‹ Les Beaux-Arts à l'Exposition Universelle de 1855: Peinture, sculptureChapitre 4 sur 13 · t Us Philistins donc le saisirent. . . y · texte numérisé non relu

t Us Philistins donc le saisirent. . . y

Tout est fini, il a livré sa force à celle qui l'endormit sur ses genoux pour couper les sept tresses de sa chevelure. Presque nu, arraché à son sommeil, humilié, rasé, vaincu, traîné la corde au cou par des soldats brutaux, il s'en va la

tête basse^ au milieu de six Philistins qui le raillent^ le poussent et rinsultent^ sans oser se retourner vers la maison ou paraît à une fenêtre la grasse et perfide Dalilah, qui tient encore les ciseaux infâmes à la main. Les Philistins noirs^ osseux^ accoutrés de costumes étranges^ contrastent par leurs allures orgueilleuses et triomphantes avec rabaissement de celui que Dieu a abandonné.

H. « Et ilB lui crevèrent les yeux, et ils le menèrent à Gaza et le lièrent die deux chaUnes d'airain, et il tournait la meule d^ins la prison. . . >

C'est une chambre obscure, presque une cave ; par la porte ouverte passe un large rayon de soleil qui éclaire Samson enchaîné des pieds à la ceinture et penché sur le madrier d'une lourde meule. Il pousse avec efifort la pesante machine, sombre, résigné, et déjà, peut-être, méditant sa vengeance. Non loin, un gardien assis, immobile, le regarde, tenant son pied dans sa main et ayant près de lui le bâton qui excite au besoin le travail du malheureux condamné; sur une poutre transversale un rat se chauffe au soleil et semble contempler le vaincu de la trahison que des fous, gardés derrière des barreaux de fer, insultent avec des grimaces et des cris.

u. €11 t^ètendit donc de toute sa force, et la maison tomba sur les gouverneurs et sur tout le peuple qui y était. »

Samson, qui, dans ce dessin, ressemble beaucoup trop au Jupiter Olympien, a ébranlé les colonnes, la maison s'écroule. Le peuple fuit pêle-mêle en hurlant de terreur; des avalanches humaines, honunes et femmes, accrochés les uns aux autres, s'abattent, la tête en bas, du haut des terrasses; les plafonds se fendent, les piliers se disjoignent, les pierres tombent, tout va finir; la force de Samson est revenue pour

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la mort des Philistins et pour la sienne; son effort est immense^ désespéré^ suprême; il emplit sa poitrine, contracte son visage et gonfle ses bras ; mais il a le temps de jouir de son triomphe, car une joie surhumaine illumine ses traits déshonorés par la cécité. Si Fon veut comprendre comment M. Decamps entend le mouvement, il faut regarder Tenfant effrayé qui se sauve en sautant les marches de Tescalier.

C'est ici, après les dessins de Samson, que nous arrêterons l'analyse de Fœuvre de M. Decamps, qui, comme nous l'avons dit, est innombrable, et toujours signalée par des qualités de premier ordre. Je m'afflige en songeant qu'un artiste de ce talent n'ait pas trouvé dans sa vie la fortune d'avoir à décorer un palais, une église, ou même une simple salle de château. .Nos petits-enfants ne nous pardonneront pas cette sottise, el franchement ils auront raison.

Nous pensons que l'influence de M. Decamps a été considérable et qu'elle a eu les meilleurs résultats. Son amour extrême et honnête de la couleur locale le forçant à étudier les choses dans tous leurs détails et sous chacun de leurs aspects, a répandu sur son œuvre une vérité qu'il faut applaudir pour elle-même d'abord, et ensuite parce qu'elle a entraîné les artistes dans une voie nouvelle et heureuse. Un des premiers il a indiqué cette mine inépuisable de l'Orient où, à son imitation, tant de peintres ont puisé à pleines mains. Ne sortant pas de la réalité sincère de ce qu'il avait vu et compris, il a frappé à mort cet orient de convention, ces turcs de comédie, ces sultanes imitées d'Aline, reine de Golconde, ces paysages imaginés à plaisir dont on s'était à tort satisfait pendant si longtemps. Il a prouvé une fois de plus cette vérité qu'en fait d'art, et surtout d'art plastique,

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l'iiiterprétatiouraiBonnée de ta nature est supérieure à Tiiivention. La réalité artistique prise par lui sur le fait^ et ren* due avec cette science sérieuse qu'il possédait^ a ouvert une brèche énorme aux erreurs épuisées de la tradition. Bien des imitateurs^ suivant M. Decamps de loin ou de près^ ont passé par cette brèche et ont planté leur tente dans le champ clos où il avait arboré sa bannière. On peut dire de lui et de Ma* rilbat qu'ils ont, en peinture, été les Christophe Colomb de rOrient.

Parmi ceux sur lesquels le peintre de l'Asie Mineure a eu une influence remarquable, nous devons citer un artiste emporté l'année dernière, à Fàge de trente-sept ans, et qui, de son vivant, s'appela Adrien Guignet K Au moment où la mort est venue le saisir et le pousser sur la route des transmigrations futures, il commençait à dégager victorieusement sa personnalité qui avait tâtonné dans l'imitation de Salvator Rosa d'abord, et ensuite de M. Decamps. Epuisé par une longue et profonde misère, il est parti à l'instant où son nom plus connu, ses œuvres plus appréciées, des travaux importants commandés, allaient lui donner, non pas l'aisance, mais au moins la possibilité de vivre. Sa détresse fut parfois inconcevable; le fait suivant, qui eut du moins un dénoûment heureux, le prouvera, et prouvera aussi aux gens du monde à quelles douleurs sont en proie les artistes qu'ils se plaisent trop souvent à regarder comme des piliers d'estaminet et des débauchés. L'estaminet est souvent un ateUer sans feu pendant l'hiver, et la débauche une croûte de pain trempée dans un verre d'eau.

Un soir qu'il rentrait chez lui avec un de ses amis, son por-

• Né à Annecy (Savoie), le 2i décembre 1817 j mort à Paris, le 19 mai

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tier lui remit une lettre non affranchie, timbrée de Paris. Adrien Guignet prit la lettre, la retourna, l'examina, puis la rendit au portier en lui disant : « Je n'en veux pas, restituez-la demain au facteur. » Lorsque les deux camarades eurent gravi les six étages qui conduisaient à Tatelier ou plutôt au grenier habité par A. Guignet, l'ami lui demanda pourquoi il avait refusé cette lettre. 11 répondit par d'assez mauvaises raisons et finit par avouer qu'il n'avait même pas trois sous pour acquitter le port. L'ami descendit, paya la lettre et la remonta à Guignet, qui l'ouvrit et trouva une invitation à passer chez M. le duc de Luynes. Ce dernier, qui avait su reconnaître son talent, l'attendait pour lui commander quatre tableaux destinés à la salle à manger du château de Dampierre. Sans le hasard heureux qui plaça ce soir-là un camarade près de Guignet, la lettre, renvoyée à la poste, était décachetée pour cause dé refus et retournée à son auteur, qui se serait sans doute abstenu de renouveler des offres si singulièrement reçues.

Cependant Adrien Guignet était un homme d'un talent réel, et qui, s'il n'avait épuisé sa vie dans des luttes incessantes contre le froid et la faim, serait arrivé à une célébrité méritée. Sa nature généreuse, un peu taciturne et très-impressionnable, le poussait fatalement vers les choses artistiques. A seize ans, pendant que son père était intendant au château de Vemeuil, il fut placé chez un géomètre-arpenteur des environs. Cette science fastidieuse d'hectares et de centiares ne tarda pas à le fatiguer, car au bout de huit jours il se sauve, rentre au château pendant Tabsence de «on père, prend son fusil et va dans les bois voisins mener une vie de Robinson Crusûê, mangeant sa chassa qu'il fait cuire comme il peut; dormant à la belle étoile, rêvant, chan-

tant et se délectant aux effets de Boleil sur les vieux cbènes de la forêt. Au bout d'une semaine de cette existence primitive, le remords le saisit, et, très-honteux de son escapade, il réintégra le domicile paternel où l'attendait une semonce fort excusable. Il fit tant et tant, et supplia avec de si longues, de si persuasives instances, que son père renonça enfin à en faire un arpenteur juré et consentit à lui laisser apprendre la peinture. Ravi et tout plein de ces belles espérances qu'on aime toujours quoiqu'elles soient si menteuses, Adrien Guignet arriva à Paris, entra à l'atelier de M. Blondel et en sortit en 1839.

Il n'avait pas d'atelier; M. Darcet lui prêta une salle à l'hôtel des Monnaies; il y peignit sans désemparer son premier tableau qui représentait des Prisonniers lancés dans un précipice. Cette toile fut exposée en 1840 en même temps que : Mo'ise sur les eaux ; Voyageurs surpris par un ours ; Agâr dans le désert; en 1841 il expose : Cambyse vainqueur de Psamménit ; en 1842 : Saint Jean prêchant dans le désert ; un Combat de barbares dans un défilé ; en 1843 : un Episode de la retraite des Dix^Mille; en 1844 : une Vieille Femme; Salvator et les Brigands (lithographie par Leroux); en 1845 : Joseph expliquant les songes; cette dernière toile, qui est au musée de Rouen, est d'une merveilleuse exactitude architecturale; en 1846 : Orgie de condottieri; Xercès pleurant sur son armée; en 1847 : une Forêt (lithographie par Leroux); un Gaulois à cheval; enl848 : le Mauvais Riche (lithographie par Leroux); Fuite^ en Egypte; Deux Philosophes (brigands) ; un Chevalier errant; Don Quichotte faisant le fou. Ce fut après cette exposition que M. le duc de Luynes chargea A. Guignet des décorations de la salle à manger du château de Dampierre.

Parmi ces tableaux, dont plusieurs sont très-bons, nous signalerons : un Ctômbat de barbares dans itn défilé; Salr vator Rosa et les Brigands; l'Orgie de condottieri, qui sont des toiles vigoureusement jpeintes, mais qui se sentent trop des prédilections de leur jeune auteur pour la manière hardie et originale de Salvator Rosa. Dans le Don Quichotte et le Mauvais Riche, il se rapproche plus de M. Decamps, quoique ce dernier tableau ait des qualités de pâte et de lumière très-dignes d'éloges et très-particulières. Sa personnalité commence à se révéler sérieusement dans le Xercès pleurant sur son armée, vaste composition tenant dans une petite toile, bien comprise, supérieurement rendue, et éclairée par un effet de soleil couchant que bien des maîtres aiu'aient envié. Chose étrange, Adrien Guignet n'avait jamais été en Orient, et pourtant il le connaissait aussi bien f[ue personne. Il en avait, pour ainsi dire, l'intuition. Dans son petit tableau de la Fuite en Egypte, il était arrivé à l'imitation ou plutôt à la divination exacte des lignes et de la coloration de la montagne de cuivre près Gyrgeh, lieu traditionnel où, dit-on, le Christ s'est arrêté.

Dans les tableaux qui sont au château de Dampierre, la préoccupation de M. Decamps reparait encore assez visiblement dans la Défaite d'Attila par JEtius, et dans le Festin de Balthazar; l'architecture de cette dernière composition a été étudiée d'après les monuments de Ninive et de Khorsabad. Mais l'originalité de Guignet se fait enfin glorieusement jour dans les Jardins d*Armide, qu'il a conçu et exécuté courageusement à un point de vue tout à fait nouveau. Il a laissé de côté les kiosques, les statues, les jets d'eau, les palais, les escaliers contournés, les nymphes, les dômes et les colonnes usités en pareil cas, et il a peint une

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forêt immeuii^ d'un vert plein de jeunesse^ et caressée par le premier soleil du printemps. Sous une sorte de dais formé par les larges feuilles des aristoloches^ à côté d'une source où des roseaux inclinent mollement leurs têtes^ Armide et Renaud sont assis les bras enlacés, tandis qu'on voit appa^ raitre derrière les arbres les deux chevaliers en recherche du guerrier oublieux. Il émane de ce tableau une fraîcheur^ une senteur de bois, un parfum de fougères nouvelles qui enivrent comme Todeur d'une forêt. Quelques détails négligés, à droite de cette toile, prouvent que la mort est venue avant que Guignet ait pu y mettre la dernière main.

Aujourd'hui, au milieu de cette exposition, pour laquelle Adrien Guignet avait préparé plusieurs travaux importants et surtout très-individuels, nous regrettons plus que jamais sa mort prématurée, car il eût dignement tenu sa place parmi ses aînés et ses cadets; son œuvre eût été presque considérable, et elle eût prouvé qu'il était un des vaillants parmi ceux qui combattent les fausses doctrines en faveur de la' vérité et de la sincérité artistiques.

Avant de quitter les catacombes, où nous avons parlé des morts avec respect, mais sans faiblesse, avant d'allumer notre lanterne pour chercher un homme parmi les vivants, nous sentons le besoin de résumer notre opinion sur les trois artistes principaux dont l'œuvre, commencée sous la restauration, s'est continuée jusqu'à nous. Pour le faire brièvement, et pour être compris, nous emprunterons quelques mots à l'argot politique qu'on parlait en i848, et nous dirons :

M. Ingres est un glorieux réactionnaire qui, malgré son talent et sa ferveur, n'a pu ranimer des choses mortes ni

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ressusciter des principes usés et devenus insuffisants à nos désirs, à nos croyances, à nos besoins.

M. Decamps est un démocrate sage, révolutionnaire avec conviction, qui, en faisant une large part au présent, nous montre dans l'avenir des splendeurs consolantes et fortifiantes.

M. Eugène Delacroix est un démagogue sans but et sans cause ; il aime la couleur pour la couleur, c'est-à-dire le bruit pour le bruit.

Nous admiron.s respectueusement M. Ingres ; nous croyons en M. Decamps, qui a toutes nos sympathies ; nous n'aimons pas M. Delacroix.

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Peinture d'histoire. — M. Glaize; le Piloii. — Biograpliies. — Exemple à suivre. — Un mot sur M. Béranger. — M. Gérome ; le Siècle tf Auguste. — M. Couture; les Romains de la Décadence; le Fauconnier,

— M. Heim. — Amende honorable. — Charles X distnbuant des récompenses aux artistes après l'exposition de 1824. — M. Biard. — M. Léon Cogniet; Tintoret peignant sa fille morte. — M. Rouget; ^Abjuration de Henri IV, — Citation de M. Charles de la Kounat.

— M. Henri Scheffer; la Vision de Charles IX. —M. Hippolyte Flandrin; tableaux de sainteté; décoration de l'église Saint-Germain des Prés. — M. Henri Lehuiann. — M. Mûller {de Paris) ; r Appel des dernières victimes de la Terreur; Vive l* Empereur! — M. Yvon; la Retraite de Russie. — M. Horace Vernet; Picturifern interminabilis,

— M. Matout; Femme de Boghari tuée par une lionne. — M. Ronot; le Christ à la Piscitie. — La vérité des costumes. — M. Léon Bénouville. — Costumes romains en Palestine sous les rois de Juda. -^ M. Ca* banel. — M. Barrias. — M. Hébert; les Filles cTAlvito, — Ecole de Rome — à détruire — par quoi remplacée? — Note justificative.

L'exposition de la peinture historique française ressemble un peu à l'enfer : elle est pavée de bonnes intentions. Elle nous offre à peu près tout ce que nous connaissons depuis déjà bien longtemps : des scènes empruntées à la mythologie^ aux écritures saintes ou à l'histoire^ scènes traitées à un point de vue uniquement matériel et sans grande intelligence du sujet.

11 me semble qu'en s'obstinant à reproduire des faits sans leur donner une interprétation particulière, les peintres se diminuent volontairement et ôtent à leur art un de ses côtés

les plus précieux. Chaque fait historique porte en soi une morale^ une instruction, une philosophie individuelles qu'il faut chercher, trouver et rendre facilement intelligible au puhhc. Chaque fait a une cause, une manifestation et un résultat ; les peintres ne voient en général que la manifestation brutale, isolée, et sans Tenchainement qui seul en peut donner le sens. Il ne suffît pas, pour être un artiste digne d'attirer Tattention, de savoh* dessiner régulièrement un bonhomme, de grouper des personnages avec science, de peindre solidement, de disposer ingénieusement des effets d'ombre et de lumière, de jeter çà et là des étoffes riches de couleur sur lesquelles on couche de belles femmes nues, il faut autre chose, il faut prouver qu'on n'est pas seulement un habile ouvrier, il faut, interprétant avec un ingenium particuUer l'acte qu'on représente, le montrer sous un jour nouveau, le faire comprendre d'une manière plus élevée, et (»uvrir à nos esprits des horizons encore inconnus; en un mot, l'œuvre d'un artiste doit donner à penser. Si une toile ne m'apporte qu'une sensation physique, si elle n'atteint que mes yeux et ne pénètre pas, par un coin quelconque, dans mon cerveau, je la repousse, car elle est mauvaise, ou tout au moins incomplète. Je sais qu'à des observations semblables les peintres répondent volontiers : a L'interprétation raisonnée ou philosophique d'un fait est plutôt du domaine de la httérature que de la peinture. » Je crois que l'intelligence appartient à tous les arts, et que c'est en tenir un dans un état regrettable d'infériorité que de le réduire sans cesse et intentionnellement à la seule représentation physique des choses. La matière et l'esprit, absolument unis ensemble et éternels tous deux, sont une même manifestation de Dieu ; pourquoi les peintres ne veulent-ils jamais

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^'inspirer que de la première et ne se préoccupent-ils pas uii peu plus du second ? Quand Thomme^ créé de poussière^ reposait dans le Paradis comme une statue d'argile , Dieu souffla sur lui et lui donna la vie. Que les artistes forcent ridée à souffler sur leurs œuvres, qui, sans cela, resteront toujours des choses inanimées et par conséquent inutUes.

Deux efforts considérables ont cependant été tentés cette année, Tun par M. Glaize, l'autre par M. Gérome. n leur en sera tenu un très-grand compte, car seuls, parmi les peintres actuels, ils semblent avoir compris que les artistes avaient aussi une mission à remplir, et qu'il était bien temps de laisser de côté les vieilles fadaises épuisées pour passer à des œuvres sérieuses.

Le tableau de M. Glaize s'appelle le Pilori. C'est une belle toile et une bonne action. Estimant avec raison que l'histoire est une mine féconde où chacun a droit de puiser à sa fantaisie et selon ses besoins, M. Glaiie, qui défend la cause de l'esprit contre la force brutale, a choisi un certam nombre d'hommes de génie persécutés, écrasés, condamnés ou tués par l'ignorance, la violence, l'hypocrisie et la misère, et les a attachés au carcan de l'immortalité.

La composition est très-simple, elle s'embrasse facilement d'un seul coup d'œil, et pourrait porter pour épigraphe cette phrase du docteur Faust à Yagner : a Le peu d'hommes qui ont su quelque chose et qui ont été assez fous pour ne point garder leur secret dans leur propre cœur, ceux qui ont découvert au peuple leurs sentiments et leurs vues, ont été de tout temps crucifiés et brûlés. » Les quatre monstres allégoriques sont couchés devant une estrade sur laquelle sont exposés les hauts personnages préférés par H. Glaize. Au centre est le Christ ; k sa gauche Socrate, Esope, Hypatia, Keppler,

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Galilée, Bernard de Palissy, Corrège^.Lavoisier; à sa droite, Homère,' Dante, Cervantes, Jeanne d'Arc, Christophe Colomb, Salomon de Caux, Papin et Etienne Dolet; chacun d'eux est appuyé contre un poteau où son nom est écrit.

La Misère est une vieille hideuse, couturée de rides, affaiblie par le jeûne, sale, déguenillée, criant avec effort ses plaintes auxquelles nul ne répond et laissant un enfant maigrelet, chétif et presque mourant, presser inutilement une longue mamelle flasque et vide que la faim a épuisée.

L'Ignorance, vue de dos, montre ses longues oreilles d'àne, son crâne pointu et sa faible musculature amollie par la paresse.

La Violence est une sorte de tortionnaire, épaix, vigoureux, obtus, qui n'a plus que des muscles et dont la tête est si petite, si étroite, si frêle, qu'elle n'offre pas de place pour contenir un cerveau. Cette figure, parfaitement comprise, bête comme un coup de canon et violente comme un coup de tonnerre, s'appuie sur des haches, des chevalets et toutes sortes d'outils avec lesquels on force quelquefois notre chair débile à rétracter les vérités de l'esprit.

L'Hypocrisie, vêtue de jaune, et qui me rappelle, je ne sais poiurquoi, certains personnages d'André del Sarte, tient son masque à la main et laisse voir des pieds honteux à force de platitude et de bas servilisme.

A demi dépouillé par ceux qui l'ont flagellé, Jésus est debout et tient entre ses mains liées le roseau qui lui fut donné comme un sceptre dérisoire. Il lève les yeux vers le ciel et semble prononcer ces paroles inscrites sur une banderole qu'un ange déploie derrière lui : « Pater, demilte illis, non enim sciuni quod faciunL » Autour de son front ensanglanté, ceint de la couronne d'épines, rayonne une auréole.

Nous pensons qu'en cela M. Glaize a eu absolument tort d'obéir à la tradition. Ce nimbe glorieux, c'est nous qui l'avons mis; ce signe évident de divinité, c'est nous qui l'avons fait descendre des cieux; les Juifs et les pharisiens ne Tapereurent jamais, car alors il n'existait pas. Si le Jésus qu'on me représente est déjà un Dieu, il ne m'intéresse pas; qu^ m'importent ses douleurs passagères, puisque je sais qu'il va renaître au sein d'une immuable et bienheureuse immortalité? Dans celui qui pleura à Gethsémani, qui fut vendu par Judas, renoncé par Pierre, poussé de Caïphe à Pilate, insulté par des soldats immondes, battu de verges, couronné d'épines, raillé, baffoué, souillé, crucifié, percé de la lance, abreuvé de vinaigre, et qui mourut en criant : « Seigneur, ayez pitié de moi! » il fallait nous montrer le fils de la femme et non pas le Fils de Dieu. Là il est au pilori et non pas encore au ciel ou dans la Jérusalem nouvelle ; c'est l'homme seul que j'aurais voulu voir et non pas la troisième personne de la Trinité. Ce qui a souffert et crié en Jésus, ce qui s'est désespéré, ce qui a eu des défaillances, ce qui a sué de terreur, ce qui a été cloué sur un gibet, c'est la partie humaine et non pas la partie divine. L'auréole de ce Christ légendaire est inutile, elle choque même au milieu de ces autres personnages qui, si l'homme est ainsi glorifié en Jésus, méritaient bien aussi quelque couronne lumineuse autour de leur front. En acceptant cette tradition sans la raisonner, M. Glaize a manqué le but qu'il se proposait, car il ne peut nous toucher sérieusement en nous représentant les douleurs d'un Dieu. Si celui qu'on offre à ma compassion n'a pas toutes les qualités nécessaires pour beaucoup souffrir, si à travers sa faiblesse, ses blessures et sa mort, je vois sa divinité, sa béatitude et son

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éternité^ il me laisse indifférent ; il ne me trouble pas plus que cet invulnérable Achille qu'on couvre d'armes ridicules, ment inutiles et qui ne m'intéresse que par son talon. Ce qu'il y a de merveilleusement émouvant dans V Evangile, c'est que c'est l'homme qui y parait et jamais le Dieu. Prenez garde, M. Glaize, votre auréole n'est pas chrétienne; Jésus nous le prouve lui-même en disant : « Pardonnezleur, mon Dieu, car ils ne savent ce qu'ils font. » Et en fait il ajoutait : a Mais je vais mourir afin qu'ils le sachent, j» affirmant ainsi par sa parole et par son supplice la grande loi du progrès.

Puisqu'en faisant de Jésus-Christ le principal personnage de sa composition, M. Gkize abordait franchement la question des dieux ou du moins des initiateurs religieux, et qu'il n'hésitait pas, non plus, à admettre dans son tableau des martyrs profanes, je regrette qu'il n'ait point jugé convenable de faire entrer dans son panthéon douloureux Prométhée et Orphée, qui tous deux méritaient les honneurs divins, le premier en dérobant le feu du ciel, en prenant parti pour les hommes contre les obscènes et violents habitants de rOlympe, en prêchant un des premiers la loi de la fraternité humaine et en étant livré sur le Caucase au bec du vautour; le second en soutenant Apollon contre Bacchus, la lyre contre la flûte, l'esprit contre la matière, en forçant avant Jésus les portes de l'enfer et en périssant déchiré par les Ménades sur les bords de l'Hèbre.

Immédiatement après Jésus et à sa gauche vient Homère, aveugle et fatigué, appuyant son corps appesanti par l'âge et la misère sur un bâton noueux de laurier qui a reverdi dans sa main, et portant suspendu au cou par une lanière de cuir la lyre du rapsode sur laquelle il chante, en men-

ièi 1«KS BKADl-iftTS KM 18».

dlaût^leftdieux^ Im héfos, la pmn ût Troie «t las mms/n dînasse fertile en ruaes.

Près de ini> c'est Dante encore effltayé de son iroyage aua enfers et semblant reculer à l'aspeet de qnelqœ sup^iee entrevu; peut-être est-il plein d'eflboî, oe vieux gibelin BtanOf en pensant h l'exil, à la misère, à la mort, ren leaquds les Noirs triomphants ?ont le ponn^. Son tisage est sévère, modelé par la réflexion et la souflkanoe; il ressemble à un spectre ; les enfants en avaient peur et rinaultaient quand il passait au milieu d'eux, grave et songeur, pensant à la Divine Comédie, ce poème qui fut écrit le premier dans la langue italienne à jamais fixée par lui.

Puis c'est Ififhel Cervantes, le vieux manche y le gueux, le radoieiir, cachant sous un large manteau son bras m»^ tilé, montrant ses traits amaigris et son front intelligmt, où se lisent en caractères indélébiles les traces de la captif vite, de l'esclavage, de la lutte inégale, de la dignité Massée, des humiliations de toutes soptes et de la mis^ apù f emporta. C'est bien là ce rude soldat qui fot blessé à L6pante où il combattit comme un lion; c'est bien là cet ingouvemable esdave qui appdait à la révolte tous ses eompagnons d'Alger; c'est bien I& cet homme de génie qui, méconnu par ses contemporains, insulté par les éenvassiers de son époque, impudemment volé par Avdlaneda S s'écriait en terminant, sous les verroux, l'histoire de l'inccnnpaiable hidalgo de lalfaiiche,dans un magnifique mouvem^at d^orgueiSeuse eonsdence : «Tu vas vesi^ suspendue à eecrotbet eft à ce fil de laiton, è ma petite plume bien ou mal

< fmit li «rèi^«Kneu Dmi QmekdiU ée femémdeê Avellaneéa^ induit de l'espagnol et annoté par M. Gerinond de Lavigne. l vol. in-S. Paris,

LES t%j^%rA%n a iw. m

taiUtel je ne sais; et là tu nvuts des sièelet, et et de fn^ semptueux émmm veaieat t'enlefer de eecte pièce pour te proCuier, tta lear dirae : HiUe^i bàiteAkf ttàoni que peisoone ne me Coudie, car eette entreprûe à moi seule était rtéserféef » Oa fiitâetixaièdeeeependaiit àeoœpraaâee qtw Aon QutchoUe était un fheM^eeuTfe^ et huit TiUee de oatte Eepa^ne qui avait ieiaié mouifr de faim son auteur, se disputèrent Fbmmeur de l'avoir wn naître.

Derriène le poète espagnol, j'ani^is voulu foir Gamoéns, le poète portugais, soldat eomme le premier, eommè lui blessé par les musulmans qui lui erèvent im œil à Geuta, adlé, ehaesé, e'éeiiappaiit d^un neuikiage en sauvant ses Lufliadee et revenant mourir i Fhôpital, pendant que son vieux nègre mendiait pour lui adheter du pain. Dernièrement f ai iu, il me semMe, dans les journaux, que le Portugal venait de Cûm de grandes cérémonies pour bonorer les ossemente de celui qui est maintenant ion poêle national. Bélaa! tt^est^ee pas toujours ainsit Nous élevons aujourd^m des 8tainesàCc»meille, qui, sous Louk XTV, le plue feux grand mi de l'iiietoire, étatt si pauvre, qu'il n'avait qu'mie seule patne de souliers. Après tout, il est peut^re Juste que ces hommes payent en eouffinnees vivantes les triomphes fuuns de leur immortalité.

A e6té de CServmntès, e'eet une fsmme, la ^lère héroïne (fai sauva la Franee et que la France laieea honteusement périr, e^eet Jeanne d'Arc. EHe est debout, couverte de la robe des oondampiés, Uée déjà au poteau, renversée en ar* tim^ i^rajrée des flammée qui vont lécher eon corps de tatrs langues ardentes, à demi renversée ea emèie,péle«t « sentant son cœur bJUir. » « Mom evons tué «ne sainte, » diaaimt les Ajigbis«prèsson«npplice,etquelques<r»6afBr^

maient avoir vu son âme s'envoler sous la forme d'une colombe. Ah! que de crimes la France a commis ou laissé commettre; que d'assassinats elle a permis sur des hommes et sur des peuples! Quand ils ont rendu toute leur âme^ on fait pour eux comme pour Jeanne d'Arc^ on ennoblit leur famille^ on pensionne leurs descendants^ les villes leur élèvent des Btati^es et font des fêtes en leur honneur^ mais le doux martyr ne s'en est pas moins couché tout sanglant dans sa tombe. Ah! si pour donner un pendant à son pilori des victimes^ M. Glaize fait le pilori des bourreaux^ qu'il n'oublie pas d'y accrocher l'imbécile Charles YII.

Christophe Colomb est celui qui suit Jeanne, n porte le globe terrestre sur lequel il semble chercher la route de cette ile lointaine de Zipangu qui doit lui faire découvrir un monde. Baffoué, trompé par les Génois ses compatriotes et par Jean II de Portugal^ c'est après huit années de sollicitations^ de prières, de supplications, qu'il obtient enfin d'Isabelle la CathoUque trois caravelles pour commencer son terrible voyage à travers l'inconnu. Pendant deux mois il lutte chaque jour, chaque heure, chaque minute contre un équipage révolté, incapable de partager sa foi profonde. Deux fois calomnié, mis aux fers, insulté, accusé de vol, deux fois il revient en Espagne confondre les envieux qui ne lui pardonnent pas son génie ; puis il repart pour chercher des terres nouvelles. Dans un de ses voyages, le dernier, je crois, ses matelots l'abandonnent sur les côtes de la Jamaïque et l'y oublient volontairement pendant une année. Enfin, revenu en Espagne, il y meurt seul, pauvre, misérable, affaibli et sachant que le continent qu'il avait trouvé portait déjà le nom d'Amérique. Le Christophe Colomb de M. Glaize a le visage rond, sévèrement rasé, éclairé

de deux yeux saillants et singulièrement doux; le nez est arrondi et surmonte une bouche sérieuse que le sourire ne doit pas souvent entr'ouvrir; un long pli longitudinal se dessine sur chacune de ses joues un peu molles. Cette figure, qui porte le cachet d'une certaine lourdeur entêtée, a toutes les apparences d'un portrait ; j'ai vu cependant, au musée Bourbon de Naples, un portrait.de Christophe Colomb, peint par le Parmesan, qui ne ressemble en rien à celui dont je viens de parler. La tête est fine et remarquablement spirituelle; ses sourcils très-purs de ligne abritent un œil roux, vif et petit; le front haut et découvert est orné de longs cheveux châtain-clair qui sont séparés par une raie au milieu de la tête et retombent sur les épaules; le nez droit, légèrement carré par le bout, s'abaisse sur une grande moustache qui va se perdre dans l'ampleur d'une très-longue barbe blonde. Il n'y a entre ces deux portrait s aucun point de similitude ; quel est le plus vrai ? c'est ce que mon ignorance ne me permet pas de décider.

Après Christophe Colomb apparaît un inventeur inconnu, et, nous devons le dire, plus traditionnel peut-être qu'historique. C'est Salomon de Caux, vieux, fiévreux, exalté, presque fou et montrant aux railletirs et aux sceptiques les dessins qui affirment la puissance de l'eau réduite en vapeur. On sait peu de choses sur lui; incompris en France, il aurait passé à Londres, où le marquis de Worcester se serait attribué ses découvertes et lui aurait ainsi dérobé sa gloire et sa fortune. D'Angleterre il passa en Allemagne, d'où, après avoir vécu assez misérablement dans la domesticité de l'électeur de Bavière, il revint mourir pauvre et tout à fait inconnu en France ^ •

1 C'est Arago qai le premier, je crois, vers 1828 ou 1829, signala les tentatives infructueuses faites jadis par Salomon de Gaux.

iéd LES BEAUX-ARtS EN 18!fô.

A cèié de lui et Mtirèllement, M. Olài^é à ^làéé Déiiié PA^iû, éèlUi tliïi déyait Met le mcilde dti pitis tàrtùidàMt ihstftiment <|iiè le progrès âii jaiiiais eu à da disposîtioli depuis Fifiiptirtierife, et qui détruisit de ses propres mdins, dàlis uïi àixës de désespoir^ un bateau con^ruit par lui et iiitiàl^aide dé là vapeur. Il est debout, triste, réfléchissajàt, Ift mairi pfcisée sur une feûtte de dyfiâïnomèti^ propre à tfîesUrèf là puissance de la vapeur.

