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LA RUE DES NATIONS

L'Exposition universelle est une ville qui a ses rues, ses places, ses squares, ses ponts, ses jardins, ses fontaines, ses palais, et dans cette ville cosmopolite il y a des quartiers où sont représentés tous les peuples de Tunivers. Il y a même une rue des Nations.,dans laquelle chacune d'elles a construit et décoré une façade ; et l'on ne peut rien imaginer de plus curieux que de voiries divers peuples de la terre venir accuser eux-mêmes les styles de leur architecture, non-seulement par le spécimen qu'ils nous en montrent, mais en vertu de la comparaison qui s'établit d'ellemême entre ces différents styles, par le seul fait de leur rapprochement. Et comme si ce rappro-

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cbement eût été ménagé tout exprès pour faire i^aloir chaque style architectonîque, pour en exagérer la physionomie, on a placé Tun à côlé de Tautre les peuples qui se ressemblenlle moins, de sorte que cetle juxtaposition accentue avec plus de force le caractère qui distingue leur art. Auprès de Tltalie se trouve le Japon. Après les États-Unis vient la Suède ; le Danemark avoisine la Grèce ; le Portugal touche aux Pays- Bas, et TAmérique centrale au Maroc.

On ne trouvera pas singuliei" que ces échantillons d'architecture nous soient une occasion de dire un mot touchant la manière dont ce grand art est compris chez les diverses nations du monde ; car, sans attacher une importance excessive à des constructions qui ne doivent pas durer, on peut les regarder cependant, par cela seul qu'elles ont été faites sous l'empire de l'émulation, comme des manifestations voulues du génie particulier à chaque peuple.

L'Angleterre ne s'est pas mise en frais d'invention. Ce peuple n'a aucun sentiment original de l'architecture, et cela doit être parce que son pays est la patrie de l'individualisme, du chezsoi, du home. Les monuments qui doivent expri-

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mer les idées générales ne pouvaient être conçus là où il y a si peu d'idées générales à exprimer, et où d'ailleurs il n'est pas dans le génie national de leur donner la forme de l'art. Tous les édifices qui, en Angleterre, sont publics et qui affectent le caractère monumental, ont été élevés sur des modèles venus du dehors, et plus ou moins altérés par le goût du terroir. 11 y a sans doute de beaux monuments en Angleterre, mais tous sont l'ouvrage* d'architectes étrangers , comme» Tavouent maintenant les archéologues anglais^ depuis Thomas Hope. •

Au sixième siècle, la Grande-Bretagne reçoit, avec la religion catholique, l'importation de l'architecture romaine, bientôt modifiée parles Saxons. Au onzième siècle, les Normands y apportent le style dans lequel ils avaient bâti l'admirable église romane du Mont-Sain t-Micbel et tant d'autres merveilles du même style. Au douzième siècle, l'Angleterre accepte notre architecture de transition dont la cathédrale de Canterbury est un bel exemplaire. Au treizième^ elle voit s'élever l'architecture ogivale, qui lui est aussi importée par des artistes français... de sorte que la seule innovation qui appartienne

«n propre aux Anglais, dans Tart de bâtir, est le style Tudor^ style de décadence, où l'ogive s'affaisse sur elle-même, et que distinguent l'arc en accolade et Tare en anse de panier. Ce style est appelé perpendiculaire^ parce qu'il a ce caractère particulier que les meneaux qui divisent les fenêtres, au lieu de se ramifier en fiourbes flamboyantes, sont des lignes verticales^ coupées à angles droits, et que les archivoltes sont surmontées d'un encadrement rectangulaire.

11 est donc avéré que l'Angleterre ne peut revendiquer, en fait d'architecture monumentale, aucune originalité^ rien qui ressemble, même de loin, à une création. Saint-Paul de Londres n'est qu'une imitation de Saint-Pierre de Rome. C'est seulement dans Tarchitecture privée que les artistes anglais ont souvent excellé, tant il est yrai que l'art monumental ne saurait être que le produit des sentiments collectifs, des idées générales, des croyances communes à tout un peuple, ou du moins à un très-grand nombre d'hommes/

Il ne faut donc pas s'étonner si la façade de l'Exposition anglaise au Champ de Mars ne présente rien de grand, rien d'original. Les surfa-

