‹ Les Beaux-Arts à l'Exposition Universelle de 1855: Peinture, sculptureChapitre 6 sur 13 · BELGIQUE · texte numérisé non relu

BELGIQUE

Peinture belge. — Ses tendances nouvelles. — Peinture historique. — M. de Biefve; le Compromis des nobles» — M. Charies Verlat; Gode^ froid de Bouillon à V assaut de Jérusalem. — M. Côrmak; Propagation de la foi catholique en Bohême, — M. Thomas ; Judas errant ,

— la bourse de Judas et le tonneau des Danaldes. — Peinture philosophique. —M. Degroux; la Promenade ; V Enfant malade. — M. Alfred Stevens; Ce qvSon appelle le vagabondage. — Peinture de genre.

— M. Florent Wilhems; Coquetterie; F Heure du duel. — Un maître.

— M. Henri Leys ; la Promenade \ les Trentaines de Bertal de Haze,

— M. Lies. — M. Adolphe Dillens; le Droit de passage; la Digue de Westcapelle. — M. Portaels. — M. Joseph Stevens. — Paysagistes.

— M. Fourmois ; une Mare. — M. Piéron ; Souvenir de Flandre. — Caveant consules!

La Belgique est, comme la France, un pays de tradition; elle eût pu, sans sortir de chez elle et sans se préoccuper des tentatives faites par ses voisins, continuer l'œuvre des artistes éminents auxquels elle a donné naissance autrefois; mais elle a subi le contre-coup des révolutions artistiques de notre pays, et elle a su mêler, dans une part presque égale, l'influence de ses ancêtres et l'influence française. Depuis

'une vingtaine d'années que nous voyons la peinture belge se rendre assez régulièrement à nos expositions^ nous avons pu juger combien ses progrès ont été constants et sérieux; habilement protégée par un gouvernement intelligent et libre^ servie par le goût public qui est loin d'être aussi emoussé que chez nous, elle s'est dégagée chaque jour de ses faiblesses premières^ elle marche évidemment vers un idéal qu'elle pressent sans le toucher encore, et, sans être plus élevée, elle est du moins plus consciencieuse que la nôtre. Quand les artistes français, à force d'insouciance, de laisser-aller, de mépris de l'art, d'inintelligence et d'ignorance, auront perdu la direction qu'ils exerçaient encore avant cette Exposition universelle sur les peintres européens, il me parait probable que l'héritage difficile de cette direction sera recueilli par Tëcole belge. Sous le rapport exdusivement matériel de la facture^ de la manière de peindre, elle nous est déjà supérieure. Elle connaît et pourrait, au besoin^ professer tous les secrets du métier que nous désapprenons chaque Jour ^ et si elle n'a pas encore d'homme à opposer à quelques-uns de nos artistes déjà vieux, elle a du moins une somme de peintres plus savants, [dus convaincus, plus habiles que les nôtres.

Episodique par goût et par instinct, elle s'est contentée jusqu'à présent d'interpréter des faits pittoresques; mais une sorte de tendance philosophique, indiquée par les tableaux de M. Degroux, se fait sentir en elle cette année. Je ne désespère pas de la voir bientôt, se rapprochant des données métaphysiques de l'Allemagne et s'appuyant sur sa science acquise, devenir le grand laboratoire où se renouvellera la peinture moderne. En histoire {uroprement dite, elle est plus théâtrale que vraie, et malheureusement elle

s'est trop tenue dans Timitation de certains peintres français qui^ pour être supérieurs au milieu des médiocrités qui les entourent^ n'en sont pas moins de tristes maîtres*

Les tableaux d'histoire qu'elle nous montre cette année sont peu nombreux et peu satisfaisants. M^ Gallait n'ayant sagement rien envoyé en France^ nous n'avons guère à parler que de M. Biefve^ qui expose le Compromis des no-^ bkSy à BruœelkSy le 16 février 1566. Voici la légende : « La scène se passe à Bruxelles, dans l'hôtel de Guylem-bourg. On remarque les comtes Phihppe de Mamix et de Horu; le comte Brederode harangue l'assemblée. Le comte d'Egmonty le prince d'Orange^ le comte Antoine de Lalaing^ le bajron de Montigny> le marquis de Berghes et le comte Louis de Nassau sont debout et s'apprêtent- à signer, d n &mt rendre cette justice aux Belges^ que tout ce qui tient aux faits de leur indépendance leur est resté cher au cœur. Llûstoire d'Ëgmont^ que le grand Allemand a poétisée^ est populaire chez eux; ils ont gardé intacte au fond de leur âme la haine vivace de l'Espagnol et de sa domination. M. Gallait a déjà peint* les épisodes de la vie du comte d'Egmont; M. de Biefve semble son élève par h manière dont U a compris et traité son sujet, trop local peut-^tre pour nous offirir un grand intérêt. La scène est mouvementée avec soin ; les groupes séparés concourent à Faction gé^ nérale; les têtes sont évidemment faites pour être des portraits, mais je trouve dans ce tableau un fatigant abus de velours et d'étoffes. L'exactitude historique l'exigeait sans doute, mais j'aurais voulu dans le pinceau plus de fLexibilité, dans le coloris plus d'harmonie, et dans le dessin plus d'imprévu. La critique la plus sévère que nous puissions faire de cette toile, c^est de dire qu'elle ne serait pas dépla^

ai4 LES BEÀQX-ÀRTS EN 18S5.

cée au musée de Versailles. L'artiste nous semble avoir fait des efforts infructueux pour imiter M. Paul Delaroche; ce dernier a^ dans tous ses tableaux, des qualités de premier ordre ([ue je ne vois pas dans le Compromis des nobks.