Viéjlt ehstiite Un disciple de Gutteinberg, un èoldàt dé l^idéé, un lutteur courageux qui trotivd le martyre âti ôiiliéu des flâtilmes d'uU bûcher, EticnUe bolet ; sat vie est un combat iricessaut contre les forces aveugles deS deiii pouvoirs spiHtUel et temporel. A Toulouse, il soutient doiilre lé parlement la liberté de FUnivèrsité, et il est condamné à faire amende honorable. A Lyon, il est persécuté pour ses opinions luthérîenftes ; deux fois il est emprisonné; eri iSi3, on le ruine d^Uti seul coup en faisant détruire par la main du boUrréaii tous les livres sortis de ses presses; trois ans après il est arrêté, jugé. Condamné et brûlé Vif pour la plus grande gloire de la religion catholique, apostolique et romaine, ici s'arrête le tableau : mais le pilori infamant cft glorieux continue d'exposer d'autres victimes, car sUr tiù po^ teau, dont Je ne vois que là moitié, je lis un noffl : Jean; Jean HUss, Sans doute.

La partie droite n'est pas moins intéressante que la partie gauche, et nous i'exàmineroUs ausëi en détail.

Ê'abord c'est Socrale, tenant d'Une main la coupe pleine de 6igue, levant l'autre vers te clèl, séjour de là justice, et proclamant l'immortalité de l'âme. Derrière lui où aperdoit lé petit lit sur lequel il va se coucher pour mourir, après avoir recommandé à ses disciples d^ sacHfier Un coq à Esculape»

I hu WAnAMB m ism. i&i

I Auprè» de Itii e'e&t un esfiiite qtfi étànnÀ te Grèce fOÉ éêt

ÈêfsésMf M crntoy é pàv tiréau» pour eonstilter roracl» d'Apialf ioii^ êi fut iâjii9leili9nt précipité dti hmx de la rœhe Hyiuii^ pée^ à rinAtigaticm des prêtres delphien^^dùnt il aTftii déeouvert et dévoilé les superGherias) e'esf Ësope» Il tient eti main te Ta«e sacré que les hatntàiits de Délpbes aTaient cÀché I ûom ma bagage^ dfm de pdUToii' râeeaeer et le perdte avec

I certitude. Il récite à ses accusateurs, avec un visage railleur

; êfl pleiâ dé finesse^ la fàjbl» du rat et de la gtenouille^ qui

i . âè peut empêche^ imk supplice. 8a prédiction fut.jÉD«K%-

I -^lie^ d9 Delphes^ il lierei^e pas piei^e Hut pierre/ fout'â

I été reuversé^ détruiti pulrl^risé^ jeté au tent ; quelques mi-

I séraMes masures demeutenf seUlet at^ourd'hui sur rempla-

cement du temple d'-Âpollon^ et les fables de Te^late sont immortelles comme son nom.

Hypatia^ blanche^ belle et sereine^ est ptès d'Esofie ; oh voit sa tète intelligente et charmante apparaître derrière l'épaule du sage bossui Elle était si savante qu'elte suG<^éda à cette longue suite de maîtres illustres qUi Avaient donné ft l'école d'Alexandrie sa juste Gélébrité» Mais elle était païenne et enseignait la philosophie de Platon < L'évéque. saint Gorille s'énlut dé voir l'infiuenee que cette jeune iémnle exerçait stir la population et pritictpalement sui* le gouverneui* Oreste* Un jour qu'Hjpatia se rendait à l'Ecole^ élid fut arrêtée* ÏA populace^ stupide et grossière, éxôitéé par des prêtre^ implacables^ tfalna cette Ifiefge jusqu'au pied d'Uii ailtel consacré au Ghrist^ la dépouilla de ses vélé^^ ïûéiiiiif la tua à coups dé briqués et de pots eftésés^ puié ôdUpa son corpè âVéc déi écailles d'hullres, el i^la la brûler je ne Mis éh, en s« galldissânt â# eéUé YMùM. Un Sut est à reinarquér éf k flétrir t dès ifiie lé§ ebrétiêus éésséfént

d'être persécutés^ ils devinrent persécuteurs; en outre ils furent sauvagement iconoclastes. Il faut aller en Egypte^ contempler les temples bouleversés, grattés, effondrés; voir les statues' mutilées et martelées; compter les peintures effacées, lavées, déshonorées par eux, pour comprendre jusqu'à quel point d'absurdité violente peuvent pousser les coupables entraînements d'une foi aveugle qui ne veut point raisonner.

. Les deux hommes qui, semblables aux fils de Léda, mais plus forts, plus grands, plus providentiels qu'eux, ont brisé, l'œuf' du monde moderne, les deux hommes qui par la découverte des lois célestes ont à jamais renversé cette tradition génésiaque sur laquelle l'Eglise catholique essaye en vain de s'appuyer encore, les deux hommes qui ont clos pour toujours l'ère brutale et superstitieuse du moyen âge : Keppler et Galilée viennent ensuite. Keppler est debout, tenant le compas, portant une sphère et montrant sur son maigre visage tous les efforts de la méditation et toutes les souffrances de la misère. Son indigence fut excessive; il la supportait courageusement pour lui-même, mais en souffrait outre mesure pour sa famille. Sa voix, cette voix puissante et intelligente comme le souffle même de Dieu, cette voix qui demandait aux hommes un peu de pain en échange des éternelles vérités dont elle apportait a la bonne nouvelle, » cette voix n'éveilla aucun écho dans le silence. Keppler en était réduit pour vivre à faire des almanachs pleins d'astrologie, disant « que la sœur bâtarde devait nourrir la sœur légitime. » Grâce à Uextrême élévation de ses idées, et peut-être aussi à sa nature profondément religieuse, il n'eût pas, comme Galilée, de persécution directe à subir. Dans son enthousiasme pour Copernic, il demandait incessamment à

Dieu la grâce de faire une découverte qui confirmât le mouvement de la terre. Sa prière fut enfin exaucée^ et son ravis^ sèment fut grand quand il eut réalisé l'espérance de toute sa vie et qu'il eut assigné et défini les lois mathématiques des mouvements célestes. Il écrit : « Depuis huit mois^ j'ai vu le premier rayon de lumière; depuis trois mois, j'ai vu le jour; depuis peu de jours, j'ai vu le soleil dans la plus admirable contemplation. » Puis il ajoute avec un magnifique orgueil : « Le sort en est jeté, je publie mon livre ; il sera lu par l'âge présent ou par la postérité^ peu m'importe, il pourra attendre son lecteur; Dieu n'a-t-il pas attendu six mille ans un contemplateur de ses œuvres! » Il ne devait pas attendre si longtemps, car Newton allait venir pour afifirmer et démontrer la réalité des découvertes de cet homme, qui le premier avait embrassé le monde dans son immensité et dans ses lois.

Le travail de Copernic, de Keppler et de Galilée, malgré les précautions qu'ils purent prendre, éveilla immédiatement les susceptibilités inquiètes du dogme religieux; en effet, ce travail était la négation directe de la Révélation sous un aspect qu'on a voulu affaiblir, mais qui est capital. U déplace et atténue l'importance de Thomme, et sous ce rapport il est peut-être plus chrétien que l'ancienne croyance à l'immobilité de la terre. Mais le catholicisme, par la manière dont il a compris le culte, l'autorité, la hiérarchie, avait et a encore toutes les allures du judaïsme; et puis la parole de Dieu se trouvait compromise , il fallait donc arrêter au plutôt ces hardis novateurs qui portaient courageusement la lumière au milieu des ténèbres où l'Eglise contenait le monde. Ils sentaient bien le danger eux-mêmes ; Copernic avait dédié son hypothèse à Paul III, et Galilée avait déclaré que Dieu,

âéiôn sa (fë^humblè ôplllion, ftVâK dû nié côilf^miléi'daltftk l&iigâge&iblk}tl« mt {ttérfiigés et à l'igfiorftnéè de» hôiââlési. Adjotifd'hùi lêÉ pflilégjtlstés catholiques ont adopté ôfsê àt« téi'iïîdieïïientg (jui n'étaient âti début que les toucharitefe prêcatitiônsl des novateurs tepoussés par des persécuteurs tdut-puissànts intéressés à éteindre les clartés noutelles^* Mais cela ft fatalement mené à la notion du progrès au dix>iiéittièmê SiMej les hommes né peuvent porter qiîé fro^ ^ésâivémênt la (parole de Ûieti qui sl^âccommode toujours à ilâlperféciioh humaine*

âéiil et le pi'emiei', avec Un télescopé Construit par Itiiméme^ Galilée^ enthousiaste^ comme Kepplef > de la grande réfottoé du chaflôine de Thorti, avait découvert lès rélieô et toutes les dispositions de là lune^ les taches du soleil ^ sa rotation sur lui-même, Ids phaôes de Vénuë/leô satellites de Jupiter, etc. Un certain Milanais, Balthazar Gapro, s'attri^ hua une partie de ses découvertes les moins compromettantes. Chassé dé Pise, GaUlée êh réfugie à Padoue, et ne pouvant taii*e plus longtemps la vétité> Il livre au public son Diahgue stif les sciences nouvelles. La ffès-sainte inquisition s'émeut et somme le coupable de comparaître à sa baf rè. Il expose et prouve sa doctdne ; les inquisiteurs lèvent les é|iàùles et répondent â seë démoiistr ations mathématiques pat Ces paroles dés Eéî'itures : « Terra dutem in œternum stdbil^ quia terra tri œternufn stat ! yi Apj[)ûyês sui* èe texte âbsUrdê, ils pi^ohibènt lés ouvragés du vieillard > lii condàiiiiiênt coiUmè hérétiques. Jettent léUi' auteur daiis Une frri§on pmt iiû temps itidéfini, et à forcé dé méliaces et de ioUjcrnéais lui arrachent rabjurfttioil suivante > qU'U pù- MMe le il jîiilï I6a3 : « Mùi^ Galilée, dann la êoiâèanie H diMèmé Mnée âe mon âp^ pHsomkï', à gemum d^

tÉà BÎÈAUl-AfefS E>- 1833. i1\

mnt Vas ËfHifience^, ta inain su7' tes saints ÊMhgilê^i f abjura, je maudis et je détesté Vetreùf et Phéré^iê dû mùiiverfient dé la terre. » Ori dit qu'après cet effort cdùtrè là vérité (jxtorQué paï* là fotde collefctîTe à la faiblesse individuelle, Galilée^ se relevant du billot infamant, téllatit èm €01*6 le cierge de l'amende honorable, lèvàtit vêts son frôôt sa màiâ crispée, s'écfial à f dt basse : « Et potirtânt elle éé riiélit! « C^est dans eêtte posttîié, admiràbleméôt fendue, que M. Glaire Va. pèitit. Oui, viéillaM, elle éé niettt. Éilë éét ccFirime k pensée hiiiiiaine, elle â gft Id pfdvîdeïitîéiiè qii^èilê âccdntplli eilVéts et contre tous. Là iPeiisée, rîén ne peut l'arrêter, ni la forcé, ïlï rhypocrisie, iîi là Vioîétidé, fli là pirison, ni les chaînes, îii les cadenas, ni les chevalets, iii lés gibets, ni les échatailds, ni les tetiaîUes àtdentes, iii le silence, ni la faim, ni là tnott, ni roitbli. Les petite puissants de la terre, ^and ils tetilent la coniprimer, rie font que lui donnei' des vailtatlcefe nouvelles qui aectoîsserit eiicore les gràndetti^ de Son ëclosioii. bîeu lùi-tttéttië iiïtéi** vient poilraffliTrief les découvertes de âàliléé^ dat, éii 4642, l'arinée même oti le vieil astronome, devenu aveuglé, ïnetift stu* uti grabat. Newton est dofthé ail monde.

A la sdite de ces deux hommes que lé génie et le inàliiéur ont fait jtiiûeattx, Je Mé BërnaM de Pàlissjr^ (}tii épuisa Sék ressotii-des, veîidit jusqu'à soli detilier têtemetit, brûla êes meubles et les planches de Sa maison potit parvettir à trouver ce fameuî émail qu'il déCoUtre après seize années de techefches. Ses travaux ne Itri épargiiéiit point les rlguéUfs èiêtcées contré lés pfotéstàiits. Lors dé l'êdit de i§6^> il est îàcârcéré et son atelier est déti-uit dé fdnd en comble. Le M s'îîltéféssé à lui, le logé aux Tuileries et lé ^àuve aiiisi dé là Sditif^B^rthéléinj*. Plus tàtd, sUf î'ordte dés Seize, il est

jeté à la Bastille. Henri in vint l'y voir : a Mon bonhomme, si vous ne vous accommodez sur le fait de la religion, lui ditil, je serai contraint de vous laisser entre les mains de mes ennemis. — Sire, répondit le potier, ceux qui vous contraignent ne pourront jamais rien sur moi, parce que je sais mourir, a II avait quatre-vingt-dix ans quand il expira à la Bastille, inébranlable dans la foi qu'il avait embrassée.

A ses côtés, voici le Corrège. Pourquoi cet Antonio Allegri? On ne sait rien de sa vie. Fut-il heureux ou malheureux? rhistoire Tignore. La tradition a conservé son cri : AncKio son pittore! C'est à peu près tout. Est-ce parce qu'il est mort de fatigue, à quarante ans, pour avoir rapidement porté lui-même une grosse somme en monnaie de cuivre depuis Parme jusqu'à Corregio? Cela ne me parait pas suffisant : puisque M. Glaize voulait mettre un peintre parmi ses martyrs, pourquoi n'a-t-il pas courageusement peint Antoine Gros; cela, du moins, aurait donné une dure et utile leçon à quelques-uns de nos contemporains.

Le dernier qui apparaît est LavoiBier, présentant sa lettre à la Convention, cette lettre touchante qui doit obtenir un si cruel refus. Ici, je dois l'avouer, je me sépare absolument de M. Glaize et je ne puis admettre que Lavoisier mérite les honneurs du pilori. Il est très-regrettable, très-malheureux certainement qu'on n'ait point laissé au créateur de la chimie le temps matériel de terminer ses travaux; mais, est-ce parce qu'il était un savant hors hgne que Lavoisier fut mis à mort? non; il fut tué, quoique et non pas parce que; il fut condamné comme ancien fermier général, il fut con* damné parce qu'il n'avait pas compris la révolution française, il fut condamné dans un moment où le monde naissant de l'avenir était forcé d'écraser tout ce qui s'opposait à

sa marche providentielle, et sa demande d'un sursis, demande si juste, si émouvante, si attendrissante, fut repoussée par des hommes tellement convaincus de leur mission, tellement emportés dans cette tempête de régénération, tellement grandis par la conscience d'un implacable devoir à remplir, qu'ils regardaient la modération comme un crime. Lavoisier n'est pas là à sa place; sa présence est une injustice réelle pour les conventionnels, dont quelques-uns pourraient plus justement que lui être regardés comme des martyrs. La toile se termine par un demi-poteau sur lequel je lis les deux dernières syllabes du nom d'André Vésale.

M. Glaize était libre de choisir ses personnages selon ses croyances particulières; ceci n'est point douteux, mais il est plusieurs hommes que j'aurais voulu voir à côté de ceux qu'il nous a montrés; deux surtout, Gampanella et Savonarole. — Le premier, qui combattit la scolastique, chercha le bonheur de l'humanité, fit la Cité du Soleil y comme Platon avait fait sa République ^ passa vingt-sept années de sa vie en prison et subit sept fois la torture. — Le second, Savonarole, dont Michel-Ange aimait à lire les œuvres * et que, dit-on, il a voulu représenter dans son Moïse , Savonarole qui, semblable à une nationalité, crut en la France, l'aima et fut trahi par elle, Savonarole, qui lutta contre cet Alexandre Borgia qui fut assassin, empoisonneur, adultère, inceste, traître, voleur, faussaire, gomorrhéen et pape! Nous en aurions mis bien d'autres encore, mais ce pilori n'est

* Ed ebbe in gran venerazione C opère scritte da fra Girolamo Savonarola per aver udito la voce di quel fraie in pergamo.

Vita di Michelagnolo Buonarotti , G. Vasabi.

point fiui, et novi» souunes en droit d'y expuser qiu mm vouJoQ».

La composition de cette toile magistrale est trèsH^alme at dépouillée de tout détail inutile; c'esC ]k un mérite peu commun de nos jours ; nous félicitons sincèrement M. Glaiie d'avoir été très-sobre d'aceessoires et d'avoir ainsi mis en relief la pensée élevée qui l'avait inspiré* A sa place même nous aurions supprimé l'ange qui tient la banderole du pardon derrière Jésus, car il nous semble superflu.

Si nous nous sommes si longtemps arrêté sur l'analyse d# cette owvre^ c'est qu'en dehors de son mérite intrinsèque, qui est oonsidéiable, elle ouvre, selon nous, une porte nouvelle à l'art. Cette composition est plus qu'un bon tableau, c'est peutnètre le coomiencement d'une révolution dont la peinture nous ecanble avoir grand besoin pour se relever du lit de vieillesse où elle agonise. Semblables à ces historiens qui n'écrivent l'histoire que pour nous parler des rois, des princes, des ambassadeurs, des papes et des généraux, et qui négligent toujours la nation, c'est-^-dire l'homme^ les peintres paraissent ne vouloir représenter que des atti* tudes et des costumes; quant au côté intelligent de l'huma^ nité, quant à ce qui cherche, ce qui travaille, ce qui souffre, œ qui enseigne, ce qui grandit, ce qui élève en elle, ils s'en soucient très^peu. Nous le répétons encore, arrêtés et comme immobilisés par qudque mauvais enchanteur dans le sentie»* étroit d'un tradition usée, ils n'en peuvent sortir, et pareils à des chevaux de manège^ ils tournent sans cesse dans le même eerde, sans &ire pour cela un seul pas en avant ! Ils ont des enthousiasmes parfois exoesHfis pour ceux d'entie eux qui apportent uae améUcsation quelconque dans la façon matérielle de peindre une toile, mais ils repoussent

sjgtémaliqueiBeût ceux qui Taodmeat leur «pprendre i faire ressortir la portioo morale et intelligente, Vàma, m un mot, de leur art, qu'ils réduisent à n'être plus qu'un beau métier. Gela a pu suffire, mais je crois de bonne foi que cela ne suffit plus. Tout marche en a?aot, tout se transforme, tout s'accélère, tout frémit, tout semble, jusqu'à un certain point, se r^prodier de la divinité ; poujv cpftoi les arts resteraient-ils statiomiairas, et pourquoi, uioi^ que tout aspire vers l'avenir et tend à forcer ses j^rtes, senuient*ds irrémissiblement condamnés au passé?

M. Glaize donne cette année un exemple courageux et trèsimportant ; nous pensons qu'il (aut le suivre sans hésiter. Le sujet qu'il a e<Nnmencé ^t inépuisable ; il y a à peindre ainsi rbistoiie de tous les efforts, de toutes 1^ douleurs fécondes, de tous les progrès, c'est-à-dire l'histoire de l'humanité marchant toujours dans sa route ascendante, tantôt ici, tantM là; avant^lKer en Grèee, hier en France, aujourd'hui eu Amérique, dmiain en Australie. H y a à mconter sur de vastes toiks h li^ende de ces grandes nationalités endormie, mais non pas marier, qui s'appellent la Pologne, l'IrlaiHle, la Hongrie, l'Italie, l'Arménie, le Caucase; il y a à traverser la révolutioQ française en ramassant impaiiiaJement ses doubles victimes, et à venir jusqu'à nos jours; à représenter Fourier mourant seul, misérable dans son gitOf» nier, se cramponnant à son lit sans pouvoir y remonter ; à nous montrer Saint-Simon qui, défiguré par une tentative de suicide «uedié par la faim, écrivait cette lettre sublime: «Depms quinze jours je mange du pain et je bois de l'eaui }e ttxmtbt «ans feu et j'ai vendu jusqu'à mes àahils ppiiEr jfonrair aux bm des copies de mm travaiL G'^ la passion de la sôeame et du bonheur publie; e'est le désir de trouver

i76 LES BEAUX-ARTS EN 185».

nn moyen de terminer d'une manière douce l'effroyable crise dans laquelle toute la société européenne est engagée^ qui m'ont fait tomber dans cet état de détresse. Ainsi^ c'est sans rougir que je puis faire l'aveu de ma misère^ et demander les secours nécessaires pour me mettre en état de continuer mon œuvre. » Il y a à nous faire voir Manin quittant Venise avec une espérance que Dieu réalisera^ et le roi Charles-Albert mourant en Portugal après l'injuste et glorieuse défaite de Novarre. Enfin, il y a à interpréter l'histoire en la comprenant au lieu de la peindre sans la comprendre.

En finissant, je ferai incidemment un reproche tout littéraire à M. GJaize. Son tableau était fort compréhensible et n'avait pas besoin d'être expliqué par quatre vers empruntés à une chanson de Béranger. Quand il s'agit de grands hommes méconnus ou persécutés, M. de Béranger n'a rien à faire. 11 y a sur ce chansonnier un étrange malentendu qu'on devrait bien faire cesser. Des républicains abusés ont vu en lui « un barde inspiré » qui a célébré l'avenir, le progrès et les grands essors de l'âme humaine; des souteneurs de sacristie l'ont accusé d'avoir renversé a le trône et Pautel, B d'avoir cassé la burette aux saintes huiles et démonétisé les fleurs de lis. U y a erreur des deux côtés : M. de Béranger ne mérite

Ni cet excès d*honneur ni cette indignité.

Dans un français souvent insufBsant , et dans une poésie presque toujours douteuse, il a encensé Frétillon, Lisette, l'Empire, les soldats, les habits râpés, le vin de Champagne, les cantharides et la paillardise des vieux garçons. Ilaaus» chanté les fous, je le sais, c'est là son grand, sinon son seul

titre de gloire; mais jamais il n'a chanté la liberté^ par Texcellente raison qu'il ne Ta jamais bien comprise; son regard affaibli n'a pu atteindre jusqu'aux régions glorieuses qu'elle habite. En un mot, il a chanté le libéralisme et non pas la liberté, deux choses fort différentes, comme l'expérience a dû nous en convaincre, et qui n'ont de commun entre elles que deux syllabes.

C'est à une phrase de Bossuet que M. Gérôme a demandé l'explication de son tableau, et cette phrase est si belle que nous ne pouvons résister au désir de la citer tout entière :

« Les restes de la république périssent avec Brutus et Cassius. Antoine « et César, après avoir ruiné Lépide, se tournent Tun contre Tautre. Toute « la puissance romaine se met sur la mer. César gagne la bataille Ac- « tiaque : les forces de l'Egypte et de TOrient qu'Antoine menait avec lui, « sont dissipées : tous ses amis l'abandonnent, et même saCléop&tre, pour « laquelle il s'était perdu... Tout cède à lu fortune de César; Alexandrie « lui ouvre ses portes; l'Egypte devient une province romaine; Cléo- « pâtre, qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après « Antoine ; Rome tend les bras à César qui demeure, sous le nom d'Au- « guste et sous le titre d'empereur, seul maître de tout l'empire. l\ dompte, « vers les Pyrénées, les Cantabres et les Asturiens révoltés; l'Ethiopie lui « demande la paix ; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris « sur Crassus, avec tous les prisonniers romains; les Indes recherchent « son alliance; ses armes se font sentir aux Rhètcs ou Grisons que leurs « montagnes ne peuvent défendre. La Pannonie le reconnaît, la Germanie « le redoute et le Weser reçoit ses lois. Victorieux par terre et par mer, « il ferme le temple de Janus. Tout l'univers vit en paix sous sa puissance, « et Jésus-Christ vient au monde. »

Le motif choisi par M. Gérôme était donc le Siècle d'Auguste. Il faut savoir un grand gré au jeune artiste qui avait déjà solidement étabh une sérieuse réputation en peignant le Combat de coqs, la Maison grecque, les Temples de Pœstum et vingt autres tableaux fort recommandables , d'avoir quitté ces petits sujets pour aborder courageusement la grande peinture historique et philosophique. Si

171 LES BËÂUVAnTH EN 185a.

cette vaste toile^ exposée cette annéé^ n'a pas toutes les qualité» de facture qu'on aurait pu désirer, B*il règne une certaine confusion dan» le» détail» de sa composition, si la couleur semble parfois indécise et comme brumeuse, il n'en faut pas moins reconnaître l'effort imposant qui a été accompli et applaudir à toutes le» hautes promesses qu'il con* tient. M. Gérôme est fort jeune, son talent grandira, se fortifiera, Bt^rtotit s'il continue à s'appuyer sur des sujets graves et raisonné». Quand il sera arrivé à toute l'habileté matérielle qu'on peut attendre d'Un artiste, quand il sera absolument maître de son instrument, il pourra, se livrant à la générosité dé ses pensées, prendre dans l'histoire et nous offrir les grands enseignements dont nous avons besoin. Par ce Siècle d'Auguste, il nous prouve déjà aujourd'hui qu'il sait comprendre parfaitement, c'est le point le plus essentiel; la puissance d'interprétation ne lui manquera pas, nous en sommes certain, et nous aurons alors un vrai et solide peintre d'histoire; et nous pouvons ajouter, comme tous les prospectus, « que le besoin s'en fait généralement sentir. »

Sans nous arrêter puérilement à critiquer certains détails dont M» Gérôme a dû déjà reconnaître, comme nou8> l'insuffisance, nous analyserons cette large composition qui, nous le répétons, mérite tous nos éloges, moins peut-être par ce qu'elle est que par ce qu'elle promet.

L'empire romain est arrivé à ce que l'on a appelé l'apogée de sa gloire, c'est-à-dire au commencement de sa fin. L'ère des Césars a pris naissance. Ce peuple^ qui a été le premier du monde, qui a conquis par les armes une partie de la terre, qui a élevé des temples dans toutes les contrées, qui a bu à tous le» fleuves et qui a jeté sur l'univers un réseau de grandes routes; ce peuple, las de sa gloire, de sa liberté.

LES BEArX-ARTS EN 18^. 179

de les grandioses institutions^ las de la probité de ses ma-^ gistrats, de la vifginité de ses véstales , de la splendeur de sa puissance^ aspiré à devenir une nation honteuse^ avilie ^ asservie, menée à coups de fouet comme un bétail, pressurée comme une éponge, préparée, à force de vilenies, à être écrasée par les barbares venus du Nord ; ce peuple lâche, oublieux, chàtiable, a pris un maître. César, de cette immense institution qu'on appelait Home, a fait une chose à Itii* quelques honnêtes gens l'ont tué à coups de couteau au milieu du sénat. La guerre civile s'est émue après sa mort; il ne reste plus qu'un vainqueur, c'est Octave qui maintenant s'appelle Auguste 5 il est imperator à son tour et aésis au milieu de l'univers prosterné, il triomphe dans les gloires d'une apothéose anticipée.

Au fond on aperçoit les principaux monuments de Rome, le Capitole où l'on prie les dieux, l'amphithéâtre où l'on tue les hommes; le centre de la compogition est occupe par le temple fermé de Janus, dont le large escalier descend jusqu'aux premiers plans; en avant du péristyle, sur un haut piédestal, Auguste est assis, divinisé, couronné de lauriers et portant le sceptre d'or; il s'appuie de la main droite sur une Jeune femme vêtue d'une courte tunique, casquée d'or, tenant en main une pique renversée et qui se tourne vers lui avec un mouvement plein de grâce; cette figure, fort habilement faite, symbolise Rome. A gauche de l'empereur apparaît un groupe d'hommes à la fois humbles et curieux, ce sont les artistes, les poètes, les acteurs, enthousiastes de toute gloire récente, saluant, célébrant, déifiant tout non-» veau soleil qui laisse tomber vers eux quelques rayons d'ôr; voici Roscius, voici Vitruve, et Horace, et Virgile. Mais II y a un grand poète que je ne vois pas ; son absence accuse Au-

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guste et afflige Rome entière : Ovide est en exil. A droite^ le groupe des hommes politiques &it pendant à celui des artistes; je reconnais parmi ceux-ci Marcellus^ qui mourut Jeune^ et Mécènes; les autres^ j'ignore leurs noms^ ce sont desstoateurs. C'est ce sénat qui fut l'orgueil de Rome et la terreur du monde, ce sénat qu'on prenait pour une assemblée de rois et que les rois choisissaient comme arbitre ; c'est ce sénat qui bientôt ne sera plus qu'une chambrée d'esclaves à tètes chauves, à ventres repus; ces hommes ne sont plus que les domestiques d'un maître ; vils et tremblants, mendiants des faveurs, reniant les gloires de leur passé, insatiables d'asservissement, trahissant ceux qu'ils servent, servant ceux qu'ils ont trahi, toujours en proie à quelque indigestion, n'ayant plus que l'émulation des bassesses, ils voteront avec un dévouement égal et une foi aussi aveugle la paix, la guerre ou la sauce d'un poisson. Le sénat, c'était le cœur de Rome; le <pur est pourri, et la gangrène, circulant avec un sang corrompu, envahira bientôt l'être tout entier. Près du piédestal où siège Auguste, un jeune homme (le haute tournure se tient debout, immobile et grave ; c'est Tibère, celui qui doit bientôt commencer le châtiment de ce peuple énervé; celui qui doit le pousser vers l'exil et vers la mort, celui qui tuera les petits enfants, inventera des cruautés et des débauches, et qu'on éloufifera enfin sous un oreiller. Après lui ce sera Galigula, puis Claude, puis Néron, et enfin toute cette longue suite de fléaux humains avec lesquels Dieu battra ce peuple jusqu'au jour où les barbares l'effaceront à jamais.

La gloire est morte, car je vois César couché sur le dos, demi-nu, et ouvert par les blessures qui punirent son crime ; la beauté et l'amour sont morts, car voilà Cléopâf re et An-

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toine tombés la face contre terre , étendus comme des victimes expiatoires qui réjouissent le cœur d^ Auguste ; la probité et Tamour de la patrie quittent ce monde où ils n'ont plus rien à faire /car voici Brutus et Cassius qui, la tête presque voilée de leur toge, descendent lentement les degrés après avoir accompli leur sanglant devoir ; tristes, courageux, soutenus par leur pensée juste et glorieuse, ils iront mourir à Philippes, derniers martyrs de leur chère république, en s'écriant : « Vertu, tu n'es qu'un nom! »

Telle est la première partie, la partie héroïque pour ainsi dire du tableau de M. Gérôme; elle est très-artistiquement traitée, simplement, sans emphase, et avec une très-remarquable entente du sujet.

Au-dessous des dieux apparaissent les hommes arrivés des quatre parties du monde pour voir et adorer Auguste. A droite du tableau, ce sont des Hindous venus des bords du Sind, montés sur un éléphant mp,ssif, et tenant, pour bannières, des monstres étranges de forme impossible ; ce sont des Chinois ayant déjà, et beaucoup trop tôt selon l'histoire, la tète rasée et ornée d'une longue mèche tressée ; c'est un Parthe rapportant les enseignes arrachées jadis à Crassus; c'est un Grec chaussé de knémides, couvert d'une cuirasse, coiffé d'un casque, et battant des mains en acclamant le maître de sa patrie; c'est une femme d'Arménie amenant ses deux enfants qui sont citoyens romains ; c'est un de nos pères, un Gaulois chevelu, vêtu d'une peau de lion, et marchant d'un pas lourd et épais comme un barbare d'où doit sortir. une grande race.

A gauche, ces jeunes hommes élégants et musculeux sont venus, sur leurs blancs dromadaires, des confins de la Lybie, du pays où Jupiter Ammon, orné des cornes du bélier, rend

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»«s iut'aiUiblet» oracles; ce vieux Juif barbu^ crasHeux^ lour-' dément vêtu et immobile^ se demande sans doute s'il a assez de Talents pour payer cet empire romain dont il contemple froidement les gloires ;*plus près^ ces gens qui s'inclinait ont lait des libations dans les fleuves de leurs pays, le Tigre et l'Eupbrate, avant de commencer leur long voyage; ce vieillard qui s'avance, soutenu sur une jeune femme trop nue pour être probable dans une foule, et sur un jeune es* clave qui porte ses armes, est un souverain vaincu, quelque roi des contrées de Su^es ou d'Ëcbatanes, qui proteste encore et regarde avec menace du côté du trône impérial. Sur les premiers degrés, les faibles, les terrifiés, les lâches, ceux qui n'ont d'autre religion que celle du fait accompli, ceux qui acceptent tout tant ils redoutent l'inconnu, sont prosternés à plat ventre, et baisent la poussière qu'ont foulée les pieds divins d'Auguste. Des licteurs épais et musculeux écartent cette plèbe en traînant par les cheveux, avec de grands efforts, des jeunes femmes meurtries qui sont des provinces vaincues»

Entre ces deux groupes qui représentent l'univers soumis, juste au-dessous du glorieux empereur, devant un autel encore chaud du sacrifice, au milieu des cendres sacrées, à côté des rameaux jetés pendant la procession, un enfant vient de naître, qui mêle ses premiers vagissements aux cris frénétiques de la foule banale* Un vieillard et une jeune femme agenouillés le contemplent avec amour pendant qu'un ange semble le protéger de ses ailes et le cacher aux yeux profanes des triomphateurs. Cet enfant chétif, couronné d'une auréole éclatante, couché sw quelques poignées de paille arrachées à la crèche des bœufs, cet enfant nu et débile, c'est le Christ, c'est le Fils de Dieu qui vient pour

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fonder l'aveuir sur les débris de ce paspé que ^'à, vote va reu-r verser.