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ces, d'un style gothique bâtard, c'est-à-dire du style Tudor, mêlé de Renaissance, sont morcelées par les lignes et par la différence des matériaux, rompues par des alternances de couleur, fra:çtionnées par des applications, en petite d'émaux et de faïences ; les colonnetles y sont divisées par des anneaux ; la sculpture y est ciselée dans le menu ; la matière céramique y est refouillée ; enfin les fenêtres sont à guillotine, et des rosaces sont inscrites sous l'ogive. Tels sont les caractères de cette façade, à laquelle nous préférons de beaucoup les constructions en pans de bois qui font suite. Le bois ayant de grandes portées permet des encorbellements hardis, et il faut reconnaître que l'architecte, en s'abstenant de toute imitation de la pierre par le bois, et en se procurant des ombres décidées par le creusement d'une matière qui se prête aux sculptures, a fait preuve de sens et de goût. Je dois dire, cependant, qu'en donnaut, pour supports, de minces polteaux de bois à un bâtiment dont la masse parait relativement considérable, comme Ta {pratiqué M. toUinson dans la construction sur laquelle est écrit son nom, Ton a commis la faute d'inquiéter l'esprit, qui, non content de

la solidité réelle, veut encore la solidité apparente.

Si les Anglais n'ont rien inventé en architeciure> à plus forte raison doit-on s'attendre qu'il en sera de même des Américains, et en général de tous les États fédératifs, parce que Tarchilecture,. encore une fois, est l'expression des grandes sociétés et ne saurait fleurir au milieu des agglomérations où domine l'esprit d'individualisme, le fractionnement. La façade des États- Unis est sans caractère et ne manifeste pas même un soupçon d'art. Quelque chose de sauvage perce encore à travers cette architecture, parfaitement convenable d'ailleurs pour un café de New- York, de Philadelphie ou de Chicago.

Vient ensuite la construction en bois représentant l'art de la Suède et de la Norvège. Les archéologues suédois distinguent, à l'origine de la civilisation Scandinave, deux plans typiques, le cercle et le rectangle,* ayant leurs, prototypes dans les abris naturels que l'homme primitif dut chercher, à l'instar des animaux. Le premier de ces types, à plan circulaire et à structure conique^ présente une analogie frappante avec

le sapin du Nord, Vabies excelsa^ qui, sous ses branches pendantes, offrait au nomade et au chasseur un refuge temporaire. Le second groupe de demeures dut sortir des grottes creusées par la nature dans les régions montagneuses et rocheuses de la Scandinavie. La transition de Tune à Tautre de ces habitations fut une tente qui, s'appuyant d'abord sur trois perches réunies nu sommet, se développa on un double assemblage de perches avec un court faîtage intermédiaire, lequel, se prolongeant peu à peu, amena la forme rectangulaire, à plan oblong, devenue la forme généralement employée.

Comment Thistoire dç Tarchitecture se confond avec l'histoire même des peuples, et des transformations ^ue subissent leurs idées et leurs mœurs, cela est curieux à étudier quand on va du simple au composé, ou que Ton remonte du composé au simple.

Au commencement, les habitations suédoises et norvégiennes étaient basses; mais elles pouvaient être défendues depuis les lucarnes, au moyen d'épieux et de flèches, et par une porte solide, à seuil élevé, assez basse pour qu'on ne pût y entrer qu'en se baissant. Cependant, comme

les surprises des brigands prenaient souvent la forme de rincendie, ces habitations présentaient un côté faible dans le peu de hauteur de la toiture qui, étant recouverte d'écorce de bouleau, pouvait être facilement allumée. Un autre mode d'attaque consistait à monter sur le toit et à décharger ses armes par Tissue de la fumée, issue qui, même lorsqu'elle eut été convertie en cheminée régulière, offrait aux « hommes des bois » un moyen de pénétrer dans la demeure du paysan en démolissant la souche de la che-

minée.

La nécessité de se protéger suggéra au constructeur la pensée d'établir aulour de Fédifice une galerie couverte ; ensuite, de surélever d'un étage une des deux extrémités de rhabitation, ou les deux ensemble, pour recevoir, dans ce dernier caS) sous un feu croisé, Tennemi qui attaquerait la partie faible de la construction, le loit. Enfin, pour fortifier la défense, on enleva les parois extérieures de la galerie inférieure, et Ion fit porter au premier étage, sur des solives en saillie^ une galerie de guet, régnant sur plusieurs côtés de rédifice... Et voilà comment s'est développée successivement, dans la Scandinavie,

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cette construction en bois dont nous avons un bel exemple dans la rue des Nations^ au Champ de Mars. Voilà comment Tarchi lecture, en conservant la tradition visible des combinaisons primitives, raconte aux yeux les mœurs, la civilisation d'un peuple, et les transformations que les temps y ont amenées.

