contemple avec une curiosité banale bien voisine de l'indifférence. Les uns se mordent les bras, d'autres se contorsionnent et grimacent et gambadent comme des singes pris de vin. Derrière eux, à cheval, vient un cheick qui porte un étendard vert aussi opaque, aussi lourd, aussi inflexible au vent que le drapeau en fer-blanc d'une mairie de province. C'est là, du reste, un défaut particulier à M. Delacroix, qui fait toutes ses draperies, qu'elles soient velours, laine, batiste ou satin, d'une inamovible pesanteur. Mais qu'importe encore, pourvu que l'harmonie soit toujours
Dans V Assassinat de Vévêque de Liège, scène de débauche, de colère et de frénésie, le mouvement est encore juste, car, si violent qu'il soit, il est compatible avec le sujet. Pen* dant la nuit, sous les voûtes de la grande salle épiscopale, profondes, lugubres et éclairées par mille flambeaux d'une lueur blanche et criarde « le Sanglier des Ardennes préside l'orgie de ses ribauds. Quelques bandits amènent avec force gourmades l'évèque, un pauvre évèque très-épouvante, qui a le front serré dans un petit bonnet noir, et qui élève avec eflEroi des mains beaucoup plus grosses que sa tète. Â ses côtés, un garçon boucher retrousse la manche de sa che-
mise et s'apprête à égorger le prélat avec un sang-froid féroce très-bien rendu. Le Guillaume de La Mark est furieux; vêtu de son armure^ sur laquelle reluit l'éclat des lumières, il appuie son gros poing sur la table et jure à damner son âme, ce dont il s'inquiète peu. Ce tableau est peint dans un parti pris de lumière imité, sans succès, de la manière de Rembrandt. Cette table éclatante tire l'œil et le distrait des personnages importants qui semblent placés là, avec leur teinte sombre et étouffée, uniquement pour faire valoir les tons resplendissants de la nappe couverte de coupes et de flacons. L'habile distribution de lumière que nous avons déjà signalée dans le Prisonnier de Chillon et dans la Noce juive (malgré les tons savonneux et désagréables de cette dernière toile) n'existe, dans l'Assassinat de Vévêque de Liège, que sous les hautes ogives de la salle à laquelle elle donne une étendue extraordinaire.
Je ne dirai rien de la Bataille de Nancy, du Roi Jean à la bataille de Poitiers, de la Famille arabe, du Christ en croix y de Marc-Aurèle mourant, car ce ne sont que des motifs à colorations plus ou moins heureuses; ils ressemblent aux toiles intitulées Fleurs et Fruits, et n'ont qu'un intérêt absolument secondaire pour ne pas dire nul. Comme tous les tableaux de M. Delacroix, ce ne sont, au reste, que des esquisses assez grossièrement indiquées. Je vois presque toujours chez lui l'intention d'un tableau, mais je n'y vois jamais de tableau; or, cela ne suffit pas : il n'en est pas en art comme en matière criminelle : l'intention n'est pas réputée pour le fait. Une seule de ses toiles, peut-être, une seule peut supporter l'examen rapproché, c'est le Tasse en prison. Là, du moins, l'artiste a compris qu'un tableau de genre ne doit pas être lavé à
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coups de brosses comme un décor d'opéra. Il s'est préoccupé de Tattitude^ de la physionomie^ et si celle du Tasse est loin de nous satisfaire^ nous sommes heureux de n'avoir que des éloges à donner à ce fou hlond, à dents pointues, qui le regarde en riant. Cette figure est très-bonne; elle tient bien sa place dans la composition, et Ton n'est pas obligé, poiur la vohr, ^ se reculer jusqu'à un objectif trèséloigné. Que les grandes toiles faites pour être accrochées à de hautes murailles et pour n'être vues qu'à une certaine distance soient peintes largement, de manière à donner surtout de l'importance aux masses sans fatiguer le regard par le fini des détails, je le comprends et je l'approuve; mais que des tableaux de chevalet, qui seront forcément placés à hauteur de l'œil, qui sont destinés à une observation rigoureuse, soient traités par le même système, j'avoue que cela est pour moi tout à fait inadmissible. Je n'en voudrais pour preuve que les tableaux de M. Delacroix. Ge^te manière lâchée, hâtive, insouciante de brosser la peinture, devient chez lui un défaut radical et fatigant, remarquable surtout dans le Combat du Giaour et du fâcha, qui fait de loin un certain effet de coloris agréable, et qui, de près, devient un incompréhensible tohu-bohu de chevaux, de draperies et de membres. Il y a surtout un bras levé tenant un poignard, qu'il est impossible d'attribuer raisonnablement à l'un des deux combattants. Par la couleur de sa manche, il appartient au cafetan bleu du pacha. La Mort de Marino Fa- Uero est peinte de la même façon. Nous ne reprocherons pas à M. Delacroix d'avoir fait décapiter Marino Faliero en 1355, sur l'escalier des géants *, construit par Antonio
^ Cet escalier, qui n'a n'eu de considérable, a pris le nom d'escalier
Rizzo cent cinquante ans plus tard^ mais nous lui reprocherons d'avoir rendu ce sujet d'une manière uniquement pittoresque , en donnant une valeur égale à tous les objets, aux personnages aussi bien qu'aux draperies et aux écussons qui fleuronnent les tentures. A ce tableau, nous préférons tes Deux Foscari, car, malgré l'insouciance du faire, malgré la posture absolument impossible de plusieurs personnages, malgré la ressemblance inexplicable du jeune Foscari avec tous les Christs peints par M. Delacroix, nous trouvons dans l'attitude morne et véritablement navrée du vieux doge, des qualités importantes que nous cherchons et que nous sommes si aise de rencontrer.
Dans la Mort de Valentin, tout l'intérêt de la scène est au fond, dans ce petit Faust et ce petit Méphistophélès qui se sauvent si prestement au bout d'un long escalier. Néanmoins 3 l'aspect des vieilles villes allemandes est vrai, la femme qui ouvre sa fenêtre en protégeant sa chandelle de la main, est très-heureusement comprise, le groupe principal est bien disposé ; mais Valentin ressemble à un vieux paquet d'habits, et quelle Marguerite ! Est-ce bien pour ce laidron que Faust a couru risque de se damner? J'aime peu Eamlety malgré le ton général qui est plaisant aux yeux. Horatio est insignifiant, Hamlet ne pense à rien et répond peu à l'idéal qu'on s'en est fait d'après Shakspeare. Le fossoyeur seul a un air gouailleur qui accompagne bien son geste connu. Sous le titre de : Tête de vieille femme y M. Eugène Delacroix a exposé un portrait qui nous a remis en mémoire ces paroles de Diderot : — « Il y a des carica-
des Géants après que Sansovino eut placé sur les socles qui terminent sa double rampe les deux statuts de Mars et de Neptune, hautes de douze pieds.
tures de couleur comme de dessin^ et toute caricature est de mauvais goût. »
M. Delacroix a essayé quelquefois les sujets religieux, mais il y est contraint, mal à l'aise, et ne sait comment s'y prendre, lui qui a donné un type uniforme à tous ses personnages, pour arriver à faire le visage traditionnel de Jésus. Devant le Christ au jardin des Oliviers, on se demande avec curiosité quel est cet homme robuste, musculeux, plus semblable à un portefaix qu'au fils de Dieu, qui est là, deminu, couché sur un pli de terrain et qui semble repousser trois anges enluminés soutenus en Tair malgré leur pesanteur. On peut adresser le même reproche à la Mise au tombeau, qui n'a été encore qu'un prétexte à coloris. Dans ces deux toiles, il faut reconnaître cependant des fonds de paysages très-habilement faits. M. Delacroix a presque toujours un Sentiment juste et même élevé de la nature; mais l'humanité lui échappe, et, à plus forte raison, la divinité.
La Madeleine au désert n'est qu'une étude très-médiocre, de même que la Sibylle. J'avoue qu'il m'est impossible d'imaginer comment M. Delacroix a compris ce dernier personnage* Je ne peux croire que cette jeune femme assez laide, fardée, vêtue d'une simple robe bleuâtre, et qui ressemble à une dame de comptoir, soit cette sibylle qui se baignait dans les eaux murmurantes de Gastalie, et que le plus beau des dieux de l'Olympe visitait pendant ses extases. Son geste, son attitude, son regard, sa signification tout entière sont d'une nullité que je trouve inexplicable.