Il aura aussi ses sénateurs et ses poètes^ mais ce sei^out de pauvres pêcheurs et des mendiants ; au lieu dp brûler gur son passage des parfums d'Ethiopie, on lui lanopra des pierres et de la boue; la guérison des impotents et des avi^ugles, le res$nscitement des morts seront ses victpîres; ses provinces soumises, ce sera la femme adultère pardonnée, la Madeleine repentante à force d'amour; le reoueil de ses lois, ce sera le sermpu sur la montagne; sa çouFpiine sera d'épines, son sceptre sera un roseau,- ses marques triomphales seron des coups de fouet, sa coype sera' répongç de vinaigre, son apothéose sera entre deux volpurs sur un gibet. Et pourtant, ô César I c'est ce pauvre vagabond qui jettera bas ton énorme empire. C'est lui qui relèvera la femme, affranchira les esclaves, prûclame:ra les dogmes éternels de l'égaUté et de la fraternité humaines, c'est lui qui, le premier, fera germer d^-us le monde cette loi du progrjès qui chaque jour affirme Dieu et est affirmée par lui. t'empirç usera ses forces en vain à lutter contre les homme? qui suivront le Dieu nouveau; en vain on dépeuplera, le» forêts et le& déserts à prendre des bêtes féroces pour les lâcher contre eux, tout sera inutile, la lutte pst trop inégale entre la force et l'idée; les évêques du Nazaréen piégeront là même où siégeaient les empereurs, et la capitale du monde antique va devenir la capitale de 1^ ç^thplipité. Quelques mots dits parmi les âpres montagnes de la Pales-^ tine ont changé la face de l'univers ; et de l'empire rom^-in il ne reste plus qu'un grand SQUvenir. fl en pst ainsi toujours; quelque largo que soit une dominatipn^ quelque, im-? posante, quelque énergique; quelque absolue qu'elle soit,

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on ne sait jamais si Tenfant naissant dans une étable^ sous la chaude haleine des bestiaux^ n'est pas celui qui doit^ par la seule manifestation de sa pensée^ réduire en poudre les grands pouvoirs basés sur la force, la violence et la compression. Dieu apparaît toujours à certains moments dans l'humanité, et malheur alors à ceux qui l'ont méconnu !

11 y a tout cela dans le tableau de M. Gérôme, et bien d'autres choses encore; nous n'en finirions pas si nous voulions raconter toutes les pensées que cette vaste composition a suscitées en nous. L'habileté matérielle, nous l'avons déjà dit, n'est point encore arrivée à ce degré de sûreté et de maestria que le jeune artiste atteindra certainement en marchant hardiment dans la voie de travail sérieux qu'il a courageusement choisie. Telle qu'elle est, son œuvre promet un glorieux avenir, elle est une des plus importantes de ce Salon y et peut-être étonnerons-nous beaucoup M. Couture en lui disant que nous préférons sans hésiter, le Siècle d'Auguste à la Décadence des Romains.

En effet, ce dernier tableau, exposé déjà en i 84-7, et depuis lequel M. Couture semble se reposer, est surtout remarquable par l'ininteUigence absolue du sujet. Sont-ce les Romains de la décadence? je le crois, puisque le livret me le «lit; mais, en vérité, rien ne me le prouve. Je vois là beaucoup de pittoresque, beaucoup de fantaisie, mais point d'histoire. Il y a bien çà et là quelques têtes inspirées par les bustes antiques de Vitellius et de Caracalla, mais est-ce suffisant? Avec une habileté que nous nous plaisons à reconnaître, le peintre a groupé un certain nombre d'éludés, d'anatomies d'hommes et de femmes, copiés d'après des modèles pris au hasard et les a réunis dans diflërentes attitudes. Ce sont des hommes qui dorment, la tête appuyée sur leurs bras croisés ; ce sont

des Jeunes gens qui se regardent avec amour, c'est un libertin esprit fort qui va présenter sa coupe à la statue d'un ancêtre , ce sont des femmes qui montrent leurs seins et leur torse nus, c'est une courtisane si ennuyée que son visage n'a plus d'expression, ce sont deux philosophes placés l'un contre l'autre et qu'on a vêtus de draperies, pour faire contraste avec la nudité générale ; c'est un jeune drôle qui a trop bu et qui sombre dans l'ivresse les deux bras en avant ; ce sont des étoffes et des vases, des colonnes et des statues, mais ce ne sont point les Romains de la décadence. En quoi ce tableau représente-t-il la corruption effrénée qui s'était abattue sur Rome à l'époque des empereurs? en quoi en donne-t-il seulement une idée? en rien! Où sont les gladiateurs qui combattaient dans les fe^ns? où sont les nains difformes nourris entre deux poutres, qui couraient sous les tables en ramassant les couronnes fanées? où sont les psylles qui jonglaient avec des serpents? où sont les poètes grecs qui chantaient les louanges des convives? où sont les jeunes filles qui dansaient la cordace? où sont les Gauloises aux cheveux blonds, les femmes de Taprobane, brunes comme des fèves brûlées, les Ethiopiennes noires, les Arabes aux, grands yeux, les Scythes au teint de lait? où sont les lamproies qu'on faisait mourir dans des globes de cristal ? où sont les esclaves qui se relayaient pour apporter du vin de Crète? En un mot, puisque c'est là un festin, où est la pompe ordinaire des festins romains? Je ne la vois pas, et rien ne me la fait deviner. Il était bien simple cependant de lire le Satyricon de Pétrone et de réunir dans une composition historique les détails du repas de Trimalcion. L'artiste alors eût été vrai et ne se fût pas contenté de ce tableau des Romains de la décadence^ qui n'est en réalité

im LES BKAUX'AHTS O 1H55.

qu'un grand tablaau de genre. Cette toile a vieilli; on avait gardé le souvenir d'une certaine exécution fougueuse et hardiOf et on a été surpris de revoir une peinture lâchée^ lépreuse et plus grossière que solide. Malgré l'habileté et redresse de la facture^ elle ne suffît pas à faire oublier TaspeQt commun et théâtral des personnages principaux. Ish ficeUes sont trop apparentes, tout est combiné pour parvenir à, reffety et cela se voit trop. La brosse arrive parfois à des brutalités inconcevables qui sont tout à fait inutiles pour représenter la nature. Les artistes semblent ne pas avoir de milieu entre des empâteineqts excessifs et une lé^ gèrelé de touche insuffisante; pourquoi? La vérité n'est cepei^dant jamais dans les extrêmes, elle est au centre, au point même de la joncMon.

En regardant les Romains de la décadence, il est facile de voir combien peu M. Couture s'est préoccupé de son sujet. En effet, ce tableau a de grandes prétentions; j'y vois, comme dans les toiles de Véronèsie, de hautes architectures pleines de colonnes et de statues; j'y vois une salle immense pavée de marbre où l'orgie aurait pu s'ébattre violemment ; j'y vois des hommes et des femmes moins vrais que probables; mais je vois surtout deux vases enguirlandés de pivonies et de roses qui sont dç véritables chefs-d'œuvre d'çxécniion. On dirait que le peintre a usé de toutes ses facultés adroites, de toute son habileté de main pour représenter ces deux vases d'une façon très-remarquable, et qu'en outre, pour leur donner dans sa composition une importance extrême, il a intentionnellement négligé tout le reste de sa tçile. Ce détail seul peut prouver combien, pour quelques artiite», le sujet n'est qu'un accessoire de second ou de troisième ordre.

LE8 l$i;AlX-AUTS EN 1855. iH7

Aussi, parttiut de ce principe qu'un sujet bien coropris est presque toujours bien rendu, nous trouvons le Fauconnier' supérieur aux Romains de la décadence. Dans cette figure, du moins, malgré les tons fouettés du visage, il y a de la vérité, de la vie, et une certaine originalité digne d'éloge. Si ce que nous avons dit en commençant ce chapitre est vrai. M, Couture est un ouvrier très-babile, mais ce n'est point epcore un artiste grave. Sacrifiant tout à une facture de convention souvent belle, mais parfois outrée, né^ gUgeaut, comme inutile, la force morale et l'élévation ir^tellectuelle, il fait des tableaux qui peuvent plaire aux yeux, mais qui n'éveillent chez le spectateur qu'une sorte de cu^ riosité matérielle faite pour parler aux sens et jamais à l'esprit. Est-Hîe dans ce rôle inférieur que la peinture doit être maintenue? Nous ne le pensons pas* On a dit depuis long^ temps ; Ut pictura poem ; nous estimons qu'on peut dire avec tout autant de vérité : Ut poesis pictura !

Parmi les vétérans de l'art qui sont venus aujourd'hui se mêler courageusement aux jeunes recrues, il en est un qu'pn a beaucoup raillé dans ces derniers temps, et qui force ses détracteurs à faire amende honorable en leur montrant des toiles dont il a le droit d'être justement fier, car elles laissent loin derrière elles h plupart des œuvres autour desquelles on a fait quelque bruit de nos jours; nous voulons parler de M. Heim, élève de Vincent, et prepiier gi'and prix de Rome en 1807. Il a voulu nous prouver que s'il avait obtenu quelque grade supérieur dans l'armée artistique, il l'avait bien mérité par son talent, par sa conscience, par seî* efforts constants pour atteindre une beauté idéale plutôt entrevue que trouvée. Malgré les tons noircis qui déparent quelques-uns de ses tableaux, on sent dans tous une

recherche sincère de la vérité, un soin méticuleux de la composition, et surtout une honnêteté qui ne se dément Jamais. Malgré cela, ses toiles religieuses ont une certaine froideur qui tient à la tradition de Técole de David, au milieu de laquelle M. Heim a grandi. Ce passé-là cependant, il faut bien l'avouer, est supérieur encore à notre présent. Je vois du moins chez les artistes de ce temps une ardeur à bien faire que je ne retrouve guère aujourd'hui; l'art n'était pas encore devenu un métier. J'ai beau constater à chaque pas la valeur de notre passé et la défaillance de notre présent, cela ne me décourage pas, car je ne doute pas de l'avenir. La peinture, qui a justement brisé les entraves d'une tradition vieillie, cherche maintenant sa transformation à travers toutes les tentatives généralement infructueuses des individualités dispersées à la conquête de la vérité. Au lieu de monter tous ensemble sur la neï Argo, les artistes se sont jetés à la nage et chacun va de son côté, luttant contre les courants contraires, submergé ici par les vagues violentes, porté là par une mer azurée, quelquefois dans la nuit, quelquefois sous le soleil, cherchant le bienheureux rivage de la Colchide. Beaucoup d'entre eux sombreront dans l'abime, plusieurs seront brisés par l'orage contre les rochers, qu'importe. Dieu soutiendra les forts, et si un seul aborde sur la terre de la Toison d'or, nous serons heureux, car tout sera sauvé.

Je ne propose donc pas les œuvres de M. Heim à l'imitation des jeunes artistes ; non , car je trouve insensée l'imitation d'une chose qui, par cela même qu'elle a été, n'a plus sa raison d'être; je constate simplement que l'académicien, dont on s'est moqué à propos d'une Défaite des Teutons, est un homme d'un réel talent. Le Massacre des

Juifs est une grande composition bien comprise^ bien défioie^ bien exécutée, et qui serait tout à fait remarquable sans cette sorte de froideur native dont j'ai parlé plus haut. Dieu, lassé enfin des infajnies de ce peuple juif qui a tué Jésus^ a suscité contre les fils d'Israël la colère des Romains. Les sombres fumées d'un incendie tourbillonnent dans le lointain; des femmes et des hommes^ vainement réfugiés dans le temple, sont égorgés sous de hautes colonnades trop égyptiennes pour être hébraïques; des vieillards sont traînés sur la poussière^ quelques rares défenseurs sont massacrés^ les glaives boivent du sang partout. Au premier plan une femme jeune, épouvantée, charmante, est tombée avec son fils sous les pieds d'un cheval que monte un Romain furieux. Elle tend vers le soldat un bras suppliant, de l'autre elle cherche à protéger son enfant, tandis que son mari fait d'inutiles efforts pour faire reculer le soldat. Quoique ce tableau ait de grandes quahtés, ainsi que tous ceux exposés cette année par M. Heim, il en est un que nous lui préférons hautement, c'est celui qui représente le roi Charries X distribuant des récompenses aux artistes à la fin de l'exposition de 1824. Cette toile, que nous avions admirée depuis longtemps au musée de Versailles, est un chef-d'œuvre de finesse, de grâce et d'esprit. L'artiste s'est tû*é avec une habileté consommée de toutes les difficultés que comportait une composition restreinte, officielle, où plus de cent portraits devaient tenir leur place. Chaque tète est vivante, chaque individu est bien lui, chaque personnage porte le cachet de son originalité particulière. Dans quelques années ce tableau sera un précieux monument d'iconographie historique; à ce seul titre déjà il mériterait tous nos éloges, s'il ne les gagnait pas aussi pai- sa facture savante.

190 LES BfcAUVAttTS EN 1855.

M. Biard a essayé d'imiter M. Heim en peignant un tableau semblable au sien sous le titre de : SaUm de M, le comte de Niewerkerkê. U faut voir ces deux toiles l'une après l'autre, et l'on se convaincra que l'une vivra toujours et que l'autre n'a jamais vécu. M. Biard a joué avec l'art ; ne pouvant comprendre ses côtés graves et sérieux, il a voulu le réduire au rôle d*un grotesque propre à exciter le rire des sots; il a tant fait de charges que maintenant , lors même qu'il veut exécuter une œuvre sérieuse, il ne peut plus peindre que des caricatures, tl est puni par où il a péché, et c'est justice.

Parmi les peintres qui brillèrent sous la restauration et qui viennent, comme M. Heim, demander à la foule la consécration de leur renommée, nous citerons encore M. Léon Côgniet et M. Rouget. Le premier, ainsi que la plupart des hommes très-sérieusement attachés à l'art qu'ils ont l'honneur de professer, a peu produit ; il expose cette année trois tableaux et deux portraits. Le Massacre des innocents et le Saint Etienne secourant les pauvres , ont une certaine similitude dans la manière un peu molle et pour ainsi dire arrondie dont ces figures sont traitées * on y reconnaît néanmoins des qualités de premier ordre, une grande sévérité d'exécution, une allure franche, simple, et dénuée de tous ces petits moyens auxquels les artistes ont trop souvent recours. Le Tintoret peignant sa fille morte, qui, malheureusement, ^a trop poussé au noir en vieillissant, est une toile grave et triste. Maria Robustl vient de mourir; sa tête, empreinte de cette beauté surhumaine que donne au visage les premières heures du repos éternel, est appuyée sur des oreillers et éclairée par une lampe cachée derrière un rideau rouge. La pâle jeune fille, rosée par les reflets de la lumière, semble plutôt endormie que morte; son pur

Lfig BËAIJX-ARTB EN iim. m

profil^ calme et frôid^ eiicâdïé de blonds cheveux, se détâôhe mt les fonds assombris ; sa frêle épaule apparaît à travers le lin du vêtement, ses formes charmantes se dessinent sous le drap qui doit lui servir de linceul | elle est fort belle ; Pange de la mort ne Ta point défigurée en la baisant sur les lèvres. Devant elle, regardant d'un œil agrandi par les larmes ces traits chéris qu^il essaye de reproduire. Tintorêt, blanchi par Tâge, appesanti par la douleur, semble demander à Dieu pourquoi c'est elle et non pas lui, le vieillard, qui est appelée à une vie nouvelle. Toutes les tristesses semblent être descendues sur cette tête puissante que jusquelà rien n'avait pu courber, et qui maintenant ne connaîtra plus la joie. Le modelé de ce tableau a été amené à un degré de perfection rare. Le ton général que la lumière tamisée à travers des draperies de soie rouge rend presque cerise, n'est pas très-agréable au premier aspect, mais bientôt on roublie pour ne plus voir que le sentiment immense qui anime cette composition. La Maria Robusti de M* Léon Cogniêl êst beaucoup plus belle que celle dont j'ai vu le portrait à Florence, c'est cependant le même type de visage, mais il à été très-heureusement idéalisé par l'artiste; quant au Tintôret, il est évidemment peint d'après son portrait fait par lui-même, que nous avons au Louvre; c'est bien son visage carré, intelligent, boudeur, avec son front large, sa barbe blanche et sa bouche songeuse, mais ce n'est point cet œil fatigué, plein de rêveries absorbantes et profond comme l'infini, que nous avons admiré si souvent.

M. Rouget, élève de David, a exposé plusieurs tableaux, mais un seul est réellement important, c'est r Abjuration de HéfiH IV. Mal^é certains gardes, quelques seigneurs et phisieurs femmes du peuple peints un peu dans la ma-

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iiière trop pacifique de feu M'"« Haudebourg-Lescot, celle toile est belle et surtout d'un coloris très-savant. Le groupe principal^ qui représente le chef de la maison de Bourbon abjurant sa prétendue hérésie entre les mains de Tarchevèque de Bourges^ offrait^ par Taccumulation des vêtements blancs, des difficultés très-graves dont l'artiste s'est tiré avec un grand bonheur ; cette portion du tableau où tous les obstacles ont été vaincus par une science très-maîtresse d'elle-même est presque égale, selon nous, au saint Romuald d'Andréa Sacchi qui est au Vatican. Dans les hallebardiers qui repoussent le peuple, dans la foule qui contemple avec joie la grande sottise que le roi accomplit en ce moment, j'aurais voulu voir plus de mouvement, plus de vie, en un mot plus de vérité et moins de convention. Néanmoins, cette composition qui, ainsi comprise, n'était point aisée à traiter, se recommande par des qualités honnêtes fort appréciables. Seulement, qu'il nous soit permis de douter que M. Rouget se soit bien rendu compte du sujet qu'il avait choisi; V Abjuration de Henri IV, simplement représentée, ne porte avec elle aucun enseignement. Pomêtre complète, la toile qui voudrait expliquer cette scène devrait être divisée en deux parties : dans la première on verrait Henri IV mettant en action son mot : Paris vaut bien une messe ; dans la seconde on verrait le roi Louis XVI gravissant les degrés de l'échafaud. En effet, en renonçant à la foi protestante, Henri IV a créé dans le sein même de la France deux rivalités, dont la lutte incessante n'est pas près de finir.

Ëgalitaire par tous ses sentiments propres d'une part, de l'autre subissant la tyrannie d'un dogme autoritaire jusqu'à l'infaillibilité, la France, tiraillée perpétuellement entre ses

LES BEAUX-ARTS EN i855. 193

besoins d'indépendance et les traditions absolutistes de sa religion^ va de soubresaut en soubresaut sans pouvoir trouver la forme définitive de son choix. Un de nos amis les plus chers, M. Charles dé la Rounat % a parfaitement exprimé cette pensée dans quelques lignes que je répéterai ici :

a Sans cette abjuration, dit-il, la France échappait sans « doute aux dures épreuves qu'il lui a fallu traverser. Le roi « vainqueur sans condition, le protestantisme régnait avec « lui, le droit de libre examen se répandait bientôt de FE- « glise dans l'Etat, le développement normal et successif « de la liberté humaine s'accomplissait sans violences et « sans secousses, — dérivation forcée du principe intronisé « par l'avènement d'un prince protestant, — la France était « soustraite à l'influence de Rome, la religion et la monar- (( chie, étroitement unies, restaient nationales et s'inféo- « daient au peuple lui-même, réalisant dès lors cette grande (( unité française dont on parle, que l'on vante, mais qui « n'est point accomplie.

« Au moment où se préparait cette grande destinée pour « cette- maison de Bourbon qui devait être le salut et la, « gloire de la France, son chef, ébloui par les clartés de la « terre, fut frappé d'aveuglement ! Henri IV abjura, pour la a seconde fois de sa vie, entre les mains de l'archevêque de « Bourges, dans l'église de Saint-Denis!

« Mais je vous dis qu'on entendit à cette heure, vibrant « à l'unisson des notes rauques du plain-chant et de la « psalmodie des diacres, le roulement implacable et loin- (i tain des tambours de Santerre, et qu'au même moment « deux dates furent inscrites sur le grand livre des respon-

1 Un mois à Bagoères de Luchon ; Reniie de PmHs, !•' mai 1854.

1M. LES BEAUK-ARTS EN 18Sr>.

a sabilités humaines : la date de ce jour^ qui fut le â5 juil- « let 1593, et la date de cet autre jour qui fut le 21 jan- « vier 1793.

a Henri IV venait de couper la tète à Louis XYI !

«C'était une traite sur le bourreau à deux siècles de a datel»

M. Henri Scheffer a pris dans Thistoire un sujet qui a quelque rapport avec le précédent, car la Saint-Barthélémy est, j usqu'à un certain point, Tintroduction à ravénement de la maison de Bourbon; il a peint la Vision de Charles IX, ce roi qui

* .... Non juste roi, mais juste arquebusier, « Ciiboyait aux passants trop tardifs à noyer; *

ce roi qui, poussé par cette implacable Catherine de Médicis,

« Vivandière d'enfer, »

complota dans l'ombre la mort de ceux que Dieu lui avait donnés à garder, arma ses troupes, embaucha ses seigneurs, et abusant de la puissance qu'il avait pour protégeret non pour massacrer, souffla lui-même la guerre civile par un des plus lâches guet-apens dont la mémoire ait conservé le récit. Un grand poëte l'a maudit ; les vers d' Agrippa d'Aubigné sont attachés à lui comme autant d'ineffaçables morsures. Qu'il reste donc exposé au carcan de l'histoire comme un assassin et comme un parjure. Une mer de sang vient vers lui portant sur ses flots sinistres CoUgny, qui montre sa poitrine percée par l'épée cathohque ; Jean Goujon ten** dant avec tristesse sa masse et son ciseau; des femmes tenant leurs petits enfants égorgés ; des vieillards levant un doigt accusateur vers leurs cheveux blancs; toutes sortes

JLKS B£Al)X-AKTS EN 1855. 1B5

de victimes enfiu tuées par le poignard orthodoxe forgé à Madrid^ trempé à Rome et abreuvé à Paris. Le roi prévari^ cateur^ agenouillé^ éperdu^ plus pâle que le remords^ ac^ croche aux tentures qu'il déchire dans son eSroi^ recule sans pouvoir fuir l'effroyable apparition^ sans pouvoir échapper à cet océan rouge qui lui rejette son arquebuse infâme. Il pleure^ il crie^ il sanglote^ il demande grâce^ il interpose entre lui et la vision un crucifix impuissant^ un crucifix qui l'accuse ; car celui qui étend ses maigres bras sur la croix a dit : a Tu ne tueras pas !» Ce soir il ira se confesser à quelque prêtre vendu qui l'apaisera en lui citant les versets sanguinaires du Uvre de Josué; mais c'est en vain^ à chaque heure^ à chaque minute de la nuit, le songe providentiel viendra vers lui tout chargé d'épouvante et d'anathème. Cela durera deux ans ; rien ne calmera ce cerveau à Jamais troublé par le crime; rien n'adoucira cette conscience perdue, ni les débauches, ni les prières; et un jour le roi bourreau mourra d'une maladie horrible, frappé d'une effroyable plaie et plus détesté que Judas, car celui qui trahit son peuplé l'emporte sur celui qui trahit son Dieu !

Uécole traditionnelle, dont M. Ingres est le chef, a pro^ duit un artiste d'un incontestable talent, mais auquel on pourrait à juste titre faire la plupart des observations que nous avons adressées à son maître; c'est M. Hippoly te Flandrin. S'il n'a pas la science extraordinaire de M. Ingres, il ne s'est pas du moins condamné absolument comme lui à l'imitation de Raphaël, et toutes les fois qu'il s'éloigne de son chef d'école, il fait un pas en avant vers la vérité ; nous pensons que si M. Flandrin avait pu secouer le joug d'une admiration passive et dangereuse pour le peintre du Saint Symphorien, il serait arrivé vite, aidé de ses seules forces,

puisant dans ses propres instincts, appuyé sur sa foi intime, à être un grand artiste. Au lieu de cela, malheureusement, il semble avoir fait de violents efforts pour effacer son individualité et la faire rentrer dans le moule d'une convention recommandable, mais épuisée. Au lieu de devenir capitaine en premier, il a préféré rester capitaine en second, et cela nous attriste, car nous aimons ceux qui, saisissant leur drapeau, vont hardiment le planter sur la brèche, sans attendre qu'un plus audacieux leur ait montré la route. M. Flandrin eût, à notre avis, été bien plus fort, bien plus maître si, se débarrassant de tout l'inutile bagage d^une tradition vieillie, il eût obéi à ses tendances artistiques développées par rétude et la méditation. Telle qu'elle est néanmoins, l'œuvre du meilleur élève de M. Ingres est utile à consulter, car elle est à la fois négative et affirmative, et offre ainsi un curieux enseignement. En effet, par ses efforts considérables, mais demeurés insuffisants pour nous émouvoir, elle nie que la vérité artistique soit là où on Ta cherchée jusqu'à présent, et par conséquent elle affirme le besoin d'une voie plus large où l'art trouvera des agrandissements que l'imitation et la tradition n'ont pu réussir à lui donner.

Plus simple, plus vrai, plus humain que son maître dans ses compositions, M. Hippolyte Flandrin nous parait avoir obéi aux besoins de sa nature évidemment reUgieuse en peignant des tableaux dé sainteté ; c'est là, en effet, qu'il est réellement supérieur; sans avoir compris d'une façon nouvelle les faits sacrés qu'il interprète, il sait du moins les rendre avec un calme, une placidité, une majesté extraordinaires, et c'est beaucoup dans notre temps d'insouciance et de laisser-aller.

Saint Clair, premier évêque de Nantes, guérissant des aveugles, est une toile un peu froide, mais où je retrouve tous les efforts d'expression et de sentiment qui conviennent à un tel sujet; je reprocherai néanmoins à Tartiste d'avoir chargé ses fonds d'une architecture rectiligne qui arrête désagréablement les yeux, et qui n'est là qu'une ressouvenance fâcheuse de certains tableaux primitifs. L'évêque est debout sur les marches d'une église ; une foule de pauvres se presse vers lui; deux aveugles sont agenouillés à ses pieds pendant qu'il passe ses doigts sauveurs sur leurs paupières fermées par la cécité. Ce mouvement simple est rendu avec une scrupuleuse exactitude ; c'est bien ainsi que le saint a dû appliquer son pouce sur ces yeux clos, en levant ses regards vers le ciel et en demandant intérieurement à Dieu d'accomplir un miracle qui pût prouver sa bienheureuse toute-puissance. Dans ce tableau, comme dans différents portraits et surtout dans le magnifique portrait de M"'^ F***, M. Flandrin prouve une habileté de facture, une sûreté de main peu ordinaires; il peint d'une façon magistrale, sans hésitation, sans erreur, sans brutalité et avec une largeur un peu trop calme, peut-être, mais sérieuse et haute. Malgré les qualités que nous montre son exposition, elle ne suffit pas à bien faire apprécier tout le mérite de M. Flandrin. C'est à l'éghse Saint-Germain des Prés qu'il a accompli son chef-d'œuvre dans deux vastes peintures murales, dont une surtout, VFjntrée du Christ à Jérusalem, est audessus de tout éloge. Un peuple immense est réuni devant les murailles, trop régulières, de la ville. On se hâte pour voir cet homme qui enseigne une foi incoumie, qui fait des miracles et qui dit: Mon Père, en parlant de Dieu; des femmes tendent vers lui leurs petits enfants, dans l'espoir

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qu'un de ses regards tombés sur eux les garantira du mal à jamais; sous ses pieds on a jeté des fleurs; on porte des palmes autour de lui. Il ne s'émeut pas de ce bruit et de ces acclamations^ car il sait bien qu'il faut qu'il accomplisse sa mission divine et qu'il soit crucifié dans cette même Jenisalem si joyeuse de le recevoir ; il va triste et grave, le regard perdu dans des contemplations infinies, comme isole au milieu de la foule, et monté sur une paisible ânesse que suit son petit ànon. Derrière lui viennent ses disciples, ceux qui le suivent sans trop le comprendre encore, mais qui plus tard jetteront à tous les vents du monde la semence de ses paroles; Pierre et Paul marchent les premiers, conduisant entre eux Lazare , ressuscité de la veille et encore pâle des effrois du tombeau; « le disciple que le maître aimait, » Jean, tend sa tète au-dessus de ses compagnons et regarde avec une tendresse profonde vers celui qu'il doit voir bientôt monter au Golgotha.

Cette décoration, que nous préférons au Portement de croix qui lui fait face, est, à notre avis, par ses beautés matérielles et morales, la seule peinture religieuse réellement sérieuse qui ait été exécutée depuis bien longtemps. Elle a été faite, cela est visible, avec conviction, avec ferveur, avec amour, et elle suffit pour donner amplement à M. Hippolyte Flandrin une place très-considérable parmi les artistes modernes, car, en dehors même de son mérite intrinsèque, qui est grand, elle dénote chez son auteur des tendances élevés et propres aux grandes choses.

M. Henri Lehmann est loin de M. Hippolyte Flandrin; n'ayant pris de son maître que les défauts qu'il a su pousser à l'extrême, il nous montre aujourd'hui dans son œuvre réunie les eflPorts malheureux d'une impuissance manifeste;

LES BEAUX-ARTS EN 1855. li>î)

sauf un beau portrait de M* H. L., un Jerémie qui est d'un bon mouvement, je ne vois rien qui ne soit faible, creux, sans vie, et surtout d'une froideur inimaginable. Ses figures gauchement posées, ses têtes sans expression, son dessin souvent puéril à force de sécheresse, en font un peintre inutile et médiocre. Il est à la décadence froide et compassée ce que M. Ghasseriau est à la décadence exubérante et vagabonde; ils sont les jumeaux de deux manières absolument différentes, mais également funestes; Tavenir ne tiendra pas plus compte de Tun que de l'autre. Par la façon don il a traité le Lai d*Arisiote, cette scène charmante qui fut la fantaisie la plus choyée des artistes du moyen âge, M. Lehmann nous apprend comment il sait détruire et annuler toutes les grâces d'un sujet; nous en dirons autant d'fla77ikty d'Ophélie, et en général dç tous ses tableaux.

M. Mûllcr (de Paris !) n'appartient ni à l'école de M. Ingres ni à celle de M. Delacroix. H se rapprocherait plutôt de M. Paul Delaroche, dont cependant il n'a point toutes les heureuses qualités. M. Delaroche a fait quelques petites toiles qui sont des chefs-d'œuvre, M. Mùller n'en est pas encore là, et je doute maintenant qu'il y arrive jamais.

Il nous semble que la véritable route de M. MûUer était celle où il avait si heureusement trouvé la Ronde de mai et la Primatiera ; son talent très-facile, trop facile même, s'accommodait bien à ces scènes de jeunesse et de gaieté où des jeunes filles, vêtues de jolies robes roses, dansent au soleil en se tenant par la main et en chantant quelque refrain auquel les oiseaux répondent sous les feuillages verdissants. Ces deux tableaux, que nous venons, de rappeler, sont restés dans notre souvenir comme les meilleurs qui soient sortis des mains du jeime artiste; sa lady Macbeth, qu'il lit

m hU B£AUX-ARTS £M 18S5.

pour arriver à une peinture plus triste^ mais uon pas plus sérieuse, ne fut pas une tentative heureuse; comprendre Shakspeare n'est pas aisé, l'interpréter n'est guère possible qu'à un homme de génie ou du moins d'un vrai talent; M. Mûller échoua ; mais au heu de retourner à ces toiles fraîches et enjouées qu'il savait si bien peindre, il se fia trop, croyons-nous, à son excessive facilité, et crut qu'on était un grand pemtre à la condition de peindre des tableaux fort étendus. C'est là une erreur capitale dans laquelle M. Delaroche lui-même était déjà tombé. Appuyé sur une adresse merveilleuse, sur une rapide habileté de main qui n'est point douteuse, M. Mûller parut jaloux des dimensions de la Smala, et se mit à exécuter des toiles si grandes qu'elles n'étaient même plus en rapport avec le sujet. Et cependant les dimensions métriques d'un tableau sont absolument indifférentes. J'aime mieux un panneau de Rembrand haut comme la main que les toiles larges de trente pieds brassées par Luca fa presto.

h' Appel des dernières victimes de la terreur^ exposé déjà au Salon de 1850-51, fut évidemment une flatterie à l'adresse de la réaction antirépublicaine qui se consolait, à force de calomnies, de toutes les peurs insensées qu'elle avait subies en 1848.,I1 était de mode, à ce moment, d'insulter notre inoffensive république, de baver l'injure à pleine bouche contre les hommes courageux qyi ont sauvé la société ébranlée par le mouvement providentiel de février, et il est naturel peut-être qu'un peintre se soit rendu l'interprète de tous ces vains bruits qui sont tombés maintenant pour laisser un fait acquis et une date à jamais mémorable. Quelle que soit l'intention qui ait inspiré ce tableau, nous passerons vite à Texamen de l'œuvre. Elle ne nous satisfait pas entiè-

rement; malgré des parties habilement traitées, des fonds bien venus et certaines attitudes très-heureuses, nous pensons que M. Mùller a été gêné par les dimensions mêmes de sa toile, qui l'ont forcé à disséminer l'intérêt en petits épisodes séparés, au lieu de le réunir sur un seul point évident et frappant. L'œil va d'un groupe à un a,utre, d'une femme à un prêtre, d'un poète à un marquis, d'un geôlier à un condamné, sans pouvoir s'arrêter ici plutôt que là. Le seul lien de toutes ces scènes partielles se trouve dans le commissaire du gouvernement qui fait l'appel; lui parti, tout se disperse et devient confus. En isolant André Chénier, en le plaçant sur une chaise au centre de la composition, loin des malheureux terrifiés qui s'embrassent une dernière fois, M. Millier a cherché à attirer sur le chantre de la Jeune Caplioe toutes les sympathies du spectateur; il a manqué son but; son poète est odieux. J'aime beaucoup la poésie, mais je repousse de toutes les forces de ma conscience le poêle qui, dans un sembjable moment, entendant appeler pour la mort ceux qu'il a^me, ceux qui sont de son parti et peut-être de sa famille, reste calme, le front dans sa main, agençant des hémistiches et cherchant une rime difficile. Dans le poète, il y a un homme, pourquoi M. MûUer l'a-t-il si cruellement oubhé? Le style de cette grande toile manque de dignité et accuse des tendances bourgeoises qui sont dangereuses chez un artiste.

