ANGLETERRE
Teinture anglaise. ~ Son originalité. — Ses défauts. — MM. Leslie» O'Neil, Uwins. — Peinture littéraire. — M. Millais; le Retour de la Colombe; Opliélia; r Ordre d'élargissement. — M. Danby; le Canon du soir.
— M. Muiready ; la Discussion sur les principes du docteur Whiston ; les Baigneuses; Parc de Blackearth; Mettez un enfant dans la voie qu'il doit suivre. — M. Webster; la Partie de ballon; un Chœur d'église; deux Télés. — M. Grant; Rendez-vous de chasse à Ascott.
— M. Knigbt; les Naufrageurs. — M. Huristone ; la Morra, — M. Goodali ; Bal au bénéfice de la veuve. — M. Ëluiore ; la Novice. — M. Lance ; la Coquette de village. — Sir E. Landseer ; ses gravures i ses tableaux : the Sanctuary ; la Nuit; le Matin; les Singes brésiliens; Jack en faction. — M. Hunt; Moutons égarés. — M. Paton; Dispute cTOberon et de Titania. -r- Aquarellistes. — M. GattermoUe. — M. Hunt. — M. Corbould. — M. Lewis. — M. Haag. — M. Haghe. — M. Mac Kewan. — M. Callow. — Sydenham Palace. — MM. Duncan et Robins.— Ai. Cclirey Fielding. — Sir W. Ross.
Nous n'adresserons pas à la peinture anglaise le reproche d'imitation que nous avons été forcé défaire aux différentes écoles qui divisent l'art français ; en eflfet, nos voisins d'outre- Manche ont porté jusque dans les arts celte originalité essentielle qui les distingue et les fait reconnaître au premier
298 LES BEAUX-ARTS EN iWi.
coup d'œil entre tous les peuples. Il en est de leur peinture comme d'eux-mêmes; elle a quelque chose d'individuel, de particulier, d'eccentrick, qui tout de suite la signale à l'attention; elle sent son terroir ; elle n*est ni flamande, ni espagnole, ni italienne; elle est anglaise, protestante, méthodiste, et jusqu'à un certain point elle ne peut convenir qu'à des Anglais. Si la tradition du portrait à la manière de Van Dyck s'est conservée par Reynolds, Gainsborough et Lawrence, il faut du moins reconnaître que la peinture de genre n'a subi aucune influence étrangère. Quelques réminiscences de Hogarth se font sentir çà et là, mais ces réminiscences sont nationales et n'ont point été empruntées aux maîtres célèbres de Rome, de Florence, d'Anvers ou de la Haye.
. Nous sommes tellement habitués, en France, à ne voir dans les tableaux de nos peintres les meilleurs que des imitations plus ou moins fidèles des peintures anciennes, qu'on a été très-surpris au premier abord en parcourant la longue galerie qui contient l'exposition anglaise. Elle nous montrait une originalité nettement formulée, et il y avait là, en effet, de quoi nous étonner pour longtemps. Cette originalité a^on défaut cependant qu'il faut se hâter de signaler. A force d'être Anglais, le^ artistes anglais ne sont souvent plus humains. Habitués à peindre les visages violemment accentués de leurs paysans, la figure effilée prise entre deux favoris réguliers de leurs lords, les carnations rosées de leurs jeunes femmes, ils semblent n'avoir vu dans l'humanité entière que le peuple de la Grande-Bretagne, et, tombant dans un travers égal à œlui des lauréats de la Yilla-Médiois qui, dans toutes leurô oauvres, reproduisent imperturbablement les types qu'ilé ont étudiés à Rome, ils infligent aux personnages de toutes
leurs compositions des visages absolument anglais. Ce dé* faut, qui est important^ et qu'il serait facile d'éviter en gé« néralisant ses études^ est remarquable surtout dans Sancko Pança et la Duchesse, de M. Leslie ; dans VEmoHon d'Es^ ihcTy de M. O'Neil; et dans les Vendanges en Médoc, de M. Uwins. Dans ces trois scènes^ dont Tune est jouée par des Espagnols^ l'autre par des Juifs et la troisième par des Français^ les acteurs portent tous le type de la race anglaise. Cela déguise forcément la vérité et détruit l'intérêt.
Malgré ses qualités de premier ordre^ sa sincérité^ sou mépris hautain pour la tradition des vieilles écoles conti*neûtales^ la peinture britannique si quelque chose de mesquin^ de petit, qui rappelle l'élégance minutieuse^ mais efféminée des gravures de keepsakes. Elle manque presque toujours d'imagination; on sent qu'elle a besoin d'un li" bretto pour s'inspirer; elle est moins un texte qu'un commentaire; en un mot elle se réduit trop volontiers au rôle AHUustrationé Pour se manifester ^ elle ouvre Sterne ou Goldsmith; elle est très-littéraire /mais elle reste toujours dans le domaine des faits et n'ose jamais s'aventurer dans celui de la philosophie. Aussi ne nous offire-t-elle guère que des œuvres de genre et peu ou point de tableaux d'histoire. Sous ce rapport^ elle correspond bien aux besoins de son époque; elle marche moralement à l'unisson des romans de Dickens^ et matériellement elle a su fort habilement se réduire aux étroites exigences des logis qu'elle doit décorer. Elle excelle à représenter des scènes d'intérieur qui doivent convenir au pays des nombreuses familles, où l'on fait le soir la prière en commun; elle semble faite pour orner les panneaux éclairés par un feu ardent de charbon de terre; elle est essentiellement propre à meubler de confortables
300 LES BEAUX-iRTS EN 18SS.
salons et non pas à briller dans de larges galeries. Dans la manière matérielle dont elle est traitée^ elle a quelque chose de cossu^ de luisant^ de fourbi qui est^ pour ainsi dire, son cachet national. Elle est terre et terre, toujours exacte, sou vent plaisante, jamais élevée. Elle lait sourire, elle fait causer, mais jamais elle ne fait penser et encore moins rêver; en un mot elle est positive comme le peuple chez qui elle a pris naissance. Elle est au pouvoir d'artistes qui ont du talent, beaucoup de talent, mais point de génie; leur équi« valent littéraire se trouve dans Sheridan, dans Dickens, dans Fielding, dans Walter Scott, mais nul d'entre eux ne peut être comparé à Shakspeare, à Milton ou même à lord Byron.