M. Eugène Delacroix a spécialement fait pour cette exposition un grand tableau qu'il a intitulé : Chasse aux lions. Ce tableau défie la critique; c'est un vaste logogriphc mis en couleur dont il est impossible de trouver le mot. C'est
un étrange pêle-mêle de chevaux tombés par morceaux, de cavaliers attaquant des lions héraldiques à coups de surin, de marchands de dattes contrefaits qui rampent sur les genoux. La couleur est arrivée là. à son dernier degré d'extravagance ; c'est de la folie presque furieuse, Tharmonie même est négligée, car tous les tons ont une valeur analogue. Tel qu'il est, ce tableau ressemble à une tapisserie de haute-lice qu'on aurait placée sens dessus dessous.
M. Delacroix n'était ni un pemtre d'histoire, ni un peintre de genre ; ses besoins exclusifs de pittoresque en faisaient un peintre décorateur, et il l'a prouvé lui-même par la manière remarquable dont il a peint la Bibliothèque du sénat, la Bibliothèque du Corps législatif et la Galerie d* A potion. Tous ses défauts, si heurtants quand ils se manifestent à courte distance, disparaissent ou s'atténuent lorsqu'ils ne sont plus vus que de bas en haut et dans un éloignement suffisant; on ne voit plus guère alors que ce charme tout matériel d'une coloration toujours heureuse et souvent savante; on se laisse prendre, sans effort, à ces nuances si bien appropriées les unes aux autres, qu'il marie avec une habUeté sans pareille ; il a poussé à un haut degré la science du rapport des couleurs entre elles, et pour une décoration aperçue de loin, cette science suffit presque toujours. Nous ferons toutes nos réserves cependant pour le Salon de la Paix y à l'hôtel de ville, qui est absolument manqué. Là, M. Delacroix a été tout à fait au-dessous de lui-même; n'osant aborder avec courage et au point de vue moderne, le seul admissible en semblables circonstances, le sujet qui lui avait été donné, il a peint au plafond une allégorie insignifiante et loiu*de où une Abondance disloquée semble jouer de la harpe avec sa corne d'or; puis dans les car-
touches, il a placé la représentation des Douze Travaux d'Hercule qui viennent là. Dieu sait pourquoi ! Que nous importent, qu'importent à la Paix le sanglier d'Erymanthe, les chevaux de Dioraède, les oiseaux du lac Stymphale, les bœufs de Géryon? Et si cela était au moins agréable aux yeux! mais non, c'est violacé, laid et improbable; et, sauf un très-bel Hercule qui se repose appuyé contre ses colonnes, je ne vois dans toute cette décoration rien qui ne soit d'une déplorable médiocrité.
Nous l'avons dit déjà, M. Eugène Delacroix a remplacé toutes les qualités qu'on peut exiger d'un peintre par une seule, par l'harmonie générale des tons bien agencés. Cela est insuffisant pour mériter le nom d'artiste sérieux. L'homme ne lui apparaît qu'en raison directe du vêtement, de la draperie. Quand je regarde son œuvre entière, dans l'ensemble comme dans le détail, je vois le costume toujours, Vhomme physique rarement, Vhomme morai jamais! L'humanité est haute pourtant et mérite qu'on la respecte; si l'on ne peut atteindre jusqu'à la dignité de son âme, il ne faut pas mépriser absolument la dignité de sa chair, et c'est ce que M. Delacroix fait constamment. C'est, selon nous, ravaler singuhèrement son art que de le condamner à ne reproduire que des gammes de tons. Si l'artiste ne veut donner qu'une sorte de «ensation matériellement plaisante à nos yeux, s'il ne cherche pas à nous émouvoir, à nous toucher, à nous enseigner, il est inutile et n'a plus rien à fsdre de nos jours. Quelques amis maladroits peuvent s'engouer momentanément de ces œuvres passagères, mais la masse intelligente leur reste toujours indifférente. La vente des tableaux ayant appartenu à S. Â. R. . le duc d'Orléans a déjà dû le prouver à M. Eugène Delacroix. Est-ce parti pris
chez lui; U0U8 ue le pensons pas ; nous croyons plutôt à une certaine impuissance d'exécution dont il subit la tyranme; il conçoit souvent bien^ et quand il faut représenter^ la main lui défaille.
L'influence que M. Delacroix a eue dans Vécok a été double ; heureuse pour les forts^ désastreuse pour les faibles. Aux premiers ; elle a montré qu'il existait entre les couleurs des affinités électives dont on pouvait tirer un grand p^fti; aux seconds, elle a fait croire qu'il suffisait de ne savoir ni dessiner, m peindre pour arriver à quelque résultat. Toutes les petites vanités maladives, tous les ignorants et les impuissants se sont jetés à la suite de M. Delacroix et ont trouvé l'indifférence absolue là où il avait rencontré quelque réputation. La véritable victime de M. Delacroix, c'est M. Théodore Chasseriau. Malgré les avis sages et réitérés que la critique lui a si longtemps donnés, il a continué la route où maintenant il est fourvoyé à toujours. U arrive aujourd'hui à l'Exposition universelle avec des tableaux tels que nous n'aurons pas à en parler, car ils n'appartiennent même plus à la peinture.
Le bruit qui s'est fait autour de M. Eugène Delacroix, et dont la réelle origine a été la réaction contre l'école classique, ce bruit s'éteindra. Quand la postérité, s'occupant peu de nos querelles de parti, pèsera dans son impartiale balance les qualités et les défauts de cet artiste trop incomplet, elle le laissera retomber dans l'oubli, ou tout au moins dans l'indifférence, et le placera à côté des Solimene, des Luca Giordano et des Tiepolo.
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M. Decampg. -— Ses instincts méconnas. — Ce qu'il qu*il aurait pu être. — Ses premiers essais. — La Défaite des Cimhres. --Les Singes amateurs. ---Le Singe peintre. — Mendiant comptant sa recette; Anes d'Orient. — Don Quichotte et Sancho Pança. — Espagnols jouant aux cartes. — Joueurs de boule. — Tigre et Eléphant. — L'Orient de M. Decamps. — Les Zeibecks. — Lo Ronde de Smyme.—Le grand Bazar turc. — Le Boucher turc. — Science de M. Décampa. — Sou-venir d'Asie Mineure. — Joseph vendu par ses frères. — Eliézer et Rebecca. — Enfants à la tortue. — Sortie de Vécole turque. — Un dessin. .— L'idée en peinture. — OU nous sommes. *^ Aux «rtistts. ^ Samson et les peuples. — Les neuf dessins de Samson. ~ Influence de M. Decamps. — Adrien Cuignet. — Son œuvre. — Adieu aux mon».
il nous a été pénible de formuler notre avis sur M. Eugène Delacroix et sur son ($uYre comme nous venons de le faire; nous serions heureux de n'avoir que des éloges à donner, et il nous faut souvent un sentiment impérieux de notre devoir pour nous résoudre à prononcer, quand il en est besoin, de dures paroles; mais, de même qu'un témoin doit dire devant un tribunal la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, de même nous pensons qu'un critique consciencieux doit dire au public son opinion, toute son opinion, rien que son opinion.
Avec M. Decamps du moins, nous nous sentons à l'aise, car, avec lui, nous n'avons point de rigueurs à exercer ; en étudiant son exposition, nous verrons une initiative courageuse, une habileté de main extraordinaire, un sentiment
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approfondi de la nature et des aspirations supérieures qui auraient pu se traduire en faits importants si elles avaient été secondées. Dans une biographie écrite par lui-même^ et à laquelle nous avons déjà emprunté plus haut une citation^ M. Decamps dit : a Je demeurai claquemuré dans mon atelier^ puisque nul ne prenait Tinitiative de m'en ouvrir les portes, et, malgré ma répugnance primitive, je fus condamné aux tableaux de chevalet à perpétuité. Je vis avec chagrin tous mes confrères chargés successivement de quelque travail sur place. Là était mon lot, là était mon aptitude. Pour moi, un tableau à l'effet était un tableau fait : un tableau de chevalet ne Test jamais. Et pourtant je forçai ma nature; sans doute ces chétives productions qu'enfantait mon génie étaient peu propres à donner de mon iipagination une idée bien relevée. Je le sentais et je donnai le jour en diverses fois à de grands dessins et compositions ; mais ce fut en vain. » — Et plus loin : a Quant à moi, j'ai la conviction que la nécessité où je me suis trouvé de ne produire que des tableaux de chevalet, m'a totalement détourné de ma voie. « Nous n'avons rien à faire pour vous, me disait naïvement, en 1839, un directeur alors fort influent, parce que le public aimant, appréciant vos ouvrages, vous n'avez nul besoin de nous. » Et M. Decamps ajoute la phrase suivante, qui mérite d'être sérieusement méditée : « Le mot de l'énigme est qu'il fallait demander, solliciter , se faire appuyer; toutes manœuvres pour lesquellesje n'avais nulle aptitude; non par orgueil, comme on pourrait le supposer, mais par une sorte de honte et de répugnance tout à fait insurmontables ^ »
* Mémoires d^un bourgeois de Paris, par le docteur L. Véron, t. VI, p. 271 et seq.