Vive l'empereur! n'est pas, à proprement parler, un tableau, c'est la représentation brutale et sans arrangement d'uh défilé de blessés et de prisonniers. Il n'y a là aucune composition, c'est une foule qui marche, prise au hasard, sans groupe distinct, sans action définie, sans lien pom* la csntrahser; en un mot, c'est plutôt un fragment de pano-

iOâ LES BËAUX-AKÏS EN 1855.

rama qu'un tableau. Le titre de Vive V empereur î peu compréhensible, malgré douze alexandrins de M. Méry, n'est expliqué sur la toile que par un soldat blessé qui braille comme un forcené en agitant un drapeau autrichien pris à l'ennemi. La scène se passe le 30 mars 4844, à ce moment où l'invasion victorieuse, parvenue au cœur de la France, vient assiéger ce Paris dont elle sortira vaincue par nos idées. Des dragons, des cuirassiers, des soldats de la vieille garde, des véUtes, des lanciers polonais, des artilleurs, des guides, des voltigeurs, des hussards blessés, meurtris, désarmés, reviennent du combat en longues bandes désorçanisées, sans discipline, et encombrent le boulevard à la hauteur de la porte Saint-Denis. Tout le monde est aux fenêtres; on regarde et on plaint ces malheureux: dont les derniers et gigantesques efforts n'ont pu sauver la patrie. Parmi eux on aperçoit quelques officiers russes, empanachés de plumes de coq et vêtus d'uniforme vert, marchant péniblement, alourdis par leurs plaies saignantes et s'appuyant sur des femmes et des enfants compatissants. Un vieux de la vieille, dont l'uniforme déchiqueté est ennobli de trois chevrons, porte en bandoulière son fusil, dont la baïonnette est brisée, et montre sa giberne vide ; un officier aveuglé par un coup de feu, et soutenu par une paysanne, tient encore à la main son sabre rompu près de la poignée rouge de sang ; un soldat, assis sous le large parapluie d'une marchande en plein vent, laisse panser sa jambe par une femme, et fait une grimace crispée remarquablement naturelle, et que j'ai bien souvent vue dans les hôpitaux; quelques invalides se découvrent respectueusement en voyant passer ces glorieux, mais inutiles débris, et se rappellent sans doute simultanément, par un double effort de leur mémoire, les

sables du désert d'El-Arisch et les glaces de la Bérésina. Ici un cavalier arrive à temps pour défaillir loin des ennemis; là on emporte un cadavre ; plus loin une jeune femme se jette au cou d'un guide qu'elle n'espérait plus revoir. Partout des hommes à cheval, généraux, officiers, soldats, entortillés de langes sanglants, cachant sous leur manteau des blessures béantes, passent silencieusement, en baissant la tète et en désespérant, pour la première fois peut-être, de cette étoile qu^on leur montrait jadis et qu'ils n'aperçoivent plus. L'exécution de ce tableau de mauvais augure est un peu molle, trop évidemment rapide dans certains endroits, et n'affirme plus que l'inconcevable adresse de M. MûUer (de Paris).

Le maréchal Ney soutient F arrière-garde de la grande armée; retraite de Russie.

« Ney, que tout abandonne, n'abandonne pas son poste ; « il ramasse un fusil et redevient soldat. Il combat à la tète « de trente hommes, reculant et ne fuyant pas, marchant « après tous les autres, soutenant jusqu'au dernier moment « l'honneur de nos armes, et pour la centième fois, depuis « quarante jours et quarante nuits, risquant sa vie et sa « liberté pour sauver quelques Français de plus. Il sort «enfin le dernier de cette fatale Russie, montrant an « monde que la fortune est impuissante contre les grands « courages, et que, pour les héros, tout tourne en gloire, « même les plus grands désastresi^ »

Tel est le sujet choisi et traité avec talent, malgré certains flous déplacés, par M. Adolphe Yvon. Il y a de la neige partout ; à droite l'incendie d'une ville éclaire le ciel de sinistres

* De SiitJUR, Histoire de Xapoléon.

^m LES BEiUX-ART6 EN 18S5.

reflets ; à gauche une colonne française ondoie dans la plaine comme un immense serpent. Des sothnias de Cosaques^ montés sur leurs petits chevaux, galopent et harcèlent les héroïques combattants que la faim et le froid n'ont point encore emportés; au centre, auprès de quelques sapins chargés de givre, un groupe d'hommes s'est arrêté, protégeant à force de courage la retraite de ce troupeau.de mourants qui fut une armée de six cent mille hommes. Des soldats de toute arme, réunis autour du prince de la Moscowa, tiennent tète aux insatiables pillards qui les poursuivent. Vêtus de guenilles, chaussés de haillons, grotesques et sublimes, ils gardent au milieu d'eux le drapeau qui est pour eux l'image de la patrie absente. Ney a saisi un fusil, il fait le coup de feu comme au début de sa gloire ; il s'agit de se faire tuer jusqu'au dernier pour sauver les débris de l'armée, et on les sauvera. La route est encombrée de voitures brisées, de cadavres athlétiques déjà dépouillés, de mourants immobiles, congelés et comme cristallisés par le découragement et par le froid. Au fond d'une charrette eflTondrée et renversée, ou aperçoit une femme qui ouvre des yeux agrandis par l'épouvante; elle est là, accroupie sur un peu de paille à côté de deux ou trois corps déjà couverts de neige, et restera tremblante et terrifiée jusqu'à ce que la mort la saisisse ou que les Cosaques l'emmènent pour la déshabiller et la chasser toute nue en riant et en la frappant du bois de leurs lances. Plus loin^ un* soldat s'arrache aux étreintes d'un de ses camarades tombé ; un chariot plein de blessés roule sur la neige durcie , en secouant les malheureux qui hurlent de douleur. Un guide, qui a encore son uniforme et son manteau, et qui tire un coup de mousqueton, est dessiné de main de maître, et offre une difficulté de rac-

courci que M. Yvon a sunnontée très-heureusement. En résumé^ cette toile est bien comprise^ sagement exécutée^ sans fougue comme sans froideur; c'est une œuvre honorable qu'un peu plus de vigueur dans la facture aurait rendue tout à fait remarquable. Au reste^ ce tableau a cela de bon^ qu'il montre la guerre sous un de ses aspects les plus vrais, sous l'aspect de la famine, du désespoir, de regorgement du plus faible par le plus fort, sous l'aspect de la violence punie par Dieu, qui n'a certainement pas créé les hommes pour qu'ils se tuassent les uns les autres.

Si M. Yvon s'est attaché à nous montrer la guerre par son côté important , c'est-à-dire par son c6té repoussant et terrible, M. Horace Yernet, dans sa longue et fructueuse carrière, a toujours cherché, au contraire, à nous la faire voir à travers la lorgnette de Franconi , comme une chose séduisante et fringante; il peint les victoires et jamais les défaites; il excelle à faire des officiers coquets, caracolant sur des chevaux couverts d'écume, des jeunes femmes éplorées prosternées aux pieds « d'un vainqueur attendri, » des cheiks arabes en beaux costumes, et des généraux français demeurant calmes à côté des bombes qui éclatent. M. Vernet est la plus pure expression du chauvinisme français; aussi sa gloire artistique est-elle la seule qui soit incontestablement populaire. La masse, composée de gens naïfs et impressionnables, aime en lui le peintre de toutes nos épopées mihtaires; sa composition toujours claire, son dessin assez vivant, sa couleur fadasse et comme détrempée, ses sujets sans aucune élévation, sont bien faits pour plaire au plus grand nombre et pour mériter des applaudissements peu intelligents. Nous serions injustes, cependant, si nous ne reconnaissions en M. Vemet un talent facile qui excuse

iOe LKS BEAli\-ART8 EN i^^.

sa réputation^ si du moins il ne la motive pas. Sou iueonce* vable fécondité^ la jeunesse qui chez lui a survécu aia an* nées^ le mouvement^ la vie bruyante qu'il sait mettre dans tout ce qu'il fait, lui donnent droit à une renommée qui prendra plus tard ses justes proportions. M. Yemet produit des tableaux comme un prunier produit des prunes; un botaniste l'appellerait volontiers le picturifera intermina-bilis; son ardeur à peindre est merveilleuse ; jamais il ne se lasse et toujours il recommence, n faudrait un volume pour analyser son œuvre, et nous ne le tenterons même pas. Il expose cette année plusieurs toiles; les plus grandes sont la Smala et la Bataille de VIsly , trop connues pour que nous en parlions; les plus importantes sont Jemmapes, Valmy, Hanau^ Montmirail^ et surtout la Bataille de la barrière Clichy, qui est réellement un tableau précieux. Nous regrettons que M. Vemet n'ait point jugé à propos de faire venir de Versailles à Paris son Assaut de Constant Une, qui, selon nous, est l'effort le plus heureux de son œuvre tout entière. C'est dans ce tableau qu'il a su réunir à un haut degré toutes les qualités qui le distinguent, la vérité, l'action et l'intérêt; il aurait bien tenu sa place dans cette expiosition, et aurait plus fait pour la gloire de M. Vernet que ces scènes de mœurs arabes auxquelles il devrait renoncer. La Chasse au moufflon , la Messe au camp , Rébecca à la fontaine, h Retour de la chfisse au lion^ sont tout à fait médiocres et ne méritent pas qu'on s'y arrête ; la spécialité bien accusée de M. Vemet est de peindre des soldats toujours, des soldats quand même; il possède le pioupiou français sous toutes les formes, à cheval et à pied, au bivouac et à la bataille; il sait tous les secrets de l'allure militaire, et connaît à merveille la différence qu'il

LES BEAUX-ARTS EN ISTJ-i. 2<)7

y a entre le crâne dandinement du sergent et le dandine*ment timide du conscrit; il sait animer les bataillons et faire charger les escadrons. Comme un général exercé^ il enlève ses troupes; c'était là sa vraie destinée, et il Ta bien remplie; sa gloire réelle sera d'avoir été l'interprète militaire de notre époque; ses tableaux resteront comme les annales de nos campagnes d'Afrique; peut-être, plus tard, pourra-t-on même les consulter avec fruit; s'ils sont moins importants comme histoire et comme habileté que les gouaches de Van Blaremberg, ils seront, je crois, toujours jugés supérieurs aux lourdes toiles de Van-der Meulen.

Parmi les peintres sérieux qui, semblables en cela du moins à M. Horace Vemet, ont puisé dans leurs souvenirs de voyage des épisodes émouvants, nous citerons M. Matout . 8a Femme de Boghari tuée par une lionne est un fort bon tableau, très-simplement, très-largement composé et sagement privé des allures théâtrales auxquelles le sujet pouvait donner motif. La manière dont cette toile est peinte indique, malgré quelques mollesses de contours, un talent consciencieux qui se cherche peut-être encore, mais qui est sur le point de se trouver. Les difficultés de dessin créées comme à plaisir par la position de la femme ont été fort habilement surmontées; la ligne est quelquefois un peu indécise, mais elle est. toujours juste. Auprès d'une source où trempent les débris d'une cruche qu'on n'a pas eu le temps de remplir, une femme demi-nue, trop blanche peut-être pour une Arabe, est tombée sôus la griflfe d'une lionne; la tête chevelue, les bras, les seins s'harmonisent bien avec les longs vêtements qui la couvrent jusqu'aux pieds. Couvant sa proie, fronçant avec colère ses babines épaisses, la lionne se retourne avec inquiétude en entendant le galop rapide

d'un cheval qui porte un Bédouin agitant son fusil. Derrière^ s'étend une plaine immense tachée çà et là par les tentes noires d'un douar; l'horizon se ferme par la pure silhouette de quelques montagnes qui se détachent sur le ciel bleu. Q y a partout un grand silence et comme un miroitement de chaleur. Le tableau est peint en plein soleil^ avec un courageux mépris pour ces moyens faciles d'obtenir de l'eflfet par des oppositions préméditées d'ombre et de lumière. C'est un pas fait en dehors de la routine ordinaire^ et c'est avec joie que nous saluons en M. Matout un des ardents chercheurs de la vérité. Son Ambroise Paré, qu'il avait exposé il y a deux ans, et qui maintenant décore l'amphithéâtre de l'Ecole de médecine, était déjà un effort violent vers la sincérité artistique dégagée de tous les langes dont on l'embarrasse malgré elle. La voie choisie par M. Matout nous semble excellente, et nous sommes convaincu que, s'il continue à y marcher avec persévérance, il y trouvera des succès durables, et, ce qui vaut mieux, une incontestable valeur.

Une tentative heureuse , quoique incomplète vers la vérité historique des faits, a été essayée aussi cette année par M. Ronot, dans son Christ à la Pisciney inspiré par le verset de saint Jean : « Jésus lui dit : Levez-vous, emportez votre lit et marchez ! » Laissant de côté les draperies rouges et bleues dont les peintres actuels, imitant toujours les artistes de la renaissance, affublent les personnages qui environnaient Jésus, il a donné à ses figures des costumes plus vrais, en rapport direct avec le climat et d'une exactitude très-intentionnellement cherchée. On est dans la Piscine, dans cette Piscine de la Probation dont j'ai vu les ruines comblées par les éboulements et couvertes de buissons de

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nopals qui descendent sur elle comme des cascades de verdure. Dans le fond, on aperçoit une façon de ville arabe, une rue bordée de maisons rapprochées et chargées de moucharabyehs découpées. Des hommes se baignent dans les eaux bienfaisantes ; on se passe de main en main des cruches pleines; un vieillard, épaissi par Fâge, marche péniblement appuyé sur son fils et son petit-fils, trois générations qui vont sans doute venir s'agenouiller devant celui qui ouvre les portes du ciel. Des malades sont apportés sur' des civières, d'autres sont juchés sur des ânes pliant sous le faix. Ge mouvement d'une foule occupée et remuante a été parfaitement compris; la plupart des personnages, habilement posés, donnent motif à des effets de dessin bien réussis. Aux premiers plans, en deçà du bassin de la Piscihè, Jésus est debout, levant la main vers le ciel et parlant au paralytique, pauvre diable vêtu de haillons, couché sur des guenilles, cloué par l'immobilité sur son grabat usé; le Maître lui dit de se lever ; il va prendre son lit, le mettre sur ses épaules et partir. Près de lui, un estropié, marchant à l'aide d'une béquille, portant en écharpe sa jambe pansée d'une locque, rapetassé comme un vieux sac, dépenaillé des pieds à la tète, regarde avec une sorte d'inquiétude mêlée d'espérance vers le Fils de Dieu. De l'autre côté, une jeune femme qui vient de retirer de l'eau son enfant maigre et souffreteux, le présente au Christ par un geste charmant plein de sollicitation et de prière. Tel est l'ensemble de ce tableau, où je remarque une exécution quelquefois inégale, mais souvent savante et vigoureusement attaquée, n y a dans cette composition une tendance sérieuse vers la vérité ; les costumes ont été étudiés avec soin et se rapprochent certainement de ceux qu'on portait jadis en Palestine.; maispuis-

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qu'il avait le courage de rompre en visière à la tradition et de jeter aux orties les manteaux romains consacrés par Tusage^ pourquoi M. Ronot s'est-il arrêté en si beau che^ min, et pourquoi a-t-il conservé au Christ cet absurde vêtement composé d'une robe rouge et d'une draperie bleue qu'on lui impose toujours en peinture? Il y a là une inconséquence flagrante. M. Hébert a déjà osé, il y a deux ans, un Christ vêtu d'une ample chemise arabe ; pourquoi ne pas essayer maintenant la robe serrée d'une ceinture de cuir, la longue habayeh blanche et la kufieh retenue sur la tête par une corde en poils de chameau? Le Christ n'en serait pas moins le Christ, et la réalité y gagnerait. C'est en se séparant peu à peu des petites erreurs encombrantes qu'on finit par arriver à la grande et juste vérité, vers laquelle chacun doit tendre de nos jours.

S'il est un pays où l'on fuit avec persistance la recherche de cette vérité que nous aimons, où l'on se condamne volontairement à ne jamais sortir du sentier creusé par les anciens maîtres, c'est Rome. La villa Médicis semble être le temple de la Tradition, dont les jeunes artistes pensionnés par le gouvernement. français sont les grands prêtres; là on apprend vite à étouffer sous l'imitation les germes d'originalité qu'on peut porter en soi. Quelques hommes remarquables sont sortis de cette école, je le sais, mais la plupart de ses élèves détruisent vite les espérances qu'ils avaient pu donner, et rentrent à la hâte sous le niveau d'une médiocrité habile^ mais commune et inférieure. -

Parmi ceux qui furent acclamés à leur début, nous citerons M. Léon BénouviUe; le Christ au prétoire, qui lui valut le grand frrix, fut trèa-applaudi, et c'était justice. Après nous avoir montré un Protésilas douteux et un Saint Fran^

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çois d'Assise très-convenable^ malgré une certaine lourdeur dans la touche et une conformité déplaisante dans la composition, il expose aujourd'hui un Prophète de la tribu de Juda tué par un lion et des Martyrs chrétiens entrant à r amphithéâtre. Le premier de ces tableaux, peint pour faire pendant au Saint François d'Assise, est loin de valoir ce dernier. La scène est simple et claire; mais jamais cependant, sansTaide du Livret, je n'aurais pu la placer en Palestine. La nuit approche, un crépuscule bleuâtre assombrit déjà la nature ; nous sommes au milieu des montagnes. Un vieillard vêtu d'une toçpe bleue est couché mort sous un lion qui nous a paru disproportionné par la largeur outrée de sa tète. Une femme portant le costume des paysannes de la Campagne de Rome accourt, suivi par un jeune homme vêtu comme un ancien plébéien romain, et par une jeune fille qui rappelle trop, dans son costume et sa coiffure, la fenmie agenouillée de la Transfiguration. J'avoue que la fantaisie transportée dans l'histoire me semble dangereuse. Les prophètes et les femmes de la tribu de Juda s'habillaient connue les hommes et les femmes de la tribu de Juda, et non point comme des Romains anciens et modernes ; il y a là une insouciance ou plutôt im mépris de la vérité qui choque et détruit l'intérêt. Si le costume romain est absolument indispensable en peinture, ce que je nie à priori et à posteriori, il faut taire des sujets romains et abandonner à jamais tous les autres. Il faut en art être vrai et sincère quand même; lorsqu'on représente une scène, il faut la représenter autant que possible telle qu'elle a dû se passer dans son ensemble et dans ses détails, oublier les erreiu^ commises avant nous à une époque où l'ignorance générale les rendait excusables^ et faire au besoin quelques

recherches pour se rapprocher de la probabilité. J'estime qu'un tableau où je vois des erreurs si manifestes ne m'intéresse pas plus qu'un mensonge bien raconté.

Les Martyrs chrétiens n'ont pas tenu toutes les promesses que leur esquisse avait fait concevoir. On dirait que le peintre^ pressé par le temps^ n'a pas pu donner à sa toile tous les soins qu'elle réclamait ; si le dessin est correct, l'exécution est légère et hâtive ; la composition est pleine de trous et désagréablement tachée par des draperies blanches qiii toutes ont le même ton, la même valeur, et qui sont du blanc de coton et non point du lîlanc de laine; cette négligence m'étonne chez un homme qui possède si bien ses Romains qu'il en met partout, même en Palestine, sous les rois de Juda. •

M. Cabanel a une exposition très-inégale ; jusqu'à nouvel ordre, sa Mort de Moïse reste encore son œuvre la meilleure, et si je retrouve quelques-unes de ses qualités dans le Martfjr chrétien y qui est bien dessiné, bien peint, bien composé, et qui est une très-bonne toile, malgré ses tons voilés, je m'étonne de voir cette Glorification de saint Louis ^ criarde, théâtrale, un peu commune et enlaidie au miheu par un dais rouge du plus mauvais effet.

M. Barrias me semble aussi déjà en décadence sur luimême ; ses Eœilés de Tibère me paraissent bien supérieurs aux Pèlerins se rendant à Rome pour le jubilé de Van 1300. Bans les Exilés il y a une franchise d'exécution, une habileté de coloris, une vigueur d'attitude qui en font un tableau honorable; malgré l'enfant appuyé contre le bastingage, qui est un peu trop l'enfant du Dominiquin, il y a dans le vieillard qui se tourne, en maudissant, vers l'île de Caprée, dans les jeunes gens qui pleurent ensemble, dans la femme atté-

rée^ il y a un talent réel qui promettait mieux que ces Pèlerins y où je retrouve déjà ces teintes grisâtres et comme brumeuses que Técole de Rome inflige à tous ses élèves, et que M. Bouguereau n'a pas encore tout à fait admises dans son importante toile du Triomphe du martyre.

M. Hébert est le peintre le plus fort qui soit depuis longtemps sorti de la villa Médicis. Ses tâtonnements furent assez longs, on en retrouve la preuve dans sa MaVaria; mais depuis quelques années il fait de grands efforts pour dégager son individualité, et il y arrive à cette heure avec un talent encore un peu maladif, mais qui n'est plus contestable. Déjà, il y a deux ans, il avait montré au public un Baiser de Judas y qui était une œuvre de premier ordre et qui tient très-hautement son rang au musée du Luxembourg. Aujourd'hui, dans ses Filles d'AlvitOy il expose un tableau d'un style élevé et d'une facture grasse et solide. Deux jeunes filles, que le soleil mûrissant du royaume de Naples a déjà rendues femmes, reviennent du lavoir portant des cruches sur leur tète comme des canéphores antiques; leurs pieds, chaussés de spadrilles faites d'une peau de chèvre et de cordes, gravissent largement un sentier qui circule à travers la montagne. Toute la mélancolie contemplative des races méridionales est empreinte sur ces jeunes visages brunis et sérieux; les grands yeux pensifs, la bouche sensuelle, la beauté des bras, la simplicité magistrale du costume, rendent ces figures de paysannes aussi nobles que toutes les Nausicaa possibles. Ce tableau est certainement un des meilleurs qui nous soient offerts à cette grande exhibition de la peinture moderne. Si M. Hébert, dédaignant chaque jour davantage les leçons incomplètes et dangereuses que la tiradition mal entendue lui a données, veut

continuer à développer par Tétude approfondie de la nature ses instincts artistiques et son talent déjà fort estimable^ il est certain de prendre rang promptement parmi les peintres dont la France a le droit de s'enorgueillir. Entre la froide école de M. Ingres et l'école turbulente de M. Delacroix, il y a une belle place à conquérir pour un artiste consciencieux, savant et chercheur ; pourquoi M. Hébert ne la mériterait-il pas?

Avant de terminer ce chapitre, nous dirons quelques mots de Vécole de Rome, dont nous avons parlé plus haut. Si nous avions l'honneur d'être le gouvernement français, nous la supprimerions immédiatement et sans hésiter. Pour un élève remarquable auquel elle donne naissance, elle en produit vingt médiocres ou* mauvais. On m'opposera, je le sais, M. Hippoiyte Flandrin et M. Hébert; je leur opposerai à mon tour M. Court et M. Schopin, et la balance sera vite rétablie. Au reste MM. Géricault, Delaroche, Dévéria, Decamps, Gleyre, Horace Vemet, Ary Scheffer, Delacroix, Gérôme, Couture, MùUer, Troyon, Français, Rousseau, Cabat, Jules Dupré, Corot, Dauzats, etc., etc., n'ont jamais fait partie de cette institution *.

* Nous pensons que le meilleur argument h fournir en fayeur de notre opinion contre l'école de Rome actuelle est la publication, sans commen* taire, du nom des peintres qui ont obtenu le premier grand prix depuis 1820:

Peintres cT histoire. — 1820, Coutan; 1821, Court et Monvoisin; 1823, Debay et Bouchot; 1824, Larivière; 1825, Norblin; 1826, Féron; 1827, Dupré (François-Xavier); 1829, Bezard et Vauchelet; 1830, Signol; 1831; Schopin; 1832, Flandrin (Hippoiyte); 1833, Roger; 1834, Jourdy;' 1836, Papety et Blanchard; 1837, Nurat; 1838. PUs; 1839, Hébert; 1840, Brissfit; 1841, Lebouy; *842, Biennoury; 1843, Damery; 1844, Barrias; 1845, Bcnouville (Léon) et Cabanel; 18-i7, Lenepveu; 18-19, Boulanger; 1850, Baudry et Bouguereau; 1851, Ghifflard; 1854, Giaco> nictty. Maillot et Lévy.

Peintres de paysage. — 1820, Rémond ; 1825, Giroux et Bracassat;

Pour la plupart défi jeunes artistes concurrents^ l'école de Rome n'est plus un moyen^ c'est un but. Une fois parvenus aux honneurs du premier grand prix^ ils s'imaginent qu'ils sont arrivés^ passent cinq ans à la Villa Médicis dans une grasse abondance pleine de loisirs^ font leurs envois régulièrement; s'appliquent à ce que le dernier soit digne d'être remarqué^ et, se regardant déjà comme des maîtres^ ils re^ viennent à Paris persuadés que le gouvernement doit leur commander toutes sortes de travaux. C'est là un tort^ un tort très-grave. La peinture en souffre, et particulièrement la peinture historique. L'étude sans cesse renouvelée des mêmes maîtres, l'aspect incessant des mêmes lieux, les traditions qui se transmettent fatalement d'âge en âge dans une académie, donnent à tous les élèves que la France pen^ sionne à Rome une simiUtude fatigante dans la manière de comprendre et d'exécuter un sujet. Au heu d'entretenir une Ecole où les vieux errements se conservent comme un précieux héritage, où chacun est forcé, sous peine d'exclusion, de rentrer dans une donnée déjà connue, où chaque artiste se voit contraint de courber sa personnalité sous un niveau commun, il me semble qu'il faudrait plutôt développer à tout prix les individualités originales, laissant aux sympathies cpi'elles inspireraient le soin de grouper des disciples autour d'elles. Pour n'avoir pas fait cela, pour avoir suivi le système de protection des arts inauguré par Louis XIY, la France a aujourd'hui deux ou trois écoles rivales qui, en somme, sont assez honorables, mais elle n'a pas un seul artiste de génie ou seulement d'un talent constaté par des œuvres incontestables.

i829, Giberf, 1833, Prieur; 1837,Buttur8; 1841, Lanoue; 1845, Bénouville (Achille); 1849, Lecointe et dcCurzon; 1854, Bernard.

216 LES BEAUX*ilRTS EM 18S5.

Les élèves peuvent concourir jusqu'à Tàge de trente ans ; c'est trop. On peut juger^ à priori, qu'un peintre qui mérite le prix à trente ans ne sera jamais qu'un artiste douteux et faible. On ne devrait admettre au concours que les hommes de dix-huit à vingt-trois ans^ et repousser invariablement tous ceux qui^ ayant déjà composé trois fois^ n'auraient obtenu aucune distinction importante. C'est encourager les médiocrités que d'autoriser des artistes à se présenter vainement huit ou dix fois à des concours qu'ils encombrent inutilement.

L'élève qui aurait été déclaré digne du grand prix serait dès ce moment méme^ et pendant cinq ans^ pensionnaire du gouvernement français ; mais^ au lieu d'être envoyé à Rome^ il serait laissé libre^ sous condition d'envoi d'études^ de copies et de tableaux, d'aller chercher partout où bon lui semblerait les éléments nécessaires au développement de son talent. Il irait, selon ses besoins, en Hollande, en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Belgique, ou resterait en France, mais serait suivi toujours par son titre de pensionnaire du gouvernement et par la protection qu'il comporte. Au lieu d'être réduit à copier sans cesse Raphaël et Michel-Ange, André del Sarte et Véronèse, il pourrait étudier la manière de Rembrand, de Van Dick, de Murillo, de Rubens ; il pourrait, voyageant, aller s'inspirer des diffé^ rents aspects de la nature et de l'humanité, et féconderait ainsi une originalité qu'il comprime et détruit en refaisant à Rome ce que ses prédécesseurs y ont déjà fait.

Les architectes, au lieu de restaurer pour la centième fois l'arc de Titus et les monuments du Glivus Capitolinus, pourraient aller voir les grandes architectures de l'Egypte, des Indes et de l'Asie, et séjourner dans cette Grèce, vers la-

quelle ils aspirent tous, et où maintenant ils ne peuvent demeurer que six mois.

Les paysagistes qui ont déjà peint la Campagne de Rome sous tous ses aspects, qui, chaque année, nous rapportent la promenade du Poussin ou les temples de Pœstum (quand toutefois ils les ont visités), s'en iraient joyeusement demander de nouveaux sujets à la Norwège, au Brésil, à Tisthme de Panama, à Tîle de Geylan, à TEspagnë, à l'Algérie, à rindoustan ou à TAsie Mineure.

De cette sorte, chaque individu, se développant dans la contemplation et Tétude des choses vers lesquelles le poussent ses affinités électives, pourrait arriver facilement à se créer une originaUté puissante et vigoureuse qui renouvellerait le sang affaibU du corps artistique français. L'école de Rome, qui a pu suffire autrefois à nos besoins à une époque où Fart naissait en France, et où Ton n'avait d'autres doctrines que d'imiter ce qui avait déjà été fait, cette école, par les résultats négatife qu'elle produit aujourd'hui, prouve qu'elle doit être détruite ou du moins modifiée dans un sens très-large et trè&-libéral. C'est diminuer singulièrement les artistes que de vouloir les enrégimenter sous une loi commune; chaque organisation a besoin d'un développement particulier dont elle trouve les germes en soi. Ce sont ces 'germes qu'il faut féconder en subventionnant les artistes qui ont donné des preuves d'un sérieux talent, mais à la condition toutefois de leur laisser une Uberté sans laquelle il n'y a pas de progrès possible.

218 LES BEÀUX-ÂRTS EN 18SS5.

Peinture de genre. — Trois écoles en présence. — Les romantiques primitifs. — M. Eugène Isabey. — M. Camille Roquaplan. -^ MM. Robert Fleury, G. Jacquand, Charles Comte. — M. Meissonier. — M. Célestin Nanieuil. — M. Tassaert — M. Diaz. — M. Charles Giraud. — Romantiques nouveaux. — M. Edouard Frère. — M. Bonvin. — M. Trayer ; Excès de travail, — M. Marchai; Retour de bal mmqué. — M. Lurainais. — M. Penguilly-L'Haridon. — M. Guillemin. — M. Jeanron.

— M. Du veau. — M. Brion; Train de bois descendant le Rhin. — M. Ginain. — Pseudo-classiques. — M. Hamon; Ce n'est pas moi,

— MM. Vicou, Toulmouche, Isambeft, Jobbé Duval. — MM. Léman et Labouchère. — M. Bonhomme. — M. Pils. — M. Vignon. — M. Gendron. — M. Jalabert. — Pourquoi la critique n*a pas h s'occuper de M. Courbet.

La peinture de genre tend chaque jour à remplacer la peinture d'histoire; la division des fortunes, l'exiguïté des logements, la démocratisation heureusement croissante des mœurs, ne tarderont pas à lui donner le premier rang parmi les arts appropriés à notre civilisation. Recréée pour ainsi dire à nouveau par Técole romantique, elle est appelée, je crois, à avoir prochainement une grande importance entre les mains de certains hommes intelligents, qui maintenant semblent la comprendre d'une façon neuve et hardie. Au romanesque faux et guindé que M. de Marchangy chantait et que M. Ducis peignait sous la restauration, MM. Alfred Johannot, Isabey et Roqueplan ont substitué une vérité historique, sérieuse, exacte, approfondie, j'oserais même dire

archéologique f si je ne reculais devant les gros mots. Cette jeune école, vaillante et vigouteuse, a donné d'assez beaux résultats pour que sa gloire soit à cette heure bien consacrée. D'autres artistes venus dernièrement ont abandonné les pourpoints, les panaches, les rapières, dont leurs jeunes aînés avaient quel€[ue peu abusé, et ont gravement pris dans l'existence moderne des sujets qu'ils ont su interpréter avec un talent éminent. Sans recourir aux légendes, aux ballades, aux romances, aux lais et aux virelais, sans s'éprendre de ce moyen âge qu'on doit respecter, mais qu'on a bien assez célébré, ils nous ont intéressés en représentant des faits journaliers pleins d'une vie active et parfois brutale. Pendant que ces honunes convaincus cherchaient simplement autour d'eux les éléments de succès mérités, une école rivale, presque ennemie, prenait naissance à peu près dans le temps où l'on voyait apparaître en littérature la petite église dite du Bon sens. Des peintres, qu'on appela les PompéisteSy consacrèrent leur talent généralement froid, mais souvent gracieux, à l'exaltation d'un petit olympe couvert de petites déesses, de petits dieux et de petits amours; tout cela fut joli, joli, joli, mais mièvre et insignifiant.

Ces trois groupes d'artistes, dont chacun contient des hommes remarquables, sont aujourd'hui en présence : le premier représente l'école romantique dans toute sa pureté primitive; le second représente la seconde période de la même école, marchant par la force même de son impulsion première à la recherche d'une vérité supérieure; le troisième représente la vieille tradition classique ravivée par de jeunes efforts, mais néanmoins défaillante et pâle sous son fard emprunté. En dehors de ces trois corps

d'armée, il y a des partisans qui combattent pour leur propre compte et sous le drapeau de leur croyance particulière. Nous étudierons rapidement les uns et les autres dans Tordre et sous la dénomination que nous venons d'indiquer.