Nous rangerons aussi, parmi les tableaux d'histoire, Godefroid de Bouillon à V assaut de Jérusalem, de M. Charles Yerlat, et la Propagation de la foi catholique en Bohême, par M. Cèrmak. M. Verlat, dont nous connaissons les beaux groupes d'animaux, se révèle sous un jour nouveau par son Godefroid de Bouillon, Du haut d'une tour en bois garnie de peaux épaisses où les flèches s'arrêtent, un pont vient d'être jeté sur la muraille sainte que gardent les infidèles Godefroid de Bouillon s'élance, à la tête des croisés, à travers un ouragan de feu, de pierres et de traits. Trois échelles, solides et cerclées de fer, sont appuyées contre les murs et portent les soldats, guidés par des moines, qui tentent l'assaut sous la poix bouillante et les quartiers de rochers. Un Arabe tête nue, fiévreux, frénétique, et un nègre hideux repoussent, avec des efforts immenses et à l'aide d'un énorme madrier, une échelle qui va tomber en entraînant avec elle ^ une grappe humaine suspendue à ses échelons. L'ardeur de l'attaque, le désespoir de la défense sont trè&bien rendus dans cette composition, que son action rapide, sans exagération, rend remarquable. La peinture en est solide, le dessin ferme, et prouvent chez M. Charles Verlat un talent propre aux grandes œuvres.

La toile de M. Cêrmak mérite d'être étudiée ; c'est une bonne page arrachée à l'histoire catholique; elle nous enseigne par quels moyens la foi était propagée jadis, et comment, sans aucun doute, on la propagerait encore si la raison hiunaine n'y mettait bon ordre. Voyons le livret, nous

verrons ensuite le tableau : « La perte de la bataille de Be* lahoya avait fait retomber la Bohème sous la domination de TAutriche; l'œuvre de la pacification commença. Pour convertir à la foi catholique les paysans protestants ou hussites, pour anéantir tous leurs emblèmes religieux et patriotiques, le gouvernement impérial envoya de cabane en cabane des religieux escortés de soldats chargés de faciliter leur mission. » Cette phrase et la toile qu'elle explique nous rappellent le mot fameux : a L'ordre règne à Varsovie ! » Dans le fond d'une misérable cabane^ une famille bohémienne est assise^ vaincue, écrasée. Le père, un vieillard solide et épais, qui a dû besoigner comme il faut au fort des batailles d'indépendance, penche sur sa poitrine son front chevelu ; d'un côté, une femme désespérée se penche vers lui ; de l'autre, un jeune homme, son fils sans doute, comprime sa rage à grand'peine et tient en laisse un dogue grondeur qui regarde en grognant les prétendus convertisseurs. Près de la porte, un moine hautain, dur, implacable, s'éloigne en tournant vers les infortunés opprimés un visage diaboliquement méchant; il est précédé par un jeune novice blond qui explique, par sa seule présence, quelles étaient les mœurs infâmes de ces moines vertueux. Derrière ce tyran des consciences, on aperçoit une bande de soudards ivres et violents qui viennent de mettre la chaumière au pillage, pour le plus grand honneur du très-saint père, le pape de Rome. Les meubles sont effondrés, les caisses brisées, les livres déchirés, et en échange de tant désastres accomplis, on a laissé quelques inutiles images aux petits enfants nus qui les montrent à leur mère avec une joie très-innocente. Cette toile est bonne, elle prêche son idée et représente bien la désolation des scènes impies commises par ces gens qui prétendent travailler pour

un Dieu de paix et d'amour. Jfi me demande Bouvent avec terreur comment les nations ont pu subir une foi qui s'était imposée par de si monstrueuses iniquités.

Parmi les tableaux religieux nous citerons le Judas errant pendant la nuit de la condamnation du Christ, de M. Thomas. Celui qui vendit son Dieu est mordu par les remords^ et^ comme disent les bonnes gens^ il ne peut tenir en place. Il est sorti de la ville^ il erre dans la campagne^ la nuit, sous le ciel sombre. Marchant au hasard, il a gravi une montagne où des palmiers détachent sur Tobscurité leur obscure silhouette ; tout à coup il s'arrête, épouvanté, le pied crispé et s'appuyant de la main contre un rocher, car il vient d'apercevoir deux ouvriers endormis près d'un feu qui éclaire une croix inachevée posée à terre. Une tarière est fichée à un des bras du gibet, là même peut-être où les mains du Maître doivent être percées par les clous. Le traître est immobile et comme médusé par la terreur; son œil démesuré contemple avec stupeur cet instrument de supplice où le fils de Marie doit crier à Dieu : Mon Père, ayez pitié de moi! Il serre dans sa main convulsée la bornée qui contient les trente deniers, et envie peut-être le sonuneil de ces deux brutes qui dorment en paix sans penser à mal, ayant accompli l'œuvre qu'on leur paye, et qui, demi-nues, exposées à la fraîcheur des nuits, ont étendu sur une natte dépenaillée leurs corps fatigués. Demain le misérable ira se pendre, la corde rompra sous son poids et ses entrailles se répandront hors de son ventre crevé, mais ce châtiment n'effacera pas le crime, et le nom de Judas sera maudit pendant l'éternité, ce nom qu'on a tant répété, hélas! et qu'on répétera encore si longtemps avant d'avoir épuisé l'ignominie humaine. Ce tableau est très-bon, et il me

semble que sa vue a dû troubler bien des consciences. En le regardant, et tout en remarquant l'élévation de sa composition, la fermeté de sa touche et son habile distribution de lumière, je me disais que cette bourse aux trente deniers était l'inverse du tonneau des Danaïdes. On avait beau remplir, l'un, il était toujours vide; on a beau vider l'autre, elle est toujours pleine : les trente deniers se sont multipliés à rinfini, et Dieu sait quand ils seront épuisés à jamais! Les apostasies, les trahisons, les lâchetés de toutes sortes ont beau plonger dans le sac de Judas leurs mains maigres et iupaces, il sort toujours de son inépuisable sein de quoi payer des mensonges, des meurtres et des crimes. Depuis quelque temps on se préoccupe beaucoup de Judas : M. Hébert en a peint un, M. Jalabert aussi et M. Thomas. Ne nous en plaignons pas, cela est bon signe.