, M. Decamps avait donné d'assez incontestables preuves de talent pour mériter d'être chargé de ce qu'on appelle, dans les arts, un grand travail; la Défaite des Cimbres n'était qu'une esquisse ; les magnifiques dessins de Samson n'étaient que des cartons. Par là, M. Decamps démontrait ce qu'il pouvait faire et dans quelle route il était apte à marcher; il est très-malheureux qu'il n'ait pas été compris. — Nous, regrettons vivement qu'on ne lui ait pas confié la décoration d'une des salles de cet hôtel de ville où toutes les médiocrités artistiques ont trouvé, à côté de quelques maîtres reconunandables , l'occasion de gâter d'innombrables panneaux. — Aussi, ne pouvant tourner son activité vers les grandes compositions, M. Decamps a peint une quantilité peu croyable de petites toiles, a exécuté un grand nombre de dessins qui, toutes et tous, ont des côtés remarquables.
Si la qualité principale qu'on doit exiger d'un peintre est l'originalité, M. Decamps est certainement le meilleur artiste de ce temps-ci, car il y a dans toutes ses œuvres une personnalité dominante et vivace qui les fait, au preinier coup d'oeil, reconnaître entre toutes. Ses tâtonnements semblent n'avoir pas été longs ; il arrive vite à se dégager de toute simihtude. Si, dans les Chasseurs au miroir, dans V Ane et les chiens savants, dans la Pêche miraculeuse, je retrouve quelque chose de poncif et d'à la mode que je ne voudrais pas y voir, je sens un vigoureux effort d'individualité bien particuUère dans la façon dont sont exécutés les Singes amateurs et le Singe peintre, et je reconnais que, dès que M. Decamps touche à l'Orient, il est absolument lui, sans préoccupation et sans réminiscence des autres. C'est, je crois, ce qu'on pourra facilement remarquer en
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regardant les soixante et quelques tableaux et dessins qu'il
a exposés.
Nous rattacherons à sa première manière la Chasse au faucon et le Moïse sauvé des eaux, deux petites toiles très-fines, très-habiles et où, malgré certains souvenirs trop apparents de paysages historiques, on voit déjà poindre la recherche de la vérité. Dans le Moïse, l'eau court ayec une inconcevable rapidité, formant contre les rochers de grandes rides elliptiques; les figures ne sont que secondaires et ne détournent pas Tattention qui 'se fixe avec plaisir sur les hautes collines de l'horizon, sur le ciel Umpide et sur la ligne savante des montagnes.
M. Decamps comprend à merveille les longues perspeo* tives de Féloignement ; voyez la Défaite des Cimbres ; cette toile est immense, Tœil n'en aperçoit pas le fond. De grandes nuées grises toutes chargées d'orage rampent lourdement comme d'énormes volutes au-dessus des pics aigus des montagnes décharnées. Le terrain, soulevé par les convulsions volcaniques, est bossue de hautes collines et crevassé de ravins profonds. Une mêlée effroyable, lugubre et tumultueuse, s'agite en larges bandes onduleuses. Les barbares, pressés par les Romains, se hâtent et s'enfuient emmenant leurs chariots attelés de bœufs et sur lesquels ils ont entassé les femmes, les enfants, les blessés et des vieillards éplorés, grands et majestueux comme des Fleuves antiques. Au-dessus des combattants engagés dans un épouvantable pêlemêle plein de cris, de blessures, de sang, de massues et d'épées, plane une brume épaisse mélangée de sueur humaine et de poussière. Sur un talus quelques Cimbres gigantesques et chevelus sont tombés, la poitrine défoncée, par-dessus quelques Romains étouffés dans leur armure;
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sou« le ciel, des milliers de corbeaux, de vautours et de gypaètes volent en tournoyant et regardent cette boucherie colossale dont les reliefs leur appartiendront. Toute cette composition est d'un effet à la fois sinistre et grandiose qui nous fait encore plus regretter qu'elle soit toujours restée à l'état d'ébauche. Une seule remarque importante cependant. A l'époque où ce tableau fut exposé, il fit surtout sensation par la manière chaude et solide dont les ombres étaient exécutées. Ces ombres, dont on avait admiré le ton culotté (je démande pardon pour ce mot, mais l'argot d'atelier l'a consacré en semblable matière), sont devenues aujourd'hui tellement sombres qu'elles coupent la composition en zônès noires et désagréables. Ce défaut , qu'il faut signaler, car il . est très-facile à éviter, se retrouve dans plusieurs toiles de M. Decamps; notamment dans le Boucher turc, dans la Rue d'un village en Italie et dans un Café turc. Cela tendrait à prouver qu'il faut toujours traiter les ombres avec une grande légèreté, et qu'en outrant, si peu que ce soit, leur coloration, on risque de compromettre, dans l'avenir, tout l'efifet d'un tableau. Si les artistes, respectant plus leurs œuvres> né les peignaient pas dans le but d'un succès immédiat, et s'ils se préoccupaient de ce qu'on en pensera plus tard, on n'aurait point de telles observations à faire.
Les Singes amateurs, dont nous parlons très-intentionnellement après la Défaites des Cimbres, afin de faire remarquer, une fois pour toutes, la souplesse merveilleuse du talent de M. Decamps, n'ont point été peints dans ce système d'ombres forcées qui produit de si fâcheux résultats. Il est difficile de voir quelque chose de plus spirituel, dé plus vivant, de plus réel, malgré son invraisemblanèê, que cette réunion de connaisseurs quadrumanes. Un grand
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paysage historique, tableau de maître incontestablement;» est placé sur un chevalet. Devant lui, et absorbé dans son attentif examen, un vieux singe, quelque expert-juré en retraite, est assis. Il a un abat-jour vert ; d'une main il tient une loupe, et de l'autre il se gratte mélancoliquement la patte, vêtue d'un bas blanc très-propret et chaussée d'escarpins, ainsi que cela convient à un vieillard soigneux de sa personne. Sa canne à bec de corbin posée près de lui, sa queue bien ficelée de taffetas, ses breloques où reluisent des graines d'Amérique, son costume large et quelque peu suranné, en font un type précieux d'antiquaire vieilli au milieu de biblots ramassés de toutes parts. Il n'a point encore proclamé son avis que ses compagnons attendent avec impatience; mais, au sourire indéfinissable qui déride sa grande bouche, on peut prévoir qu'il sera favorable. A ses côtés, un jeune chimpanzé, apprenti amateur, mis avec une certaine recherche, se tient debout modestement, son chapeau à la main, et regarde la toile en litige à travers un lorgnon à la mode. Il attend pour formuler son opinion que le vieil amateur ait dit la sienne; il fera indubitablement chorus en ajoutant quelques paroles techniques, afin de donner bonne idée de ses connaissances en peinture. Devant le tableau, et placé de façon à ne point intercepter le jour, un autre vieux singe, discret et râpé, abrité contre les maux d'oreilles par un bonnet de soie noire, montre son dos voûté, derrière lequel il a croisé ses mains qui portent sa canne et son chapeau. Derrière ce groupe principal, un domestique, un pauvre jocko pour tout faire, profite de ce qu'on ne le remarque pas pour s'asseoir un peu et très-légèrement sur l'extrême rebord d'une chaise. Il ne comprend rien à ce long examen d'un tableau; il s'ennuie; sa mine est
renfrognée et stupide ; sous un bras il tient un cadre^ sous Tautre un parapluie; il a de belles bottes à revers^ et une joli« redingote blanche; mais il n'a que faire à toutes ces minuties d'examen, et il aimerait mieux être à l'office à causer avec quelque guenon de ses amies. Ce petit tableau est un chef-d'œuvre de dessin, de coloris, de composition, d'esprit et d'harmonie. Sur les murailles, on retrouve ces tons croustillants dont M. Decamps use avec tant d'habileté, mais dont cependant il abuse quelquefois.