Calmes et froids par tempérament climatérique, les peintres anglais ne se sont jamais laissé emporter à ces fougues qui souvent n'aboutissent qu'à de violents avortements, mais qui cependant arrivent parfois au sublime, et annoncent du moins la recherche d'un idéal entrevu. Ils paraissent ne travailler qu'en vertu de certaines règles fixées d'avance et par lesquelles ils sont sûrs de parvenir au résultat qu'ils désirent. Chez eux, tout est régulier, prévu, ordonné, propret. On voit qu'ils peignent avec des couleurs incomparables, broyées entre des plaques de porphyre dures et fines comme du diamant, avec des laques merveilleuses, des vernis exquis et des pinceaux arrachés à la queue des martes les plus rares. Comme Gérard Dow ils doivent, après avoir retiré le voile qui couvre leur tableau, rester longtemps immobiles, afin de ne point agiter la poussière. Mais une préoccupation minutieuse de l'exactitude atténue souvent la portée de leurs œuvres, car dans une toile tout a pour eux une importance égale : un soiUier vaut un visage. Ce
LES BEAUX-ARTS EN 1855. 30i
soin méticuleux du détail^ qui devient un défaut quand il s'exagère^ fatigue l'attention et disperse l'intérêt. Comme exemple de ce que je viens de dire^ je citerai le Retour de la colombe à Varche, de M. Millais. J'aime peu ce tableau chargé de tons irisés et de nuances bleuâtres mal associées entre elles^ et je n'en parlerais pas^ si dans la façon dont le peintre a traité la litière qui couvre les planches de l'arche^ on ne retrouvait un abus excessif du détail trop fini; c'est un véritable irompe-VœU; ce n'est plus de l'art, c'est de la photographie coloriée; chaque brin de foin, chaque tuyau de paille, chaque poil tombé du dos des ruminants, chaque plume enlevée à l'aile des oiseaux, est dessiné, peint et re* produit jusqu'à l'illusion. Les deux femmes, vêtues de bleu, qui sont debout et serrent entre leurs mains la colombe messagère, ne laissent rien à désirer non plus sous le rapport de l'exactitude; les imperceptibles réseaux qui rident les mains, les cils dés yeux, les cheveux, sont exécutés d'une façon étourdissante; mais tout cela est froid, sans profondeur; l'effort trop visible n'arrive qu'à un effet pénible et ne parvient même pas au modelé. J'en dirai autant de VOphélia, composition étrange, presque ridicule et assurément puérile, qui nous montre une jeune femme s'enfonçant graduellement dans une eau qu'elle ne déplace même pas. Toutes les herbes menues, toutes les petites fleurs, toutes les plantes délicates qui croissent au bord des rivières ont été accumulées comme à plaisk autour de cette poupée en cire qui se noie et qui n'a rien de l'Ophélia du poète. Ce tableau ressemble à de la bijouterie émaillée. A ces deux toiles, je préfère hautement ïOrdre délargissement, qui, malgré l'intérêt démesuré donné à certains accessoires, tels que les primevères tombées, la veste du pri-
m LES BEAUX^ARTS EN Itte:
êonnier^ la queue du chiçu^ représente du moins une seèn« vivante^ émue et vraie*
Si nous avons parié longuement de M. Millais^ ce n^est point que nous lui accordions une grande importance j mais c'est parce qu'il résume rÎBxcès d'un travers commun à la plupart de ses compatriotes : Tabus immodéré et irraisonné du détail, abus dangereux qui mène vite à la puérilité et par conséquent à l'ennui.
Tous ne sont point ainsi cependant, et quelques-uns ont su marier dans une belle mesure l'exactitude de la ftictur« et la largeur du sentiment; nous citerons comme exemple le Caiion du soir, de M. Danby. Dans une rade déserte, près d'un bas rivage où l'on aperçoit la sombre silhouette de quelques hautes constructions, un vaisseau est à l'ancre* La mer est calme, la brise insensible ; le flot se ride à peine contre une bouée; l'Océan respire tranquillement conmie une poitrine endormie. Une bande de ces oiseaux infatigables que les matelots nomment des âmes en peine, passent en frôlant les eaux de leurs ailes muettes et rapides. A l'horizon, parmi de grands nuages allongés comme d'im* menses alligators, le soleil ardent se couche empourprant le ciel de ses lueurs violentes. Sur cette lumière rouge, dégra* dée jusqu'au vert pâle, le navire détache en noir ses mâts élancés, ses vergues chargées de voiles carguées, ses drisses, ses grelins immobiles. De ses flancs un coup de canon a jailli en poussant une fumée lourde, épaisse, que le vent n'emportera pas et.qui va ramper pesamment sur la surface des eaux paisibles. C'est le signal que la journée est finie et que la nuit commence. On va placer les hommes de quart; ils crieront, par intervalle régulier : « Bonsoir à tribord! bonsofar à bâbord !» et la vigie du grand mât répondra : a Ouvre
LES BEAUl-AATS £N t€QB. 803
VcùW au boBsoire ) » Il y a dan» cette ooifiposition une poésie . réelle qui réjouit d'autant plus qu'elle est peu commune dans les productions de Tart anglais.