M. Degroux, qui a sagement cherché à donner une pensée philosophique à ses tableaux, nous servira naturellement de transition pour passer de la peinture historique à la peinture de genre. Evidemment M. Degroux tâtonne encore, il n'est point sûr de sa main; son habileté matérielle n'est point encore parvenue à un degré suffisant, et souvent le modelé fait défaut à ses personnages; il lâche aussi quelquefois sa facture plus qu'il ne faudrait, et se contente d'indicjuer au lieu de représenter. Malgré ces reproches qui, de notre part, ne doivent être pris que pour des avertissements, nous sentons qu'il y a dans sa peinture une force latente qui ne tardera pas à se développer et à donner de grands résultats. Le dessin, toujours très-exact et toujours approprié aux besoins de la composition, prouve chez l'artiste une ardente préoccupation de la forme ; elle ne lui manquera pas, nous en sommes certains, et il pourra la mettre au service de» pensées qu'il

veut fonnuler et rendre palpables. Son tableau intitulé la Promenade pourrait, quoique différant essentiellement par la manière, servir de pendant à la Novice de M. Elmore. La scène se passe à la campagne, pendant Tété, sous un ciel chargé de nuances d'étain peu agréables. Les blés sont hauts, des coquelicots et des pervenches brillent parmi leurs tiges blondes; le soleil miroite sur la terre altérée. Un prêtre, vieux et brisé par Tàge, courbé, desséché et comme momifié, est sorti du presbytère pour humer, une dernière fois peut-être, la brise chaude et vivifiante toute chargée de la senteur des bois. Il marche lentement, incliné vers la terre qui bientôt dévorera sa dépouille , se soutenant sur une canne solide et s'appuyant sur le bras d'un jeune prêtre qui raccompagne. Ce dernier est vif et robuste; un sang jeune et ardent circule dans ses veines ; il n'a point encore appris à refréner toutes les généreuses passions que Dieu a mises en lui; il prête peu d'attention au vieillard qu'il escorte, et avec lequel il a certaine ressemblance vague que je ne chercherai pas à expliquer; il tient d'une main distraite un bréviaire entr'ouvert , il avance machinalement en proie à d'autres pensées, à des pensées terrestres qui viennent de le saisir tout à coup, et de lui rappeler qu'il y a d'autres joies au monde que celles de l'ascétisme et de la prière. En effet, par-dessus les blés, sur la lisière d'un bois, il a aperçu deux amoureux qui se promènent les bras entrelacés ; à cette vue, il a tressailli comme un cheval arabe qui sent la poudre ; il a redressé d'un seul geste son corps élégant; sa narine semble se dilater pour aspirer des parfums ignorés, son œil profond cherche à franchir toute distance, son oreille tendue voudrait saisir à travers l'espace les mots charmants qu'il ne doit pas connaître; on voit qu'il ne faudrait pas de

longs raisonnements pour l'engager à repousser son vieux compagnon impuissant, et à sauter à travers blés, à travers champs et forêts, vers cette existence en marge de laquelle il est condamné à vivre sans jamais pouvoir y entrer. De tout cela, de cet avertissement divin, de ce spectacle de jeunesse et de vérité entrevu un jour au coin d'un taillis, il gardera peut-être un rêve justement implacable qui le tourmentera jusqu'à sa dernière heure. Peut-être même que plus tard, après la mort, pendant les moments douteux où l'àme, momentanément 'délivrée des liens matériels, envisage ses destinées différentes, peut-être sera-t-il puni par Dieu pour avoir osé combattre et vaincre sa chair qui est aussi divine en essence que l'esprit est divin.

Les deux autres toiles de M. Degroux, le Dernier adieu et VEnfant malade, quoique très-satisfaisants, n'ont point les qualités supérieures de la précédente. Dans la scène d'enterrement qui représente le Dernier adieu, il y a cependant une émotion très-sentie et parfaitement rendue; ces vieillards qui conduisent leur ami mort dans ce cimetière blanchi par la neige, le contraste de l'indifférence du fossoyeur et de la douleur des assistants, ont été bien saisis. L'Enfant malade pourrait servir d'illustration à bien des pages du livre interminable des misères populaires. Ce tableau peut soulever cette question : De l'emploi de l'argent comme instrument de travail; mais nous ne la soulèverons pas, cela nous amènerait fortement à parler de l'héritage tel qu'il est encore admis aujourd'hui, et Dieu sait alors ce que nous aurions à en dire.

Après M. Degroux, nous citerons M. Alfred Stevens ; ses idées sont bonnes, ce n'est point douteux; malheureusement l'exécution qu'il met à leur service est tellement dé-

fectueuse, qu'elles y perdent beaucoup. Ce qu'on appelle le vagabondage est une scène qui se renouvelle fréquemment dans les grandes villes, et surtout à Paris. Une femme^ quelque pauvre fille trompée sans doute, vient d'être ramassée par la garde ; couverte de haillons sordides, pâle, souffrant de la faim, elle presse contre son sein stérilisé un enfant grelottant : il fait grand froid, il y a six pouces de neige dans les rues. Elle est résignée plutôt qu'abattue, car au poste où on la conduit, il y a du feu et peut-être aussi un morceau de pain de munition; elle marche donc entre les quatre soldats sans voir une jeune femme, assez convenablement vêtue, qui lui tend une bourse pleine; derrière elle un menuisier passe portant ses outils, et chaudement accoutré d'une veste remontée jusque sur ses oreilles. Le coloris général est terne, et quoique l'expression des visages soit assez •heureusement comprise, il faut, dire que la plupart des personnages sont déformés par des fautes de dessin inexcusables; nous n'en voudrions pour preuve que la position du pied et de la jambe de la jeune femme qui fait l'aumône; on ne comprend pas comment elle se tient debout. Est-ce que M. Alfred Stevens ne se laisserait pas trop impressionner par les œuvres d'un peintre franc-comtois qui essaye à faire, par tous les moyens possible, uu peu de bruit autour de son nom? C'est un mauvais chef à suivre que celui qui ne sait pas se conduire lui-même. Que M. Alfred Stevens y prenne garde, de plus forts que lui se perdraient dans cette voie funeste.