Romantiques primitifs. — En tète, nous placerons M. Eugène Isabey, nature profondément artistique et précieusement douée. S'il a moins de ce sentiment douloureux et comme attendrissant qu'Alfred Johannot possédait à un haut degré, il a de plus que lui une habileté et une adresse matérielles faites pour attirer et charmer. Sa manière fran- 'che, son dessin juste, l'exactitude méticuleuse des costumes, je ne sais quel air sain et vivant, donnent à ses tableaux un aspect particulier qui les distingue entre tous. D'abord exclusivement peintre de marine, il vécut sur les grèves et sur les falaises, en communication directe avec la nature, et rapporta de ses contemplations une connaissance approfondie de la lumière et de tous ses secrets, connaissance que possèdent ceux-là seulement qui ont souvent travaillé piano sub Jove, en dehors des jours conventionnels d'un atelier. Il fut un homme consciencieux et ardent ; dans ses pochades les plus indifférentes, comme dans ses meilleurs tableaux, on retrouve un amour raisonné de l'art et une sérieuse vérité d'expression. En dehors des scènes familières prises auprès des villages, sur des sables où sèchent les filets, où les matelots robustes traînent leurs barques, il a abordé quelquefois avec succès la peinture d'histoire maritime. Son Combat du Texel est un fort bon tableau , trèsmouvementé, bruyant, plein de tumulte et de cris. C'est bien une flotte en pleine bataille; cha€[ue difficulté est courageusement attaquée et dominée. Le peintre n'a pas imité

ses confrères impuissants et n'a pas dissimulé, derrière des nuages de fumée trop commodes, les détails multiples d'une action compliquée. Chac[ue chose est à sa place et chaque épisode concourt savamment à Tintérêt général; si la mer a quelque lourdeur dans les premiers plans, on oublie vite ce petit défaut pour ne plus voir que l'ensemble imposant et tout à fait réussi. Lassé sans doute de peindre des sujets que leur simiUtude forcée rend monotones, M. Isabey débuta tout à coup avec autorité dans la peinture de genre et ne tarda pas à exposer (Salon de 1847) Une Cérémonie dans réglise de Delft (seizième siècle); ce fut là un coup de maître qui révéla dans l'artiste une manière nouvelle et tout à fait éclatante. Tout ce que la peinture comporte d'élégance et de distinction a été réimi dans cette inappréciable petite toile ; s'il y a peut-être trop de ressemblance entre les tètes, il est au moins difficile d'en créer de plus finement charmantes; la brosse a fait solidement son office en peignant des étoffes un peu miroitantes, mais bien harmonisées entre elles, et qui se côtoient habilement sans se heurter jamais. C'est bien là le seizième siècle avec ses riches draperies, ses beaux jeunes hommes, ses femmes adorables, son luxe, ses folies, son paganisme; ce tableau semble avoir été peint sur l'air de la Romanesca. Nous devons dire cependant, pour être vrai, que depuis le jour où il a si triomphalement exposé cette Cérémonie, M. Isabey nous paraît n'avoir plus la même sûreté de main; une sorte de faiblesse insouciante semble s'être appesantie sur lui. Son dernier tableau : Départ de chasse sous Louis XIII, est bien loin d'égaler celui que nous venons d'indiquer. La couleur y domine absolument; elle y apparaît par touches d'une valeur trop semblables , elle devient papillotante et

222 LES BEÂUXARTS EN 18î>5.

s'exaspère inutilement jusqu'à être désagréable. Cela tient peut-être à ce que M. Isabey place trop volontiers Tune à côté de Tautre des teintes violentes qui s'avoisinent sans être mariées par une nuance intermédiaire ; M. Eugène Delacroix, qui a du moins la gloire d'être un très-savant coloriste, ne tombe jamais dans cette faute qu'il est, je crois, facile d'éviter avec un peu d'attention et en ne se laissant pas emporter naïvement à toute sa fu7Ha. L'inspiration est précieuse, je le sais, mais surtout lorsque la science la dirige en la développant. Dans ce dernier tableau je remarque aussi un abus de détails qui lasse l'œil et détourne l'attention. Quoi qu'il en soit de ces critiques, M. Isabey restera comme un des peintres les plus plaisants, au vieux sens du mot, que notre époque ait produits.

Après lui vient M. Camille Roqueplan, moins élégant^ plus lourd que le précédent, mais aussi original que lui. Son Van Dyck à Londres, son Lion amoureux, malgré les transparences exagérées de ce dernier tableau, sont deux toiles de premier ordre. En outre, le musée du Luxembourg garde une Marine de M. C. Roqueplan qui n'est pas loin de valoir un Van Everdingen. Depuis quelques années, cependant, le talent de M. Roqueplan nous semble subir une fâcheuse influence ; la pesanteur de son pinceau est manifeste atjourd'hui; l'air ambiant manque dans ses compositions toujours un peu trop semblables, éclairées par des effets de lumière bien entendus, mais parfois évidemment cherchés en dehors des probabilités naturelles. Ses Filles d'Eve font regretter ses premières toiles, et cette époque où, jeune et dégagé, il peignait avec une hardiesse légère qu'il n'a plus maintenant.

M. Robert Fleury appartient aussi à l'école romantique

par quelques côtés; il est à la peinture ce que M. Lottin de Laval fut à la littérature : un homme hésitant^ cherchant de petits effets par de grands moyens^ peu convaincu^ sans grande idée^ sans forme élevée^ en un mot^ un talent assez médiocre et très-incomplet. Ses toiles, d'un ton cru et sombre qu'on dirait obtenu avec du jus de pruneau, sont déplaisantes à Fœil; pour arriver à Texpression, il chiffonne les tètes, les rend grimaçantes, vieilles, outrées; tous ses visages semblent appartenir à des vieillards; ce défaut est remarquable surtout danslePi/Ja^e d'une maison dans la Judecca de Venise^ où des enfants portent sur leurs frêles épaules des figures de centenaires mal conservés. Les nuances cahotées de son coloris, son dessin sec et sans grâce, son ordonnance toujours plus théâtrale que vraie, éteindront vite le petit murmure déjà apaisé qui s'est fait jadis autour de lui. Je vois, cette année, un peintre qui se rapproche de sa manière, et qui ne tardera pas à lui devenir tout à fait supérieur, malgré quelque mollesse d'exécution et des fonds lÂdiés plus que de raison; c'est M. Charles Comte, qui, dans son Duc ^e Guise et Henri III, dans l'Arrestation du cardinal de Guise, prouve une élégance, une flexibilité, un imprévu que le peintre de Jane Shore n'a jamais connus.

M. Meissonier, pour le talent duquel nous nous sentons peu de sympathie, est un ouvrier d'une habileté consommée; il met en place mieux que personne; il est vrai dans les attitudes, et souvent aussi dans les physionomies. Sa brosse, sûre d'elle-même, arrive quelquefois à une pâte en même temps fine et solide, qui dénote chez le peintre un homme rompu à toutes les ressources matérielles du métier. Chaque détail est d'une exactitude très-étudiée, chaque

morceau est traité avec uiïe perfection désespérante; mais d'où vient que Tensemble est rarement satisfaisant? On dirait qu'il y manque ce je ne sais quoi qui est Tàme^ qui est la vie. Ses tableaux ressemblent un peu à ces visages dont on admire chaque ligne , chaque trait ^ et qui cependant nous laissent froids, et n'inspirent qu'une admiration vite oubliée, car ils n'ont pas ce qu'on appelle Vexpressim, ce souffle divin sans lequel rien ne peut plaire. Dans la Lecture, les Bravi, le Joueur de boule^ le Jeune Homme travaillant, la Rixe, on voit des compositions ingénieuses, mais qui n'ont rien qui ne soit assez ordinaire et même un peu commun. La Rixe y néanmoins, a des qualités de mouvement et d'impétuosité extrêmement remarquables. Dans l'œuvre, évidemment appelée à rester, de M. Meissonier, je vois des tours de force d'habileté heureuse et de science acquise, mais voilà tout; je l'ai dit déjà et je le répète. Psyché ne l'a jamais visité. Parmi ceux qui le suivent de près, mais qui ne l'ont pas encore atteint, il faut citer M. Plassan et M. Chavet ; la couleur de ce dernier est même plus limpide et plus agréable.

M. Célestin Nanteuil, dans les Souvenirs du Passé, expose un tableau bien peint et d'un sentiment exquis. Un vieux garde-chasse, assistons le large manteau d'une haute cheminée de campagne, remue machinalement les tisons, et pense à toute son existence passée qui se déroule à côté de lui, à travers les blanches volutes de la fumée. Tout lui apparaît à la fois, l'école, les premiers jeux, la danse sous les grands arbres avec la bien-aimée, le départ pour la guerre,*la bataille, le duel, la prison, la querelle au jeu, l'âge mûr, la vieillesse et la fuite de toutes ces chères illusions qui rendent la vie supportable en l'enveloppant sans

cesse dans Tespérance. Cette composition prouve que M. Ce* lestin Nauteuil est resté ce lutteur vigoureux dont nous ai* mons les œuvres depuis longtemps.

Dans une Tentation de saint Antoine, comprise au point de vue du rêve, et qui nous montre Termite insensé aux prises avec des visions qu'il a bien tort de repousser, M. Tassaert a su réunir des effets de lumière naturelle et factice bien rendus, mais qui ne suffisent pas à donner de l'importance à son tableau.

C'est aussi à côté des romantiques primitifs que je rangerai M. Diaz, qui obtint pendant quelque temps une vogue méritée par une entente assez neuve de la lumière. Après avoir fait des dessous de bois, des harems, des bandes de Bohémiens très-jolis, sans dessin, il est vrai, sans idéal, et presque sans composition, mais qui plaisaient par un papillotement de soleil supérieurement entendu, M. Diaz, qui a plus de chic que de talent, est tombé dans des tons ternes et grisâtres par lesquels ses toiles ont perdu tout leur charme. Sessujetsterreàterre,usés,uniquementpittoresques,avaient besoin d'être relevés par une exécution savante qui leur manque aujourd'hui : le grand tableau qu'il expose sous le titre prétentieux et inexpliqué de : les Dernières larmes, n'a rien de séduisant dans l'ordonnance qi#est nulle, dans l'expression des visages qui sont tous semblables, dans l'exécution qui est à la fois lourde et molle.

M. Giraud, non plus, n'a pas une peinture très-forte, mais du moins elle est vive, franche, animée et pleine de vie; sa facture assez large est rapide, chaude, très-propre à rendre les scènes du Midi qu'il affectionne, et très-vraie toutes les fois qu'il s'agit de peindre des portraits. En voyant ses tableaux familiers et remuants, on ne se douterait jamais que

«8 LES BEiUX-ARTS EN iSSfi.

M« Girauda étéj en 1826^ premier grand prii de Rome pour la gravure en taille-douce. SescompositionB ressemblent un peu aux impressions de voyage d'Alexandre Dumas ; c'est léger^ sans consistance^ mais très-amusant.

RoiuiVTiouES NOUVEAUX. -^ Ici^ uous allous trouver quelques hommes sérieux qui^ comme nous Tavons déjà dit^ se sont courageusement mêlés à la vie moderne et en ont rapporté les éléments nouveaux à Taide desquels leur talent s'est largement développé. Ils ont compris qu'il était coupable de toujours vivre dans le passée que le pourpoint aussi bien que la toge n'avait plus rien à faire de nos jours; ils ont voulu être de leur temps^ et ont été récompensés de leur hardiesse généreuse par des succès qui ne se sont point fait attendre. C'est cette école qui nous parait avoir le plus de chance pour vivre et se transmettre aux générations prochaines; elle est destinée^ croyons-nous, à servir de trait d'union entre le passé et l'avenir; cela suffit à faire reconnaître son importance.

M. Edouard Frère est un de ceux qui marchent les premiers dans cette jeune phalange ; ses tableaux, empruntés h la vie usuelle, ont des qualités d'intelligence et de facture . qui les font tous remarquer. Son Vendredi saint, entre autres, qui représente dis fidèles allant dévotement déposer leur offrande en baisant la patène, est une fort beUe petite toile très-habilement composée et très- sagement peinte; il abuse quelquefois un peu trop du clair-obscur, ce qui l'amène souvent à sacrifier quelques parties pour en iàire valoir d'autres; mais, en général, il se distingue par une vigueur contenue d'un effet solide et par une entente très-vive de son sujet : en outre, il dit toigours ce qu'il veut dire, ni plus ni moins, et c'est beaucoup.

M. Bonvin nous avait accoutumé à mieux qu^à ses Ae{<-> gieuses tricotant; malgré la vérité de la pose et un certain charme général répandu sur tout le tableau ^ j'aurais voulu voir moins de laisser-aller dans la manière qui semble trop insouciante. Le visage des bonnes sœurs est à peine indiqué par deux ou trois touches pesantes qui ne peuvent soutenir Fexamen. A force de vouloir faire preuve d'une facture lai^e et sans hésitation^ prenez garde d'arriver à la rendre fUisque et incomplète. Avant tout il faut être vrai^ et les tètes de ces religieuses ne le sont pas.

Sur quatre tableaux exposés par M. Trayer^ trois nous ont paru trè»-importants par le souci extrême de la vérité qu'ils indiquent; ce sont : Atelier de couture; Une Mère; Excès de travail. Le Bain de pieds est un peu puéril et d'une exécution qui laisse à désirer sous bien des rapports^ mais Je crois qu'il &ut approuver sans restriction la, manière dont les trois premières toiles ont été comprises. En dehors du procédé matériel qui est amené à une perfection recommandable^ le côté moral du sujet a été parfaitement saisi; le geste surtout est d'une précision singulière et qui n'a pu être obtenue qu'à force de consciencieuses études. VExcès de travail nous a particulièrement touché; une ouvrière pauvre et seule s'est endormie la nuit de lassitude^ à la clarté de sa lampe, sur une robe opulente qu'on montrera une fois ou deux dans les bals et qui paye à peine le pain de quelques jours à la courageuse fille brisée par son excessive besogne. Il y a là tout un monde d'amères réflexions que M. Trayer a bien fait de soulever.

M. Marchai a cherché un motif à antithèses tranchées et violentes; il l'a trouvé et heureusement exécuté dans Un Retour de bal masqué. C'est le matin, à cette heure dou-

teuse de Thiver^ où le jour n'est pas encore venu^ où la nuit n'est pas encore partie ; il fait froid et humide. Près d'un couvent une bande de pierrettes^ de débardeurs^ de généraux étrangers^ de caciques costumés par Gavami vont titubant et chantant quelque obscène refrain ; tout à coup ils s'interrompent et se sentent saisis par un respect subit en voyant des -sœurs de charité descendre lentement l'escalier de l'église^ la tête baissée sous leurs larges coiffes^ les mains chastement croisées sur leur poitrine et murmurant à voix basse une humble prière qui monte vers le ciel en même temps que les dernières notes de la chanson mondaine. Les masques s'arrêtent et s'inclinent devant les saintes filles sans se douter^ peut-être^ que les uns et les autres, chacun dans sa sphère, remplissent k mission sociale dont Dieu saura tirer parti pour le plus grand bien de tous.. Ce tableau, déjà très-réussi, est une bonne promesse dont il faut tenir compte; il annonce une main exercée ; nous recommandons surtout la pauvresse assise sur les marches, et dont la pose est d'une surprenante réalité.

Nous avons été un des premiers à signaler M. Luminais et à lui annoncer un avenir sérieux s'il continuait à augmenter par le travail les éminentes facultés artistiques qu'il possède. Il n'a point fait mentir notre pronostic. Sa manière solide el convenablement empâtée arrive chaque jour à des résultats meilleurs et fait pressentir un maître. Si la Leçon de plmn-chant ne nous satisfait pas entièrement, si nous eussions voulu des contours plus arrêtés pour la tête du professeur en soutane, nous n'avons, du moins, que des éloges à donner au Grand carillon et aux Dénicheurs de mmettes. Ce dernier surtout, peint en pleine clarté, sans opposition voulue d'ombre et de lumière, est d'une beauté

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très-hautement sentie. Dans le Grand carillon, il est difficile^ je crois, de pousser plus loin l'exactitude du mouvement et la vérité des attitudes; nous en sommes pour ce que nous avons dit, H. Luminais a tout ce qu'il faut pour devenir un .grand peintre, et il le deviendra le jour où il aura une idée précise au service de laquelle il pourra mettre son talent. Jusqu'à présent il n'a guère vu les choses que sous leur aspect pittoresque, il serait temps, peut-être, de les regarder et de les interpréter sous leur côté philosophique. L'Excès de travail, de M. Trayer, est très-pittoresque, et cependant j'y vois une pensée morale qui me frappe, m'arrête, et me fait réfléchir. Il y a trop longtemps qu'on parle pour ne rien dire et qu'on peint pour ne rien peindre. La seconde moitié du siècle est commencée ; les jours de la négation sont finis, aujourd'hui il faut affirmer, si l'on veut compter dans l'avenir. Les artistes doivent être des penseurs et non pas seulement des virtuoses.

De même que M. Luminais, M. Pinguilly-L'Haridon est un Breton bretonnant, en peinture du moins. Ses Joueurs de binioits, vêtus de vestes et de bragoubrass serrés par une ceinture de cuir, marchent vite sur la grève de la mer en soufrant dans leur cornemuse. Le vent fait voltiger leurs longs cheveux couverts du chapeau noir à larges bords. Un Inventeur est une toile sinistre, d'un effet terrible bien trouvé. L'alchimiste Berthold Schwarz, qu'on appelait le Moine-Noir, vient de tomber sur le dos, brisé dans ses membres et mort à la suite d'une explosion de poudre, justement victime de son exécrable invention. Pourquoi M. Pinguilh n'a-t-il pas exposé la Tempête qu'il avait au Salon de 1852? c'était un excellent tableau que nous regrettons de ne pas revoir aujourd'hui.

Puisque nous en sommes aux Bretons^ nous parlerons aussi de M. Guillemin. Sa manière est toujours la mème^ un peu plate peut-être, mais élégante et très-expressive, n y a dans la façon naïve dont il sait traiter un sujets dans sa couleur harmonieuse et bien nuancée^ un charme qui cependant n'empêche pas de regretter Télévation souvent absente.

M. Jeanron^ pour qui les vrais artistes doivent avoir conservé une chaude reconnaissance en souvenir de son passage trop rapide à la direction générale des musées nationaux^ a^ parmi plusieurs toiles calmes et quelque peu firoides^ un fierger breton qui est un excellent tableau^ plein d'expression^ de sentiment; d'habileté et de précieuse observation.

Nous regrettons vivement que M. Duveau ne s'adonne pas exclusivement à ces sujets intimes et touchants dont il sait tirer un très-bon parti. Le Cierge bénit nous l'avait prouvé il y a trois ans, le Berceau vide nous le prouve aujourd'hui encore. Ce tableau, profondément senti et rempli d'émotion, est très-supérieur, selon nous, aux Sept Péchés capitaux, grande toile ambitieuse qui, malgré beaucoup de prétention et quelques qualités, laisse trop à désirer pour ne pas ëtro regrettable.

M. Brion sera certainement un homme très-distingué, s'il ne se laisse pas emporter aux exagérations qui trop souvent sollicitent les jeunes artistes. Par son Train de bois sur le Rhin et son Enterrement dans les Vosges, il conquiert d'un coup, et sans contestation sérieuse possible, une place enviable parmi les peintres de genro. Dans le Train de bois, il a représenté avec une énergie très-louable et une sincérité peu commune, un de ces dangereux voyages cxéculéi? cliaiiuo jour an péril de la vie par de pauvres mari-

niers que trempe le rejaillissement des vagues et que refroidit ràpre vent du nord. Ils sont là debout sur les bords de leur radeau à claire-voie^ sondant la profondeur du fleuve à Taide de longues perches, ou luttant contre le courant rar pide en maniant de lourds avirons qu'on remue avec eibrt et avec de grands cris. Toute la misère humide et glaciale de ces malheureux est exprimée d'une façon saisissante. Un Jour que je regardais ce tableau, un homme a dit derrière moi : « C'est à ce prix-là qu'on se chauffe à Paris. » Ce seul mot, qui est un grand éloge, m'a rappelé la phrase du nègre dans Candide : « C'est à ce prix là que vous mangez du sucre en Europe, n

Pour terminer cette rapide nomenclature des artistes qui appartiennent à la nouvelle éclosion romantique, c'est-à-dire de ceux qui ont cherché la vérité daûs la nature plutôt que dans les traditions faussées, nous citerons encore M. Ginain, qui, sous le titre officiel de : Le colonel Daumas reçoit a soumission de Mahi-ed-Din, près la Maison-Carrée, dans la Mitidja, expose une scène d'Algérie très-vivante, habilement groupée, bien comprise au point de vue des types et des costumes différents, et annonçant \m peintre consciencieux déjà maître de lui.

Pseudo-classiques. —Le chef de la petite école, j'allais dire de la petite classe, des Pompéistes^ fut longtemps M. Gérôme ; nous avons vu, dans le chapitre précédent, par quel effort courageux il se sépare aujourd'hui de la jeune bande qu'il conduisait peut^tre à des succès passagers, mais non pas, certes, à la victoire. La couronne si hardiment abdiquée par le peintre du Combat de coqs semble devoir appartenir maintenant à M* Hamon, son succesbeur légitime.

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M. Hamon ne poursuit pas un idéal bien haut placée toutes ses œuvres Tavouent. n vise à atteindre une certaine grâce douce et mièvre, et il y arrive presque toujours avec un talent qu'il faut reconnaître. Quelquefois, il est vrai, il va trop loin dans sa recherche, il tombe dans raffëterie, mais avec de si jolis détails pour excuses, qu'on est souvent tenté de lui pardonner. Coloriste éminent dans une gamme de tons très-gais et très-tendres, il néglige un peu trop la ligne qu'il arrondit et amollit parfois outre mesure. Ce défaut, qu'un peu d'étude ferait vite disparaître, donne à sa peinture un aspect efféminé qui la dépare. M. Hamon, et ceci n'est certes pas un reproche, est doué pour être un décorateur de boudoir et de chambres nuptiales. Il excell^ait à orner des panneaux, à peindre sous les corniches de jolies rondes d'amours nus et bouffis, à mettre sur des trumeaux coquets de belles petites nymphes transparentes comme des ombres /

et gracieuses comme des fées. Au siècle dernier, M. Hamon eût été la coqueluche des marquises et des chevaliers; il eût peint toutes les petites maisons de la cour. Mais aujourd'hui que les petites maisons sont des chambres fanées d'hôtel garni, qu'il n'y a plus de cour, que les marquises jouent à la Bourse et que tous les chevaliers sont dans l'industrie, M. Hamon en est réduit à faire comme tous ses confrères et à exposer ses tableaux. Son plus remarquable est certainement Ma sœur n'y est pas, petite idylle insignifiante comme sujet, mais que sa grâce et son coloris rendent fort aimable. Ce n*est pas moi est une scène intime où, connue dans toutes les toiles de M. Hamon, les enfants jouent le principal rôle. Trois beaux Babies bien roses, bien débraillés, bien mal peignés, frais et sains ont, en s'amusant, si fort malmené une statuette de l'Amour, que le pauvre dieu badin gît par

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e rre cassé en quatre ou cinq morceaux. Au bruit de la chute^ une grande sœur arrive en ouvrant la porte ; elle a quinze ans^ elle est blonde, grassouillette bien à point, et semble tout irritée qu'on ait traité avec si peu de révérence cet Amour qu'elle commence à apprécier tout autrement que les insoucieux bambins. Une petite fille futée qui prévoit l'orage, veut le détourner en fouettant gravement sa poupée, qu'elle accuse du méfait. Gomme on peut le voir par cette analyse, tout cela n'a rien de bien sérieux, mais c'est joli et plaisant à voir. Que M. Hamon prenne garde, néanmoins, il parait avoir une grande propension à rendre chaque jour sa peinture plus légère; si cette propension s'exagérait encore, elle deviendrait un grave défaut ; il faut peindre avec de bonnes couleurs à l'huile , et non pas avec la fine poussière qu'on trouve sur l'aile des papillons.

Après M. Hamon vient M. Picou, qui, depuis un assez bon tableau représentant la Barque de Cléopâtre, semble tout à fait stérilisé. Sous le titre de la Moisson des amours, il reproduit aujourd'hui des poses de danseuses qu'il nous avait déjà montrées dans la Naissance de Pindare. L'Amour à Pencan est une agréable mièvrerie; mais, vraiment, à quoi bon ces petits rébus illustrés que leur facture lâchée ne rend même pas intéressants ?

La tradition pompéiste, déjà affaiblie en passant par M. Picou, s'étiole encore davantage chez M. Toulmouche, et vient s'évanouir enfin entre les bras de M. Isambert, qui, dans sa Marchande damour, copie, en Tablmant, un sujet parfaitement traité par les anciens, retrouvé, je crois, dans la maison de Diomède et gardé actuellement au musée Bourbon de Naples.

Cette petite école, où je pourrais encore compter M. Jobbé

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Duval; a fait son temps; nul ne s'émeut aujourd'hui à ses essais demeurés infructueux ; nou8 croyons qu'elle fera bien de se transformer au plus vite; elle ne manque^ certes, ni de talent, ni d'intelligence, ni d'habileté ; mais pourquoi perd-t-elle à plaisir toutes ces précieuses qualités?

Parmi ceux qui vont isolément, n'appartenant ni à telle école, ni à telle coterie, nous citerons deux peintres anecdotiques, M. Léman et M. Labouchère. Le premier a peint, avec un talent plein de promesses, quoique sec et encore hésitant, un assez bon Duel de Coligny et de Guise; le second continue à raconter, dans des -tableaux graves et sévèrement pensés, les hautes actions de la Réforme. M. La* bouchère doit être protestant ; il fait servir son talent au succès et à la défense de sa cause. Cette bonne pensée lui inspire de bonnes œuvres : c'est au mieux.

M. Bonhomme a choisi une spécialité, il peint les forges, et disons tout de suite qu'il les peint très-remarquablement ; sa Coulée de grandes pièces industrielles est comprise et rendue avec un sentiment très-profond des effets de lumière et de clair-obscur. Peut-être ses détails sont-ils encore plus techniques qu'exacts, mais on ne peut qu'approuver l'artiste qui, pendant que tous les peintres se plaisent à raconter des faits oubliés ou des scènes oubliables, s'est courageusement consacré à la représentation des soldats et des champs de bataille de l'industrie.

M. Vignon, qui n'est point encore un artiste connu, mais qui pourra le devenir en cultivant le talent dont les germes sont en lui, mérite des encouragements pour sa Tarentelle, dansée sur la chaussée de Pausilippe, auprès du golfe de Naples et en vue du Vésuve. On sent dans sa manière encore un peu indécise les hésitations d'un homme courageux qui

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veut arriver à la vérité dont il a le goût et le besoin ; comme TEvangile, je dirai à M. Vignon : Cherchez, et vous trouverez.

Peu à peu M. Crendron se dégage de ces Rondes de Willis par lesquelles il avait débuté ; il arrive insensiblement à Thistoire, et après son Tibère à Caprée, de 185S, il nous montre aujourd'hui un Dimanche florentin au quinzième siècle. Sans être de premier ordre, cette toile est estimable et se distingue par d'heureuses qualités habilement mises à contribution. Néanmoins, nous préférons sans hésiter à ce tableau les peintures dont M. Gendron a décoré dernièrement une salle à la Cour des comptes. Dans ce travail difficile et très-réussi, l'artiste a fait preuve d'une habileté consommée qui prouve chez lui une aptitude digne d'être efficacement soutenue.

Une Tranchée devant Séba^iopolf par M. Pils, est un tableau traité peut-être d'une façon trop plate, mais vivant, bien distribué, et qui, pour être tout à fait bon, n'aurait besoin que d'im peu plus de fougue dans la composition et de plus de modelé dans la manière.

M. Jalabert nous montre encore, cette année, sa ViHanellay exposée en 1852 ; il a raison, car c'est incontestablement la meilleure toile qu'il ait jamais produite. Ses qualités de lumière, de dessin, de couleur, de simplicité sont considérables, et suffiront à faire de M. Jalabert un peintre distingué, s'il veut rester dans le milieu qui convient à son talent. Nous craignons pour lui qu'il ne se laisse trop facilement emporter au désir de peindre de grandes toiles ; les essais qu'il a faits en ce genre n'ont pas été et ne sont pas heureux. Nous croyons lui donner un bon conseil en l'engageant à renoncer à ces tentatives historiques et reli-

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gieuses pour lesquelles son talent él^ant^ mais restreint^ ne semble point fait.

M. Ck)urbet aurait pu nous servir de transition naturelle entre la peinture de genre et la peinture de paysage^ nous aurions pu le discuter longuement, et prouver qu'il manque des premières qualités que tout peintre sérieux doit exiger de soi-même; aujourd'hui, nous ne le pouvons plus; nous faisons de la critique bonne ou mauvaise, mais consciencieuse, nous ne faisons point de réclames. Nous aimons les artistes qui portent haut leur drapeau, et nous dédaignons absolument ceux qui Taffichent au coin des rues. Le bruit qu'on parvient à faire par ces moyens, que je ne veux pas qualifier, n'est pas toujours de la réputation, c'est souvent du scandale. M. Courbet a choisi lui-même, de son plein gré, la place qu'il désirait avoir dans la presse ; il a mis son nom et son boniment a la quatrième page des journaux, entre les dragées vermifuges et Vessence de salsepareille. €eci n'est plus de notre ressort. Dans notre travail, nous nous occupons d'art exclusivement, et de toute façon maintenant, nous n'avons plus rien à faire avec M. Courbet.

Peinture de paysage. — Paysage historique. — MM. Paul Flandrin et Lecointe. — Le tiers parti. — M. Bellel. — M. de Curzon. — M. Troyon ; Vallée de la Touque; Bosufs allant au labour. — M"® Rosa Bonheur.

— M. Schûtzenberger. — M. Jadin; Portraits. — M. Mélin. — M. Palizzi. — M. Théodore Rousseau. — M. Gabat. — M. Français; la Fin de l'hiver. — M. Edmond Bédouin. — M. Paul Huet. — M. Bodmer. — - M. A. Bonheur. — M. Busson. — M. Desjobert. — M. Lavieille.

— MM. Anastazi, Ch. Le Roux, Legrip, Aiguier, Lafage, Belly, Paul Gourlier, Achard, Bouquet, Emile Lapierre. — M. Berchère. — M. Tournemine. — M. d'Aubigny. — M. Corot. — M. Millet. — Peintres de marine : M. Gudin, M. Ziem, M. Gourdouan. — Peintres de fleurs : MM. Saint^Jean et Chabal-Dussurgey.

Nous sommes heureux d'arriver enfin à la peinture de paysage; car c'est en en rendant compte que nous aurons le plus d'éloges à donner aux artistes; nous nous sentirons plus à Taise dans notre tâche de critique^ tâche ingrate qui nous oblige souvent, si nous voulons rester imperturbablement dans notre vérité , à choquer bien des susceptibilités, à blesser bien des amours-propres, et parfois aussi à braver bien des calomnies. Mais, grâce à Dieu, nous sommes de ceux qui pratiquent le vieuxprécepte : « Fais' ce que dois, , advienne que pourra. » Nous continuerons donc à faire jusqu'au bout ce que déjà nous avons fait : nous dirons notre pensée quand même à ceux que nous ne connaissons pas, comme à ceux qui nous honorent de leur amitié.

Nous avons raconté, dans notre introduction, comment

les paysagistes^ égarés dans une imitation absolument fausse de Claude le Lorrain, de Poussin et du Guaspre, en étaient arrivés à substituer à là nature des paysages de convention lourds, ridicules, impossibles et dénués de vérité. Ce fut en France, vers 1830, que les premiers efforts furent faits dans une manière neuve et sentie de comprendre et de rendre les aspects de la nature. Ces efforts furent heureux, se virent augmentés encore par un groupe d'hommes convaincus, et nous montrent aujourd'hui à quels résultats magnifiques ils sont arrivés.

Battu en brèche de toutes parts, justement baffoué, incapable de lutter contre les savantes supériorités qui l'attaquent, le paysage historique n'existe véritablement plus; réservé pour les concours de l'Ecole des beaux-arts, il s'étiole chaque jour davantage et finira, heureusement, par disparaître tout à fait. Il est représenté encore à cette exposition par les œuvres absolument nulles de MM. Aligny et Desgoffes. C'est avec une peine profonde que nous sommes forcé de ranger parmi ceux qui suivent ces vieux errements tombés en désuétude, deux hommes dont l'un, M Paul Flandrin, a un très-beau talent, et dont l'autre, M. Lecointe, a évidemment trop de vigueur, de jeunesse et d'intelligence pour devoir longtemps encore user ses facultés pleines de promesses à chercher la vérité dans un puits . comblé depuis trois siècles par les essais malheureux de tous ses prédécesseurs. M. Paul Flandrin, malgré la froideur de sa manière, peint d'une façon très-remarquable; SCS Montagnes de la Sabine suffisent à le prouver. M. Lecointe a montré, dans le Figuier maudit, une science d'exécution solide et peu hésitante. Pourquoi restent-ils donc tous deux volontairement enfermés dans une tradition qui ne peut

évidemment pas les satisfaire? qu'ils jettent bas la porte d'un coup d'épaule, qu'ils viennent au grand jour, en plein soleil; ils ont une habileté manuelle aussi grande que qui que ce soit ; qu'ils apprennent donc à mieux voir, à bien comprendre, et qu'ils se mettent en communion avec la mère-nature. Qu'ils n'imitent personne, ni M. Troyon, ni M. Corot, ni M. Français, ni M. Cabat, qu'ils fassent ingénument ce qu'ils voient, qu'ils nous communiquent le. sentiment qui les pédètre en face des splendeurs de Dieu, et qu'ils cessent enfin d'inventer , quand il n'y a qu'à interprêter. Inventer^ arranger l'œuvre du Seigneur, redresser ses arbres, rapetisser ses rivières, rétrécir ses lacs, remodeler ses nuages, colorer son soleil, rectifier ses montagnes, épaissir ses brouillards, agrandir ses fleurs et verdir ses prairies I hélas! cela s'appelle suivre la tradition! On a appris cela à ces jeunes gens, et ils le font peut-être encore par un sentiment égaré de respect pour de prétendus maîtres; ils ne sont pas coupables, et il ne faut pas leur en vouloir; mais le premier qui eut l'idée de substituer sa pensée à celle de Dieu, fut un grand misérable. Entre un paysage historique y c'est-à-dire de pure composition, et un paysage naturel simplement interprété avec Vingenium particulier que chaque artiste doit porter en soi, il y a la dilSérence que je vois entre un jardin à la française et une forêt grandie dans sa libre expansion.