Des deux édifices qui portent les noms de Suède et de Norvège, le dernier nous parait le meilleur ; ij est d'un aspect plus calme, plus septentrional. Les pleins, qui préservent Thabitatioà du froid, y sont plus étendus. Je remarque aussi que les courtes colonnettes qui portent les arcatures en plein cintre, dans la maison suédoise, ont un chapiteau seaphoïde, c* est-à-dire en coupole renversée, qui rappelle mal à propos le style byzantin dans un pays du Nord, tandis que, sur la façade norvégienne, les petits arcs sont portés par des pilastres. De plus, les deux encorbellements qui s'avancent à droite et à gauche sont une réminiscence heureuse de la galerie inférieure à laquelle fut substituée la galerie haute (1).

(i) Je saisis cette occasion de recommander aux architectes et aux archéologues un excellent ouvrage que publie en ce

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Aux maisons en bois de la Suède succède la façade italienne, et il faut bien avouer, quoique cet aTeu nous soit pénible, que les auteurs de ce frontispice ont été mal inspirés. Après avoir construit de grandes arcades portant sur des pieds-droits, ils ont imaginé de boucher en partie ce vide considérable au moyen de deux colonnes et d'un énorme linteau sur lequel se dessine un second arc, séparé du premier par un vide, et s'y reliant par des pièces carrées qui figurent iks bouts de poutre ou des bouts de pannes. On se demande à quoi bon ces colonnes, et le linteau qui les surmonte, et le second arc qui surmonte le linleau, et ce que tout cela signifié, même dans une façade élevée seulement comme un simulacre d'architecture. 11 y a là évidemment une réminiscence malheureuse de notre Opéra de Paris; mais au moins, dans l'édifice de Charles Garnier, l'œil est agréablement frappé de l'opposition que présentent deux ordres juxtaposés et très différents de proportion. Et le frontispice italien n'est pas mieux orné

ffloinent, à Stoc]|(liolm, M. Mandelgren, sous le titre : Atlas de rhistoire de la civilisation en Suède, Les premières sections de cet ouvrage, dont le texte est accompagné de planches, se rapportent à riiabitation et au mobilier.

qu*il n'est conçu, car les ornements en sont chétifs et maigres, sans parler des petites peintures en mosaïque d'un style mince, qui viennent diviser la composition el, sous prétexte d^ la décorer, ne font que l'appauvrir.

En revanche^ les Japonais nous donnent ici un échantillon de leur architecture,* qui est remarquable et qui est fort remarqué. Les artistes de Yedo en ont apporté de leur île tous les morceaux et les ont assemblés sur place. Jamais cette vérité : que l'architecture est un art essentiellement relatif, n'a été plus sensible, plus clairement exprimée. 11 y a dans la porte japonaise quelque chose de primitif et de rafflné tout ensemble. Deux poteaux pour soutenir les battants, deux poteaux corniers, deux sablières et deux trumeaux en menuiserie, tels sont les éléments naturels de lu construction mise en évidence, sans la moindre sophistication de la matière. Le bois de charpente est présenté dans sa nudité^ épais, solide et dense; on en sent la force et le poli, on en compte les veines. Les jambages sont revêtus à leur extt4mité d'une capsule de cuivre vert, couleur bronzd antique, laquelle les protège contre la pourriture à l'endroit

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par OÙ rintempéric commencerait à les attaquer. Les bouts de la sablière sont garnis d'un revè* tement du même cuivre^ et de plus ils sont légèremeat redressés à la manière chinoise, mais avec une mesure, une délicatesse qui annoncent des hommes de goût. Redresser les extrémités d'un portail comme s'il était d'une matière flexible et sans épaisseur, retrousser les angles d'une porte comme ceux d'un chapeau chinois, ce serait une faute de goût, et les Japonais n'en commettent point de ce genre, ou cela, du moins, est bien rare.

 l'extrême simplicité de ce bâti élégant s'ajoute un petit raffinement qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans une construction aussi rudimentaire. La seconde baie, c'est-à-dire l'ouverture de Texposition japonaise, est surmontée d'un fronton ou plutôt d'un auvent dont les lignes inclinées présentent une insensible courbure, comme celles du fronton du Parthénon.