A part les deux artistes dont nous venons de parler, il n'y a plus en Belgique que des peintres anecdotiques qui tous se rattachent plus ou moins à la tradition léguée par les peintres anciens. Quelques-uns, comme M. Van Rege-

morter^ dans sa Rixe de villageois, les imitent absolument ou plutôt les copiant. D'autres, tout en s'emparant de leur manière, déploient une certaine dose d'originalité. M. Florent Wilhems est de ce nombre. Il connaît Terburg, Metzu et Miéris, qu'il a étudiés évidemment par prédilection ; il en a même gardé quelque chose au bout du pinceau. Comme eux, il excelle à peindre des étoffes chatoyantes, à répandre une lumière douce et comme assombrie dans ses compositions; il peint rarement en plein air et presque toujours dans des appartements où les effets de clarté sont calculés à dessein ; il est coloriste savant dans une gamme de tons assez étouffés; il ne cherche pas les symphonies bruyantes et se contente de petites harmonies plaisantes et domestiques. Mais il n'a pas, comme eux, la finesse d'expression et la science de donner de la mobilité aux traits du visage. En effet, ses têtes sont généralement dessinées avec lourdeur, il arrondit trop les contours et obtient ainsi des figures inexpressives et pesantes. Mais il est en revanche un éloge qu'on peut, sans restriction, faire à M. Wilhems, il sait peindre. Sa brosse, sûre d'elle-même, ne s'égare jamais, elle atteint toujours, et très-triomphalement, le résultat qu'elle s'était proposé. Voyez Coquetterie. Une jeune femme vue de dos est debout et arrange ses cheveux devant une glace qui ré^ fléchit' son visage. La manière dont la nuque est peinte est merveilleuse. La blanche chair du cou se dégrade insensi*blement par des teintes fines et vivantes sous les jeunes cheveux blonds frisés, se confond avec eux et disparaît enfin sous un ample chignon. Ce petit morceau est traité par un maître, cela n'est pas douteux; il en est de même de la nuance cendrée de la chevelure, de l'élégance des mains, des miroitements lactés de la robe de satin; mais je

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ferai à M. Wilhems une observatiom importante : Pour représenter une femme^ il ne suffit pas d'indiquer son visage^ sa robe et ses bras^ il faut faire comprendre que sous les draperies un corps s'agite, un corps réel, avec ses formes, sa souplesse et son élasticité. Or, jamais il ne nous fait voir i'anatomie sous ces plis de soieries qu'il exécute si bien. Je ne demande pas qu'on nous montre ces maritomes à triple étage de mamelles, à ventres débordants, à cous plissés, à dos capitonnés que Rubens prenait pour des déesses, mais il faut au moins nous prouver que la femme a pour forme autre chose qu'une jolie robe; ce défaut, remarquable dans la Coquetterie, et très-saillant dans Ylniérieur d'une boutique en 1660, surtout chez la jeune femme assise. L'Heure du duel est, des trois tableaux exposés par M. Wilhems, celui qui nous plaît le plus. L'attitude est vraie de ce jeune homme qui porte son épée sur son bras et met ses gants en regardant à l'horloge l'heure qui va peut-être décider de sa vie.

L'exposition belge consacre un homme d'un talent absolument supérieur ; en tout temps et en tout pays il eut conquis une des premières places, c'est M. Henri Leys. Existe-t-il dans l'école française actuelle beaucoup de tableaux que nous puissions victorieusement opposer aux siens? j'en doute; j'irai plus loin, et je dirai qu'à part certaines toiles de M. Ingres et de M. Decamps, je ne vois rien chez nous qui soit comparable aux Trentaines de Bertal de Uaze. J'en suis fort marri pour mes compatriotes, mais je dis ce que je pense. M. Leys a fait, cela se voit, une étude spéciale des maîtres demi-primitifs ; il doit connaître les secrets d'Holbein et de Quintin Matzis; s'il a leur exactitude, leur expression juste, leui' geste toujours vrai, il n'a pas leur se-

cberesse de dessin^ leur crudité de couleur^ leur maigreur de touche. Il est ample et nourri^ son coloris est aussi gras que sa ligne est ferme et large. Sa peinture, quoique contenue dans des cadres de dimensions restreintes, est de la grande peinture. U est vrai dans les détails, yrai dans Tensemble, possède la science de tous les effets et sait, ce qui est merveilleux, ne rien sacrifier et n'être jamais mesquin. En un mot c'est un maître, et même, selon nous, un trèsgrand maître. La Promenade hors des murs est empruntée à la phrase suivante qui est de Goethe et mérite droit de cité :

Faust. — a Hors des portes obscures et profondes se pousse une multitude de gens diversement vêtus. Avec quel empressement chacun court aujourd'hui se réchauffer aux rayons du soleil 1 Ils fêtent bien la résurrection du Seigneur, car ils sont eux-mêmes ressuscites : échappés aux sombres appartements de leurs maisons basses, aux hens de leurs habitudes vulgaires et de leurs vils trafics, aux toits et aux plafonds qui les écrasent, à leurs rues sales et étranglées, aux ténèbres mystérieuses de leurs églises, tous ils renaissent à la lumière. »

La scène est comprise et interprétée de façon à ne rien laisser désirer; les bourgeois ont des tournures étranges, falotes, empesées, roides dans leurs beaux vêtements des dimanches, et solennels comme il convient à de si graves personnages ; cela est comique mais ne sent en rien la caricature: Chaque tête fine, modelée à ravir, est d'une expression différente et comme en rapport avec la tournure générale du corps. La jeune fille vêtue de laine blanche passementée de noir, qui se promène au bras de son amoureux, est un chef-d'œuvre de naïveté et de satisfaction un peu