Le temps où l'on pouvait se contenter d*e ces œuvres froides et compassées n'existe plus; nous avons appris à vivre; nos cœurs fatigués ont besoin d'émotion, et ils n'en trouvent plus dans ces pâles images d'une nature antihumaine. Nous aimons tous la vérité, et nous sommes en droit de l'exiger dans l'art, car elle seule aujourd'hui peut

réveiller nos lassitudes. Semblable au vieillard qui chérit Taspect des champs et qui hume avec joie la brise vivifiante tout imprégnée des parfums de la forët^ Thomme de nos civilisations décrépites fait^ malgré lui et à son insu peut-être, un retour singulier vers les choses de la campagne, n aspire à se mêler, à s'identifier à ce Dieu universel qu'il voit et qu'il adore dans les ruisseaux qui coulent, dans les étoiles qui scintillent, dans les grands bois qui murmurent au vent, dans les larges plaines où les moissons ondulent comme des vagues blondissantes, dans les rochers couverts de lichens, dans les. roseaux, dans les oiseaux qui chantent, dans les insectes qui bourdonnent, dans l'homme qui souffre, aime et jouit. Gomme un Antée râlant sous l'étreinte, il se penche pour reprendre des forces en embrassant sa mère. Ecoutant tristement pleurer dans son cœur ses espérances compromises, ses croyances mourantes, sa religion morte, ses désirs ajournés, m volonté brisée, sa foi, sa gloire anéanties, il se tourne vers les calmes pensées, il se baigne dans les effluves fortifiants de la nature, il s'attendrit et devient meilleur. Gomment voulez-vous donc qu'il puisse s'intéresser à des paysages créés à plaisir en vertu d'une convention dont le sens est perdu; comment voulez-vous qu'il aime ces aspects qui ne lui rappellent rien, qui ne frappent aucun souvenir, qui n'éveillent aucune espérance, qui lui parlent une langue si ancienne qu^on ne la comprend plus? Si vous respectez l'œuvre de vos maîtres, jusqu'à vous condamner à l'imiter toujours sans oser la modifier et l'approprier à nos tendances nouvelles, respectez aussi et d'autant plus l'œuvre de Celui qui est supérieur à tous les peintres les plus grands et à tous les génies les plus extraordinaires, respectez l'œuvre de

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Dieu. Si vous admirez l'ouvrage de la créature, à plus forte raison vous devez admirer l'ouvrage du Créateur. Est-ce pour conserver la tradition? qu'importe la tradition! Que des impuissants s'abritent derrière ce mauvais prétexte pour pallier leur médiocrité, je le conçois, mais je me désole en voyant deux hommes d'un indubitable talent, MM. Paul Flandrin et Lecointe, rester de bonne foi dans une erreur stérile et ne pas sauter d'un seul bond dans la féconde vérité.

Entre les partisans de la nature conventionnelle et les partisans de la nature vraie, un groupe d'artistes recommandables s'est formé, qui semble servir d'intermédiaire entre les deux camps opposés. Le chef de ce tiers parti est incontestablement M. Bellel; après lui viennent MM. de Curzon, Saltzmann et Lanoue.

Peu de paysagistes dessinent aussi purement que M. Bellel; il compose bien*, trop bien même, car dans ses œuvres on sent toujours quelque peu d'arrangement prémédité; sa couleur, souvent juste, arrive parfois à des finesses de tons inconcevables de légèreté; il peint grassement, solidement, comme un maître; mais cependant, malgré ces qualités de première distinction, on reconnaît, en regardant ses tableaux, qu'il reste toujours au-dessous de ce qu'il veut faire; on dirait qu'une sorte de timidité invincible l'a paralysé en partie au moment où il allait mettre la dernière main à son œuvre. Il semble hésiter devant les coloration» dont il a besoin pour donner à ses paysages les apparences désirables de la réalité; il s'arrête quand il faudrait pousser en avant, et persiste ainsi dans une froideur générale qu'il pourrait facilement vaincre avec un peu plus de hardiesse. J'ai sous les yeux des ébauches de M. Bellel, je les trouva

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6hAUd6d> vigou)*euied^ admirablement comprises au double point de vue de la ligne et de là couleur; elles n'ont ni hé-* sitâtion j ni restriction^ et me plaisent plus que ses tableaux si froidement irréprochables. Encore un effort vers la lumière, vers la chaleur, et M. Bellel arrivera certainement à une magistrale vérité artistique; il la possède déjà pour ses dessins au fusin, il ne tient qu'à lui de l'admettre aussi pour sa peinture. Sous les réserves précédentes^ nous dirons que la Fuite en Egypte est un important paysage, agréablement éclairé par les premières clartés de l'aube, très^bien composé, surtout dans les fonds, et auquel il ne manque, pour être une œuvre tout à fait remarquable ^ qu'un peu de cette lumière ardente et colorée qui fait de l^Egypte le plus beau pays du monde. Les premiers plans sont peut-être trop nus et auraient certainement besoin d'être mouvementés par quelques détails.

M* de Curzon semble faire de louables tentatives pour se débarrasser des mauvais enseignements qu'il a reçus à la Villa Médicls. Ses paysages, pris aux environs d'Athènes, seraient bons, s'ils ne refroidissaient trop cette Attique transparente et lumineuse comme un rayon de soleil.

Nous ne désespérons pas de voir ces deux jeunes hommes^ doués de qualités heureuses , marcher vers la vérité ; ils en sont déjà bien près, et n'ont plus qu'un pas à faire pour l'atteindre. Us le feront certainement, au moins par ambition, ne serait-ce que pour parvenir à partager plus tard la gloire sans égale qui rayonne sur la grande école du paysage moderne.

A*tout seigneur, tout honneur. Nous parlerons d'abord de M. Troyon, qui est peut-être aujourd'hui, par sa manière de comprendre la nature, l'artiste le plus fort que nous possé'-

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dions en France. Il y a bien longtemps déjà que nous suivons M. Troyon; chaque année nous avons vu sa manière s'élargir, s'agrandir, s'élever pour arriver maintenant à ce beau que Platon a déûni, la splendeur du vrai. Je ne connais hen en ce genre qui ne soit inférieur aux animaux de M. Troyon, et sauf le Paul Potter qui est à Londres dans la galerie du marquis de Wesminster, je ne sais rien du maître hollandais qui soit comparable à la Vallée de la Touque et aux Bœufs allant au labour. Tout ce que la science, appuyée sur l'observation, peut produire de nos jOurs> lait de ces toiles deux chefs-d'œuvre destinés à ne jamais laisser périr le nom de leur auteur.

La Vallée de la Touque est un des larges herbages que Ton voit en Normandie. Une prairie verte comme le printemps» grasse et herbue, s'étend sous un ciel lourd, pluvieuXi chargé d'ondées violentes chassées par le vent. Une de ces collines arrondies et sans grandeur, comme la France en possède un trop grand nombre, ferme l'horizon. Des chevaux, ivres de liberté, galopent parmi les hautes herbes, tandis que des bœufs et des vaches se promènent mélancoliquement, humant l'air de leurs naseaux humides, et viennent boire à un petit ruisseau plein de glaïeuls et enjambé par un pont dont les planches disjointes sont rongées par la mousse. Les Bœufs allant au labour marchent pesamment, courbés sous le joug, soufflant autour d'eux le brouillard de leur épaisse haleine; un soleil, encore refroidi par les dernières heures de la nuit, projette leur ombre sur les jachères éclairées d'une lumière nette et aiguë. Des gouttes de rosée perlent sur les chardons et sur les saules mouillés; le ciel est blanc connue l'aube {alba) ; il y a partout un ârisson de fraîcheur matinale rendu jusqu'à l'illusion. Cette toile est

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complète; elle, est absolument d'un maître, et je ne vois pas comment elle pourrait être poussée à un degré de perfection plus élevé.

Les Chiens courants lancés, les Chiens (Tarrét, en un mot^ tous les tableaux de M. Troyon sont également dignes d'attention. Dans la Vache rouge, qui n'est qu'une étude^ on pourra admirer avec quelle conscience d'observation et avec quelle fermeté de pinceau l'artiste sait traiter les sujets les moins importants. De même que nous avons dit : L'école du paysage est la plus grande parmi les écoles françaises de peinture, de même nous dirons : M. Troyon est le plus grand parmi les paysagistes.

Puisque, par M. Troyon, nous touchons aux animaliers, nous en dirons vite quelques mots. M**« Rosa Bonheur n'est plus à la hauteur de son Labourage dans le Nivernais; sa fenaison d'Auvergne, malgré la profondeur extrême qu'elle a su donner à l'horizon de son agréable paysage, a des mollesses et des froideurs qu'on aurait dû éviter. Des eflfets de lumière et d'ombre trop cherchés papillotent sur les vêlements déjà blancs et noirs des paysans; les bœufs sont épais et sans force ; les faneu];:s occupés dans les fonds à remuer les foins à coups de fourche, nous ont paru la partie la mieux entendue de ce grand tableau qui laisse regretter ses précédents.

Pourquoi M. Schûtzenberger a-t-il abandonné ces sujets intimes et profondément émus qu'il savait si bien peindre? Pourquoi se consacre-t-il absolument aux animaux? Pourquoi ne pas nous montrer quelque pendant à ce Printemps, k cet Automne, à ces Pêcheurs du Rhin, qui avaient obtenu en 1852 un si légitime succès? M. Schûtzenberger a un ta- Içnt fin et très-observateur; nous le voyons avec peine quit-

ter la voie difficile où Ton rencontre Thumanité pour prendre le chemin plus commode et trop limité où Ton ne rencontre que la faune. M. Troyon a commencé par le paysage simple ; de là il est arrivé , par l'impulsion de ses recherches grandissanteS; à peindre des animaux; je ne lui donne pas deux ans avant de s'attaquer à l'homme^ qui seul^ peut-être^ est réellement' digne des efforts d'un grand artiste, car seul il a l'expression, seul il peut rire et pleurer, seul il est fait à l'image de Dieu, si nous en croyons les fables de la Genèse. M. Schûtzenberger n'a donc pas eu raison, selon nous, d'oublier ses premiers et heureux essais pour tenter des renards et des chevreuils. Il les représente à ravir, je le sais, avec toutes sortes de finesses, de vérités, d'intentions ; il pehit légèrement; ses toiles sont plaisantes, malgré certains tons brumeux qui les voilent et que l'absence de vernis exagère encore ) mais il nous a prouvé qu'il pouvait mieux faire. Il est peintre de genre et d'histoire ; or, le genre et Vhisioire surtout ont besoin de renfort ; pourquoi leur retire-t-il le sien qui peut être précieux?

Nous n'en dirons pas autant à M. Jadin; il peint des chiens; c'est sa spécialité très-définie; au reste l'humanité qu'il nous montre dans V Assemblée de la vénerie, n'est pas assez séduisante pour que nous l'engagions à s'y adonner exclusivement. Les Chiens travaillant un terrier de blaireau (Salon de i852), est certainement le meilleur tableau qu'il expose ; nous lui avons autrefois donné de grands éloges, et nous n'avons qu'à les répéter aujourd'hui. « Dans cette toile, disions-nous, M. Jadin a éteint ces tons croustillants et quelquefois criards qui donnent à ses personnages l'air d'être éclairés à contre-jour. On est sous bois; une lumière douce et assombrie se tamise à travers les feuilles.

Un homme couché^ l'oreille contre terre, écoute le travail du blaireau qui tente d'échapper à la mort. Le terrier^ déjà attaqué à coups de louchet^ est envahi par les chiens; ils grattent^ ils geignent; ils ont des poses d'une inconcevable réalité^ et justifient pleinement le surnom de Raphaël des toutous^ dont on a gratifié M. Jadin. Sa touche large^ un peu âpre, parfois inachevée, convient parfaitement à un peintre d'animaux dont le pelage demande une certaine rudesse de main. x> Nous dirons^ en outre, que Tippoo à l'âge de seize ans est un véritable portrait qui doit être d'une ressemblance singulière, et que le cadre contenant six têtes de chiens ofire six physionomies différentes, et ren* dues avec un rare bonheur. Lentenor est un vieux limier pensif, plein de graves réflexions; Barbaro est fringant, éveillé; il doit être la coqueluche du chenil, et semble chanter entre ses crocs la romance des Visitandines r

u Enfant chéri des dames. »

Calypso est une coquette, sans grande vertu, qui aime à s'égarer le soir sous des ombrages dangereux; Nicanor est une vraie canaille, sans foi ni loi, prenant sans vergogne les os à moelle offerts à ses voisins, et tortOlant volontiers le cou aux poulets de la basse-cour; Sereno est un bonhomme revenu des vanités de ce monde, régulier dans sa conduite, mais préférant l'obscurité à la gloire; Margano est un farceur d'un caractère inégal ; selon son humeur, il gardera ou perdra la piste; il a ses jours; il se fie trop à sa facilité, et bien souvent il ne fait que des sottises.

Voilà M. Melin qui serre de près M. Jadin, et qui, dans le Chien qui se réclame^ donne une très-bonne étude, posée, peinte et dessinée avec talent. Son Hallali de cerfe^i

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un beau fouillis de chiens vigoureux attaquant avec rage et vrais dans chacun de leurs mouvements; nous critique» rons seulement les fonds et le paysage^ qui sont d'une va;-* leur douteuse.

M. Palizzi^ dans une Vendange, nous montre un troupeau de chèvres répandues à travers une vigne qu^elles mettent au pillage. Les spirituelles bëtes dévorent les pampres^ cou** peut les jeunes pousses^ renversent les éohalas et se livrent à tous les ébats de leur gourmandise. IL nous semble que M. Palizzi fait de très-grands progrès^ et que ses tableaux sont, cette année, très-supérieurs à ceux qu'il a précédemment exposés. Les fonds sont encore un peu lâchés i mais la couleur est fort bonne, le dessin est précis, et rinteili*gence du sujet est très-habilement sentie.

Maintenant que nous avons réglé notre compte avec les faiseurs d'animaux, nous continuerons à examiner les paysagistes, et nous parlerons en premier lieu de M. Théodore Rousseau, qui fut si longtemps combattu par les invalides de la peinture, et qui maintenant s'impose de toute la force de son talent et de sa réputation méritée.

Son œuvre est considérable ; il en a distrait les treize ta^ bieaux qui sont à l'Exposition universelle, et qui brillent par les qualités de lumières, de relief, d^imprévu, de vigueur et de vérité qui distinguent ce maître. Fort habile à manier la brosse, admirateur passionné de la nature, M. Théodore Rousseau a réussi à rendre merveilleusement les impressions différentes qu'il a éprouvées, depuis ce papillotement de soleil brillant à travers les feuilles des arbres immobilisés sous la chaleur, comme il nous Le montre dans Une Avenue de la forêt de Vlle^Adam, jusqu'aux effets blonds du matin, attendrissant toutes les nuances et répan-*

dant sa lâcheur humide sur les hautes herbes redres^s^ ainsi qu'il nous le fait voir dans les Landes ; disons pourtant que ce dernier tableau^ pour être parfait^ aurait besoin de quelque valeur au premier plan. Dans le Groupe de chênes des gorges d'Apremont, il fait reluire sur les champs pleins de bestiaux une lumière frisante qui projette l'ombre épaisse^ mais transparente^ des grande arbres; c'est un de ces effets clairs et moites comme en en voit quelquefois dans la campagne après une rapide pluie d'été. Nous citerons encore une Sortie de forêt, la Plaine de Barbison, et nous arriverons à un Marais dans les Landes, qui est, sans contredit, la perle de l'exposition de M. Rousseau. 11 est difficile d'arriver plus haut dans la vérité. L'horizon s'étend à perte de vue, fermé par des montagnes blanchissantes, sous un ciel frais, lumineux et fin. A droite, une petite futaie de chênes abrite une pauvre hutte construite de branchages et tapissée de mousse ; tout le paysage est plat, comme dans les Landes; au milieu de la plaine immense, un marais s'est répandu, bavant de ci et de là, pénétrant les terres amollies, et passant, lorsqu'il se rétrécit, sous l'arche improvisée d'un vieux pont en bois. Un long troupeau de vaches mouille ses pieds et marche insoucieusement parmi les nénuphars, les glaïeuls et les larges nymphéacées épanouies à la surface des eaux paisibles. Chaque détail, fini et très-spirituellement touché, est à sa place, et concourt à l'ensemble dans une mesure raisonnée; les proportions sont respectées avec un tel soin, que ce tableau, si petit qu'il soit, parait énorme, comme un vrai paysage. N'aurait-elle que cette toile à montrer aujourd'hui, l'école paysagiste française n'en serait pas moins la première école du monde : la quantité est insignifiante en art; la qualité seule vaut quelque chose.

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M. Gabat a toujours ce sentiment exquis et un peu triste qui caractérise son talent; le Soir au lever de la lune est un paysage plein de calme et de rêverie ; dans un ciel encore illuminé parles dernières lueurs du jour, la lune se lève audessus d'un lac tranquille où des chevreuils, enhardis parle silence, vont venir se désaltérer ; ils s'abritent sous un chêne épais dont les teintes sombres servent parfaitement à faire ressortir les tons gris-perle du ciel que les transparences profondes, avant-courrières de la nuit, ont envahi déjà. Le Crépuscule, est trop semblable au premier tableau ; c'est à peu près la même disposition, la même impression et la même facture. Dans le Matin y M. Gabat prouve victorieusement que d'un motif presque insignifiant, un artiste peut tirer un grand parti à l'aide de sa manière de voir particulière. G'est la lisière d'un taillis; sur l'herbe qui couvre la route, des charrettes ont tracé de profondes ornières irrégulières et avachies ; une fraîcheur pleine de parfums passe à travers les arbres et donne une vie étrange à ce petit tableau, qui n'est, à proprement parler, qu'une ébauche.

M. Français est un peintre sincère qui ne cherche point midi à quatorze heures, et qui rend avec un talent à la fois simple et plein de sève les aspects qui l'ont frappé. Comme la plupart des artistes qui ont beaucoup vu la France et qui l'aiment , il a un sentiment supérieur de la moiteur de nos atmosphères. Il sait reproduire, avec une vérité souvent saisissante, ces demi-brouillards limpides qui flottent au-dessus des prairies et au milieu des arbres qui bordent nos fleuves. La Fin de Vhiver est un chef-d'œuvre en ce genre. Un ciel étrangement rouge, ébloui par les lueurs empourprées du soleil couchant, éclaire un petit bras de rivière qui le reflète. De hauts peupliers, encore dépouillés de feuilles, char*

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gés de larges nids^ et autour desquels volent des bandes de corneilles croassantes^ trempent leurs pieds verdis dans les eaux irrisées; un pécheur relève son lourd filet et va s'éloigner^ car la journée est près de finir ; les brumes lumineuses qui planent à travers cette triste solitude vont bientôt faire place aux ténébreux brouillards de la nuit. Ce tableau est très-beau^ tant par le sentiment presque douloureux dans lequel il a été conçu^ que par la manière grasse et ferme dont il est peint. Un Sentier dans les blés^ plateau dOr^ messon, est une scène de moisson sous un large ciel plein de nuages rapides gonflés par la pluie; des hommes jettent bas^ à coups de faux^ les hautes tiges des blés mûrs^ pendant que le vent fait frissonner les cépées de troènes éparpillés dans la plaine. Nous disions plus haut que M. Troyon s'at^ taquerait bientôt à Thomme; voici M. Françai» qui prêche d'exemple ; son Paysan rebattant sa faux est un pas hardi dans une voie nouvelle où Tartiste rencontrera les succès qui Font déjà suivi jusqu'à présent. La Vue prise au ravin de Nepi nous paraît une toile peinte siu* place, car elle est d'une extrême vérité, surtout dans la partie des eaux, qui ont d'incalculables transparences.

La Moisson à Chambaudoin, de M. Edmond Hédouin, est une grande toile blonde, lummeuse, pleine de belles qua^ lités. Dans un champ déjà rasé par les faucilles et couvert de javelles abattues, des hommes se pressent et se hâtent d'en** lever à coups de fourche les lourdes gerbes de froment et de les jeter sur une haute charrette attelée de chevaux vigoureux. Le propriétaire", un propriétaire important, regarde ce travail, les mains daîns ses poches et solidement appuyé sur ses jambes, comme un homme qui est chez lui, sur sa terre, dans son avoir ; concourant isolément à l'œuvre com-

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mune , les paysans ont des poses très-étudiées et naturellement exactes. Cette toile est remarquable , et nous la préfé* rons aux Scieurs de long du même artiste. Pourquoi M. Edmond Bédouin, qui a un talent particulier qu'il pourrait faire servir activement à dégager sa personnalité prête à éclore , semble-t-il faire des efforts blâmables pour effacer toute son originalité et pour arriver à imiter un peintre auquel il est parfois supérieur? Où est ce besoin de regarder la nature avec les yeux de M. A. Leleux? Pourquoi chercher, comme lui, des effets de papillotements lumineux et se contenter, comme lui encore , de ces indécisions de forme telles qu'on peut à peine reconnaître quels arbres ou quelles plantes le peintre a voulu représenter? M. Bédouin a toutes les facultés sérieuses qui constituent un artiste; qu'il en use à son profit, qu'il devienne tout à fait lui, sans réminiscences des autres, qu'il s'élève et se fortifie dans la donnée très-individuelle où il a déjà trouvé les Faucheurs, les Batteurs de colza et la Moisson à Chambaudoin , son avenu* réel est là et non ailleurs. En outre, qu'il se persuade bien de ceci : quand il imite M. A. Leleux, il lui est inférieur; il lui est supérieur quand il ne l'imite pas.

Ce que nous venons de dire ne diminue en rien l'estime que nous avons pour le talent souvent vigoureux de M. A. Leleux ; mais nous devons dû*e que depuis quelque temps il nous semble être en décadence sur lui-même ; ses tableaux, peints avec des teintes plates posées les unes à côté des autres, ressemblent maintenant à des étoffes chinées. Sa manière se lâche chaque jour davantage et ne tardera pas à devenir absolument insuffisante.

M. Paul Buet a une telle puissance de savant coloris, que ses paysages ont pu affronter sans pâlir le dangereux voisi-

nage des toiles de M. Eugène Delacroix. Son Fourré de forêt, déjà exposé en 1842^ est un tableau de premier ordre ' où le peintre a eu à lutter contre des obstacles sans nombre qu'il a su vaincre à force de science. C'est un dessous de bois pris à demi-hauteur d'arbre; nulle part on n'aperçoit le ciel; la seule lumière éclairant le paysage est dans cette clarté douteuse et verdâtre que tamisent les rideaux de feuillage et qui enveloppe les objets d'une demi-teinte douce .et charmante. Quelques rochers vêtus de mousse, un ruiseau, assombri qui tombe de pierre en pierre, le tronc argenté d'un bouleau, des fougères, un impénétrable taillis, c'est là tout, mais c'est vrai comme la nature. Qui de nous, après des heures de marche, de soleil et de fatigue, n'a été heureux de trouver uii abri semblable pour s'y étendre et y dormir à l'aise? L'Inondation à Saint-Cloud est une composition triste, d'un effet sinistre bien trouvé. Les arbres trempent leurs basses branches dans les flots grisâtres d'une froide inondation toute pleine de limon et de fange délayée ; le ciel est sombre et chargé de colère ; une barque, qui passe emportant des malheureux, indique bien des drames terribles qu'on devine sans les voir. La Soirée d'automne (Salon de 1835) est restée une toile grave et belle, largement peinte, et qui, à cette époque, annonçait déjà le haut degré de maestria auquel M. PaulHuet est aujourd'hui parvenu.

M. Bodmer a exposé un Etang dont les eaux, colorées en gris par la' vase dormante, baignent des talus couverts de futaies tristes et paisibles. qui produisent une vive impression. C'est là un retrait loin des routes et bon pour les chevreuils et les bêtes craintives qui fuient au moindre bruit.

Dans le Col de Cabre et le Vieux Chêne, M. Auguste

Bonheur abuse des jours frisants qui donnent à ses ta-^ bleaux des aspects métalliques durs et désagréables. Il a une recoramandable habileté de brosse, une limpidité de couleur très-originale, mais il fera bien de veiller à la manière toujours trop semblable dont il distribue ses clartés.

Environs de Montoire, par M. Busson, est d'une simplicité extrême et pleine d'observation. Une grande prairie bien verte, sillonnée par un ruisseau où boivent des vaches et close au loin par une colline arrondie; comme accessoires, nu ou deux grands arbres et quelques iris sauvages. Avec ce thème, l'artiste est arrivé à faire un excellent tableau qui annonce qu'un pionnier de plus est parti pour la conquête de la vérité.

M. Desjobert aussi la cherche et la trouve dans un Her-. hage au bord de la mer, paysage finement empâté, plein de lumière, sobre de détails, d'un ensemble gracieux et qui se termine par des horizons très-habiles et d'une profondeur (rélôignement peu concevable ; nous ferons les mêmes éloges à l'Habitation nçrmande, qui brille par des qualités égales.

Barbison en janvier \ 855, par M. Laveille, est étudié avec un soin méticuleux, et nous montre le célèbre village tant aimé des artistes, couvert d'une neige immaculée qui reflète les tons gris du ciel. Les meules de foin, les maisons^ les ormeaux dépouillés disparaissent sous les blanches draperies de l'hiver, pendant que des corbeaux sinistres, réunis sur les branches noirâtres d'un arbre, semblent tenir un funèbre conciliabule. Il y a dans ce tableau, comme dans tous ceux que fait M. Laveille, un sentiment paisiblement triste que le jeune artiste sait traduire avec un talent peu douteux.

Nous citerons encore les jeunes et les vaillants dont mal-

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heureusement nous ne pouvoni parler en détail : M. Anas» tasi^ qui^ dans Ua Bords de la Sprée, nous montre un ma** gnifique soleil couchant; M. Charles Leroux^ qui tente différents effets souvent heureusement rendus^ mais qui n'est point encore assez maître de sa main et qui laisse trop voir aujourd'hui^ surtout dans la Loife^ l'usage du grattoir et de l'os de seiche; qu'on emploie les ficelles, soit^ mais au moins qu'on ne le laisse jamais deviner; M. Legrip^ qui peint un peu froidement et rappelle vaguement M. Fiers; MM. Aiguier et Lafage^ qui exposent des paysages blonds et charmants de finesse; M. Belly^ qui cherche encore^ qui est très-hardi d'exécution dans la Haute Futaie et trè&-remarquable dans ses Pêcheurs d!E* quilles; M. Paul Gourlier, qui> par le Printemps et FAun tomne, prouve qu'il grandit tous les jours et qu'il ne tardera pas à arriver à des résultats tout à fait supérieurs ; M« Lambinet^ auquel je reprocherai la gracilité excessive de ses arbres, gracilité qui amoindrit quelque peu le mérite de sa peinture; M. Acfaard et M. Bouquet, qui, malgré certaine lourdeur de facture, savent impressionner par l'exactitude de leur interprétation ; M. Emile Lapierre, enfin, qui, par la précision de son dessin et le charme de sa couleur, parvient à faire des tableaux importants que dépare un peu sa fâcheuse manie de tacheter ses ciels d'une façon toujours semblable.

» Les peintres de paysages orientaux sont assez rares cette année, et nous ne voyons guère à signaler parmi eux que MM. Berchère et Tournemine. Le premier, dans la Vue prisé à Matariêh, a admirablement exprimé ces effets de lumière particuliers à l'Egypte, ces ciels d'un bleu profond comme l'infini et ces sables roses piqués de paillons que le

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foleil dore de ses clartés ébiouissantes* Un large Bycomore projette son ombre épaisse près d'une mare irisée oubliée par l'inondation précédente ; un lourd nopal^ quelques palmiers élégants où perchent de blanches cigognes^ complet tent cette petite toile très^vivante. Les peintres de Paysage historique qui voudront peindre le Repos en Egypte n'ont qu'à bien regarder le tableau de M. Berchère^ il représente très-exactement le lieu où^ selon la tradition copte^ Jésus^ sa mère et son père nourricier se sont arrêtés.

M. Tournemine a un mérite d'autant plus grand qu'il n'est pas commun; il sait exactement la mesure de ses forces et n'essaye jamais de l'outrepasser^ aussi est-il cer^ tain, en usant de cette sagesse^ de faire toujQurs des tableaux fort estimables. Il en expose quatre cette année ; tous les quatre sont fins comme des Yander Neer et arrivent Juste à l'effet que l'artiste a cherché. Celui que nous préférons représente les Bords du Danube. Le fleuve calme^ bleu et servant de miroir au ciel^ coule paisiblement saiis vagues et même sans rides entre ses berges basses et her^ bues; à l'horizon^ bien loin^ on aperçoit une coupole blanchie et un minaret ; un corps de garde turc> sorte de ma* sure juchée sur pilotis et bâtie en pisé baigne ses pieds dans le fleuve; sur sa terrasse des gardes sont couchés^ semblables à ces Zéibecks dont j'ai parlé à propos de M. De* camps^ coiffés de hauts turbans et vêtus d'éclatants coutumes. Quelques oiseaux blancs volent çà et là et vont se perdre sous l'azur inaltéré du ciel bleu» Dans les Environs du Croisic^ dans les Côtes de Bretagne^ dans le Berger turc^ je retrouve la même distinction^ la même recherche et la même habileté de pinceau.

M. d'Aubigny est un homme essentiellement moderne

dans toute Taccéption du mot; il appartient évidemment à cette génération maladive dont le romantisme a développé les aspirations idéalisées; sa peinture s'en ressent et n'a point cette santé que je vois toujours dans la nature souvent même à côté des mélancolies les plus quintessenciées. M. d'Aubigny semble se préoccuper uniquement de reproduire le sentiment, et il y arrive parfois^ mais au détriment de la réalité qui reste toujours au-dessous d'elle-même. Négligeant^ comme à plaisir^ la science matérielle que tout artiste doit posséder sous peine d'impuissance^ il se contente d'indiquer ses tableaux plutôt que de les faire; son livre n'est jamais fini, il demeure inachevé à l'état de brouillon; c'est un tort. Nul ne doit, à mon avis, mieux ressentir que lui les impressions languissantes que donnent certains paysages ; cette impression, il cherche à la rendre, à la faire pair pable pour le spectateur, mais sa peinture reste voilée, indécise, molle et trop évidemment lâchée. Est-ce inhabileté? nous n'osons pas l'espérer, car alors la science acquise chaque jour apporterait progressivement un remède à cette faiblesse que nous signalons; est-ce parti pris et dédain du métier? nous le Craignons, car, dans ce cas, je ne vois pas de raison pour que M. d'Aubigny sorte de cette erreur où des amis imprudents l'encouragent maladroitement. Il y a bien des manières de peindre. Les uns se contentent de représenter purement et simplement l'objet qui les a frappés. Les autres essayent de rendre le sentiment que la vue de l'objet a fait naître en eux; les uns et les autres peuvent avoir du talent et mériter même des succès discutables; l'homme vraiment fort en art est celui qui rend en même temps et l'objet et le sentiment qui en émane. Hors de là point de salut. Il ne faut être ni matérialiste, ni idéaliste^ il

faut être à la fois et en même temps Tun et l'autre. Qu'estce que respht sans la matière? qu'est-ce que la matière sans l'esprit? Une pensée abstraite n'existe pas plus qu'une manifestation abstraite ; la forme n'est rien sans l'idée, l'idée n'est rien sans la forme. Or, la forme manque absolument encore à M. d'Aubigny ; qu'il l'acquière, cela lui sera facile; s'il l'a déjà acquise, qu'il ne la méprise pas, et il parviendra certainement à une gloire qu'on peut lui faire déjà entrevoir, mais qu'il n'atteindra jamais dans la route où il marche maintenant.

M. Corot, qui est un des plus purs rayons de notre soleil, est arrivé à des résultats surprenants en mariant les deux sœurs étemelles dont je viens de parler, la forme et l'idée. Ses paysages ne sont peut-être pas ceux que l'on voit, mais ils sont certainement ceux que l'on rêve. Le soir, au coin du feu, à la clarté des ]ampes> quand on est seul, triste et fatigué, quand l'esprit est lassé de se retourner sur ses pensées douloureuses, qu'il a besoin d'échapper aux chimères dévorantes et de se reposer dans de sereines contemplations, on aperçoit à l'horizon de ses souvenirs de frais taillis baignés par les douces moiteurs du matin, de vieux arbres chenus allongeant leurs racines bossuées jusque dans les flots d'une rivière verdie par les longues herbes que le courant agite et qui ressemblent à la chevelure des Néréides; on se rappelle des ciels fins et brillants comme des valves nacrées; on respire des brises attiédies qui passent toutes chargées de senteurs étranges. On se prend alors de tendresse pour ces pays qui existent, mais que la rêverie rend chimériques en effaçant à demi leur image indécise et vaporeuse; on voudrait s'en aller vers ces cépées tendrement blondes qui sortent des lacs et où les judelles font leur nid ;

on voudrait se coucher à l'ombre des bois profonds et écouter les vagues harmonies qui chantent sous le ciel. Cette rêverie de la natiure^ M. Corot la possède et la traduit mer-» veilleusement dans ses toiles^ qui^ presque toutes^ sont des chefs-d^œuvre semblables à ces mélodies éloignées qu'on en-» tend parfois le soir dans la campagne ; elles défient l'analyse et restent avec un charme attendri qu'elles communiquent^ mais qu'on ne peut expUquer. M. Corot a été bien particu-* lièrement doué^ et son individualité restera comme une des plus ingénieusement remarquables de notre époque.