Le Singe peintre est aussi beau que les Singes amateurs. L'assimilation de l'homme aux animaux est poussée là à un degré extrême. La manière dont le peintre donne de loin une touche à un paysage presque fini, le naturel charmant avec lequel le petit singe broie des couleurs dans une chambre voisine, sont observés sur nature et exprimés ici avec une vérité tout à fait superfine. Tous les accessohres, la brosse, la palette, les armes accrochées au mur, sont amenés à un point de perfection peu croyable, mais ils ne nuisent pas à l'ensemble, et font au contraire valoir le personnage principal.
Une fois ou deux U. Decamps est tombé dans l'exagération du détail et de la couleur, surtout dans le Mendiant comptant sa recette et les Anes d'Orient. Les tons et les touches, qui sont tous d'une valeur égale, donnent à ces deux tableaux un aspect boursouflé et cotonneux qui est désagréable. La brosse, ordinairement si sûre et si ferme de M. Decamps, a eu là son jour de mauvaise inspiration. Mais à côté de ces défauts tout matériels, quelle réalité surprenante dans la façon dont ce mendiant dépenaillé et vêtu de haillons rapetassés compte les gros sous qu'il a reçus ! Comme elles sont charmantes ces têtes blondes d^enfants
m LES BEAIX-ARTS KS 1855.
curieux qui ont eutre-bàillé la porte pour regarder^ et envier peut-être ce Pactole de cuivre sali que le vi^ux vagabond fait couler dans sa main! Et dans l'autre toile, e|t*il assez ravissant le visage de ce petit ânier appuyé contre une pierre et qui vous contemple avec ses grands yeux intelligents et doux!
Loin d'imiter ces peintres qui se contentent de reproduire sans cesse et sous tous les aspects un type uniforme qui leur sert également pour leurs tableaux d'histoire et pour leurs tableaux de genre, M. Decamps, s'appuyant sur l'observation exacte de la nature, a su varier à l'infini ses personnages et leur expression. Je défie tous les réalistes du monde de faire jamais des matelots catalans plus vrais que les Marins espagnols jouant aux caries, et je doute fort que les fantaisistes puissent arriver à créer un Sancho Pança semblable à celui qui accompagne don Quichotte, Toute la rêverie triste et railleuse de Cervantes a passé dans M. Decamps lorsqu'il a peint ce dernier tableau. Ah! ce n'est pas à lui que je reprocherai jamais de ne pas savoir comprendre et traiter un sujet emprunté aux poêles! Dans une fraîche et ombreuse vallée pleine d'orangers et circulant comme un fleuve de verdure au milieu des âpres sier^ rcks de l'Espagne, l'incomparable hidalgo de la Manche et son écuyer fidèle marchent côte à côte, l'un sur sa chère Rossinante, l'autre sur son Aliboron chéri. Us viennent de subir sans doute quelques-unes de ces désolantes mésaventures que pour des aventures l'amant de Dulcinée prenait toujours. Il est triste et préoccupé; il regarde fixement devant lui, tenant à la main cette lance qu'on lui casse si souvent sur le dos, et cherche sans doute à s'expliquer par le mauvais vouloir de quel enchanteur jaloux il vient enoort
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d'être houspillé. Comme Rossinante^ il a Toreille basse et ne répond rien aux discours de Sancho^ qui n'est point de bonne humeur^ car il a dû attraper aussi quelque gourmadi peu divertissante. Il bougonne^ ou plutôt il rognons de sottes observations^ comme le plus, terrible raisonneur qu'il est. Et cela durera ainsi tout le long de la route si le bon chevalier errant n'y met ordre un peu sévèrement. L'âne (M. Decamps excelle dans les animaux)^ l'àne^ harnaché d'une sacoche et embridé d'une ficelle, a un petit air éveillé qui n'exclut en rien sa proverbiale douceur. C'est ainsi qu'ils ont dû aller souvent, ces quatre amis inséparables, quand ils marchaient à la défense des opprimés et à la conquête des duchés fantastiques!
Le» Espagnols jouant aux cartes sont des matelots brûlés par ràcre haleine de la mer, hàlés par le soleil, coiffés de longs bonnets rouges et engoncés dans des vareuses trop larges. Chacun de ces personnages attentifs au jeu, est un type précieux de vérité; ils sont attablés dans un cabaret qui sent la caque et semblent tout absorbés dans le maniement de leurs cartes; quand la partie sera terminée, on se payera peut-être à coups de couteau; mais maintenant, ils sont entièrement aux joies de la bisque ou de la mouche. Leurs lourdes mains, sorties d'une manche trop courte, leurs têtes brunes et accentuées, leurs jambes serrées d$m des pantalons de toile, font involontairement penser à cei matelots osseux et carrés qu'on a vus se promener le dimanche, à Marseille, du côté de Notre-Dame de la Garde. Ce petit tableau, comme, au reste, tous ceux de M. Decamps, prouve qu'il atteint le but qu'il se propose; il f«it ce qu'il veut faire; il n'a d'autre parti pris que celui de rendre une impression qui Ta frappé, un aspect dont il se
souvient^ et il réussit toujours magistralement; c'est là, croyons-nous, le plus grand éloge qu'on puisse adresser à un artiste. Les Joueurs de boule donnent raison à mon opinion. Sur une plage de sable baignée par une mer paisible, éclairée sous une lumière uniformément douce, des pécheurs sont réunis qui jouent au cochonnet. Les uns font galerie, d'autres jugent les coups ; un d'eux, fendu comme un maître d'armes, l'œil fixé sur le but qu'il veut atteindre, va lancer sa boule par un mouvement supérieurement indiqué. Là encore chaque figure est différente, chaque expression est particulière et raisonnée, chaque attitude est naturelle, distincte, juste et vraie. Disons, néanmoins, que le ciel est trop pesant, et que ce défaut se retrouve souvent chez M. Decamps, qui parait avoir découpé ses nuages à l'empurte-pièce. Je m'étonne qu'il ait permis à son talent de garder cette imperfection, car je voiif dans quelques-unes de ses toiles des ciels fins, éloignés, charmants. Je citerai, entre autres, celui qui ferme l'horizon dans les Chevaux de halage. C'est le soir; les dernières lueurs du soleil couchant ont empourpré l'azur où flottent quelques nuées avant-courhères de la nuit ; il y a partout un frisson de fraîcheur et de bien-être après une chaude journée. Une ferme est voisine; quelques chevaux sont attachés près de ses murailles déjà assombries par l'ombre; la silhouette de deux paysans se détache opaque et plate sur les lueurs du ciel; une fille de basse-cour ramène une bande d'oies piaillardes qu'elle excite avec une branchette de bois. Au premier plan, au bas d'une berge, coule une rivière dans laquelle quatre chevaux solides marchent en halant quelque lourd bateau que l'on n'aperçoit pas. Sur le porteur 9 un beau gris pommelé, le charretier est assis; blouse bleue, fouet à l'épaule, jambes ballantes, un vrai
charretier qui jure et crie à tue-tête. Les chevaux^ cambrés sous l'effort^ font jaillir des gerbes d'eau et se hâtent^ csu* la nuit est proche^ et ils pensent à la litière de leur chaude écurie. Tout cela est fort beau et peint comme M. Decamps sait peindre. La même intelligence du ciel et des effets de soleil couchant est encore très-remarquable dans un tableau que la lithographie a popularisé : Tigre et Elép/ianL Nous sommes dans les jungles de Tlnde, du côté du Pen-Jaub, le pays des cinq rivières. Un ciel ardent, rouge comme de Tor en fusion, remplit Thorizon et reflète, sur les hauts herbages, ses teintes violentes. Une chaleur aiguë et miroitante plane sur ce paysage, qui est d'ime simplicité robuste et biblique. Quelques éléphants sont dispersés dans la large prairie que la faux n'a jamais touchée. Un d'eux, vieux et ridé, avec de longues jambes qui ressemblent à un pantalon mal fait, avec d'immenses oreilles flexibles comme les feuilles d'un aristoloche gigantesque, vient pour boire à un ruisseau et s'arrête tout à coup en apercevant un tigre accroupi et prêt à bondir. Il recourbe sa trompe avec inquiétude pour dégager ses défenses et s'apprête à une bataille que la souplesse de son ennemi rendra dangereuse. Malgré ces pei^sonnages, dont le duel sera terrible, on sent que c'est là une solitude où l'homme ne vient pas et où les animaux créés par Dieu peuvent encore naître, vivre, combattre et mourir en liberté. L'habileté de M. Decamps est telle, que jamais son intention ne reste douteuse un seul instant pour le spectateur.