Celte courbure correspond délicatement et en sens inverse au redressement de la sablière. Les revêlements, en bronze vert, sont rappelés sous forme de peintures sur les battants de la porte, à la hauteur des gonds. Les deux murs de la fa-

çade, à droite et à gauche de la seconde baie, sont décorés de deux grandes cartes géographiques coloriées, dont Tune est celle du Japon, Tautre un plan de Tokio. L'écriture, servant à son tour d'embellissement, complète la décoration decette curieuse entrée, de même qu'elle achève, dans les mosquées du Caire et dans l'Alhambra, lornementation de l'architecture arabe.

Placée entre la façade italienne et la façade chinoise, celle du Japon fait ressortir ce qu'il y a de bizarre dans la première et d'insigniGant dans la seconde. Le frontispice chinois n'offre rien de remarquable, en effet. Les angles en sont retroussés vers le ciel, et les murs en sont revè-< tus d'une teinte ardoise sur laquelle on a figuré des octogones et des losanges, comme s'il était convenable que le dessin d'un pavement fût appliqué à une muraille.

C'est le compartiment dévolu à l'Espagne qui vient après le bâtiment élevé par les Chinois. Les Espagnols ont pris un parti héroïque : ils ont bravement confessé qu'ils ne possédaient chez eux d'autre architecture que celle des Arabes, et ils nous ont montré divers morceaux, assez bien raccordés, de l'Alhambra. Le vainqueur

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s^est paré sans façon des dépouilles du vaincu. Sur de frêles colonneltes se dressent des coûtes en stalactite, c'est-à-dire composées de niches en miniature, de petits triangles sphériques et de menues alvéoles, qui montent en saillie Tun sur l'autre, et, en procurant aux yeux l'image d'une grotte, procurent à l'esprit l'idée de fraîcheur. Le plâtre, qui joue un grand rôle dans la construction moresque, s'est partiellement couvert de peintures et de dorures, tandis que les lambris sont revêtus de faïences qui opposent le poli de leur surface émaillée à l'aspect grenu et mat du plâtre, dépoli par des myriades de gaufrures.

D'autres arcs se dessinent dans celte contre-façon de l'Âlhambra, les uns en fer à cheval, les autres en plein cintre, à la manière des arcatures byzantines, et, en somme, les Espagnols, en s'attribuant l'architecture des Maures, ont eu du moins le mérite de nous en donner un spécimen élégant, travaillé avec soin, et ingénieusement arrangé pour les besoins du moment. L'Espagne, du reste, n'aurait eu rien à nous offrir de vraiment espagnol en fait d'architecture, car, après s'être affranchie de la dommation arabe,

elle n'a rien ÎQventé, rien changé, même, d'une façon notable ; de sorte que ses monuments, à BurgoSy à Madrid, à Tolède, à Séviile et ailleurs, sont tous élevés sur des modèles pris ^n France ou en Italie.

L'Allemagne n'est pas représentée dans la rue des Nations, au Champ de Mars; mais on peut considérer comme fortement empreinte du style allemand la façadeconstruite par rAutriche-Hongrie. Celte façade est une suite d'arcades dont la retombée porte sur des colonnes accouplées. Les tympans et les frises sont décorés de graffiti^ c'est-à-dire de dessins gravés avec une pointe de fer sur le nu de la muraille et formant un camaïeu, ou pour dire mieux^ une grisaille. Le dessin s'exécute ainsi : après avoir enduit le mur d'un mortier noir, on recouvre ce mortier d'une teinture de chaux délayée dans de l'eau de colle. Sur cette teinture blanche on trace^ au moyen d'un poncis, le trait du dessin prémédité, et l'on ombre les figures avec des hachures produites par un instrument armé de pointes, en forme de fourchette. Ces pointes, en faisant reparaître sous leur égratignure le mortier noir de dessous, forment un dessin en clair-ojbscur, autrement dit en blanc et noir.

Le périslyle constrait par les Autrichiens et les Hongrois est orné de cette manière. Le dessin des figures et des ornements arabesques est dans le goût de Schnorr, peintre bien connu à Munich, c'est-à-dire qu'il appartient à ce style de Renaissance germanisée, qui a dit son dernier mot dans Tœuvre de Kaulbach. Griffons, mascarons, rinceaux, coquilles, vases', cornes d'abondance, festons enrubancs, cartouches, inscriptions, candélabres historiés, tels sont les éléments de celte décoration en graffiti-^ que le peintre a renouvelée des Italiens avec un goût légèrement tudesque. Dans le bas, par le même procédé, ont été figurés des bossages taillés en pointes de diamant. Au surplus, une certaine distinction a présidé à l'ordonnance de ce frontispice, et l'on y a ménagé à propos une opposition entre les parties lisses, qui sont les fûts des doubles colonnes et leurs entablements, et les parties chargées d'ornements en grisaille^ qni sont les tympans d'arcades, les soubassements et les frises.