L'homme le plus fort que consacre l'exposition britanni'^ que^ celui qui domine tous ses confrères de la hauteur d'un incontestable talent^ est^ selon nous^ M. Mulready^ artiste populaire en Angleterre et qui^ par quelques-uns de ses tableaux, laisse loin derrière lui la plupart des peintres de genre français. Ses personnages^ animés et bien en scène^ sont tout à leur affaire ; ils vivent et ne posent pas; ils sont dan« la réalité de leur mouvement et de leur action et ne ressemblent pas à ceux de M. Meissonnier^ qui paraissent toujours avoir mis des habits neufs et prendre des attitudes particulières pour se faire regarder par les amateurs. La peinture de M. Mulready ne rappelle en rien cette peinture endimanchée. Elle est vive, sincère, sérieuse, et n'a d'autre préoccupation que de représenter la vérité, petite vérité, il est vrai, sans grande pensée, sans but éminent, mais qui, par le seul fait de sa manifestation, prouve une aptitude remarquable. Parmi les neuf tableaux qu'A a envoyés en France, celui que nous préférons sans hésiter est la Discus^ sion 8ur les principes du docteur Whiston, composition tu-ée du Vicaire de Wakefield, que nous avions déjà admirée à Londres dans la curieuse galerie de M. Baring, M. P. Le Jeune vicaire Primrose qui, dans la chaleur de la dispute, s'est agenouillé sur un tabouret rangé contre une table, pousse un argument péremptoire à un vieillard placé en face de lui, et qui, coiffé d'une perruque à boudins, une main appuyée sur son genou, l'autre sur le guéridon, l'écoute avec une attention rendue aussi parfaitement que possible. Le Jeune interlocuteur, placé de profil, a un vi-^
sage et des mains traités avec une inconcevable finesse; toute l'argutie d'un discuteur émérite se lit sur ses traits pâles et gracieux^ quoique légèrement fatigués. Son auditeur^ au contraire^ est épais^ solide^ nourri de l)eefteak et de porter; il est de complexion sanguine^ violente ; il écarquille son gros œil arrondi et semble faire sur sa cervelle un effort pénible pour la contraindre à suivre la rapidité de la causerie. Derrière lui^ une porte qui vient de s'ouvrir laisse apercevoir un enfant muni d'une lettre. Cette scène fort simple est rendue dans son intimité avec une verdeur extraordinaire; les accessoires^ tels qu'un tapis de Smyme et des livres, sont amenés à perfection^ et pourtant ils respectent et font même valoir l'intérêt général. Le^ coloris, trop tenu peut-être dans des tons jaunâtres, est très-harmonieux et concourt, dans sa mesure régulière, à donner une valeur importante à cette petite toile. Nous aimons beaucoup moins les BatgneuseSj tableau peint en façon de miniature, et que le rapprochement heurté de tons roses, bleus, rouges, verts et blancs, rend papillotant; en outre, l'anatomic est sèche, un peu carrée et quelquefois plus efflanquée qu'il ne faudrait. Mais disons aussi que jamais peut-être on n'a été aussi loin dans l'imitation de la carnation humaine, de ces nuances fraîches et nacrées, douces et charmantes que le diable prête à la jeunesse pour en faire sa beauté. Dans le paysage proprement dit, M. Mulready n'est pas heureux; le Parc de Blackearth, sec et cru de ton, ressemble assez à une grande agate herborisée; cela n'a ni grandeur ni réalité; c'est étriqué, froid et pauvre. J'aime mieux la joUe scène inspirée par ce précepte : Mettez un enfant dans la voie qu'il doit suivre. Là, du moins, le paysage est animé par des figures qui font oublier son insuf-
fisanoe. Un beau baby rose^ blond^ décolleté comme les enfants anglais^ se promène sous les grands arbres d'un bois^ accompagné de ses gouvernantes et suivi de son chien. Au coin d'une vieille construction en briques tout empanachée de vignes vierges et de houblons^ il rencontre trois zingaris bronzés, accroupis dans leurs guenilles et qui lui font grand'peur. Son premier mouvement a été certainement de s'enfuir en criant ; mais une des femmes lui a mis dans la main une pièce d'argent et l'engage, moitié de gré, moitié de force, à la donner aux pauvres bohémiens, n n'est rassuré qu'à demi, il tend son aumône de loin en laissant voir sur son visage les traces d'une frayeur mal combattue, et, pour plus de sûreté, il tient par l'oreille le gros chien son ami. Ce petit tableau est charmant, moins fin d'exécution que la Discussion sur les principes du docteur Whiston, mais aussi gracieux dans l'ensemble et les détails.