Cette toile, où la fantaisie se fond avec le réalisme dans de très-habiles proportions, nous servira naturellement de transition pour parler des tableaux. dFOrient que M. Decamps expose en grand nombre. Dès qu'il eut vu l'Orient, M. De-
iaO LES BEAUX-ARTS EN 18ÎK$.
camps se Mntit dans son élément ^ dans sa vérité^ et il Ta rendu et traduit avec une exactitude dont je suis ébloui. Son Orient de prédOection^ celui qu'il aime et connaît^ oe n'est point la blonde Egypte^ ce n'est pas Tlndoustan plantureux; ce n'est pas l'àpre Palestine^ ni les déserts infinis de la Lybie^ c'est l'Asie Mineure ; l'Asie Mineure avec ses kiosques^ ses villes coupées de rues étroites, ses montagnes bleuissantes, ses hauts cyprès, ses buissons de myrtes, ses beaux en&nts au singulier regard, ses dromadaires pensifs, ses ruisseaux pleins de tortues, ses champs pleins de cigognes, ses femmes voilées, et surtout avec ses Zéibeks, Ah ! les Zelbeks! ce sont là les véritables héros de M. Decamps. La Ronde de Smyme montre comme il a su admirablement comprendre ces singuliers soldats qui sont à la fois recruteurs et réfractaires, douaniers et contrebandiers, guides et détrousseurs de voyageurs, gendarmes et voleurs, cafetiers, logeurs, brigands et philosophes. Ds tuent, rançonnent et pillent volontiers les touristes, mais plus volontiers encore ils s'arrangent avec eux afin de les protéger. Ds m'ont conduit à travers l'Asie Mineure entière, partageant fraternellement avec moi leur pain, leurs nattes et leurs poux; et deux mois après, ils tuaient, près d'Ala-Soulouk, trois Anglais et un drogman à propos d'une contestation sur le prix d'un poulet. Au reste, on doit les connaître assez en France aujourd'hui, car, depuis quelque temps, ils ont assez fait parler d'eux sous le nom de Bachi-Bouzouks. J'avoue que j'aime beaucoup ces gredins-là. Quand ils tiennent la campagne à cheval, portant un arsenal retentissant dans le silaklic de leur ceinture et tenant en main la haute lance empanachée de plumes noires, ils ont des tournures superbes pleines de crànerie et d'élégance. Ds
montent à cheval comme des centaures^ attaquent quand Ub sont les plus forts^ n'hésitent pas à se sauver quand ils sont les plus faibles^ rient facilement de leur mésaventure, violent les femmes avec plaisir^ gourdinent les paysans avec adresse, ont des mœurs qui feraient pâlir le diable, n'oublient jamais de faire ponctuellement les trois prières ordonnées, se grisent conmie de simples chrétiens, et le plus souvent crèvent comme des chiens au coin d'une route avec un coup de couteau dans le ventre ou une balle dans les reins. Ce sont eux qui sont chargés en Asie Mineure de veiller à la sûreté des caravanes ; je dois dire qu'ils les protègent toujours, à moins qu'ils ne les dévalisent. Ces routiers musulmans, qu'on pourrait croire, d'après ce qui précède, absolument étrangers à toute recherche de costume, ont cependant une coquetterie singulière pour leur accoutrement : elle consiste à se rendre les cuisses aussi grêles que possible en les serrant outre-mesure dans leur scballwar, et à augmenter, par toutes sortes d'adjonctions, le volume de leur turban. M. Decamps a parfaitement remarqué cette particularité, et il l'a traduite avec toute son étrangeté dans la Ronde de Smyrne. Un pacha grassouillet et pansu, véritable Constantinopolitain à chair pâle et mollasse, vêtu d'une longue robe rose, coiffé élégamment de mousseline blanche, est à cheval et galope dans la rue des Roses, suivi de ses gardes, qui sont des Zeïbeks. Ces derniers, lancés à fond de train pour se tenir au pas du cheval, portent le fusil, le yatagan et les pistolets. Ils vont, ils courent avec des gestes d'une inconcev2£ble vérité, montrent leur visage hâlé, ridé, expressif, illuminé de deux yeux brillants et orné de moustaches qui feraient envie à un capitanmatamore. Tout cela va comme le vent, silencieusement et
pieds nus; on n'entend guère que le cliquetis des armes et le bruit des sabots du cheval frappant les dalles luisantes. Pour comprendre avec quelle sincérité désirable M. Decamps sait animer les figures sans exagération comme sans faiblesses^ il faut regarder le cHiaous noir qui court derrière |
le pacha en tenant une pique à la main. Il saute une large '
marche^ la jambe en avant^ une jambe grèle^ nerveuse^ vi- 1
yace et plutôt d'un singe que d'un homme^ connue celle des nègres; son corps, lancé pour la course, son expression, tout, jusqu'au dernier pli de son costume, indique, par un habile dessin, la rapidité extrême du mouvement. Aux fenêtres des maisons, on aperçoit quelques-unes de ces brillantes Smyrniotes qui rougissent de plaisir quand un voyageur leur dit en passant la phrase consacrée : a KaXv xoxova
M. Decamps, pendant son séjour en Asie Mineure, ne s'est pomt contenté d'étudier seulement les Zeïbeks ; il a regardé, appris et retenu dans sa mémoire tous ces types 4iivers qui grouillent parmi les bazars et sur les ports, avec des visages, des costumes et des idiomes différents, n a cherché et réussi à les réunir dans sa composition intitulée Grand Bazar turc. Ce bazar est un souvenir de Smyme et non pas de Constantinople, j'en réponds. Cette toile est (l'un brillant de coloris, d'un lointain de perspective, d'une richesse d'harmonie, d'une lumière, d'une pureté générale qui en font un inappréciable joyau. C'est le matin, à ce moment où le soleil, plein d'éclat, frise sur les murailles récrépies à la chaux, dessine des ombres transparentes malgré leur profondeur, et donne une vie frémissante à tout ce qu'il atteint. Des échoppes en bois à peine dégrossi, des auvents couverts de paillassons déchiquetés, s'accrochent aux mai-
sons d'une rue étroite et longue^ au bout de laquelle on aperçoit la voilure de quelque navire se détachant en blanc sur le ciel resplendissant. Il y a bazar ; on va et on vient. Des femmes, vêtues de l'ample féredjé et voilées du hyachmacy marchandent des étoffes; un Turc indolent fume son tchibouck sans s'inquiéter de la rumeur qui bruit et des passants qui se coudoient * un portefaix bulgare, incliné , couché, presque écrasé sous une charge formidable, marche lentement au miheu de la foule en criant l'habituel a ouaed ^ » qui doit lui faire faire place. Une femme, coiffée d'un mouchoir bleu et blanc, une Maltaise, certainement, vend des fruits qu'elle annonce d'une voix glapissante; des chiens j^lés se gUssent à travers les jambes pour aller fouiller du museau quelque humide tas d'immondices. Il y a dans toute cette cohue une vie bruyante et chaude qui fait plaisir à contempler. Mais, dans le groupe principal, on discute une grave affaire; ce sera long à débattre; je connais ces personnages, et je sais qu'ils ne sont point coulants en matière d'argent. Voici un juif, vieux gratteur de sequins et rapetasseur de chausses. Il a le nez effilé , l'œil inquiet, la barbe grisonnante, la face humble, la bouche menteuse; il est coiffé d'une loque violette, chaussé de savates qui bâillent et couvert d'une souquenille. Voilà un Arménien frais rasé, cossu, influent, parlant toutes les langues, insinuant, rampant et dangereux; ce doit être quelque gros personnage, quelque drogman adjoint d'un consulat, car il porte pour coiffiu*e le large kalpac blanc, signé distinctif de sa fonction. A côté, c'est un Grec des lies qui, avec son long bonnet rouge, son visage épanoui et malin,
* Ouaed ! un ! pour ouaed A llah ! un Dieu ! C*est une façon de proclamer et en même temps d'invoquer le Dieu unique de l'islamisme.
VM LES HEAUX-ÂRTS £N 18»5.
son ventre suffisamment arrondi^ ses yeux Inridés et sa fine mousta<;he^ ressemble à un citoyen du Céleste-Empire. Je Tois aussi un Levantin^ courtier de marchandises^ entre tous ces peuples; flattant Tun^ ménageant l'autre^ trompant tout le monde^ et gardant au milieu de ces nationalités si différentes une imperturbable neutralité qu'il exploite au profit de sa caisse. Çà et là on voit passer quelques-uns des habitants de toutes les villes d'Orient^ qui semblent s'être donné rendez -vous au grand marché de Smyme. Cette scène, si parfaitement exécutée, représente la vie prise sur le fait et dénote chez M. Decamps une puissance d'assimilation peu commune.