En passant du modèle d'architecture austro* hongroise au spécimen de la construction russe^ il me semble que je quitte une civilisation déjà

yieîllîe pour entrer chez un peuple quelque peu sauvage, mais puissant, robuste, plein de sève. Les Russes accusent ici avec ostentation une des richesses de leur pays, couvert d'immenses forêts. Leur charpenterie affecte les caractères de la force, et comme il arrive aux peuples jeunes de ressembler par certains côtés aux peuples usés, de même qu*il arrive aux vieillards de retomber en enfance, Tindiscret étalage de Tornementation, le luxe des broderies se font voir ici avec complaisance, et cela n'est pas surprenant, par la raison que le sentiment de la mesure n'appartient qu'aux époques de l'histoire où la civilisation et les arts sont en pleine maturité. Au commencement des sociétés, aussi bien que dans leur décadence, l'art, ne sachant pas encore ou ne sachant plus se faire beau, se fait riche.

Le constructeur russe a déployé dans son édifice une force exubérante, il a employé des supports très-épais pour porter des fardeaux qui n'exigeaient que des supports minces. Tandis que les Suédois et les Norvégiens, ayant sans doute besoin de ménager le bois, ont refendu leurs billes, se sont contentés de demi-poutres,

et ont dressé leurs parois avec des madriers, les Russes, qui disposent de matériaux plus abondants, ont mis en évidence les assemblages de bois rond, et, loin de s'en tenir à la sobriété des Norvégiens, ils ont prodigué la sculpture dans les chambranles ; ils ont ouvragé tous les appuis, refouiilé tous les poteaux et taillé à facettes les supports de leur étroit escalier, de manière que le passage en est obstrué par les saillies du bois. Quant aux pignons» ils ont dû avoir des pentes rapides, en raison du climat, et, bien que la tradition des coupoles byzantines se soit conservée en Russie, comme il fallait se préserver du séjour de la neige sur les combles, la coupole s*est redressée en accolade très aiguë, elle a dû «e terminer en pointe. Je remarque à ce propos que le Russe a toujours une fenêtre ouverte du côté de Byzance.

Le bâtiment de la Confédération suisse est une preuve éclatante de ce que nous avons dit plus haut, à savoir que les pays morcelés par la géographie ou par la pensée ne sauraient avoir une architecture qui leur soit propre* Ici, je le dis avec peine, non-seulement il n'y a aucune originalité^ mais il ne se manifeste au-

cun art. Au-dessus d un grand arc surbaissé^ dont les pieds-droits sont énormes, règne une balustrade fluette, formant une terrasse surmontée d'une toiture convexe qui n'a aucun rapport avec le reste de l'édifice. Il n'était cependant pas impossible d*exprlmer l'idée de confédération en mettant de la variété dans les parties et en laissant à l'entrée principale sa grandeur. De toute façon, il eût été facile de rappeler le climat du pays dans la physionomie de la construction.Un simple modèle de chalet eût mieux valu que ces lourdes murailles, percées de larges fenêtres' en arc bombé qui sont garnies de vitraux peints, dont la chaude et riche coloration jure avec le ton gris et froid, étendu sur les trumeaux.

J'arrive à l'architecture de la Belgique. Ce petit pays a voulu se distinguer et il y a réussi. Toutefois, son originalité ne s'accuse guère que par la diversité et la beauté des matériaux. La Belgique possède de riches carrières de marbre. Elle a dans le Hainautdes marbres gris mélangés, appelés Sainte- Anne ; elle a des marbrés noirs aux environs de Namur; elle a aussi des brèches brunes, déa marbres rouges, et ce petit