Après M. Mulready nous placerons M. Webster, qui a une certaine propension pour les sujets légèrement comiques, et qui, par sa manière de les comprendre, procède évidemment de Hogarth. Il n'a pas cette sorte de sécheresse violente, cette épilepsie grotesque qui distinguaient ce dernier, mais il a de plus que lui une finesse d'aperçu, une science de composition et une légèreté de main tout à fait remarquables. Il excelle à peindre les enfants, et, malgré son coloris pâle et comme chlorotique, il arrive, en les reproduisant, à d'heureux résultats. Les Vents contraires, la Marchande de cerises sont de jolies toiles de genre, qui cependant ne valent pas le Loup et F Agneau de M. Mulready. La Partie de ballon est son meilleur tableau; la foule des gamins qui se ruent avec force taloches et horions pour atteindre le bienheureux ballon poussé à coups de pied, l'ani-
306 LES BEÀUX-ÀRTS EN 1855.
mation du jeu^ le mouvement brusque et rapide des enfants^ tout a été étudié et interprété avec un louable souci. Dans Un Chceur d'église, qui a un aspect de caricature calme et presque sérieuse^ on trouve des physionomies diverses trèsobservées, habilement groupées et peintes dans un sentiment de vie réelle qui laisse peu de choses k désirer. Deux têtes (portraits) sont un petit chef-d'œuvre d'adresse. Il y avait^ dans la nuance où l'artiste avait attaqué son sujet^ une grave difficulté de coloris qu'il a su vaincre très-vigoureusement. Un vieUlard et sa femme, vus seulement à hauteur du buste^ sont placés de profil l'un près de l'autre. La femme est pâle, de cette pâleur mate et sourde propre à certaines organisations maladives ; elle est coiffée d'un ample bonnet blanc à larges ruches en tulle, et vêtue d'une palatine en peau de cygne qui encadre son visage dans une sorte de mousse neigeuse et immaculée. Le peintre s'est hardiment tiré de cette accumulation de blancs, si difficiles à avoisiner. La tète est bienveillante, souriante et pleine de vie. Ces portraits sont bons, très-bons, mais ils sont cependant loin de valoir ceux de M. Grant.
Suivant directement la tradition de Gainsborough et de Lawrence, M. Grant a dans sa manière plus de largeur, plus de crànerie que la plupart des autres peintres du Royaume- Uni. 11 n'hésite pas à sacrifier un détail, à brosser lâchement un accessoire, à rudoyer un ciel, pour donner aux têtes une importance plus saisissante. Cette façon de procéder est facile à remarquer dans le Portrait de M""* Beauclerk et dans cdui de lady Rodney. Mais son chef-d'œuvre, — et ce serait un chef-d'œuvre partout, — est le Rendez-vous de chasse à Ascott. Dans une grande prairie^ bordée au loin par des hêtres dépouillés, des chasseurs sont réunis en li-
vrée de vénerie, habit rouge, cravate noire ou bleue, culotte de peau, bottes à revers ; ils sont à cheval et groupés au hasard de leur fantaisie. Chaque personnage, chaque cheval est un portrait. Il est difficile de pousser plus loin la diversité des allures, des attitudes et des physionomies. Je ne vois rien en France, parmi les peintures modernes de chasse et de chevaux, qui vaille cette inestimable toile, à laquelle son coloris ferme, quoiqu'un peu grisâtre, donne un charme inexprimable.
Parmi les peintres qui cherchent à sortir de la manière anglaise et qui tâchent de se rapprocher de Texécution fougueuse en usage actuellement en France, il faut citer M. Knight : ses Naufrageurs ont de grandes prétentions à la vigueur, mais ils ne les justifient pas. L'exagération excessive de la coloration du ciel, la tortion des traits du visage, les oppositions violentes d'ombre et de lumière ne sont pas toujours de la force et sont souvent de la faiblesse. Les artistes qui ambitionnent ces effets tourmentés ressemblent aux enfants qui, cachés derrière un rideau, grossissent leur voix pour faire croire qu'ils sont des hommes. Es ne trompent personne. Le sujet sinistre choisi par M. Knigth et qu'il a divisé en triptique, gagnerait beaucoup à être traité sagement, sans outrance de dramatique et sans ces grands efforts qui n^ont pomt abouti.
Nous aimons mieux, comme exemple de facture large, la Morra de M. Hurlstone. C'est moins un tableau qu'une étude d'enfants itahens; c'est un peu lavé en façon d'aquarelle; le modelé fait souvent défaut, mais les physionomies ont une animation de bon aloi, et le coloris général est assez savamment observé. Mais sont-ce des Italiens, j'en doute ; en tout cas, l'artiste les a bien anglicanisés.Uûons semble
aoe LES BEAUX-ARTS EN 1855.
que M. Hurlstone a beaucoup étudié la manière de Reynolds et qu'il en a conservé quelque préoccupation.
Pour rentrer dans le genre absolument anglais^ nous parlerons du Bal au bénéfice de la veuve, par M. Goodall. Malgré le lymphatisme de la couleur^ commun au reste à presque toute la peinture britannique^ ce tableau est plaisant^ et surtout composé avec un soin qui parfois même devient trop méticuleux. En effets il n'y a pas là d'imprévu ; le parallélisme est trop évidemment cherché dans les groupes et se retrouve jusque dans la tète de deux vieillards^ dont l'un joue du violon au fond de la salle^ et l'autre se verse à boire près de la porte. Il y a aussi quelque abus d'enfants^ on en a mis partout pour remplir les intervalles laissés par les assistants^ en un mot pour boucher les trous. Néanmoins^ il règne dans cette scène une vivacité, un entrain, une gaieté franche, saine, alerte, qui fait plaisir à voir. Le jeune homme, pieds nus, qui danse en faisant joyeusement claquer ses doigts, est très-réussi, et prouve une consciencieuse étude de la vérité vraie.