Dans le Bouctier turc, nous retrouvons les mêmes qualités; seulement, comme je l'ai dit plus haut, les ombres, trop exagérées dans le principe, ont maintenant poussé au noir. Un arbre d'un vert et délicat feuillage, une maison en bois peint se détachent sur un ciel tout bleu ; une maison blanche faisant saillie et jetant une ombre profonde sur une boutique, s'élève au premier plan. A travers les sombres teintes, on aperçoit le boucher, nonchalamment appuyé contre un étal; il a les manches retroussées et fume son tchibouck. Autour de hii pendent des chaînettes où sont suspendus des morceaux de viande sans cesse attaqués par les mouches. Le mur extérieur de la maison est éclairé en plein par un soleil ardent et mordant : c'est de la lumière réelle et qui fait illusion; mais dans l'empàtemeni exagéré de ces blancs , qu'on dirait étalés avec le couteau à palette, n'y a-t-il pas peut-être un aveu d'impuissance? Un chien couché et repu, près d'une mare rougeâtre; une chèvre attachée à côté d'une petite porte sinistre, complètent cette composition, près de laquelle semble monter une tiède
odeur de sang Douvellement verse. Vingt fois à Smyrne^ à Brousse^ à Birké, à Gmei-Hissar je me suis arrêté à regarder une scène pareille. Il me semble que la vue des tableaux de M. Decamps a dû inspirer à bien des hommes Tenvie d'aï'- 1er visiter et admirer l'admirable Orient^ ne serait-ce que pour s'arrêter et rêver quelques minutes dans une de ces masures soutenues par des colonnes volées à un temple an-» tique, auprès d'une eau où donnent des tortues, sous un arbre au feuillage épais et côte à côte avec un Zelbeck dé** braillé* fumant sa pipe comme celui du Café turc.
Chez M. Decamps tout est en rapport, et je ne vois jamais aucune dissonnance; à force d'étudier la nature, il a surpris son grand secret d'appropriation. Il a compris qu'il y avait entre les êtres et les choses des corrélations singutières qu'il fallait connaître et qu'il a rendues avec un fort louable ta* lent. Il a toujours su placer ses figures dans leur véritable milieu, et c'est là une qualité peu commune chez les artistes de notre temps. Qu'il fasse des bouchers turcs ou des joueurs de boules, des intérieurs de ferme ou des paysans italiens, tout se tient et se lie dans une synthèse si bien faite, que si vous enlevez un seul détail l'effet général disparait. L'homme et la nature sont toujours, chez lui; exécutés l'un pour l'autre. Si, par exemple, il fait quelques personnages causant dans une rue près d'une maison, comme dans le Grand Bazar, les personnages sont en rapport avec la maison, la maison est en rapport avec la rue, la rue est en rapport avec le ciel, le ciel est en rapport avec les arbres ; et ce rapport n'est pas seulement une convenance de lignes bien mises en perspective, ce n'est pas une association de nuances sagement posées les unes près des autres, c'est une sorte de rapport que j'appellerai moral, que je vois sans
cesse dans la nature et bien rarement dans les œuvres d'art. Aussi M. Decamps est aussi fort comme peintre de paysage que comme peintre de genre, et ce double talent, dont il a su tirer un très- grand parti, prouve son imperturbable véracité, n y a un petit tableau que je ne puis me lasser d'admirer et qui me touche vraiment comme un souvenir personnel; c'est une toile de fort modestes dimensions, intitulée : Souvenir de la Turquie d'Asie. Toute la bonne foi, toute la sincérité, toute l'intelligence qu'un artiste peut déployer pour faire comprendre et rendre palpable l'aspect d'un pays^ ont été mises en œuvre dans ce paysage. Sur un ciel bleu profond, tacheté de deux ou trois nuées blanches assez cotonneuses, se détache la muraille extérieure d'une ville turque. Au centre s'élève une vieille tour carrée, lézardée par le temps, mangée aux herbes et ouverte d'une baie cintrée qui laisse apercevoir la lointaine perspective d'une rue étroite ; à droite une vigne, soutenue par des perches, forme en serpentant un abri de feuillage ; à gauche, sur la muraille blanche d'un jardin, retombe la verdure fleurie d'un rosier vivace et grimpant; derrière quelques arbres on aperçoit la coupole d'un turbé fraîchement recrépi à la chaux. Sur une chaussée, resserrée entre la ville et une petite rivière, trois cavahers armés passent au galop; tout à fait en avant, à l'ombre, une femme marche portant une cruche sur sa tète, et un derviche, coiffé de son haut bonnet, est assis en fumant. En haut de la muraille, une cigogne dort immobile, debout sur une patte et le cou enfoncé entre les épaules. Tout cela est vrai comme la nature et ressemble à un paysage réel vu par le petit bout d'une lorgnette. Afin de faire valoir les parties reculées, qui sont très-lumineuses, M. Decamps a couvert les premiers plans d'une ombre diaphane, malgré ses
tons foncés; cette manière de procéder se retrouve souvent chez lui et donne parfois une certaine similitude à ses compositions; ainsi nous la retrouvons dans Eliézer et Rébecca et dans Joseph vendu par ses frères. Là encore les terrains d'ouverture sont coupés par une ombre violente qui rejette toute la lumière sur les autres portions du tableau.
Le Joseph vendu est certainement une des toiles les plus ^ importantes de M. Decamps, malgré la singularité de sa disposition, qui, faisant de la scène principale im accessoire, semble donner toute l'importance à un dromadaire debout sur un mamelon. Le paysage est très-vrai; ce n'est plus TAsie Mineure , c'est le point de jonction de l'Asie à l'Afrique; j'ai vu vers la mer Morte, du côté de Djebel-Hauran, des montagnes comme celles-ci, roses, décharnées, glacées de teintes bleues, dessinant à l'horizon leurs lignes majestueuses et se détachant harmonieusement sur l'azur du ciel tacheté par le vol de quelques gypaètes blancs. Au delà, c'est le sable et la fatigue des longues journées de voyage ! Sur la limite des champs cultivés, la caravane des marchands éthiopiens s'est arrêtée ; elle a rencontré les frères prévaricateurs et leur a acheté cet enfant qui, prophète, fils de prophètes, doit sauver l'Egypte, et qui, maintenant, supplie Ruben d'avoir pitié de lui. Près du groupe des Djellabs, on aperçoit l'orifice de la citerne où, selon la tradition musulmane, un ange du Seigneur est venu essuyer les larmes de Joseph. Un dromadaire est coucha; un autre est debout, harnaché d'une haute selle et tournant de côté et d'autre sa tête mélancoUque que, selon nous, M. Decamps a faite beaucoup trop plate. Au premier plan coule une source où une femme vêtue de bleu emplit une amphore.
Eliézer et Rébecca a les mêmes qualités de composition
et d'exécution^ malgré une certaine lourdeur que je remarque dans les végétations^ et surtout dans un pin laryx situé à droite. La scène se passe encore et forcément auprès d'une fontaine ; un escalier de quelques marches descend vers une piscine dans laquelle une femme plonge une cruche en grès avec ce mouvement allongé des reins particuUer aux Orientaux^ qui semblent avoir deux ou trois vertèbres de plus que nous. En contre-haut , sur une façon de chaussée de plainpied avec le sol^ Eliézer^ coiffé d'une large kuûeh rouge^ couvert d'une ample robe verte^ s'approche en saluant la jeune Rébecca vêtue de blanc. Derrière elle^ des hommes et desfemmes; dont le costume a le tort d'être plus traditionnel que vrai^ se groupent dans différentes postures. Plus loin^ on voit les dromadaires de l'Hébreu près d'une coUine verte comme le printemps^ où broutent hardiment des chèvres^ et qui supporte les murailles d'une ville primitive. De vastes horizons reculent à perte de vue et ferment le paysage en se confondant avec le ciel.
Dans ces deux tableaux qu'on peut appeler historiques, M. Decamps a largement mis à contribution^ au profit de la vérité^ ses souvenirs d'Orient ; loin d'imiter la plupart des peintres qui se contentent d'inventer d'invraisemblables paysages pour y placer les scènes bibliques^ il a senti avec raison que l'aspect du pays avait ^ dans les sujets religieux^ une importance égale à celle des personnages. U a fait là^ comme on disait il y a' vingt ans^ de la couleur locale; aussi est-il arrivé à un grand effet qui laisse une profonde et sérieuse impression.