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niaise. Le paysage est traité aussi d'une manière exquise. On est hors la ville^ la promenade doit s'appeler les douves^ car elle remplace les anciens fossés qui longeaient les tourelles et les basses murailles au-dessus desquelles on aperçoit les maisonnettes à pignon et les clochetons des églises se détachant sur un ciel verdâtre égayé par les nuances rosées du soleil couchant. De grands arbres élèvent au milieu des promeneurs leurs troncs lisses et leurs branches encore veuves de feuillage. Nous ferons cependant un reproche à ce tableau^ il ne manque pas de perspective linéaire^ mais il manque de perspective aérienne ; le ciel ne fuit pas assez, il est plaqué contre la ville comme une toile de fond; c^est là un défaut que M. Leysfera vite disparaître avec quelques glacis. Le Nouvel an en Flandre^ petit épisode intime et touchant, se recommande aussi par des qualités de première ligne; mais à ce tableau et à la Promenade nous préférons les Trentaines de Bertal de Uaze, auquel nous n'avons absolument que des éloges à donner :

a L'étainier Bertal de Haze^ chef du serment de l'ancienne arbalète, dédédé en 1512, légua à l'église de Notre-Dame son attirail de guerre, savoir : son meilleur corselet, son morion, son gorgerin, son arbalète, son carquois avec les flèches et son couteau recourbé, pour que le tout y fût appendu dans la chapelle du serment après la trentaine, n

Nous assistons à la messe dite après la mort de Bertal et chantée sur son corps en grande cérémonie. Le cercueil^ couvert du suaire blanc, est entouré de hauts flambeaux où brûlent en grésillant des cierges en cire jaune; près de lui gisent pèle-mèle Farbalète^ le gorgerin, le morion laissés à l'égUse par le défunt. A genoux sur un prie*Dieu, la tète posée sur ses mains, tme jeune femme, vêtue de blanc, la

visage caché par sa large coiffe^ est prosternée et prie avec ferveur, laissant deviner dans son attitude une grave dou-^ leur* A sa droite, un jeune homme debout, supporte sur son épaule la tête de son frère désolé et tient par la main un enfant qui essuie ses larmes avec im pan de son hoqueton rouge. Le jeune homme immobile, vu de profil, contenant ses larmes, est une des plus bdles créations que je connaisse en peintiure. Il est impossible de mettre dans un visage, dans une tournure plus de dignité en même temps que plus de modestie. Il est sans doute le fils de celui qui est là devant lui cloué dans ses quatre planches; le voilà devenu chef de famille à son tour^ il le sent, et, malgré sa jeunesse, il sait qu'il est de taille à ne pas se laisser accabler ^ un si lourd fardeau, et à soutenir plus tard la vie de ses frères comme à cette heure il soutient déjà leur affaissement. Derrière ce groupe, magnifique d'expression, d'émotion et de beauté, se tiennent respectueusement les compères, bonnes et lourdes figures d'hommes des Communes au seizième siècle, chaudement costumés de gros habits en laine et solidement campés sur leurs jambes ro« bustes. Peut-être, pour faire à tout prix une critique, trouverons-nous que leurs têtes n'auraient pas dû être cernées d'un trait noir; elles n'avaient pas besoin de cela pour se détacher avec toute leur fière originalité. Au second plan, et occupant le fond de la composition, les chantres, en surplis blancs mal cousus, sont assis sur le bsuic d'œuvre et braillent comme des énergumènes avec ces tortions de bouche et ces effroyables grimaces que vous connaissez. Dans leurs physionomies, sincèrement étudiées, il y a des contorsions grotesques, mais pas une n'est outrée, pas une n'est ridicule; elles sont vraies dans chacune des rides qui

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les déforment^ dans chacun des efforts qui les enlaidit. Au loin, derrière le chœur, on aperçoit lefe hauts piliers de' réglise auxquels pendent quelques tapisseries. Nous le répétons avec joie, ce tableau est un chef-d'œuvre et mérite sa place à côté des toiles de genre les plus célèbres. Ce qu^ prouve la force de M. Leys, c'est que, tout en ayant fait manifestement son étude des maîtres qui Font précédé, il ne les imite pas ; il a su s'approprier leur manière et s'en faire une individualité profonde qui, mamtenant, lui est devenue essentielle. Mais, hélas! quand je vois tant de verdeur, tant de puissance, tant de dons éminents, je m'afflge en pensant que l'artiste les emploie à célébrer les choses du passé, et qu'il reste indifférent en présence de la vie moderne. Quel homme ce serait que M. Henri Leys, si^ laissant de côté les messes et les promenades d'autrefois, il voulait nous raconter avec son pinceau magique les drames de notre existence actuelle, si pleine de trouble, de grandeur, de déceptions et d'espérances !

M. Lies cherche à imiter M. Leys et n'y arrive pas ; ses toiles froides, sans vérité, ne sont pas faites pour émouvoir; dans les Plaisirs d'hiver, il charge les têtes; sous prétexte d'arriver à l'expression, il grossit les traits et donne au visage des attitudes caricaturales. La Promenade est d'une platitude peu commune et ferait rire, par sa prétention injustifiée, si elle n'inspirait de la tristesse. M. Leys a fait un tableau intitulé : la Promenade; M. Lies en fait un qui porte le même titre; M. Lies veut singer la manière de M. Leys; est-ce que la similitude des noms serait pour quelque chose là dedans ? je n'ose pas le croire, et cependant que penser de ces singulières rencontres?