La Novice de M. Elmore nous plaît beaucoup. Au lieu de rester, comme ses confrères, dans la donnée du petit roman de faits, l'artiste a cherché à rendre une pensée philosophique, et il y est parvenu. Une jeune fille, remarquablement belle, triste, songeuse, en proie à un dur combat intérieur, est assise, en costume de religieuse, sur le petit lit de sa cellule. Par la fenêtre entre-bâillée, l'air entre à plein rayons, apportant avec lui un bruit de chants, de vie et de jeunesse, car de l'autre côté de la rue on danse et on se réjouit. La no^ vice semble écouter avec anxiété ce joyeux tapage, et ne voit pas passer dans le corridor qui longe sa porte ouverte, une vieille religieuse marchant péniblement, appuyée sur sa bé-
LES BEÂUXARTS EN 1855. 309
quille et soutenue pax une sœur. Au fond, dans un cloître on aperçoit quelques croix de pierre. Tous les regrets, toutes les tristesses, disons plus, tous les remords de la vie claustrale ont été fort habilement réunis dans cette petite toile. Entre ces joies de fiançailles qui auraient pu être son passé, et cette vieille impotente qui lui représente son avenir, la novice, pleine d'un mutisme douloureux, semble se demander où est la vérité : jeune fille, le Maître a dit : « Aimezvous les uns les autres! » 11 n'a point dit : Cristallisez-vous dans régoïsme et dans la peur.
M. Lance a une grande réputation de l'autre côté de la Manche, et cette réputation nous surprend quand nous voyons par quels tableaux elle est méritée. Nous avons signalé plus haut la propension des peintres anglais à se laisser entraîner à l'abus du détail; M. Lance pousse cette manie jusqu'à l'impossible, et détruit ainsi volontairement tout le charme que ses toiles pourraient inspirer. La Coquette du village en est la preuve. Une jeune fille, douée d'un assez agréable visage, est debout dans une chambre de ferme. La scène est fort simple et aurait dû être très-simplement traitée. Loin de là, l'artiste, en accumulant accessoires sur accessoires autour de son personnage, lui a enlevé une partie de sa valeur. Il a mis en œuvre toutes les ressources de son talent, talent très-réel, à peindre le jupon de satin piqué, la robe à fleurs, les souUers à talons, le fichu de sa coquette ; passe encore ; mais pourquoi avoir donné une si grande importance de facture au balai qui est dessiné brin à brin, au livre oublié sur un escabeau, à la boite au lait, à la rose trémière qu'on voit près de la porte, à l'image collée au mur, à la terrine pleine d'eau, à la corne qui pend à la clef, à l'escalier qui conduit à une autre chambre dont on
310 LES BEÂUX-AHTS EN iSSfô.
aperçoit tous les meubles? L'œil allant d'un détail à un autre, perd de vue Fintérët principal et ne garde plus que le souvenir d'une inconcevable adresse maladroitement employée. Et puis, quand je regarde ce tableau avec soin, je m'aperçois que le visage de la coquette est la partie relativement la plus lâchée. Ces trompe-l'œil ne sont point faits pour plaire, ils manquent de naïveté et ne m'impressionnent ' pas plus que le spectacle d'un tour de force péniblement accompli. J'en dirai autant de la Toque rouge, où je vois un chou dont toutes les nervures sont peintes exactement, quoique avec des luisants trop accusés, et un canard mort exécuté plume à plume. Le titre est expliqué par un petit singe coiffé d'une toque rouge, qui regarde dans un grand vase plein d'oignons et de tomates.
A côté des peintres-romanciers de l'Angleterre, nous citerons encore MM. Frith, Egg, Horsley, Phillip, Salomon, et nous parlerons enfin de l'artiste chéri du Royaume-Uni, de M. E. Landseer. Ses tableaux, popularisés par la gravure, lui ont donné une renommée universelle; mais, pour être juste, nous devons dire qu'une large part de sa réputation doit revenir à MM. Lewis et Thomas Landseer, ses graveurs ordinaires. En un mot, les gravures et les aquateintes faites d'après ses tableaux nous plaisent plus que les tableaux eux-mêmes. Les gravures ont quelque chose de doux et de lumineux que ses toiles n'ont pas. A quoi cela tient-il? Sans doute au coloris sec, dur et trop brillante (jiu peintre. La comparaison est facile à l'Exposition universelle; on peut voir le tableau et la gravure de the Sanc-tuary, que tout le monde a déjà remarquée à l'étalage des marchands du boulevard. La gravure, qui est de M. Lewis, est très-remarquable et faite dans un sentiment plein d'ime
émotion vraie et profonde. C'est le soir^ à ce mcmient dou* teux du crépuscule où la nature semble se détendre dans un grand repos. Un cerf sort d'un lac où il Vient de se baigner et brame doucement en faisant fuir à son bruit une bande de canards sauvages qui avaient cherché asile parmi les roseaux. Les gouttes d'eau limpide suspendues au pelage de l'animal retombent lentement autour de lui. Dans cette solitude, dans ce Sanctuairey tout est calme, triste et comme' attendri. Si maintenant nous voyons le tableau, cette im~ pression s'effacera en présence d'un ciel trop clair sur lequel le cerf détache sa silhouette trop sombre; des teintes bleuâtres noyent les premiers plans dans des ombres mal expliquées; les eaux sont sans mouvement, dures et comme en cristal; les goutelettes paraissent des stalactites de glace, et je ne retrouve pas là la vie intime,. le sentiment adouci que j'admire dans la gravure. Aussi, de tous les E. Laiidseer que nous montre cette exposition, celui que nous préférons est