M. Millet me semble un artiste appelé à créer plus tard une sorte dû peinture très-sérieuse^ intermédiaire entre le genre et le paysage, n n'est point encore un maître^ mais je ne vois guère ce qui pourrait maintenant l'empêcher de le devenir; ses défauts^ qui vont chaque jour s'amoindrissant^ sont uniquement matériels et disparaîtront vite; s'il a en- . core une lourdeur de touche qui appesantit outre mesure ses compositions ; s'il y a encore quelque indécision dans la ligne des visages, il faut reconnaître, du moins, un sentiment trè^ profond de la nature et de l'humanité, une précision extraordinaire dans les gestes, une vérité d'attitude peu commune, et une lucidité de disposition qui jamais ne laisse aucun doute sur le sujet et sur la manière dont il a été conçu. Ces défauts et ces quahtés se trouvent dans un Paysan gi^effani un arbre; cela est bien simple, et cependant on voit, à la ma nière dont les personnages sont posés, que c'est une sorte d'action de famille qu'on va accomplir en donnant droit de cité à ce poirier sauvage. Le paysan pose la greffe avec soin, tandis que la femme qui tient un enfant dans ses bras le regarde avec une attention presque mêlée d'inquiétude; au fond, on aperçoit l'humble maison entourée par les ruches

OÙ bourdonnent les infatigables abeilles. Il y a, nous le répétons, un avenir considérable dans le talent de l'homme qui a peint ce tout petit tableau avec bonne foi et sincérité. Il n'y a guère que quatre peintres de marine en France aujourd'hui : M. Courdouan, qui a du talent; M. Morel- Fatio, qui n'en a pas; M. Ziem, qui en a encore; et M. 6udin, qui n'en a plus.

Semblable à un enfant qui change un louis d*or contre des gros sous, et qui se croit plus riche parce qu'il a plus de pièces de monnaie, M. Gudin, qui aurait pu produire vingt tableaux recommandables, a préféré en produire cinq cents mauvais; il est irrémissiblement perdu à cette heure, et je ne sais si quelques-unes de ses premières toiles, sur lesquelles il a entassé tant de médiocrités, sui&ront à le sauver de l'oubli. Le Musée de Versailles Ta tué; condamné aux marines forcées, traînant comme un boulet toutes les gloires navales de la France qu'il avait à illustrer à tant le mètre, il n'a pu suffire à ce travail de galérien, et il est mort à la peine. C'était un homme armé de belles facultés cependant, et nous en trouvons la preuve aujourd'hui encore dans quatre ou cinq tableaux dispersés au milieu des vingt-cinq cadres dont il a encombré l'exposition. Vïncendie duKent, la Frégate la Syrène prise par un coup de vent au moment de rembarquement des blessés y la Mer, la Vue de Constantinople prise en face de Péra, sont faits consciencieusement et réussis de manière à nous faire regretter que l'artiste ait trafiqué de ce talent qui aurait pu devenir éminent. Le plus beau de ces tableaux est Vïncendie du Kent, peint en 1827.

J'ai peur que M. Ziem, abusant de son excessive facilité, n'arrive bientôt à rejoindre M. Gudin dans cette vallée de la décadence si diflBcile à remonter. Si Venise le soir, par

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sa sobriété^ sa couleur sage^ son charme crépusculaire bien exprimé^ est à la hauteur de ses toiles précédentes^ je ne puis en dire autant de la Fête à Venise, où Tabus de couleurs^ de papillotements^ de teintes irisées hors de toute vérité^ choquent Tœil et font craindre que le peintre ne g'abandonne à cette manie dangereuse de tout remplacer^ la ligne^ la perspective, l'intérêt, la composition, la vérité, par des outrances de colorations exagérées. Que M. Ziem se rappelle ce vieux proverbe que Sancho aurait raison de lui citer : Quand on veut trop prouver on ne prouve rien.

M. Courdouan, qui vit sur les bords de la mer et qui en connaît tous les secrets, a peint V Embarquement des ztmaves, à Alger y pour la Crimée. Les soldats, en quittant ce port que la plupart d'entre eux ne reverront plus, s'entassent dans de lourdes mahonnes qui vont, à grand renfort d'avirons, rejoindre les frégates mouillées en rade. C'est de la Marine même qu'ils partent, serrant la main aux camarades qui restent, disant au revoir à ceux qu'ils ne retrouveront que dans l'éternité, et joyeux, peut-être, d'aller se battre, puisque c'est leur métier. Le flot sale et mollasse qui vient mourir lourdement contre le parapet du quai, l'encombrement du port où chauffent les vapeurs, où appareillent les vaisseaux de haut rang, l'attitude gouailleuse des zouaves, l'aspect de la portion de ville qy'on peut apercevoir, le ciel bleu fouetté de grandes nuées blanches, sont traités avec un esprit, une conscience et une habileté de brosse qui ne nous surprennent pas chez M. Courdouan.

Parmi les peintres de fleurs, nous n'aurions encore à citer que le célèbre M. Saint-Jean, si M. Chabal Dussurgey n'avait exposé Un Coin de vigne à Fautomne, qui ad'exquises qualités de dessin, de composition et de facture à la fois fine et corsée.

Portraits. — M. Winterhalter. — M. Edouard Dubuffe. — M. Ricard. — M. Gbaplin. — H. Amaury-Duval ; la Tragédie, — M^^" Emilie Rougemoût; Portrait. — M. Rodakowski; PortraU du général Dembinski. — Dessins. — M. Chenavard. — M. Bida; le Dosséh; le Retour de la Mecque. — M. Maréchal ; Galilée à Velletri. — Peinture sur porcelaine. — M"»« Sophie Jadelot.

Le jury s'est, dit-on, montré très-difficile pour Tadmission des portraits; nous ne pouvons que l'approuver de sa sévérité, car le plus souvent les peintres abusent du droit qu'on leur accorde d'accrocher dans les salles d'exposition une quantité illimitée de mauvaises toiles où sont peints des bourgeois aussi laids au dehors qu'au dedans. En général, ces sortes de choses n'appartiennent à l'art par aucun côté et ne sont, le plus souvent, que des enseignes ou des réclames. Un beau portrait est aussi rare qu'un beau tableau, et l'on peut arriver à une grande réputation de portraitiste et rester néanmoins un peintre médiocre.

M. Winterhalter Sivait une sorte de Décaméron moderne à faire, neuf jeunes femmes, presque toutes jolies, posées les unes près des autres; il n'a point été heureux dans la façon dont il a traité ce facile sujet; sa facture sèche et heurtée, sa couleur criarde et dure, ne sont point ce qu'il fallait pour amener à bien ce groupe de portraits, qui, au reste, sont peu flattés. Les tètes sont brossées sans grand

souci; en revanche le peintre a employé tout son talent à confectionner les robes, les volants et les écharpes. Les portraits isolés ne sont pas meilleurs; que M. Winterhalter renonce aux jeunes et charmants visages, il n^a plus assez de légèreté de main pour les représenter, et sa science nous paraît bien usée. Les familles couronnées se transmettent M. Winterhalter comme une tradition; cela nous étonne et nous afflige, car il y a en France vingt faiseurs de portraits qui ont beaucoup plus de talent que ce peintre étranger.

M. Edouard Dubuffe, entre autres, lui est bien supérieur, ne serait-^ce que par la manière harmonieuse dont il rend les étoffes. Sa peinture est molle et sans consistance, je le sais, mais je la crois très-sufffsante à représenter des visages gracieux que nulle élévation n'anime. Dans le portrait d'enfant il est arrivé, à force de vérité bien observée, à obtenir un très-heureux résultat.

n nous est fort désagréable d'avoir à adresser ici quelques critiques à M. Ricard, et cependant nous y sommes forcé. Si nous trouvons une habileté réelle, une manière grasse et abondante dans le portrait de M"»® Sabattier, qui déjà est ancien, nous cherchons en vain les mêmes qualités dans eeux de M. Chenavard et de M"** Kalergi. Ce dernier, surtout, conçu au seul point de vue de la couleur, n'est pas heureux. Obligé, par son propre choix, de se tenir dans une gamme de tons étouffés dont les notéfe élevées sont représentées par des cheveux jaunes et une chaise en cuir roux, il est arrivé à peindre une toile qui est d'une nuance cuir de Russie déplaisante. Pour faire rentrer chaque détail dans l'ensemble de son harmonie, il a été entraîné à forcer la vérité, qui sans cela aurait bien pu détonner au lieu de moduler; ainsi; il a teinté de frottis brunâtres une peau qui ferait

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pâlir la neige^ et il a peint en jaune des cheveux blonds comme du miel ; il a chiffonné le visage^ et^ par des effets d'ombre mal portée^ il a très-inutilement amolli ses contours; enfin il a su rendre presque discordante cette symphonie en blanc majeur que les poètes ont chantée. Que M. Ricard veille sur son art qu'il compromet maintenant en le traitant avec trop de sans façon, et qui est tout prêt, entre ses mains, à devenir un métier ; il ne s'agit pas de faire vite et beaucoup, il s'agit de faire bien. M. Ricard pourrait-il peindre aujourd'hui le portrait de M. Peccarère? Nous en doutons.

M. Chaplin, au contraire, semble faire des efforts sérieux pour élever sa facture un peu faible, pour gagner un modelé qui lui manque et pour s'approcher de plus en plus d'une réalité qu'il entrevoit sans la toucher encore. Sa composition du moins est toujours simple, sans accessoires inutiles, sans détails frivoles, sans fleurs, sans étoffes éclatantes; il se préoccupe certainement plus du visage que du costume, et c'est un grand mérite pour un portraitiste de nos jours.

Dans deux portraits, celui de M. D. et celui de M"* L. B., M. Amaury-Duval est allé aussi haut que possible dans cet art difficile de transporter sm* la toile une tète avec sa vie propre et son expression particulière. M">* L. B., vue de profil, se dessinant nettement sur le fond gris, vêtue d'un bleu peut-être trop cru, est, par l'exécution du visage, la beauté des mains, la pureté des lignes, un des plus importants portraits qu'on puisse voir. Il en est de même de M. D., vieillard intelUgent et doux, auquel, comme disent les bonnes gens, il ne manque que la parole. La Tragédie est admirablement comprise sous le rapport de la vérité ; en effet, c'est bien là cette muse blafarde, vieillie, épuisée, qui

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parfois reprend une vie douteuse sous les froids baisers des poètes malingres; c'est bien la femme stérilisée depuis longtemps^ dépaysée dans nos contrées dont elle ne sait pas la langue^ et plus semblable à un spectre douteux qu'à un être humain.

Quel est donc le critique qui, il y a trois ans, engageait j|nie Emilie Rougemont à faire elle-même son portrait? A-t-elle suivi ce conseil, je l'ignore, mais je sais que sous le titre de Portrait, elle expose une très-belle étude qui est un bon tableau. Une jeune femme est debout, vêtue d'un costume sombre qui fait ressortir sa mâle et mélancolique beauté. Ses grands yeux noirs regardent doucement et éclairent d'un reflet intelligent et ferme son visage pâle, grave et contemplatif. L'iris a des profondeurs étranges, et nous n'aurions aucun reproche à faire si les ombres ne nous semblaient pas généralement tenues dans des tons trop foncés.

Si nous nous sommes vu forcé de reléguer M. Rodakowski parmi les peintres de portraits, ce n'est lii de sa faute ni de la nôtre, car il avait peint pour cette exposition une énorme toile, représentant la bataille de Ghoczim, gagnée par Jean Sobieski sur les musulmans. Il avait voulu illustrer la gloire de cette Pologne qui sauva la civihsation européenne à l'époque où les barbares s'appelaient les Turcs, et qui peut-être la sauvera encore, maintenant que les barbares se nomment les Russes. Ce tableau, qui avait des qualités fort importantes, a été, je ne sais pourquoi, repoussé par le jury; malheureusement la critique n'est point une cour de cassation, car elle aurait certainement invalidé le jugement, qui est trop sévère, pour ne rien dire de plus.

Ses trois portraits sont tout à fait remarquables et incon-

testablement les plus importants de cette exposition. Nous répéterons ici ce que nous avons déjà dit du général Dembinski, en ayant soin d'ajouter que le portrait de M. Villot et de M"*' R. sont peut-être d'une facture encore plus magistrale et plus parfaite.

ce Sous une tente militaire dont le rideau soulevé laisse apercevoir un horizon plein de soldats, au milieu de cartes ouvertes, vêtu d'une longue polonaise fourrée et d'un pantalon garni de basane, triste et méditant, un vieillard est assis. Ses cheveux blancs et durs entourent son front ride ; son petit œil, d'un bleu limpide, regarde avec fixité vers les choses de l'avenir; une longue barbe blanche cache sa bouche et remonte jusqu'à ces pommettes saillantes qui sont une des marques distinctives de la race slave; son visage large, énergique et piqué de petite-vérole, repose sur une de ses mains repliée, tandis que l'autre passe dans la poignée d'un sabre soUde qui doit rudement besoigner au fort des batailles; une ardente douleur, une préoccupation terrible assombrissent ses traits et leur donnent une sorte de grandeur pleine de rayonnements. On sent dans ces tempes dévastées, sous cette arcade sourcilière projetée au-dessus d'un œil perçant, la trace de luttes incessantes contre une fortune mauvaise ; on comprend que bien des espoirs imprescriptibles mais déçus, bien des vengeances inassouvies, bien des efforts renversés s'agitent dans cette poitrine qui n'est si large sans doute que parce qu'elle contient un grand cœur. Ce portrait de vieillard à face de lion est le portrait du général Dembinski. Ce fut un de ceux qui dirigèrent " cette guerre héroïque et sacrée de la Hongrie. Peut-être même, aidé du glorieux Bem, sur la mort duquel nous dirons la vérité lorsqu'il en sera temps, serait-il arrivé, mal-

gré la Russie ; à rendre au peuple hongrois une indépendance méritée^ si un pâle ambitieux plein d'envie n'avait jeté le poids de sa trahison dans les balances de la destinée. Alors tout s'écroula de nouveau; l'exil prit ce que la mort lui avait laissé, et tordre régna dans la Hongrie. Un jour viendra où cette sanglante histoire pourra s'écrire impartialement, et alors, à chacun selon ses œuvres, et une des parts les plus belles, nous n'en doutons pas, reviendra au général Dembinski. Quoi qu'il en soit, son portrait, fait par M. Rodakowski, est une toile de premier ordre. Il est difficile d'avoir mieux rendu, mieux peint, mieux dessiné cette mâle figure historique. L'artiste a compris qu'il avait une tâche importante à remplir pour la postérité, et il s'en est acquitté avec un talent et une conscience au-dessus de tout éloge. »

Si les projets admis par notre seconde république avaient été suivis, nous n'aurions sans doute pas à parler ici de M. Chenavard, car on serait depuis longtemps occupé à exécuter, au Panthéon, la grande décoration qu'il avait préparée pour lui. Malheureurement, il n'en est pas ainsi, et l'artiste éminent, qui menaçait de faire du premier coup une révolution dans la peintiure décorative, ayant vu ses travaux indéfiniment ajournés, est forcé aujourd'hui d'exposer quelques-uns de ses cartons. Dans une suite de dixhuit dessins qui sont pour ainsi dire les jalons de sa composition générale, l'artiste nous montre l'histoire de la civiUsation romaine et cathoUque, le monde ancien et le monde moderne. La facture de ces vastes toiles, dessinées au crayon noir, est donc, jusqu'à un certain point, insignifiante, car «lies sont aux peintures définitives' ce que la maquette est à

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la Statue^ une indication. Quant à Tidée mère qui a présidé à leur composition, elle est excellente, lucide, juste à son point de départ, claire dans ses déductions, formelle et féconde dans ses développements. Il serait malheureux qu'un si hardi et si beau projet restât stérile, et nous gardons la ferme espérance que tôt ou tard il sera enfin réalisé.

Les deux dessins dont M. Bida nous a fait Thonneur de prendre le sujet dans le Nil^ sont deux chefis-d'œuvre d'exécution et d'exactitude. Chacun connaît sa manière originale et absolument individuelle ; elle ne s'est point démentie et fait encore un pas de plus vers une supériorité tout à fait incontestable. Les dessins de M. Bida valent les plus belles toiles, et nous regrettons, en voyant tant de qualités impor^ tantes, la pureté des lignes, l'entente extraordinairement savante de la lumière, l'habileté de la conception et l'intelligence sérieuse du sujet, nous regrettons que l'artiste ne se décide pas enfin à faire de la peinture; il y serait bientôt passé maître* Nous ne désespérons pas de voir M. Bida prendre ce courageux parti, et nous affirmons que ce jourlà la France comptera un grand peintre de plus.

Le Dossêh est une singuhère cérémonie qui a besoin de quelques mots d'exphcation. Autrefois, un cheikh, célèbre par sa sainteté, nommé Sâad-Eddin, se rendant en pèlerinage à la Mecque, arriva du Moghreb jusqu'aux portes du Caire, Le sultan Mameluck, qui alors gouvernait l'Egypte, vint vers lui, et le pria d'entrer dans la ville. Sâad-Eddin répondit : « Ta ville est pleine de prévarications; je n'y veux pénétrer qu'en faisant un miracle qui affirmera la toute^puissance de Dieu l'unique : fais réunir sur la route qui conduit de ma tente à la citadelle tous les flacons, les verres, le» bouteilles que lu pourrs^ trouver ; c'est en pajh

gant sur ce chemin fragile que je pénétrerai dans le Caire, d Ainsi fut dit^ ainsi fut fait ; dans sa cheyauchée^ Sâad-Eddin ne brisa pas un seul verre. Ses. descendants fondèrent un ordre de derviches, et le chef de Tordre a conservé le privilège d'accomplir un miracle semblable ; seulement aujourd'hui, au lieu de jeter sur la route des flacons et des fioles, on entasse des hommes. Quand tout le chemin est couvert de fidèles, tassés à plat ventre, les uns près des autres, le cheikh, à cheval, parait et monte sur cette route humaine qu'il traverse d'un bout à l'autre.

C'est ce moment que M. Bida a choisi et représenté avec une scrupuleuse vérité ; un reproche cependant : pourquoi avoir placé dans ce dessin ce cawas à cheval et portant son fusil, que nous avons déjà vu dans les Recrues égyptiennes^ et que M. Bida met trop volontiers partout?

Le Retour de la Mecque , scène tumultueuse et mouvementée, offrait moins de difficulté que la précédente; elle est peut-être moins merveilleuse de facture que le Dossêh, mais elle n'en est pas moins un dessin hors ligne et de premier mérite. Montés sur de blonds dromadaires, les pèlerins arrivent, encore blanchis par le sable des grandes solitudes; leurs femmes, leurs parents, leurs amis sont sortis au-devant d'eux : aux uns, on présente l'enfant qui est né la veille de leur départ; aux autres, on raconte, en pleurant, qu'ils ne reverront plus ici-bas ceux qu'ils aimaient. Ces différents groupes de joie et de douleur, très-habilement rattachés à l'action générale, donnent à ce dessin une émotion poignante et vraie comme la réalité.

M. Giraud a deux importants portraits au pastel, mais ils ne peuvent cependant pas rivaliser avec le Galilée à Velletri, de M. Maréchal, qui est d'une beauté très-extraordi-

naire. Le martyr de la vérité est à demi couché et regarde les cieux à Taide.de ce télescope qu'il s'est construit luimême; à ses côtés ses Dialogues sont entr'ouverts. Il est triste, déjà vieux, affaibli; cpielqu'un de ces calculs qui doivent saper à jamais les bases du catholicisme s'agite sans doute dans sa large cervelle, car son front ridé porte les traces d'une méditation profonde. M. Maréchal père est un artiste éminent, et parmi tous les pasteliers de notre époque, il est le seul, à notre avis, dont le nom restera.

Nous ne dirons rien de la miniature, qui est, dans tous ses essais, d'une désolante médiocrité.

Dans la peinture sur porcelaine, nous citerons M""' Sophie Jadelot; la Reine des Cieux, d'après Rubens, et la Sainte Familley d'après Cantarini, sont de très-remarquables copies, peintes sans sécheresse, sans petits effets mesquins trouvés à grand'peine, sans hésitation, avec un modelé fort habile, dans une gamme de couleurs vraies et plaisantes, et avec une sûreté de touches larges et grasses à laquelle les peintres sur porcelaine ne nous avaient point encore accoutumé.

8calplure. — StaUsiiqne. — Animaliers.'^ M, Barye; Jaguar dévorant un lièvre, — M. Jacquemart; un Lion, — M. Fremiet, Gain et Vidal.

— Un insurgé. — M. Christophe ; la Douleur. — Le visage. — La Mi-nefvt du Por^/i^fton. «--Pauianias, Phidias, M. Simart, M.Duponchel.

— Orfèvrerie — M. Jules Cavelier-, La Vérité, Bacchante, etc. — M. Guillaume; Faucheur. — M. Maillet; Agrippine et Caîus. — M. Leqiiesne. -'M. Duret; Pécheur napolitain. Vendangeur, Chateaubriand, -^ La sculpture erotique; M. Pollet; Achille à Scyros. — M. Debay; le Premier berceau. — M. Etex; Catn. —M. Jouffroy.

— M. Grass. — Un sonnet de Desporles. — M. Diébolt; la France rémunératriee. -*- Des allégories. — M. Maindron ; Velléda. — M. Ottin ; la Fontaine du Luxembourg. — M. Michel Pascal; Groupes de genre.

— Bustes ; 0,0,0. — Une opinion de Michel-Ange.

L'exposition de sculpture est d'une médiocrité manifeste; sa vue est attristante comme le spectacle d'un moment si faible et si pénétré de sa fin prochaine, qu'il ne fait même plus d'efforts pour se raccrocher à la vie. Les sculpteurs, bien plus encore que les peintres, vivent en dehors de leur temps; ils semblent repousser loin d'eux les aspirations grandissantes qui entraînent leur époque vers l'avenir; sans cesse agenouillés devant la face ridée du passé, ils invoquent et glorifient les puérihtés de la Fable, et ne daignent même pas regarder, en passant, le visage jeune et souriant que le vieux Janus tourne aussi vers les choses futures. Deux hgnes de statistique feront facilement comprendre en quel mépris la vie moderne est tenue par ces prétendus artistes qui

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s'imaginent être arrivés à un résultat satisfaisant^ lorsqu'ils savent pétrir la terre glaise et pratiquer le marbre.

Les salles réservées à la sculpture contieiment environ 380 objets^ divisables ainsi qu'il suit :

Sujets de fantaisie^ tels que : Etude de jeune fiUe, la Siesia, le Dénicheur, la Jeune fille au coquillage, etc 65

Sujets allégoriques, tels que :La Bose des Alpes,

VAinour clairvoyant, V Ingénuité, etc., etc. ... . 34 Sujets religieux, tant du Nouveau que de T Ancien Testament, aussi bien le Christ en croix

que Suzanne ou Coin 29

Statues d'bommes célèbres depuis Jésus-Cbrist

jusqu'à nos jours 23

Statues de personnages héroïques et historiques, tels que Hyacinthe mourant, Calypso, Comélie. 20

Restitution archéologique i

Monument d'utilité publique i

Animaux 35

Bustes tant anciens que modernes 4 <5

Sujets modernes • 5

Le reste appartient presque exclusivement aux gravures en médailles et sur camées.

n est utile de faire remarquer que les cinq siyets modernes sont cinq statuettes de M. Fremiet^rejHrésentant : un Carabinier, un Artilleur à ckeval, un Voltigeur, un Gendarme à cheval, un Brigadier de guides, et que ces maquettes^ uniquement destinées à rappeler avec une exactitude mathèmatiqu^e le costume de chacun des corps de troupe de l'armée française, sont moins des statuettes que des plans en relief de soldats; en un mot, pour me servir d'une expression technique^ ce sont des poupées.

Sauf deux ou trois efforts d'individualité, je ne vois par-

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tout^ dans ces allégories^ dans ces fantaisies^ dans ces statues historiques^ dans ces bustes même, je ne vois qu'une imitation maladroite des antiques que nous connaissons; pour composer un sujet, un sculpteur met à contribution tous les recueils iconographiques qu'il possède : à une déesse, il prend la draperie ; à une victoire, l'attitude ; à une nymphe, l'expression, et fabrique ainsi, ayec des éléments déjà usés, une statue quelconque qui ne sera ni bonne ni mauvaise, mais qui sera médiocre, ce qui est pis.

Plusieurs artistes, remarquables à certains égards, sentant cette infériorité de la statuaire, comprenant qu'elle était dans des errements déplorables, et ne trouvant pas en eux peutêtre la force de lui ouvrir une carrière nouvelle, semblent avoir abandonné la représentation de l'homme et s'être adonnés exclusivement à celle des animaux. Ils ont ainsi créé, à côté de la sculpture ordinaire, un genre particulier qui parait prendre chaque jour des développements plus considérables. Est-ce un mal? je ne sais. Je crois que la peinture française est appelée à se retremper en passant par le paysage; il faut peut-être que la sculpture se retrempe aussi et brise violemment ses allures mesquines en se rompant aux formes multiples des animaux. C'est une décadence indubitable; mais qu'elle soit la bienvenue, si elle doit amener une transformation radicale et sérieuse.

L'homme qui marche en tête du groupe régénérateur est M. Barye. Nous avons dit rapidement, dans notre introduction, comment ce maître fut relégué dans un genre inférieur à son talent, et par suite de quel aveuglement ridicule il fut condamné à modeler toujours des lions et des tigres, quand il était fait pour tailler dans des blocs de Paros les formes les plus élevées de l'humanité. L'avenir rendra justice à M. Ba-

rye ; ses groupes, composés d'hommes et d'animaux, qui sont destinés à décorer le nouveau Louvre, prouveront victorieusement qu'il portait en lui assez de talent, d'originalité, de science et d'énergie, pour renouveler l'art statuaire en France. Malheureusement, il sera trop tard, et nos petits-enfants ajouteront une accusation de plus à toutes celles que mérite déjà notre temps.

Contrairement à la plupart des sculpteurs de notre époque, qui n'admettent qu'une sorte d'immobilité convenue, et qui repoussent, comme n'étant pas traditionnel, tout geste exagéré ou seulement violent, M. Barye a cherché le mouvement; il l'a étudié sur nature, l'a trouvé et l'a rendu avec une éclatante vérité. Son Jaguar dévorant un lièvre est un modèle en ce genre. L'animal, aplati sur ses quatre pattes, tient à la gueule un lièvre mort. Le froncement des babines, le frémissement général de la peau, un léger tremblement nerveux qu'on pressent dans les griffes, donnent à cette image de bronze un aspect saisissant de réalité; le mouvement, commencé aux lèvres plissées du léopard, se continue en bridant les yeux, en couchant les oreilles, en ondulant le long de la colonne vertébrale, en creusant le râble, en infléchissant les cuisses, et se termine visiblement au bout de la queue qu'il roidit avec effort. On voit le pelage prêt à se hérisser; on entend les sourds grognements, on redoute un bond démesuré.

D y a, à l'exposition, bien des statues en marbre, bien des groupes ambitieux, bien des bustes pleins de prétentions ; la seule figure vraiment hors ligne, est le Jaguar de M. Barye. Cela seul n'est-il pas un enseignement, et ne démontre-t-il pas qu'il est temps d'en finir avec les sottes données académiques au milieu desquelles les sculpteurs

9e débattent en vain> pour n'arriver qu'à des aveux d'impuissance?

Le Lion de M. Jacquemart n'est certes pas comparable au Jaguar du maître; mais^ tel qu'il est^ il indique de consciencieux efforts et une aptitude qui^ avec du travail, deviendra facilement du talent. La scène se passe au désert; le vent de Khamsin a soufflé toute la nuit, chassant devant lui de grands tourbillons de poussière ; sous ce linceul brû* lant, un pèlerin surpris dort maintenant du sommeil éternel; il est si bien enseveli qu'on n'aperçoit plus que son pied nu roidi par la mort. Aux premières lueurs du Jour, quand l'ouragan meurtrier s'est apaisé, un lion sorti de sa tanière s'est avancé sur le sable qui garde l'empreinte de ses larges pas; il a aperçu ce pied humain et s'est arrêté, le flairant, avec une inquiétude qui, bientôt, va se changer en joie. M. Jacquemart a bien compris son personnage et a très-habilement rendu l'idée qui s'y rattachait.

M» Fremiet a mis beaucoup de vérité dans son Chien courant blessé; mais la meilleure pièce de son exposition est certainement encore cette Chatte et ses petits, que nous avons d^à admirée au Salon de 1S49. Le Vautour d'Egypte, de M. Gain, est bien réussi, malgré certaines pesanteurs ôans les plumes des ailes; nous le préférons à ses groupes en cire. Bécasse et Musaraigne, Fauvette défendant ses petits, qui sont très-vivement fouillés, mais d'une puérilité peu satisfaisante. C'est de l'ornementation plutôt que de la «çulpture.

M. Louis Vidal est aveugle; frappé par ime cécité cruelle^ il a conservé un tel souvenir de ses enseignements, et en même temps une si exquise délicatesse de toucher, qu'il «ait modeler encore comme au temps où son regard pouvait

diriger sa main. Sa Panthère couchée, qui serait bonne pour tout sculpteur, devient extraordinairement remarquable, lorsqu'on songe qu'elle a été exécutée par un homme qui cherche la forme en tâtonnant, et qui ne peut plus appuyer son observation sur aucun point de ressemblance ou de comparaison.

Un seul artiste, fatigué sans doute de ces lignes inflexibles et toujours semblables auxquelles on veut réduire la sculpture, s'est vaillamment insurgé contre la tradition; c'est M. Ernest Christophe; si sa statue est loin d'être irréprochable, elle est du moins le résultat d'un effort généreux^ et, ne serait-ce qu'à ce seul titre, elle mérite d'être examinée sérieusement. Cette statue, la Douleur, est un colosse; tout jeune sculpteur voudrait taiUer le mont Athps. Par ses . dimensions, par la largeur de son modelé, cette statue devrait être vue élevée sur un haut piédestal, en plein air et entourée d'une atmosphère ambiante; sa place est sous le soleil, en grande lumière. Or, disons-le tout de suite et sans ménagements, cette statue est absolument sacrifiée. Poussée au fond d'une impasse, touchant les poutres de sa tète et les murs de son dos, ne recevant qu'un jour de re^ flet qui la laisse dans une demi-obscurité grossissante, posée à une hauteur insuffisante à son développement, elle est évidemment en souffrance et perd toutes les qualités importantes qui auraient dû lui donner le rang qu'elle mérite. Dans la place qu'on a infligée à ce colosse, il y a un inconcevable oubli de ce qu'on doit à l'art, à la jeunesse et au courage. On était libre de ne pas recevoir cette œuvre, choquante pour beaucoup de gens étroits, mais du moment qu'elle était reçue par un libre jury, elle avait droit à une place appropriée à ses dhnensions. Au reste, de pareilles

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erreurs pourront toujours se commettre^ tant que les artistes n'auront point de délégués qui veilleront précieusement à leurs intérêts.

Une femme énorme^ qui, si elle se dressait^ aurait au moins dix-huit pieds de hauteur^ est assise sur un rocher ; ses vastes membres nus semblent écrasés et comme amollis par un découragement sans nom; brisée par la désolation^ elle cache son visage entre ses poings crispés^ et a cherché sur ses genoux un point d'appui pour sa tète affaissée que voilent ses longs cheveux. Les derniers frémissements du sanglot passent sur ses épaules courbées et semblent faire gémir encore son immense poitrine; derrière ses mains fermées on pressent des traits assombris par la désespérance et contractés par de sourdes colères. £t cependant^ à la voir ainsi repliée sur elle-même^ ramassée dans son aMction, on comprend qu'elle doit un jour se relever pleine de force et de violence victorieuse ; telle qu'elle est^ cette statue m'a remis en mémoire le verset de Jérémie : a Elle a été prodigieusement abaissée; elle n'a point de consolateur. »

Cette œuvre, qui a dû coûter à son auteur plusieurs années de travail, se recommande par des qualités sérieuses, par un modelé remarquablement juste, par une connaissance approfondie de l'anatomie humaine, et aussi et surtout par l'abnégation qu'il y avait de nos jours à traiter ainsi un semblable sujet. Néanmoins, M. Christophe mérite deux graves reproches, le premier d'avoir caché le visage, lé second d'avoir rassemblé en boule tous les membres de sa statue, ce qui lui donne des proportions de largeur que sa hauteur est insuflBsante à expliquer. Quant au visage, c'est, dans une allégorie d'expression, comme la

douleur, la dernière chose qu^îl soit permis de dissimuler. Le peintre de l'antiquité qui, ayant à peindre Agamemnon assistant au supplice d'Iphigénie, voila la tête du roi des rois, ne fit qu'un tour d'adresse ; il tourna, il escamota la difficulté et ne la vainquit pas; or, en art, il faut vaincre toujours. Vous aurez beau mettre dans la musculature d'une statue tous les découragements possibles, vous aurez beau ployer ses épaules, courber sa tête, serrer ses genoux, vous ne noiis montrerez pas la douleur; vous ne nous la ferez voir, vous ne la rendrez palpable et émouvante pour nous, spectateurs indifférents ou tout au moins désintéressés, qu'en l'exprimant sur le visage, qu'en nous forçant à la lire dans les yeux, sur les lèvres, en un mot, dans chacun des traits de cette tête que vous avez eu tort de cacher sous ses cheveux répandus et derrière ses mains serrées. Le visage est aux membres ce que la parole humaine est au cri des animaux. Voilez la tête de Milon de Crotone, vous aurez un torse plein de muscles bondissants et évidemment en état de défense, j'en conviens, mais vous n'aurez plus cette expression déchirante, navrante et si merveilleusement humaine que le Puget a su donner au visage de sa statue : enfin, pour terminer cette critique que nous devions à un sculpteur ardent, consciencieux et savant, nous citerons ces deux vers d'Ovide que nul artiste ne doit jamais oublier :

Qs homini sublime dédit, cœlumque tueri J assit et erectos ad sidéra toUere Yultus.