Il y a une classe d'individus que M. Decamps a étudiés en Orient avec amour^ ce sont les enfants; il a saisi avec une merveilleuse sagacité les différences souvent imperceptibles
de leurs physionomies généralement semblables. Les Enfants à la tortuey que S. A. R. le duc d'Orléans a donné à M. Cuvilier-Fleury, sont une toile sans prix. Le sujet est bien simple^ cependant. Dans un paysage d'Anatolie éclairé par la chaude lueur du soleil couchant^ près d'une auge en pierre , des enfants jouent avec une tortue. L'un montre sa petite tète fraîchement rasée^ l'autre est coiffé d'un turban^ un troisième d'un simple tarbouch. Us sont là^ avec leur visage bronzé^ leurs grands yeux de gazelle^ leurs mouvements adroits et gracieux^ pleins de santé^ de force et de vie. Silencieux et graves^ près de leur maison^ ils montrent déjà, dans le calme de leur attitude^ les instincts contemplateurs qui sont en eux. Nous n'aurions que des éloges à donner à ce tableau si les fleurs tombées d'un panier ne nous semblaient pas traitées avec trop de lourdeiur^ et si les montagnes n'étaient d'un bleu si cru qu'on dirait que leurs glacis ont été maladroitement effacés.
Nous n'en finirions pas si nous voulions analyser et décrire tous les tableaux de M. Decamps ; la plupart sont beaux^ quelques-uns sont irréprochables; parmi ces derniers^ nous citerons la Halte de cavaliers arabes, le Paysage d'Anatolie^ FEnfant au lézard, la Grand'mère, où se retrouvent toutes les quaUtés qui font de lui un maître important.
Dans ses dessins^ il n'est pas moins remarquable que dans ses tableaux; tout le monde connaît la Sortie de l'école turque; tout le monde a admiré cette bande de marmots joyeux^ offrant sur leurs visages les différents types de l'Orient^ jaillissant hors de leur école^ se pressant^ se heurtant^ se renversant^ courant avec de grands cris et de grands gestes^ tous charmants, alertes, éveillés, spirituels, gambadant et se moquant du vieux pédagogue en lunettes qui les surveille et les
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gounnande. Quelle vie circule dans ces petits êtres! Quel coloris dans ce tableau; quelle pureté de lignes, quelle variété d'expression, et aussi quelle entente supérieure de rjiarmonie!
M. Decamps use de tous les procédés connus et inconnus pour amener ses dessins au degré de perfection qu'il désire ; il ne recule devant aucune ficelle et fait bien, car, chez lui toujours, la fin justifie les moyens. Il emploie le crayon, le fusin, l'aquarelle, le pastel, le grattoir, la gouache séparément ou simultanément, et ne manque jamais de produire l'effet qu'il a cherché. Un de ses dessins, qui n'est point inscrit au catalogue, nous a spécialement touché; il représente une Marchande d'oranges, et nous semble exéculr au fusin, repris avec des touches légères de peinture à l'huile soigneusement vernie. Sous une arcade pleine d'ombre, à côté de ses paniers de fruits encore intacts, une vieill;^ pauvresse assise, triste, abattue, laisse pendre sur ses genoux ses deux bras noirs , amaigris et pleins de découragement. Un haillon enveloppe sa tête pensive ; une robe douteuse couvre son pauvre corps qui a froid pendant l'hiver. La recette est nulle; personne ne l'a encore èirennée, il faudra ce soir se coucher sans manger; toutes les douleurs, et aussi toutes les sombres résignations de la misère, sont peintes sur ce visage affaibli par le jeûne et la désespérance. Au fond, dans un paysage montueux éclairé par le soleil, on voit passer des mulets qui cheminent au bruit de leurs gtelots; la route est pleine de poussière, il fait chaud, les muletiers peut-être penseront à la vieille marchande et viendront, en échange de quelques sous, prendre un ou deux tas de ses fruits à bon marché. Aussi, comme elle regarde du côté de la route, car c'est l'espoir qui y passe, c'est peut-
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être le dîner d'aujourd'hui^ c'est la certitude de ne pas trop souffrir pendant une nuit sans sommeil. Ce dessin est d'un sentiment puissant et vrai qui émeut comme le bruit d'un sanglot.
J'en ai assez dit pour faire comprendre combien j'admire le talent si varié et si sincère de M. Decamps^ et cependant^ en examinant son œuvre^ en voyant quelle science et quelle patience il a fallu dépenser pour arriver à de si beaux résultats^ je me sens saisi par une tristesse infinie^ car je ne vois que Tefifort heureux d'une grande habilité matérielle. L'artiste A-t-il eu une idée dominante, bonne ou mauvaise, au service de laquelle il ait mis ses adroites facultés? Non, et c'est là ce qui me désole. D a peint pour peindre : ici un Bazar turc, là des Chevaux de halage, plus loin des Singes boulangers, ailleurs des Pouks et des Canards; mais en n'obéissant qu'à ses instincts irraisonnés, et emporté dans ce tourbillon de matérialisme qui a enveloppé les arts sous la restauration et après la révolution de juillet, et sans se demander si, dans un temps de troubles et de recherches, Tart n'avait pas aussi sa mission civihsatrice à remplir. La peinture n'est-elle donc qu'un art fait pour le plaisir des yeux, comme on aurait dit au siècle dernier ; nous ne pouvons pas le croire. Il me semble qu'elle a sa partie à chanter dans la grande symphonie des penseurs, et qu'elle a aussi son coup de feu à tirer dans nos batailles. Les temps sont durs, le ciel est bas, l'air manque. C'est aux artistes, c'est aux poètes à combattre les premiers, dussentils tomber pour ne se relever jamais. C'est à ceux que Dieu a doués particulièrement qu'il appartient de chercher la lumière et de la répandre par tous les moyens possibles. Je nous comparerais volontiers maintenant à des voyageurs
égarés SOUS les sombres profondeurs d^une caverne; la nuit est de tous côtés^ il fait froid^ Tair est humide^ quelques chauves-souris fi*61ent nos visages d'une aile muette et rapide; parfois on s'arrête pour écouter, on pousse un cri d'appel afin de se convaincre que nul des compagnons n'est tombé dans un goufite à fleur de terre; au fond, loin, bien loin, plus loin encore, on aperçoit un pâle rayon de soleil qui passe à travers une fissure de rocher; on a repris sa vaillance, car ce filet de lumière c'est l'avenir tout plein de ses promesses, tout gonflé de nos espérances. Allons donc, et marchons! ne nous arrêtons pas à écrire sur les murs des bouquets à Chloris ou à dessiner sur les parois des mièvreries inutiles, élevons nos cœurs, chantoûs le Sursum corda, crions courage aux retardataires, guidons les faibles, soutenons les infirmes, rassurons ceux qui ont peur, entraînons ceux qui reculent, suivons ceux qui ont foi, et marchons toujours vers la lumière qui est là-bas, car peutêtre qu'au détour d'un rocher, au moment où nous nous y attendrons le moins, le soleil, chaud, radieux,* fécondant, rayonnant, nous apparaîtra en nous inondant de ses clartés.
Est-ce M. Decamps qui nous suggère ces réflexions? Non ! nous pouvons regretter que son talent n'ait pas été appelé à jouer un plus grand rôle, mais nous n'en accuserons que des circonstances défavorables. On ne lui a jamais offert l'occasion de se développer normalement; au lieu de lui donner à peindre des murailles de cent pieds de long, on a exigé de lui des petits tableaux amusants, il les a faits pour vivre, et il mourra peut-être en ayant aussi le droit de se frapper le front et de se dire : « J'avais quelque chose là! is>
Ah! si au lieu d'user leurs forces dans de stériles luttes d*atelier, dans des efforts d'envie, dans des intrigues, dans mille roueries étrangères sinon nuisibles aux arts, les artistes enfin sages, comprenant bien leur intérêt, s'unissaient entre eux et formaient, je ne dis pas une association d'idées, mais une simple société, une sorte de tontine qui les mît à l'abri du besoin, comme tout changerait pour eux ! Traitant de puissance à puissance avec les gouvernements et avec les grandes compagnies industrielles, qui forcément viendront à eux dans un court délai, s'épanouissant dans leur indépendance, imposant des projets au lieu d'en subir, faisant justice des sottes traditions dont on les embarrasse, ayant le droit enfin d'avoir une opinion politique et sociale et de la servir dans leurs œuvres; n'ayant plus besoin pour vivre de peindre des hauts faits qu'ils réprouvent, et d'illustrer des héros qu'ils détestent; libres, sincères, dégagés de toute solidarité honteuse, ils en arriveraient vite à comprendre que l'art est un sacerdoce, et ils deviendraient des apôtres, au lieu d'être ce qu'ils sont aujourd'hui, des esclaves, ou tout au plus des affiranchis. Il y a une devise avec laquelle on ferait de bien grandes choses si on savait la comprendre et l'appliquer; elle est très-simple, fort connue, et la voici : l'union fait la force! C'est par elle que sera la grandeur du monde futur!