la Nuit et son pendant le Ma^tn, gravés par M. Thomas Landseer. La scène se passe sans doute au printemps, à l'époque de l'ardente saison des amours. Pendant la Nuit^ sur le bord d'un lac fouetté par un vent âpre, deux cerfs se sont rencontrés. Une lutte acharnée, décisive, a surgi entre eux; ils se chargent à coups d'andouillers, haletant, épuisant leur dernier effort dans un accès de férocité éperdue. On voit leurs yeux approfondis par la fureur, on entend le» râles rauquel qui déchirent leur poitrine, pendant que les rafales chassent devant la lune de larges nuages grisâtres. Vers le Matin tout est fini ; le ciel bleu se reflète dans le lac immobile, le calme s'est fait ; mais sur la grève les deux cerfs sont couchés m(^B, les bois entrelacés, face à face comme pendant le combat, et les flancs ouverts de saignantes blessures. Un renard sorti
de son terrier vient flairer les traces sanglantes^ et bien loin on aperçoit un faucon qui vole à tire-d'aile vers les cadavres à peine refroidis. Nul tableau peint par sir E. Landseer ne produit reflet de ces deux gravures^ surtout de celle qui est intitulée la Nuit. De ce qui précède il ne faudrait pas conclure pourtant que nous dédaignons absolument la peinture de M. Ë. Landseer^ ce serait mal interpréter notre pensée^ mais nous estimons surtout qu'elle est supérieure en tant que prétexte à gravures. Elle prouve que le burin peut être quelquefois supérieur au pinceau. M. Ë. Landseer^ en un mot, nous semble être un gentleman très -fort amateur plutôt qu'un artiste, dans la sérieuse acception du mot. Parfois il trouve l'expression juste, comme dans les Deux Singes brésiliens^ petit tableau qui nous montre des ouistitis grimpés sur un ananas et regardant avec une inquiétude bien rendue une guêpe bourdonnant auprès d'eux; parfois il arrive à une grande vérité de contours et de couleurs, comme dans le Bélier attaché, qui serait peut-être irréprochable sans le paysage froid et inanimé qui l'entoure; mais, parfois aussi, il outre la réalité pour faire, quand même, exprimer à ses animaux des sentiments divers, et alors il sort des limites du possible. Nous prendrons pour exemple Jack en faction. Tous les chiens qui cherchent à s'avancer vers cette table friande, où le terrible et fidèle Jack est en sentinelle, ont des allures timides, gourmandes, quémandeuses parfaitement étudiées; mais pourtant, dans la plupart d'entre eux, l'œil, à force de.vouloir être expressif, n'est plus celui de la race canine ; l'œil est humain; ce défaut est surtout sensible chez le barbet rouge appuyé contre le mur. Ce n'est pas là vaincre la difficulté, c'est la tourner; c'est tricher, et, en art, ces sortes d'escamotages
doivent être sévèrement proscrits. En somme^ sir E. Landseer était plus grand, plus important pour nous avant l'Exposition universelle, n a besoin d'être traduit pour atteindre toute sa valeur; ses tableaux sont des thèmes auxquels la gravure seule donne tout leur développement.
n a quelques imitateurs qui, comme toujours en pareil cas, le copient en exagérant ses défauts. M. Hunt, dans ses Moutons égarés y a cherché à être encore plus fin, plus méticuleux que le maître, et il est arrivé, à force de colorations fausses et outrées, à faire un tableau qui semble vu à travers un spectre solaire et qui est curieux par Tétrangeté de ses tons criards.
Les peintres exclusivement fantaisistes sont rares en Angleterre, et je ne vois guère que M. Paton qui mérite cette dénomination peu enviable. La Dispute d'Oberon et de Titania est une toile où l'artiste a réuni toutes les rêveries que Shakspeare a accumulées dans le Songe d'une nuit d'été. Farfadet, le robin bon diable. Fleur des prés. Papillon, Toile d'araignée. Grain de moutarde, des génies et des fées sortent du calice des fleurs, se glissent à travers les herbes, se balancent à la tige flexible des arbres; c'est une compositioi) considérable, pleine de petits épisodes variés, suffisamment peinte, suffisamment dessinée, bien groupée, malgré les difficultés du sujet, et qui serait très-attrayante si les trois personnages principaux, Titania, Oberon et Farfadet n'étaient médiocres, emphatiques et hors de proportion. Mille détails charmants, hàtons-nous de le dire, rachètent ce défaut. On devine, dans la corolle des volubilis, des unions merveilleuses; de doux baisers se donnent sous les pétales de roses, tout est harmonie et parfum, tout est joie et soleil, malgré le drame terrible qui se passe dans un
314 LES BEAUX-AHT6 £N 18S5.
. coin entre une grosse araignée et un gnome pâli et difforme par répouvante. Le coloris général est assez satisfaisant^ quoiqu'il détonne çà et là par des notes plus aiguës qu'il ne conviendrait.
Telles sont les toiles anglaises qui nous ont le plus frappé ; il nous parait superflu de parler des autres^ qui toutes se rapprochent; en moins bien^ de celles que nous avons indiquées. Si la vérité n'est point dans la facture heurtée^ lâchée outre mesure et toujours incomplète derrière laquelle l'école française^ sous prétexte de largeur^ abrite son impuissante décadence^ elle n'est pas non plus dans la manière précieuse^ froide, puérilement détaillée et toujours trop chinoisement perfectionnée de la peinture anglaise. Où donc est-elle? Où donc est la vérité matérielle de l'art? Patience, nous la trouverons peut-être en Belgique, dans les tableaux de M. Leys^ et à Dusseldorff, dans ceux de M. Knauss.