M. Adolphe Dillens est assez dégagé de toute imitation ;

sa peinture vive et animée fait plaisii* à voir ; il reproduit avec adresse et souvent avec bonheur les scènes populaires de la Zélande; son pinceau est ferme et son dessin est gracieux. Le Droit de passage, mœurs zélandaises (Heulen), est un petit tableau^ trop éclairé peut-être par des jours frisants^ mais calme et bien composé. Au moment de passer sur un pont^ un jeime homme embrasse une jeune fille qui renverse sa tète vers lui avec un mouvement charmant. C'est une agréable composition que dépare un peu la jambe sans vie du jeune paysan^ mais conçue dans un bon esprit, et placée dans un joli paysage, où deux groupes d'amoureux attendent, pour s'avancer à leur tour, que ce droit de passage ait été doucement perçu. La Digue de Westcappelle, un jour de kermesse, a les mêmes qualités plutôt aimables qu'élevées. Des paysans, revenant de la fête, roulent entassés dans un chariot qui les emporte au grand trot de deux chevaux vigoureux. Des jeunes filles, coiffées de petits chapeaux sous lesquels on aperçoit les plaques d'or traditionnelles , donnent quelques bribes de gâteaux à de pauvres enfants qui courent contre les roues rapides. Au fond, on voit la mer verte qui déferle sur une grève où des paysans marchent en criant un bonjour lointain à leurs amis de la voiture. Tout cela est gai, sain et vivant.

La Jeune Femme des environs de Trieste est un bon portrait peint par M. Portaels, quoique le travail un peu mou de la brosse se voie trop et semble effacer les traits du visage. Nous préférons cette tête, coiffée d'un grand mouchoir blanc aux autres tableaux du même artiste. Il a peint aussi Un Suicide de Judas, C'est toujours une bonne histoire à raconter.

Les meilleures toiles que nous montre M. Joseph Stevens

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sout un Métier de chien et la Surprise, que nous couu&issions déjà, et qui ont obtenu, en France, un succès mérité aux Salons de 1852 et de 1853. Depuis cette époque, sa manière s'est empâtée outre mesure ; dans Vintrus qui représente un chat monté sur une chaise, et fort effrayé à la vue d'un molosse qui s'approche, il y a un abus de pâte qui dénote plus de faiblesse que de vigueur. Le mur blanc du fond ressort matériellement entre les barreaux de la chaise. Cette façon outrée de procéder rappelle celle d'un artiste nommé M. Verdier qui vivait avant l'exposition de 1853, et qui avait Tair de peindre avec une truelle. Un Episode du marché aux chiens^ à Paris, est aussi trop exécuté dans ce système d'empâtement à tout prix ; de plus, tous ses personnages sont cernés d'un trait noir désagréable; ce tableau, presque exclusivement noir et blanc, a l'air d'être en demi-deuil; je n'y retrouve pas l'harmonie si belle du Métier de chien, ni l'adresse de main qu'on peut admirer dans la Surprise.

Les paysagistes sont assez rares en Belgique, et nous n'en avons que deux à citer : M. Fourmois et M. Pieron. Le premier, dans une Mare, prouve une grande finesse de touche, un sentiment précieux de la nature et ime belle entente des fraîcheurs matinales. Sa toile est bonne, très-simple et conçue au point de vue moderne du paysage; le second, dans Souvenir de Flandre, nous montre un paysage tout intime, sans grandeur, mais très-plaisant aux yeux. Sous un del gris, un petit taillis verdoie en haut d'une butte couverte d'une herbe drue, et coupée çà et là par un sentier tracé au hasard sous le pas des bûcherons; près d'une flaque d'eau un peu plate s'élève un baUveau couronné; à l'horizon, on aperçoit la silhouette, trop lâchée, d'un village orné de son clocher. C'est joh.

Que les peintres français veillent (j'excepte toujours les paysagistes) ; l'Exposition universelle prouve que leur supériorité^ si longtemps incontestée^ est loin d'être maintenant incontestable : l'école belge est déjà une réalité; tâchons qu^elle reste notre sœur, et qu'elle ne puisse jamais devenir notre souveraine. Il n^y aurait certes pas de quoi rougir, mais il est toujours triste d'abdiquer. Caveant consules !

Suède : M. Hokert; Prêche dans une chapelle de la Laponie suédoise, — M. Kiorboe; Chiens de Tariarie; un Terrier, — M. Larson; un Torrent dans une vallée de la Suède, — Norwège : M. Gode; Vue prise dans les hautes montagnes de Bergen, — M. Tidemand ; Funérailles dans les campagnes delà Norwège, — Danemark : M.'Gertner; Portrait. — M. Exoer, M. Sinionsen , M. Sonne. — Suisse : M. Van Muyden; Réfectoire des capucins à Alhano, — Un peintre sur émail; M. Marc Baud.— Hollande: MM. Meyer, de Haas et Verveer. — M. Blanc-

' Fontaine ; Souvenirs de la Grave,

En matière artistique^ les Etats-Unis d'Amérique n'existent pas encore et l'Espagne n'existe plus; nous n'aurons donc pas à en parler; en revanche nous signalerons les efforts^ encore indécis mais courageux^ que la Suède et la Norwège font pour prendre un rang honorable parmi les nations amies des beaux-arts, n y a parmi les artistes de ces deux pays géminés sous la même couronne^ une originalité locale qui est digne d'être remarquée.; en s'inspirant des scènes nationales^ ils sont arrivés à produire des tableaux d'une valeur sérieuse.

En première ligne^ nous citerons^ en Suède ^ M. Hokert^ qui^ par son Prêche dans une chapelle de la Laponie suédoise, a obtenu parmi nous un très-légitime succès. Si nous avons quelques reproches à lui faire pour la façon arbitraire dont il a distribué ses jours, généralement trop fri-