granit qu'on nomme granit de Flandre. Ces divers matériaux ont été fort habilement mis en œuvre au Champ de Mars, dans le magnifique spécimen que les Belges nous donnent de leur architecture. Cet art, remarquable par la solidité ^ par Texcellence de l'appareil et l'emploi raisonné des matières, a aussi tous les défauts de la Renaissance. Partout des profils tourmentés, partout des bossages. Les claveaux des arcs sont alternativement mis en relief; les surfaces sontdivisées, remuées, déchiquetées dans le style toscan, et à ce mouvement produit parles rentrants et les saillants de la construction s'ajoute encore la variété des couleurs résultant de la différence des matériaux : la brique, la pierre blanche, le granit gris, le marbre noir. Ce n'est pas tout : des loges, des galeries, des balcons, des balustrades, multipliant le jeu des ombres; des frontons brisés, offrant l'image ridicule d'un toit qui s'est ouvert pour laisser passer un buste^ un \ase ou un bilboquet, des corniches violentées par des enroulements de mauvais goût, des acrolères qui n'ont aucune raison d'être et qui, lorsqu'on y emploie de petits obélisques, rappellent l'image d'un jeu de quilles, enfin des

cariatides engaînées : ce sont là les caractères de Tarcbitecture que la Renaissance, en passant d'Italie en Flandre, y mit en honneur au dix-septième siècle, et dont le style parait être préféré aujourd'hui en Belgique. Ce style n'est autre que celui dans lequel ont été bâties la maison de Rubeas à Anvers, l'église des Jésuites dans la même ville, et en général les églises élevées par la Compagnie de Jésus en Allemagne, en Italie, en France, 5 Coblentz, à Cologne, à Dusseldorf, à Venise, à Rome, à Naples, à Paris, et dans mille autres lieux.

Il est difQcile maintenant de s'arrêter aux devantures construites par les Grecs, les Danois, les Américains du Sud. La Grèce, qui jadis a donné au monde tant de modèles exquis d'architecture et de sculpture, n'a su nous donner cette fois qu'un édicuie sans grâce et sans proportion, une petite loge en encorbellement, portée par d^énormes modillons romains ! et, sous le nom de polychromie, un bariolage de tons crus et indigestes. Le Danemark s'est conformé au style de la Renaissance allemande et belge, avec un peu plus de sobriété ; mais la façade des exposants danois est encore un joujou en grand. L'on

y voit des colonnes à entablements profilés, qui ne portent rien des frontons coupés à volutes, tout ce que Palladio a blâmé, tout ce qui est blâmable.

Je ne parle pas des petits échantillons qu'ont dressés les Marocains,Ies Tunisiens, les Siamois, les Persans, puisque ces peuples n'ont pas jugé à propos de nous montrer autre chose que dès loges où pourraient à peine se tenir les concierges de l'empereur du Maroc,du bey de Tunis,du roi de Siam et du chah de Perse ; mais nous devons dire un mot de la porte d'église que les Portugais ont bâtie au Champ de Mars.

Si je ne me trompe, c'est le portail de la cathédrale de Coïmbre qui a servi de modèle à cette construction barbare, où l'arc ogival s'est épaté en plein cintre, tandis que les parois du porche sont ornées de colonnes torses, de statuettes gothiques, nichées dans des édicules du style flamboyant, et même, ça et là, de quelques détails arabes. Rien n'est, ce me semble, plus malencontreux que ce mélange imprévu et adultère du tudesque avec le roman, du gothique avec le moresque, du Midi avec le Septentrion.

Mais du moins trouvons-nous une agréable compensation dans la dernière des façades natio-

nales que nous venons de passer en revue. Dans leur édifice, bâti en brique et en pierre, les Hollandais ont mis du goût, de la distinction, delà mesure, là où les Belges n'ont pas su en mettre. £n modérant l'emploi des bossages, en ménageant des parties lisses, en usant de Talternance des matériaux sans affectation, sans étalage, en élevant une tour élégante, Tarchitecte des

Pays-Bas nous prouve que si les beaux ouvrages de Tarchitecture sont enfantés par le mariage du sentiment et de la raison, celle-ci, quoique son nom soit du genre féminin, doit jouer le rôle masculin, le premier rôle dans le ménage de Tart. De tout ce qui précède, il résulte que les architectures monumentales ne sont pas nées et ne pouvaient pas naitre dans les pays où règne Tindividualisme, dans les Etats divisés par les croyances. L'Egypte, Tlnde, la Grèce unifiée par sa lutte héroïque contre les Perses, TÉtrurie, la Rome antique, les contrées de Tlslam, la France du moyen âge sont les pays où furent créées les merveilles de la haute architecture, et ces merveilles ne peuvent se produire que là où dominent la puissance des idées générales, la communauté des grands sentiments, Tindivision des esprits.

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