Si les Anglais n'ont, dans leur peinture à l'huile, rien qui doive nous faire reconnaître une supériorité évidente, s'ils sont bien réellement, quoique par des causes différentes, aussi insuffisants que nous, il faut admettre qu'il est un art dans lequel ils sont absolument nos maîtres j nous voulons parler de V aquarelle, par laquelle ils méritent, selon nous, une incontestable prééminence. C'est à leur imitation que ce genre de peinture a gagné en France quelque importance. L'aquarelle, maniée par les artistes de l'empire et de la restauration, était une sorte de lavis mesquinement touché, étriqué, sans effet et tout à fait dénué de charmes. En s'inspirant des artistes anglais, les hommes tels que Johannot, Roqueplan, Hubert et même Siméon-Fort, ont fait une révolution qui se continue et à laquelle l'exposi-
tien britannique ne pourra que donner des forces nou« velles.
La plupart des aquarelles anglaises sont de véritables ta^ bleaux^ tant par leurs dimensions que par la façon souvent large et vigoureuse dont elles sont traitées. L'artiste qui nous parait le plus fort est M. GattermoUe; c'est un véritable aquarelliste" dans toute la force du terme, il ménage les blancs avec une habileté rare, et repousse, comme trop facile et comme un hors-d'œuvre dangereux, tout emploi de la gouache ; je n'en trouve qu'un seul exemple parmi les onze cadres qu'il expose, c'est dans la scène représentant des Brigands portant à Benvenuto Cellini un de ses oU" vrages pour en faire Vestimation; là, sur un bouclier, je vois un reflet lumineux évidemment obtenu par une touche de gouache; partout ailleurs, il réserve harmonieusement ses clartés. Il procède par teintes plates, hardiment posées, d'un coup, sans hésitation, et il obtient ainsi un effet à la fois transparent et solide très-remarquable. Son coloris est généralement juste, bien nuancé, plein de rapprochements savants, excepté toutefois dans le Prêche, qui est papillotant et fait dans un parti pris de tons étroits et brillants peu heureux.
Sir Biorn aux yeux étincelants est un chef-d'œuvre ; la légende expliquera la scène : a Son habitude journalière était de placer, en guise de compagnie, V armure de ses ancêtres tout au tour de la table à laquelle il s'asseyait pour boire. » Sir Biorn est une sorte de soudard épais et grossier, type parfait du seigneur au moyen âge; il est campé au bord de sa table, largement assis dans son fauteuil de cuir> déjà ivre, rouge de vin et tenant en main sa profonde coupe pleine. Les armures placées autour de lui^
comme des convives de fer^ ont d'incroyables attitudes; elles sont roides^ immobiles^ creuses; on sent parfaitement que rien de vivant ne s'agite en elles; Tune, culbutée comme un ivrogne, reste pesamment les jambes en Tair, l'autre est guindée comme un baron allemand, et toutes semblent terrifiées par rétincellement des yeux de leur hôte sauvage. Macbeth reprochant aux meurtriers de Banquo la fuite de Fléance, mérite les mêmes éloges. Le faible ambitieux que sa dure femme poussait au meurtre est sur son trône, vêtu de cette pourpre, portant ce sceptre, coiffé de cette couronne qu'il a payés de tant de forfaits. Les assassins, debout près de lui, ont une allure à la fois humble et ferme, tandis que les trois sorcières rient et gouaillent dans un coin. Toutes les qualités de facture que nous avons signalées plus haut se rencontrent dans cette très-remarquable aquarelle. M. Hunt affectionne les sujets comiques et il les traite très-comiquement : Une Froide Matinée est fort réjouissante à regarder; deux malheureux enfants bien emmitouflés de plaids, de bonnets, de sabots et de mitaines se rencontrent par un temps de neige et de bise glaciale, portant ironiquement une chaufferette éteinte et une bassinoire vide. Il y a évidemment de l'exagération dans le geste, mais du moins elle est franche et atteint l'effet qu'elle cherche. Gripés par le froid, bleuis, transis, grimaçants, les deux moutards ont de bonnes poses; on entend leur grelottement, et dans leur attitude ratatinée on sent de quel atroce frisson leurs membres sont agités. L'Attaque du pâté et le Pendant de l'Attaque sont conçus dans le même esprit et dénotent un véritable sens du grotesque chez leur auteur. Un enfant est en tête-à-tète avec un énorme pâté ; il s'est débarrassé de ses livres, et juché sur une haute chaise, les
pieds appuyés contre les barreaux^ ouvrant les yeux en se promettant des joies infinies^ il attaque le pâté avec une violence gastronomique très-bien rendue. Mais le pâté doit demeurer vainqueiu*, car dans ce Pendant nous voyons le malheureux enfant gorgé^ épuisé par la lutte et endormi dans une digestion si pénible qu'on doute qu'elle puisse s'accomplir sans dangers. Nous reprocherons à M. Hunt de traiter l'aquarelle un peu trop comme la miniature^ dans un parti pris de pointillé qui fait souvent mauvais effets surtout pour les visages.
La Scène tirée du Prophète, par M. Corbould, est un vrai tableau d'une belle composition, très-mouvementée et groupée avec beaucoup de soin. Le moment choisi par l'artiste est celui où Jean de Leyde, reconnu par sa mère, offre sa poitrine au poignard des anabaptistes, en déclarant qu'il n'est pas le fils de Fidès. Cette scène, difficile et dramatique, est bien venue, et nous parait très-supérieure à la Femme adultère, dont tous les personnages sont si manifestement anglais, qu'ils en sont impossibles.