sants^ nous n'avons en tout cas que des éloges à lui donner pour Tensemble de son tableau. Cette pauvre chapelle, construite en planches soutenues par de gros madriers y est bien vraiment la maison du bon Dieu, c'est-à-dire de la famille. Les jeunes mères y sont venues avec leurs petits en^ fants, elles allaitent les uns avec cette sollicitude charmante qu'on ne se lasse pas d'admirer et que le peintre a parfaitement comprise, elles bercent les autres attachés dans leurs bercelonnettes suspendues aux voligesde la chaumière. Des vieillards portant le mousquet en bandoulière par-dessus leur lourde blouse en laine bleue, de beaux jeunes hommes, hardis chasseurs de la montagne, des enfants accroupis, des vieilles grand'mères. attentives sont réunis en groupes trèshabilement disposés et écoutent religieusement le pasteur monté dans une petite chaire en sapin, homme pâle et grave qui leur explique la parole de Dieu. Un jour douteux et jaunâtre passant à travers les carreaux épais d'une étroite fenêtre éclaire cette scène intime pleine de recueillement, de vie et de vérité. Le dessin, quelquefois un peu rude, s'harmonise bien avec une couleur violente, solide, trop solide peut-être, mais assurément belle et bien conçue. Ce tableau est réellement remarquable ; l'impression qu'il laisse est vive et persistante; il fait rêver aux grandes solitudes blanchies par la neige, où, à côté d'un bouquet de sapins en deuil s'élève quelque pauvre cabane craquant aux efforts du vent et abritant, sous un toit assujetti par des quartiers de rochers, les rares familles venues de loin dans leurs misérables traîneaux pour écouter un prêtre qui leur raconte les grandeurs de celui que nous appelons : Notre Père !

M. Kiorboe a exposé plusieurs toiles, qui toutes se distinguent par les qualités d'une facture estimable. JLe^ Chien$

de Tariarie, molosses à longs poils frif?és^ semblent, avec leurs membres énormes, leur tète épaisse, leurs lourdes pattes, avoir une anatomie qui serait impossible pour des chiens civilisés, mais qui va bien à ces infatigables coursiers^ dont M. Toussenel a raconté de si merveilleuses histoires. Un Terrier, est une scène très-vive, très-alerte et fort spirituelle, qui se passe dans une garenne entre deux lapins et un renard. La Course de trotteurs sur un lac est d'un bon mouvement, quoique les attitudes des chevaux qui vont au grand trot sur la glace soient trop semblables, et que le paysage soit un peu mou, défaut qui ôte quelque charme à ses lignes agréables.

Le Torrent dans une vallée de la Suède, de M. Larson, est un paysage sinistre, sombre, violent, très-bien peint, malgré certaines irrégularités perspectives de dessin, et d'un effet grandiose, très-largement rendu. Le brumeux bondi&sement du torrent sur les rochers de son lit, le ciel triste et froid , les hautes montagnes empanachées d'arbres verts , donnent à ce pays un aspect sauvage et presque terrible dont l'artiste a su tirer un fort bon parti.

Aussi préférons-nous ce tableau à celui que M. Gude nous montre, en Norwège, sous le titre de : Vue prise dans les hautes montagnes de Bergen. A côté de qualités recommandables de dessin qui font valoir l'ensemble de la composition, nous trouvons dans l'exécution des mollesses de coloris peu satisfaisantes.

Des trois tableaux de M. Tidemand, le meilleur est certainement : Funérailles dans les campagnes de la Norwège, costumes du siècle dernier. Si M. Tidemand veut bien perdre la fâcheuse habitude qu'il a d'écarquiller outre mesure les yeux de ses personnages, et s'il peut arriver à

moins de lourdeur dans la touche, il parviendra certainement à faire un peintre remarquable. Le premier de ces défauts est très-saillant et même choquant dans la composition qui représente un jeune paysan s'apprètant à lire la Bible dans une assemblée; tous les acteurs de cette scène, bien distribuée et sagement éclairée, ont, avec leur regard fixe et arrondi, des apparences de fous mystiques. Dans les Funérailles, cette erreur de dessin, quoique moins saillante, n'en détruit pas moins, en partie, l'intérêt du drame, car elle enlève toute expression aux physionomies. Cependant nous devons dire que dans l'attitude de la jeune femme tenant son enfent, et appuyant sur l'épaule de sa mère sa tête désolée, il y a de la vérité et de l'émotion.

En Danemark, nous signalerons M. Gertner, qui fait en peinture des tours de force semblables à ceux que Denner nous a légués. Parmi les trois portraits qu'il a envoyés à TExposition universelle, celui de M"« Gertner est poussé à un point si incroyable d'exactitude, quHl en devient presque déplaisant. Le sentiment est généralement absent de ces sortes d'œuvres méticuleuses, qui indiquent plus d'habileté matérielle que de puissance artistique. Avec de l'étude et une patience de fourmi on peut arriver, comme M. Gertner, a peindre chaque pli de la peau, chaque reflet de la carnation, chaque ride des lèvres, chaque cil des yeux, chaque point coloré de Tiris , chaque vaisseau de la sclérotique , chaque cheveu de la chevelure, chaque fil du fichu, mais il faut être artiste et rêver autre chose qu'une copie calquée, pour donner à un visage son expression particulière, sa vie, son âme. Les portraits de M. Gertner, à l'exemple de ceux de Denner, pourront rester comme objets de curiosité, mais non pas certes comme œuvres d'art. Il faudrait d'énormes

Stéréoscopes pour voir de semblables peintures^ et l'illusion alors serait peut-être complète.

M. Exner fait des scènes d'intérieur assez plaisantes^ plus enfantines que naïves; son Repas champêtre chez un paysan de l'île (TAmack a de Tentrain^ de la gaieté^ de l'animation ; mais la couleur^ ^qui est froide, ne rachète pas la sécheresse du dessin.

Les tableaux militaires de M. Simonsen et de M. George Sonne sont plats, sans coloris, d'une composition trop apprêtée, visant à l'effet sans y parvenir, d'un aspect général terne et néanmoins exécutés avec un louable soin du mouvement.