Loin de chercher, comme M. Ernest Christophe^, à rompre vertement avec la tradition, M. Simart a voulu remonter à sa source la plus ancienne. S'inspirant, d'après les instruc *

lions de M. de Luynes^ d'un passage de Pausanias^ il a tenté de restituer la Minerve du Parthénon sculptée Jadis par Phidias.

Voici le texte : a La statue de la déesse est en ivoire et en or^ sur le milieu de son casque est un sphinx^ et des griffons sont sculptés sur les deux côtés Minerve est debout avec une tunique qui lui descend jusqu'aux pieds. Sur sa poitrine est une tète de Méduse en ivoire. Elle tient d'une main une Victoire qui a quatre coudées ou environ de Uaut, et de l'autre une pique. Son bouclier est posé à ses pieds, et près de sa pique est un serpent qui représente peut-être Erichtonius. La naissance de Pandore est sculptée sur le piédestal de la statue ^ » Se servant en outre de différents autres textes et de plusieurs monuments figurés, M. Simart a entrepris ce travail difficile auquel une fantaisie grandiose pouvait seule donner une raison d'être. En effet, la Minerve du Parthénon nous est parfaitement indifférente; si nous possédions celle que sculpta Phidias, nous pourrions l'admirer et l'étudier avec fruit, mais, en vérité, nous restons, malgré nous, froids et impassibles en présence de celle que nous montre M. Simart.

Trois lourds cimiers *, le sphinx et les griffons appesantissent le casque en cuivre doré de la déesse; son immobile visage d'ivoire, orné de deux yeux en azurite '*, est absolument dénué d'expression; Minerve ne pense à rien; ses

1 Description de la Grèce^ par Pausanias;.trad. de M. Clavier. Atti- QUE, chap. XXIV.

* Pourquoi ces crinières dont le texte ne dit rien? L'aigrette du casque

et la pique de Minerve, qui se voyaient du cap Sinium, n'appartenaient

point à la statue que M. Simart a essayé de restituer, mais à la Minerve

en bronze faite aussi par Phidias et érigée aux dépens des Modes débar-

-qués à Marathon. (Pausanios : Attique, ch. xxviii.),

' Azurite, minéral bleu qui renferme 69 pour cent d'oxyde de cuivre.

traits insignifiants paraissent alourdis par je ne sais quelle incompréhensible torpeur; à ses oreilles et à son cou se balancent des boucles et un collier en amazonite * ; son gorgérinen écaille est en cuivre doré enlacé de serpents également dorés et gorgone d'ivoire, comme on dirait en langage héraldique ; sa tunique en argent doré d'un ton verdâtre, trèsplaisant aux yeux, descend jusque sur ses pieds d'ivoire exhaussés de sandales évidemment trop élevées et chargés de petits bas-reliefs représentant la querelle des Centaures et des Lapithes. A gauche, repose près d'elle un énorme bouclier dont la partie concave figure le combat des Amazones et des Athéniens, et la partie convexe, le combat des Géants et des Dieux; à droite, près de la pique de Pallas, se déroule a en replis tortueux, » l'Erichtonius de bronze patiné de vert changeant. Dans sa main droite, la fille de Jupiter tient une petite victoire, ivoire et or, qui elle-même porte une légère couronne. Le bras droit a été cerclé d'un gros bracelet à la hauteur du biceps, afin de dissimuler une juxtaposition d'ivoire. Les bras sont d'une inconcevable lourdeur; ils semblent avoir été taillés au tour; nul musclé n'y apparaît, nulle inflexion de la chair, nulle apparence de vie* Ce qui domine surtout dans toute cette statue, c'est sa froideur, et je demande pardon pour ce mot, sa bêtise. Si c'est là tout ce que l'école académique, aidée par des textes, a pu nous donner pour nous faire comprendre les chefsd'oeuvre de l'antiquité, nous déclarons que l'école académique est absolument inutile, et qu'elle est même incapable de reconstituer un monument ; chargée de conserver la

1 Amazonite. Espèce de feldspath vert. Il prend son nom actuel du fleuve des Amazones, sur les bords duquel il est fort commun. Les anciens le tiraient frincipaleiAent dés monts Durais.

tradition^ elle ne la conserve pas; elle la détruit^ ou^ en tout cas^ elle en donne une triste idée. Si la statue de Phidias n'était pas cent fois plus belle que ce grand objet d'orfèvrerie qu'on nous offre aujourd'hui, il faut avouer que les Grecs n'étaient pas difficiles en matière artistique. On peut, je crois, en mariant les métaux et l'ivoire, obtenir de grands résultats, mais pour cela il faut du talent, beaucoup de talent, et l'on pourra se convaincre de celui qui manque à M. Simart, en regardant la façon dont il a traité le basrelief du piédestal. La vraie place de cette statue était au palais de l'Industrie, car tout le mérite qu'on remarque, seulement, dans les parties d'orfèvrerie, doit être attribué à M. Duponchel. La tunique faite au repoussé, procédé qui offre, pour les grandes pièces, des difficultés presque insurmontables, est très-habilement exécutée. La matière rétreinte au marteau se déforme facilement, tant à cause de son peu d'épaisseur que de son élasticité ; quand à force de soins on est arrivé à rendre le métal docile à la forme indiquée, on voit souvent son opération compromise par la dilatation qui survient lorsqu'il s'agit de recuire la pièce ou de la souder à une autre; aussi pour parvenir à la réussite complète d'un semblable travail, faut-il, en dehors de Tintelligence et de l'habileté, une patience incessante et toujours éveillée. Dans l'exécution de cette Minerve^ M. Duponchel a prouvé qu'il était un artiste de premier ordre, nous n'en dirons pas autant à M. Simart, et nous pensons qu'Antipater de Sidon n'aurait point fait sur sa statue répigramme suivante qu'il composa après avoir vu l'œuvre de Phidias :

a Regarde la très-divine beauté de Vénus, née de l'écume, a et tu diras : Je loue le Phrygien de son choix. Mais si tu

vois la Pallas attique, tu t'écrieras : Quel bouvier que ce a Paris qui a dédaigné celle-là. »

Kac Xc'Çetç* Acvoi t'ov $puya TÎvç xp'co'scoç. A'uB'.ioc ^cpxoasvoç waXe IldéXXa^a, touto j3or!<Tetç' Oç pouTYjç ndcpcç rr,v$e Traperpo^accv* .

M. David (d'Angers) n'a point exposé; ses élèves ne font pas oublier son absence. M.. Jules Cavelier, le premier d'entre eux, ne nous montre point cette année son œuvre la meilleure, qui est certainement sa Pénélope endormie. Celte figure, actuellement au château de Dampierre, est réellement trouvée et laisse loin derrière elle la Vérité, la Bacchante et surtout cette îvoide Cornélie où j'aperçois difficilement les traces du talent ordinaire de M. Cavelier.

Il faut louer sans réserve dans la Vérité une recherche précieuse de la ligne, de la grandeur et du style. Celte statue a, malgré ses défauts, une apparence magistrale et sérieuse digne d'éloges, mais qui n'est encore qu'une ressouvenance trop évidente de la tradition. La Fmfe est debout. De son bras droit, dressé au-dessus de sa tète, elle élève son miroir divin, de son bras gauche replié elle rejette en arrière sa draperie et se découvre aux hommes dans toute son imposante nudité. Le mouvement, qui est d'une extrême simplicité, est bien compris et ne laisserait rien à désirer si la tête de la statue n'était d'une inintelligence manifeste. Il ne suffit pas, pour représenter le visage de la Vérité, de reproduire un type plus ou moins beau, plus ou moins romain, plus ou moins grec, il faut que chaque trait du visage concourre à expliquer l'allégorie; il faut que les yeux aient cette lucidité perçante qui pénètre les replis les plus ca-

chés^ que la bouche laisse voir sur ses lèvres inflexibles la haine hardie du mensonge^ que le nez droite &n et légèrement souleyé par les narines^ annonce la fermeté et se marie à l'énergie d^un menton carré et nettement tracé. Les Grecs, que les sculpteurs actuels se piquent de continuer, connaissaient les secrets de la phrénologie qui n^est point une science moderne; s'ils avaient eu à faire une statue de la Vérité, ils lui auraient donné un visage particulier, approprié à ridée qu'elle représentait, et non point un visage qui^pùt convenir à Minerve^ à Junon, à Leucothoé ou à Eucharis. On l'a dit depuis longtemps, le visage est le miroir de l'âme; or, je ne vois pas d'âme sur le visage de la statue sculptée par M. Cavelier. En outre, le jeune artiste, reculant sans doute devant la sveltesse que réclamait son sujet, n'osant donner à cette divinité si rapide, qu'on ne la voit jamais que de loin, les formes élancées qu'elle doit évidemment avoir, lui a laissé une pesanteur d'exécution qui la fait paraître épaisse et comme engorgée des pieds à la tète. Ce défaut, très-saillant de face, disparait un peu lorsqu'on regarde la statue de profil. Vue ainsi, elle est réellement belle. J'aurais désiré peut-être des pieds moins aplatis et moins fermement posés; hélas! la Vérité ne s'arrête jar mais, c'est à peine si elle marche ; semblable à la Fortune, elle va, presque volant, sur la pointe des pieds; si jamais elle s'immobilisait, ne fût-ce qu'une seconde, il ne manque pas d'hommes généreux qui se jetteraient sur elle et qui la garrotteraient jusqu'à ce qu'elle eût dit son dernier mot. La draperie, malgré le soin que l'artiste a pris de la gaufrer afin de la rendre plus légère, est restée lourde et ne fait point illusion. M. Cavelier possède \me certaine force de bonne aloi, raisonnable et solide; il cherche avec conscience à ti-

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rer le meilleur parti possible des mauvais errements dans lesquels il est engagé; il est évidemment doué mieux que pour faire des allégories insignifiantes ou des personnages dont nul n'a souci aujourd'hui ; mais il n'a point encore cette élégance vigoureuse qui donne un charme si profond aux œuvres des sculpteurs français de la renaissance; il y arrivera sans doute à force de travail et de volonté, car, cette année déjà, il semble s'en approcher par son groupe en marbre de la Bacchante. Une jeune femme appuyée contre une stèle couronnée par une tète de Bacchus indien, agace un léopard en lui montrant une grappe de raisin. Tout ce groupe, circulairement mouvementé autour du cipe, tirbouchonne peut-être un peu trop, mais il est gracieux, vif et animé. Les draperies, très-légèrement traitées lorsqu'elles couvrent les jambes, deviennent, en s'agitant au vent, d'une roideur plus pesante qu'il ne convient. Les deux bustes en bronze, exposés aussi par M. Cavelier, annoncent un homme rompu à toutes les difficultés du métier, mais ne sont point satisfaisants. La tète du Dante est trop adoucie, elle manque de cette àpreté anguleuse que la tradition florentine a conservée; elle n'a point cet œil profond qui contempla les choses de l'enfer; en un mot, elle n'est point ressemblante. Le Buste tragique est une simple fantaisie sans portée; l'artiste s'est servi du masque comme d'un ornement qui pouvait bien s'arranger avec la chevelure, mais il ne cherche, en aucune façon, à lui donner des apparences de vérité ou seulement de probabilité. Le masque était un casque à visage humain, troué de deux yeux et ouvert d*une bouche démesurée façonnée en porte-voix ; M. Cavelier pourra s'en convaincre en allant voir au Louvre, dans la galerie des moulages d'après l'antique, une statuette d'his-

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trion coiffée du masque. C'est nous-même qui avons découvert et moulé cette figure qui avait servi sans doute de cariatide à un tombeau de poète comique.

Parmi les sculpteurs, il y a plusieurs jeunes gens qui savent très-bien leur métier, qui façonnent les draperies avec élégance et le modelé avec habileté, et qui, cependant, ne font que des œuvres sans intérêt, inanimées, d'une composition déjà connue et absolument dénuée d'originalité. Parmi eux, nous citerons M. Guillaume et M. Maillet, tous deux anciens élèves de Pradier et de l'école de Rome.

M. Guillaume expose de faouveau VAndcréon, que nous connaissons déjà, et qui, malgré ses qualités remarquables, est d'une froideur glaciale. Nous lui préférons le Faucheur, étude un peu ramassée, mais solide sur ses jambes, et qui serait bonne si sa nudité absolue ne le rendait presque risible. Lorsqu'on choisit un sujet, il faut au moins chercher à l'interpréter avec sincérité; or, les faucheurs qui, dans les champs, abattent les gerbes blondes, sont toujours et dans tous les pays vêtus d'un costume quelconque; celui de M. Guillaume a pour tout vêtement un chapeau de paille, sorte de pétase antique qui lui couvre la tête. Mais qui trompe-t-on ici? Qui pense-t-on attraper avec ces misérables puérilités? Personne, sachez-le bien. On est las de ces académies inutiles, qui sont toujours en dehors de la vérité; le style guindé et prétendu noble de l'empire que l'on conserve en sculpture, je ne sais pourquoi, doit disparaître et faire place à la représentation vivante et palpitante des choses. Le paysan de nos campagnes, qui, le front en sueur, les manches retroussées, la chemise débraillée, porte à la ceinture en cuir de son pantalon sa pierre et son marteau, et lance en chantant sa faux brillante, est plus beau.

car il est plus vrai^ que ces modèles d'atelier tous nus^ posés dans une attitude méditée que rien n'explique^ que rien x n'excuse. En outre^ je dirai à M. Guillaume que si son faucheur continue le mouvement indiqué^ il se coupera infailliblement le mollet avec le talon de sa faux.

Je ne dirai rien à M. Maillet de sa Novice de Yesta, ni de sa Primavera délia vita, titre prétentieux qu'expliquée fort mal une jeune fiUe nue; son Agrippine et Caligula, groupe en marbre qui fut son envoi de cinquième année, a du moins, malgré certaines mollesses d'exécution, des qualités sérieuses qui le recommandent à la critique. Couverte de draperies qui rappellent trop, sans l'égaler, la manière de Pradier, la tète inclinée sur sa poitrine, Agrippine s'avance tenant dans ses bras ce funeste enfant qui plus tard sera ce Galus enivré de son pouvoir jusqu'à se rouler sur des tas d'or et à donner son cheval Incitatus pour consul au lâche peuple de Rome. Il y a dans l'attitude de la veuve de Germanicus une sérénité triste assez grande et bien rendue; l'enfant est beau, tout nu encore, et porte à un pied le brodequin qui lui vaudra son surnom. Une des mains d' Agrippine est très-disgracieusement enveloppée dans une draperie qui n'en laisse voir que le pouce; un reproche beaucoup plus grave qu'on peut lui adresser, c'est qu'elle pose et qu'elle ne marche pas. Cette statue, que nous avons eu plaisir à signaler quand elle arriva de Rome, était pleine de promesses; son auteur ne les a pas tenues; ^Primavera délia viia n'est pas bonne et ne sort en rien de la ligne ordinaire. M. Maillet est fort jeune, son avenir est entre ses mains, et il peut le perdre irrémissiblement, s'il ne se relève par une œuvre importante que nous sonmies en droit d'exiger de lui.

S8d LES BEAUX-ARTS EN 1895.

Le Faune dansant, de M. Lequesne^ est une statue remarquable ^ mais elle a quelque lourdeur et ne possède point cette gaieté de bon aloi que je vois dans le Pêcheur napolitain et dans le Vendangeur de M« Duret. Le P^ cheur napolitain dansant la tarentelle est jeune^ yrai^ alerte et vif; il est bien à sen action ; comme un Napolitain^ il danse pour danser; là^ le nu est de rigueur^ car les lazzarones s'habillent d'un simple caleçon. Cette statue^ malgré sa fonte assez défectueuse^ est d'une hardiesse d'exécution qui fait le plus grand honneur à son auteur. Le Vendangeur improvisant sur un sujet comique (souvenirs de Naples), est le digne pendant du précédent; dans l'attitude penchée en avant^ dans la finesse du regard, dans le sourire malicieux de la bouche, dans je ne sais quelle beauté efféminée et hybride qui amollit les traits du visage, on reconnaît bien ces jeunes Napolitains que Léopold Robert, a trop pensivement poétisés, et qu'il est souvent difficile de reproduire exactement sans blesser cette chasteté que l'art doit respecter avant tout.

Chateaubriand, et ce n'est point un grand éloge à lui faire, sera certainement une des meilleures statues du musée de Versailles. Il est assis, vêtu du costume moderne, drapé dans son manteau et appuyé' contre im fût de colonne, près d'un rivage que viennent baigner les vagues de la mer. Son front soucieux repose dans sa main ; il réfléchit au Génie du christianisme, dont il tient un feuillet déroulé sur ses genoux. Le visage est très-ressemblant; c'est bien l'air distingué et rêveur de cet homme immense qui traîna partout derrière lui le poids d'un insupportable ennui. Il fut le père de notre génération dévorée par des pensées maladives; il fut un de ceux qui remuèrent le plus

intimement nos cœurs; il a légué à la France la gloire immortelle d^avoir écrit René et les Mémoires d'outre^tombe, chef-d'œuvre incomparable qui a valu au lion mort le coup de pied d'un petit doctrinaire condamné à n'être jamais qu'un enfant prodige.

Nous sommes heureux que M. Duret ait bien compris cette grande figure qui nous est si chère sous tant de rapports; à part M. David (d'Angers) et M. Barye^ nul, au reste, n'était plus digne que lui d'avoir à transmettre à nos . petits^nfants l'image révérée du père littéraire de tout un siècle. En effet, M. Duret est toujours resté dans les hautes régions de l'art, il n'en est point descendu pour se mêler au groupe de ces artistes douteux qui n'ont guère cherché que des succès enlevés à l'émotion des sens.

Quelques hommes, en effet, matérialisant encore un art qui, par cela même qu'il est déjà forcément matériel, a besoin d'être idéalisé, n'ont semblé voir dans la sculpture qti'un moyen d'impressionner certaines organisations faciles à troubler. Continuateurs des galanteries de Watteau et de Boucher, cherchant le côté, non pas moral, mais immoral des choses, ils ont, sous prétexte d'étoiles y de nymphes, de toutes les divinités femelles des olympes passés, représenté des jeunes fiUés mouvementées dans un sens qu'on pouvait interpréter singulièrement. Us ont volontairement oublié que l'art est chaste par essence, et tout en semblant rechercher la grâce, ils en arrivaient vite à trouver je ne sais quelle afféterie nonchalante qui rappelait vaguement ces gravures coloriées que la police fait sagement saisir. Ces hommes ne sont point des artistes. Pour eux, une statue n'est jamais qu'un motif à exhibition d'épaules à fossettes, de hanches rebondies, de seins saillants, de le-

yres provocantes. Ces sortes de choses sont généralement réduites en statuettes et s'en vont orner la chambre à coucher de certains vieillards plus honorés qu'honorables. Estce à dire que le nu doit être supprimé en sculpture? non pas; mais on doit en user et ne pas en abuser. Quoi de plus chaste au monde que la Vénus de Milo? Plusieurs «culpteurs sont tombés dans cette erreur que nous ne savons comment qualifier ; nous n'en citerons qu^m, M. Pollet.

Une Heure de la nuit a déjà été exposé en marbre, de plus, ses réductions en plâtre ont été vues chez tous les étalagistes du boulevard ; nous n'en parlerons donc pas. Mais que dire de V Achille à Scyros, groupe en marbre, important par ses dimensions? Achille, coififé comme une femme d'une longue chevelure rattachée par un épais chignon, montrant les formes douteuses de l'adolescence, est assis sur un quartier de roche et lient sur ses genoux Déidamie, la fille de Lycomède, demi-nue et la poitrine au vent. Elle se penche et se renverse entre les bras du fils de Thétis. L'exécution molle et efféminée de ce groupe, dont la vraie place eût jadis été à Lesbos, contribue encore à lui donner un caractère étrange et choquant. Nul ne pourra, je crois, m'accuser d'être d'une pruderie exagérée ; mais je dois déclarer que cet Achille et cette Déidamie m'ont paru plus obscènes que gracieux.

Le groupe de M. Debay représente aussi une jeune femme absolument nue ; mais en elle il n'y a rien que de chaste et même de sévère. Tout dépend de l'intention de l'artiste et du but qu'il se propose; or, dans les statues de M. Pollet, le but est trop évident, et je le trouve condamnable. Le Premier berceau a valu à M. Debay une réputation méritée, quoique l'exécution de ce sujet charmant manque par-

fois de vigueur et d'aplomb. La mère du genre humain, celle que l'Ecriture a appelée Fons omnium geniium, est assise; elle a pris son genou dans ses mains croisées, et elle a posé sur elle^ dans son giron^ comme on disait jar dis, les deux enfants, dont l'un. doit être la première vic- .time et l'autre le premier assassin. Us dorment, et la mère afTaissée sommeille au-dessus d'eux. L'ensemble de cette composition est gracieux^ agréable, et serait presque irréprochable si la main eût manié le ciseau avec une fermeté plus hardie.

Qui ne se rappelle avoir vu en 1848 les murailles de Paris tapissées d'afiBches sur lesquelles on lisait : ce Nommons le grand sculpteur Etex, qui dans son groupe de Gain a voulu symboliser les douleurs du prolétaire. » symboles faits après coup, comme on vous découvre facilement le lendemain des révolutions ! Un exemplaire en plâtre de c^e Caïn, moulé sur le marbre du musée de Lyon, est exposé cette année. Avant toute chose examinons ce prétendu symbole qui m'a toujours singulièrement choqué. Gain, mu par un sentiment de jalousie, tua son frère à coups de bâton, voilà l'histoire. Gain représente donc l'assassin, le plus fort, celui qui aime mieux tuer que convaincre, celui qui veut tout prendre pour lui, celui qui croit à ses muscles et non point à son cerveau. Gelui-là n'est point le prolétaire, et c'est faire injure à ce dernier que de le symboliser par ce violent personnage. Entre ces deux hommes dont l'un assomma l'autre, le prolétaire ne fut point Gaïn; les aînés de la famille humaine sont rarement les opprimés. L'explication politique de ce groupe est mauvaise, j'engage M. Etex à en chercher une autre. Quant au groupe lui-même, abstraction laite de l'idée qu'on a voulu indûment lui rattacher, il a de

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hoimes qualités et fait assez comprendre ce qu'un semblable sujet aurait pu devenir entre les mains d'un homme d'un vrai talent. Le premier meurtrier maudit par Dieu, qui ne le tue pas, car Dieu n'aime pas la mort, est assis, accablé, affaissé, écrasé sous le poids de son crime, et baissant sa tète épaisse comme si le sang de l'innocent criait encore vers lui; à ses pieds, sa femme échevelée est accroupie et s'istppuie contre celui qui est à la fois son frère et scn épouz; è leurs côtés sont leurs enfants, dont un debout, fier et presque menaçant, annonce que la race des oppresseurs u'est pas près de s'éteindre. Il est difficile de juger de l'exéeation, oar le plâtre moulé sur le marbre offre des coutures épaisses et n'a aucune des finesses ^ue l'original doit avoir. La disposition générale est assez bien entendue ; il y a là évidemment l'idée d'un bon groupe, mais, pour Dieu, que M. Etex ne confonde plus la cause du prolétaire avec celle de Cam.

Je n'ai jamais bien compris pourquoi la Jeune fille confimt «)» secret à YénuSy de M. Jouffroy, avait eu quelque rtputation. Il y a, entre la stèle qui porte le buste d'Aphrodite et le corps maigrelet de la jeune fille, un parallélisme désagréable, une sécheresse de lignes peu harmonieuse et une pauvreté de composition évidente. C'est froid, sans animation, sans intérêt et presque déplaisant à force de sobriété.

M* Grass, qui a fait une allégorie intitulée la Rose des Alpes (î), a exposé un Icare en bronze; le jeune homme est représenté au moment où il va prendre son vol. La pose n'est pas heureuse et le sujet ne nous parait pas trèsbien compris. Dans le cas où M. Grass voudrait encore txaiter oe très-difficile motif, qu'il nous permette de lui ci-

LES BEAUX-ARTS EN 185S(. m

ter le fameux «onnet de Desporles qui, seul peut-être, i su donner à Icare la place que méritait sa grande action î '

Icare est cheut icy, le jeune audacieux Qui pour voler au ciel eut assez de courage : Icy tomba son corps dépouillé do plumage, Laissant tous braves cœurs de sa cheute envieux. .

bienheureux travail d*un esprit glorieux, Qui tire un si grand gain d'un si petit dommage ! bienheureux malheur plein de tant d'advantago Qu'il rende le vaincu des ans victorieux !

Un ebemin si nouveau n'estonna sa jeunesse»

Le pouvoii* luy faillit et non lu hardiesse ; U eut pour le brusler des astres le plus beau :

Il monirtit poursuivant une haute adventqre, ^

hé eiei fut son désir, la mer sa sépulture;

Est-il plus beau dessein , ou plus riche tombeau?

' M< Diébolt expose l'esquisse en bronze d'une statue qui â, en 4851, orné les Champs-Elysées un jour de fête publU que; nous n'aurions point à nous en occuper si son titre né iôiliêitftit vivement notre attention i elle est intitulée : là France rémunératrice^ C'est une femme vêtue d'une tu* îîlque et d'un péplum, ouvrant les bras en croix et tenant une couronne à chaque main. En quoi cette statuette représente-t-elle la France? il m'a été impossible de le deifi* tter* C'est aussi bien la Russie, l'Angleterre ou l*Espagùé, c'est aussi bien une Victoire, une Renommée, une Cérès que la France. Elle peut servir à symboliser toutes les hatidns et à figurer toutes les déesses. Cela est, en vérité, trop aisé de copier le premier modèle venu, de l'affubler d'uii costume antique et de lui donner un nom quelconque. Il serait bien temps, il me semble, d'en finir avec toutes ces allégories qui ne signifient absolument rien. On n'est pas prèsd'y renoncer cependant, et je redoute rachèvemcût dti

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Louvre à cause de cela; je suis certain que dans tous les frontons nous verrons les arts renaissants à côté de F hydre de Panarchie terrassée. De quelle stérilité d'imagination les artistes sont-ils donc frappés^ qu'ils ne peuvent inventer au moins une disposition nouvelle pour leurs sujets rebattus. En voyant les inepties artistiques dont nous nous contentons^ nos petits-enfants riront bien de leurs grands-pères^ et vraiment ils n'auront pas tort.

n y a seize ans déjà on était si las de ces vieilleries sans cesse rapetassées^ qu'on accueillit avec joie^ comme un gage pour l'avenir^ la Velléda de H. Maindron. En effets par ses allures indépendantes^ cette statue sortait du cercle étroit de la sculpture officielle patronée par l'Institut. L'attitude méditative^ le visage si tristement pensif^ l'expression, en un mot^ de la druidesse était chose nouvelle et prouvait qu'entre les mains d'un homme intelligent la statuaire pouvait facilement arriver à traduire un sentiment humain^ au lieu de ne représenter que des gestes. M. Maindron s'est pénétré de son sujets il à essayé de faire une Gauloise et n'a point cherché à imiter l'antique. Velléda est debout^ appuyant sur sa main sa tète couronnée de fougère; à son côté pend la faucille sacrée. Mordue au cœur par un amour indomptable, la prêtresse semble absorbée dans des rêveries profondes comme l'infini; elle pense à cet Eudore qu'elle aime et qui la dédaigne, a Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un berger^ sans songer qu'elle me suffirait avec toi. Plus heureux que ces Scythes dont les druides m'ont conté l'histoire^ nous promènerions aujourd'hui notre cabane de solitude en soUtude^ et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie. » Elle regarde vers l'avenir^ immobilisée dans son angoisse, et

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parait pressentir la fin expiatrice qui l'attend. Toute cette figure a été comprise d'une façon élevée ; son exécution^ remarquable surtout par Télégance des membres et la finesse de leurs attaches^ laisse à désirer dans le visage, qui est bouffi et boursouflé plus que de raison.

M. Ottin se dégage peu à peu ; il secoue de son mieux la tyrannie des enseignements académiques qu'il a reçus à la villa Médicis; il lutte contre une tradition qui ne peut plus aujourd'hui le satisfaire; il arrivera à en triompher; ses Lutteurs nous ont prouvé^ en 1853^ à quels progrès sérieux il était déjà parvenu; ils ont été, m'a-t-on dit, repoussés par le jury d'examen. J'avoue que cela me semble tout à fait incompréhensible, car ce groupe, malgré une certaine timidité d'exécution, eût été un des meilleurs de l'exposition actuelle. Aujourd'hui, nous ne pouvons que répéter de M. Ottin ce que nous en disions en 1852 : a Tout le monde connaît cette fontaine verdàtre et moussue qui se morfond dans un coin du Luxembourg. M. Ottin a cherché à en tirer parti; pour satisfaire aux exigences du monument, il lui fallait un sujet qui pût se dédoubler, il l'a fort habilement emprunté à la fable de Polyphème. Dans la niche rocailleuse qui peut au besoin simuler une grotte, Acis et Galathée, paisibles, heureux, jouissant de s'aimer en repos, sont couchés dans les bras l'un de l'autre, sans voir le Cyclope terrible qui a escaladé le rocher, et qui, penché sur le vide, aperçoit avec fureur les deux amants trop oubUeux. Le groupe est bien compris, bien composé ; sa disposition utiliserait et compléterait cette fontaine qui attend depuis bi^ des jours déjà qu'on veuille la terminer. Ceci est un projet sérieux auquel le gouvernement fera bien de donner suite; mais si M. Ottin exécute son Polyphème,

nous te conjurons de se rappeler qu'il était Cydope, qu'il n'oyait qu'un œil rond au milieu du fronts et non pas dout yeux naturels comme il a daigné les lui faire; est-ce VM grande diiBculté? M. Ottin est homme à triompher de oèlle* là et de bien d'autres. »

Dans la sculpture de genre ^ nous n'avons à signaler que M. Michel Pascal. Son TrappUtê et la Dissertation {groupe de deux Chartreux) sont finement traités et très-spiritueU Icment rendus. La Dissertation nous a surtout paru remar^ quable ; les tètes des moines sont pleines de vie^ animées d'expressions très-différentes et très-observées; ily adaHs ce petit groupe une recherche de la vérité tout à fait digne d'éloges.

. Hélas! que dirons-nous des bustes? Autrefois c'était un art qui s'éleva haut en France; maintenant ce n'est plul qu'une industrie tombée si bas qu'elle défie la critique par sa pesante médiocrité. Nous sommes loin de ce temps où Francin^Gafiiéri^Houdon^Foucou donnaient les apparences d'une vie réelle, intelligente, émue, profonde, aux bustes de Gluck, de Piron,des deux Corneille, de Voltaire, de Molière, de Regnard.

Aujourd'hui tout est mort ; sous prétexte d'arriver à la sobriété et à la majesté de lignes, on est parvenu à une froideur excessive. On cherche à donner à nos visages modernes des physionomies antiques ; on contraint la vérité à entrer dans un moule général et usé; pour faire le portrait d'un contemporain, on s'empare du buste d'un empereur romain et l'on obtient vite un résultat ridicule. M. Qlésinger et M. Gayrard ont essayé de lutter contre cette manie déplorable, mais ils sont tombés dans un excès contraire; ils ont Chiffonné les visages, amolli les contours et noyé

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tous les traits dans une sorte d'aflféterie malsaine et mal vivante. Aujourd'hui nous ne pouvons citer que M. Oliva, il cherche la vie, il fouille les chairs, il tâche d'animer le regard, et, s'il ne réussit pas toujours, il mérite du moins qu'on lui tienne compte de ses efforts.

C'est par cette analyse découragée de la sculpture que nous terminerons notre travail sur l'exposition française; il nous reste à parler des étrangers et à conclure, nous le ferons dans les chapitres prochains. Nous nous sommes surtout élevé contre l'esprit d'imitation qui maintenant fait tant de victimes parmi nos artistes, et nous nous sentons fort dans notre opinion quand nous voyons qu'elle a déjà été ainsi formulée par un juge que nul ne récusera, par Michel-Ange : « Un de ses amis lui parlant d'un sculpteur qui, après avoir copié quelques statues antiques, se vantait d'avoir surpassé les anciens, il dit : « Celui qui suit les aua très n'ira jamais devant, celui qui n'est pas en état de a bien faire par lui-même ne saura jamais tirer parti des a ouvrages d'autrui *. »

1 Chi va dielro a altri, mai non gli passa innanzi ; e cbi non sa far bcne da se, non puô servirsi bcne dellc cose d'ultri.

G. Vasari, Vita di Michelagnolo Buonarotiû

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