Si une société semblable à celle que je viens d'indiquer en passant avait existé, M. Decamps, grandissant les éminents instincts artistiques que le ciel lui avait accordés, ne se serait pas contenté de raconter si rapidement l'histoire de Samson. Au lieu de s'arrêter à des dessins fort remarquables, mais qui ne sont en réalité que des cartons destinés à préparer un travail considérable, il eût exécuté ce
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travail et eût doté son pays d'une œuvre extraordinaire. Je suis reconnaissant à M. Decamps d'avoir choisi Thistoire biblique de Samson pour prouver ce qu'il eût pu faire dans une société ayant quelque souci de sa propre gloire. J'aime Samson^ héroïque et enfantine figure de géant ^ doux et faible ainsi que les colosses^ et symbole de bien des peuples qui^ comme lui^ forts^ jeunes^ libres^ vainqueurs^ animés par Dieu^ se sont laissés prendre d'amour pour quelque royauté pleine de trahison. La froide et avide Dalilah leur a coupé la chevelure et les a livrés aux Phihstins qui leur ont crevé les yeux. Ils ont tourné la meule, insultés par les petits enfants et gardés par un chiaous immonde; longtemps, longtemps ils ont pleuré, maudissant leur faiblesse et se disant : « Hélas ! déjà elle m'avait lié avec des cordes neuves ; hélas! elle avait tissé sept tresses de mes cheveux autoiu: d'une ensuble ; hélas ! j'ai vu tout ses mensonges, et pourtant je lui ai livré le secret de ma liberté. » Puis, un jour qu'ils ont senti la sève remonter vers leur tète et qu'on les a amenés dans un festin, ils saisissent les colonnes et écra^ sent ceux qui les ont trahis, ceux qui les ont vendus, ceux qui les ont achetés, et eux-mêmes aussi !
C'est dans une série de neuf dessins, inspirés chacun par un verset de la Bible, que M. Decamps a représenté cette lamentable légende. Ces dessins sont assez importants pour que nous les examinions un à un ; disons néanmoins, avant de commencer, que le paysage en est toujours admirablement compris, mais que tous les ciels sont lourds, sans transparence, et semblent souvent écraser les objets qui les avoisinent. Si M. Decamps eût exécuté l'œuvre complète qu'indiquaient ses projets, il eût certainement fait disparaître ce défaut.
i . « Cest que, la flamme montant de dessus Vautel vers les cieux, l'ange de l'EternH monta aussi avec la flamme de l autel. Ce que .ifanoah et sa femme ayant vu, ils tombèrent le visage contre terre. »
De grandes roches calcaires, de forme carrée, couvrent , les premiers plans baignés d'ombre, selon Tusage trop fréquent de M. Decamps ; de fines montagnes se dessinent à perte de vue sur le ciel rayé de nuages; Manoah et sa femme, Tun agenouillé, Tautre presque prosterné près d'un feu d'holocauste, écoutent les dernières paroles de l'ange qui leur montre les cieux et dont les larges vêtements flottants se confondent avec les lueurs et les fiimées du sacrifice. L'attitude hardie de l'envoyé céleste, le respect tremblant des deux Hébreux sont parfaitement rendus dans ce dessin, relevé çà et là par de légères touches d'aquarelle.
2. < Et l'esprit de l'Eternel ayant saisi Samson, Satnson déchira le lion comme s'il eiit déchiré un chevreau, sans avoir rien dans sa main. >
Demi-nu, les cheveux renfermés dans une kufieh, ayant rejeté son manteau et son bâton pour mieux combattre, jeune, musculeux, dessinant par son effort des membres admirablement attachés, Samson a saisi le lion à la gorge d'une main et de l'autre à l'épaule ; il le tire avec une telle violence que la bête féroce allongée, presque aplatie, oiivrant une gueule râlante et fermant ses yeux mourants, va s'en aller en morceaux, déchirée par le terrible lutteur. Au fond on aperçoit la silhouette d'une ville biblique enfermée par de hautes montagnes abruptes et brûlées par le soleil.
■i. < Puis ayant allumé les flambeaux, il lâcha les renards aux blés des PhUUh tins; il brûla donc tant le blé qui était en gerbes que celui qui était sur pied , même Jusqu'aux vignes et jusqu'aux oliviers. ^
C'est le soir; de gros nuages s'amoncellent dans le ciel; un vent aride fait osciller les arbres. Samson est assis sur
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une pierre, tenant, selon Tusage oriental, sa jambe posée sur son genou et son pied dans sa main; il a une figure goguenarde et railleuse, plein d'une joie semblable à celle d'un enfant qui fait une farce, en regardant les renards allumés porter Tincendie dans les moissons, sur les montagnes et parmi les plantations. Des bergers épouvantés s'enfuient en ralliant leurs troupeaux. Le vent souffle, la nuit vient, l'incendie sera terrible.
4. < Ft ayant trotwi une mdetwire d'àM qui n'étaU pa9 encore desséchée, U ' avan ça la main, et layant prise il en tm mille hommes. >
Dans ce dessin, M. Decamps est presque arrivé à la perfection du mouvement, et si le fait a eu lieu, c'est certainement ainsi qu'il a dû se passer. Quelques Philistins assommés sont tombés en monceaux autour de Samson, qui manie cette effroyable mâchoire commejamais chevalier n'a manié sa masse d'armes. Il a empoigné un ennemi par le milieu du corps et le tient suspendu et accroché à lui. On voit que chaque fois qu'il abat son arme improvisée il abat les corps les uns par-dessus les autres. Vu de dos, debout, agitant sa musculature à chaque geste, il est superbe, violent, inspiré ; on sent que Dieu est en lui. Des cavaliers terrifiés s'enfuient de toute la vitesse de leurs chevaux, à flanque étrier, sans oser retourner la tète, éperdus et tremblants de voir apparaître ce jeune homme qui déchire les lions et massacre des armées. Au fond, dans le lointain, les hommes de Juda qui l'avaient livré lié aux Philistins regardent cette étrange victoire et élèvent leurs actions de grâces vers le Seigneur.
5 < Snmson. après avoir dormi Jusqu'à minuit, se leva et se saisit des portes de la ville et des deux poteaux, et, les ayant enlevés avec la barre, il les mit sur ses épaules et les porta sur le haut de la montagne qui est vis-^vU Hébron. >
Tout est noir, car la nuit est très-sombre ; quelques rares
étoileg et un mince croissant brillent dans le ciel obscur. La haute silhouette des montagnes se distingue vaguement ainsi que les murailles et les tours de la ville de Gaza ; sur le bord d'un rempart ^ un soldat se tient en sentinelle la pique à la main ; mais il n'a point vu le robuste jeune homme qui gravit impunément la colline en soutenant sur son dos courbé les portes avec leurs cadenas, leurs verroux et leurs ferrements. On sent, en regardant ce dessin, toute la fraîcheur et tout le silence des nuits d'Orient, nuits profondes où Ton n'entend que le piaulement des chacals et le vol affaibli des grandes roussettes.
0. < Valilah prit de grostei corde» newfti et elle lia Samson; puis elle lui dit : les Philistins sont sur Un; et il rompit les cordes de dessus ses bras comme un fttet.*
Surpris dans son sommeil par la voix traîtresse de la femme vendue, il se lève d'un bond; les cordes rompues sont tombées à ses pieds; ses bras et ses mains semblent préparés à la lutte; son œil démesurément ouvert cherche les ennemis et va tout à l'heure sans doute se retourner avec tendresse vers cette Dalilah charmante qui était couchée près de lui et qui lui crie en tendant de son côté ses beaux bras blancs : Voilà les Philistins. Ici encore il y a tout un drame plein de passion et saisissable au premier regard, tant ces deux personnages sont dessinés, posés, mouvementés avec une entente admirable de la vérité.