Ce reproche, que nous avons déjà fait aux peintres d'Angleterre, nous l'adresserons spécialement à M. Lewis. Ses aquarelles, ou plutôt ses gouaches, malgré leur dimension extraordinaire, malgré l'habilité de main qu'elles dénotent, sont loin de nous satisfaire. Peut-être connaissons-nous trop bien les sujets qu'elles essayent de représenter, et que, selon nous, elles ne représentent nullement. Le Harem d'un bey est une scène de fantaisie sans vérité. Le bey ressemble à un jeune membre de la chambre haute qui, par passetemps, se serait costumé en Turc; les Khanoun qui l'entoureiit sont des filles anglaises, et non point des Circassiennes ou deg femmes arabes; l'Abyssinienne seule a dans
sa coiflPure quelque point de ressemblance avec les esclaves du plateau de Gondar ; quant aux autres détails^ ils peuvent être traités avec une grande adresse, je n'en disconviens pas, mais ils n'ont aucune sincérité. Je vois entre ces lavis à la gouache et les dessins de M. Bida, par exemple, la diiférence qu'il y a entre une fausse médaille et une médaille vraie. Cela n'empêche pas les mille accessoires de cette grande composition d'être très-habilement exécutés, cela n'ôte rien au talent de l'artiste, mais il manque essentiellement d'exactitude, et, à ce point de vue, il nous parait blâmable. Le Scribe arabe est plus vrai et partant meilleur.
M. Haag, dans les deux aquarelles une Soirée au château deBalmoral, et une Matinée dans les montagnes d'Ecosse, a montré une grande variété dans les mouvements, une habile disposition des groupes, une pureté de dessin très-louable, mais il a abusé, comme beaucoup de ses compatriotes, des teintes bleuâtres et irisées qui ôtent toute apparence de vérité à ses compositions. En outre, il a fait subir à ses personnages de singuliers rajeunissements; ils sont tous de beaux adolescents de dix-huit à vingt ans; il me semble que Part, pour rester sérieux, doit dédaigner ces petites flatteries qui ne trompent personne.
Les Capucins à matines de M. Haghe sont, malgré certains efforts de lumière trop jaune, une fort bonne aquarelle. Les physionomies des moines, leur costume, leurs attitudes méditatives et recueillies sont menés presque à perfection, et je n'aurais aucune critique à faire si la clarté de la lanterne suspendue ne me semblait arbitrairement distribuée plutôt au gré de l'artiste que selon la réalité.
Les peintres de paysage et de marine, peu fréquents en Angleterre parmi les peintres à l'huile, sont remarquables
LES BEAUX-ARTS EN i8S5. 3i9
panni les aquarellistes. M. Mac Kewan, dans la Vallée de Finlas (Argyle shire), prouve une hardiesse de facture éminente et rappelle un peu^ par lé sentiment qu'il donne à ses compositions^ celui que nous avons signalé et admiré dans les toiles de M. Paul Huet. M. Gallow est plus vif, plus impressionnable peut-être, et sans avoir l'élévation de M. Mac Kewan, il arrive, dans la Vue de Tours, à un effet plaisant et sincèrement étudié. Nous devons citer aussi comme une œuvre importante la vue panoramique du Palais et du jardin de Sydenham, vaste dessin, gouache et aquarelle, signé Paxton. Notre palais de l'Industrie, malgré ses rotondes et ses annexes, parait bien petit et bien pauvre quand on le compare à cette Babylonienne construction en verre élevée au milieu d'un parc immense creusé de bassins sur les bords duquel on a réuni la restitution des monstres antédiluviens. Le palais de Sydenham est un effort gigantesque qui suffirait à honorer une nation, et nous regrettons amèrement que la France n'ait rien de semblable à montrer au monde.
M. Duncan et M. Robins sont des peintres de marine de premier ordre ; ils possèdent la transparence des eaux, les houles de la mer, aussi bien que personne; mais, néanmoins, ils ne viennent qu'après M. Cottrey Fielding, artiste consommé et véritablement supérieur. Si dans les Falaises de Seaford nous trouvons, à côté d'un remou admirablement rendu, quelque exagération dans la ligne bleue de la mer à l'horizon et dans le jaune pâle des falaises, nous reconnaissons que laPZagfe de JBembndgfe est un chef-d'œuvre hors ligne. Le ciel sombre, rayé de grands nuages en larmes, la mer livide déferlant en volutes immenses, la plage où la marée a laissé de larges cercles de goémons luisants, les bandes piaillardes de mouettes qui volent en courbant leurs
ailes aiguës^ tout a été traité admirablement et prouve que H. Cottrey Fielding est un maître en ce genre de peinture.
Parmi les miniaturistes^ nous citerons sir W. Ross^ qui, sans faire oublier les œuvres si incontestablement supérieures du siècle dernier, a su du moins donner à cet art ingrat une importance qu'il est loin d'avoir maintenant dans notre pays. Les Portraits réunis en groupe de la duchesse de Marlboroughy de lady Louisa Spencer et de lord Almaric Churchill, font l'eflet d'un tableau, et sont mouvementés avec une préoccupation de vérité et d'intérêt que les miniaturistes ont rarement. Ses autres portraits sont tous distingués par de sérieuses qualités dont l'étude, je l'espère, pourra profiter aux peintres français qui font de la miniature.
En somme, l'exposition anglaise est curieuse, quoiqu'elle ressemble à une jeune poitrinaire qui met du rouge afin de cacher sa pâleur; elle a son importance et doit avoir son utilité pour nous, en nous prouvant, une fois de plus, que le champ de l'art est illimité, car elle a su trouver des eflets, quelquefois remarquables, en dehors du domaine où nos artistes se sont renfermés. Elle pourra avoir quelque influence sur nos peintres de genre, en leur montrant certains aspects de la vie intime qu'ils n'ont point encore conçus ; mais, hélas ! elle n'apprendra rien à nos peintres d'histoire, qui me semblent près de périr s'ils ne se transforment au plutôt.