L'exposition de la Suisse est d'une pauvreté manifeste; son paysagiste, M. Diday , est théâtralement froid ; son peintre de genre, M. Girardet, détruit toute la science de ses compositions à force de colorations fausses et chatoyantes. Le meilleur tableau que nous envoyent les libres Gantons, est le Réfectoire des capucins àAlbano, peint par M. Van Muyden. C'est une petite toile lumineuse, pleine d'une clarté égale parfaitement distribuée, et qui nous montre quatorze capucins, rangés à une table fort chichement garnie, et mangeant leur repas pendant que l'un d'eux fait une lecture. Dans la salle sont répandus çà et là, avec de forts jolies postures, des chats, des chatons et des pies demandant aux moines quelques bribes de leur dîner. Cette petite scène, fort bien saisie, a été rendue avec talent etsiurtout avec une finesse, avec une adresse de pinceau qui méritent d'être louées.

Si la Suisse n'a pas de grands peintres de genre, d'histoire ou de paysage, elle a, en revanche, un peintre émailleur de premier mérite; c'est M. Marc Baud qiii nous mon-

tre, chose rare et peut-être unique, un grand émail peint sur une plaque plate qui n'est pas en lave, et par conséquent, sans les reflets désagréables et la divergence de lignes que donnent toujours les plaques bombées dont on se sert d'habitude. La Cascade d'après M. Menu, le Chanteur daprès M. Meissonnier, la Vénus d'après le Titieny la Muse d'après M. Baron , sont des émaux importants, largement exécutés, sans petitesse, sans mesquinerie, et avec une adresse de touche peu commune aux émailleurs. La place de M. Marc Baud est-elle à Genève, ou à la manufacture de Sèvres? Je pose la question, c'est à son succès de la résoudre. Les bons émailleurs s'en vont, et cela se comprend quand on sait contre quelles difficultés cet art, déjà si difficile, est forcé de lutter. Les couleurs qu'il faut employer sont indécises, quelquefois elles n'existent pas, et ne sortent qu'au feu, chacune souvent par une intensité de cuisson différente, ce qui est un grand obstacle à l'homogénéité. Le vrai rouge, le vermillon ne s'obtient qu'avec des superpositions, et encore n'arrive-t-on jamais à l'avoir pur et franc; le cobalt, le bleu de Prusse, se décomposent et tendent vers le gris. La couleur la plus chaude que possède l'émail correspond à l'ocre de la peinture à l'huile ; le feu atténue les violets et les rend roses, et de tout ainsi, sans compter les mystères de la cuisson et des feux. Les retouches sont pleines de dangers; si l'on remet des bleus après coup, le feu qu'on leur donne pour les développer fait passer les orangés; il faut, pour cultiver cet art ingrat, peu compris, peu honoré, mal récompensé, un grand courage et une ferme vocation; nous^croyons que M. Marc Baud a l'une et l'autre ; nous en trouvons la preuve dans ses émaux, qui sont les seuls remarquables de l'Exposition universelle,

La Hollande est bien déchue de ses anciennes splendeurs artistiques^ et je ne vois guère à citer parmi ses peintres actuels que MM. Meyer, de Haas et Verveer. Le premier, dans le Navire échouant sur les côtes d'Angleterre, prouve quelque science de la transparence des eaux et une entente assez harmonieuse de la couleur ; le second, dans le Bétail au bord du Rhin, a fait un paysage moite, doux, lumineux, chargé de brume légère, habilement exécuté, mais qui demanderait çà et là plus de régularité dans le dessin ; enfin, le troisième, dans un Déménagement à Amsterdam^ a peint assez heureusement , par un système de teintes plates sans grande originalité, une scène assez vraie de mouvement et d'attitudes. En fait, tout cela est presque nul et démontre tristement la dégénérescence artistique d'un pays qui a été si glorieux jadis.

Avant de parler de l'Allemagne, je dois réparer un oubli involontaire que j'ai commis à l'égard d'un peintre de genre français encore inconnu et qui, dans un tableau très-digne d'examen, fait de bonnes promesses pour l'avenir. Sous le titre trompeur de Souvenirs de la Gi^àve , M. Blaiic- Fontaine a exposé une toile pleine d'un sentiment que fait valoir une exécution encore hésitante, mais déjà sérieuse. C'est par un temps d'orage; de lourdes nuées sont descendues sur les montagnes qu'elles ensevelissent sous un brumeux linceul ; au lointain, près d'une colline, on aperçoit une foule réunie dans un cimetière autour d'un cercueil que le clergé bénit avant de l'enfouir à jamais. Au premier plan, trois vieilles femmes, ridées et appesanties par l'âge, n'ayant pas pu sans doute suivre le convoi jusqu'à sa Iriste destination, se sont assises, recueillies et désolées, sur un quartier de roc couvert de mousse, et là, immobiles, les mains join-

tes, rœil fixé par des contemplations intérieures, elles prient dévotement au fond de leur cœur pour le malheureux que Dieu a rappelé à lui et sentent que peut-être leur jour n'est pas loin. Pendant ce temps, deux petites filles insouciantes, restées avec les grand'mères, ont creusé dans le sol une petite fosse qu'elles recouvrent d'un talus sur lequel elles piquent une croix improvisée avec un bâton rompu; en un mot, elles jouent à l'enterrement, ne s'inquiétant guère des larmes qu'on verse là-bas, mais n'ayant pu intéresser à leurs jeux un frère un peu plus grand qui regarde avec • émotion vers la cérémonie, dont les notes lamentables arrivent jusqu'à lui. Le dessin de ce tableau, très-bien composé, s'égare une ou deux fois dans des exagérations inutiles, la couleur générale est encore un peu grise , mais il faut reconnaître du moins, dans les Souvenirs de la Grave, une préoccupation généreuse du sentiment, une aspiration élevée et une intelligence très-remarquable de ce que doit être la peinture moderne. C'est par cette dernière qualité, qui est la plus désirable aujourd'hui, que ce tableau a attiré notre attention. Je ne sais ce que M. Blanc-Fontaine sera dans l'avenir, mais les tendances indiquées par sa toile prouvent qu'il sera mieux qu'un simple peintre anecdotique ; il nous semble destiné à venir grossir le bataillon de ceux qui croient que l'art doit, de nos jours, remplir sa mission et formuler de hautes vérités , s'il veut être véritablement grand, splendide, immortel.

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