‹ Les beaux-arts à l'Exposition universelle de 1878Chapitre 5 sur 12 · SCULPTURE · texte numérisé non relu

SCULPTURE

Qui expliquera ce singulier pbéuomène ? La sculpture est rartpourlequeirEcole française a le plus d'aptitude, et le public français le moins de goût ! On peut dire même que plus nos artistes y soat habiles, plus le public y est indifférent. Cela est au point que la pensée a pu yenir aux commissaires de TËxposi lion universelle de ne pas faire une exhibition spéciale des, sculptures exécatées en France depuis dix ans, et de les disséminer dans les deux palais du Champ de Mars et du Trocadéro, dans les jardins, sut" le pont diéna, autour des jets d'eau, à l'angle des rues, au détour des avenues sablées, sur les balustrades des perrons, partout où elles auraient pu

servir d'appoint à la décoration générale.

Et ce projet, conçu par ceux qui avaient mission de ranger séparément les ouvrages de la classe des beaux-arts, avait trouvé si peu de contradicteurs qu'on allait le mettre à exécution quand la clameur des artistes statuaires a forcé le ministre compétent de consacrer à l'exposition des sculptures françaises trois salles que Ton destinait à un musée rétrospectif de curiosités plus ou moins intéressantes. Jamais, il faut en convenir, pareille chose ne serait arrivée, chez nous, à propos de peinture, tant est grande la différence qui existe, dans les inclinations de notre esprit, entre les tableaux et les statues. ^ Cette indifférence des Français pour la sculplu- / re tient peut-être à notre éducation religieuse, qui, dès l'enfance, nous a fait regarder tant de belles divinités, dont la présence élève l'âme et la purifie, comme des images suspectes, contenant l'esprit du mal et toutes pleines de séductions dangereuses. L'idée de couvrir la nudité des statues, divines ou héroïques, est une idée indécente, qui suppose une nation mal élevée. Les dieux de Polyclète, de Phidias, d'Alcamène, qui sont les dieux d'Homère, représentent sous

des formes sensibles, belles à ravir, les pures essences de la philosophie antique, les forces de la nature, les divins mystères. Ceux qui ont eu ridée malencontreuse des feuilles de vigne n*ont pas vu qu'ils faisaient descendre l'art, du haut de rOlympe^ dans les cabines de Técole de natation ou sur le sable des bains de mer, et qu'ils traitaient des immortels, vêtus de leur chaste nudité, comme des personnes impudiquement déshabillées en public.

Une autre cause de notre indiCTérence en ma* tière de sculpture est dans l'ignorance où on nous a laissés, pendant les siècles qui nous séparent du paganisme; sur la signification de ce grand art. ÂUssi est-il hors de doute que la sculpture périrait en France, si elle n'était protégée par ce personnage qui représente les intérêts généraux et qui s'appelle TÉtat. Condamné à satisfaire les goûts capricieux de quelques riches amateurs, et privé des besognes illustres que lui commande le gouvernement, l'art statuaire serait infailliblement conduit à une décadeoce rapide, ou à Rapetisser de plus en plus son domaine et la perfection de ses ouvrages. Mais confiment se peut-il que TÉcole française,

avec le seul appui de la Direction des beaux arts, demeure si forte en sculpture, se maintienne toujours à un niveau relativement élevé, et ne nous donne jamais le spectacle de Taffaiblissement dans lequel nous voyons, de temps à autre, tomber la peinture ? Cela tient à la gravité, à la dignité du marbre, qui interdit au statuaire rimitation du laid, qui lui rend impossible Tétude des choses changeantes, insignifiantes ou frivoles, et Tempêche, malgré qu'il en ait, de poursuivre, autrement que dans une statuette d'étagère ou de cheminée, le rendu des costumes ethnographiques, les ajustements familiers, les expressions fugitives, tout ce qui échappe à Tabsolu des formes, des sentiments et des pensées.

Tandis que le peintre étend son empire sur la nature entière, et qu'il embrasse du regard, comme disait Poussin, tout ce qui se voit sous le soleil^ la sculpture, plus limitée dans ses moyens, maïs plus fière dans ses visées, se défend d'explorer les bas-fonds et regagne en élévation ce qu'elle perd en étendue. N'ayant donc pas, comme le peintre» la faculté d'imiter toutes choses, le sculpteur n'a guère que deux

parlîs à prendre : ou chercher des modèles parmi les individualités choisies, à Texemple des Florentins, et leur donner l'importance d'un caractère, ou bien idéaliser les formes vivantes, à l'exemple des Grecs, en y retrouvant les traits essentiels de la vie générique.

Mais qu'est-ce donc, pensera peut-être le lec- ' leur, que cette prétention de corriger le réel, d'épurer la nature, et que signifie ce grand mot, t

si facile à dire, si difficile à comprendre : idéali- *. sL ( ,-, ser? Idéaliser les formes, c'est discerner ce qui leur est propre pour le faire vivement sentir, et t

en élaguer les accidents étrangers au dessein de la création, de telle sorte qu'une figure idéalisée doit être, en fin de compte, plus vraie que la même figure à l'état réel, à l'état vivant, parce que la première est purifiée de tout alliage malsain, tandis que la seconde est corrompue justement par les accents que le statuaire doit j supprimer, pour la restituer à son caractère i primitif, à sa beauté originelle. /

Ces cons^jlérations étaient nécessaires pour rendre intelligible ce que nous allons dire touchant la sculpture française, à l'Exposition universelle.

Qu'elle y tienne le premier rang, cela n'est pas contestable, cela n'est pas contesté. Les autres nations possèdent des sculpteurs et elles ont exhibé des sculptui^es ; mais elles ne possèdent pas, h proprement parler, la sculpture. En Italie, même, où Tart de modeler la terre et de tailler le marbre est, pour ainsi parler, un art endémique, les statues d'aujourd'hui laissent voir une intention choquante d'exprimer, avec coquetterie et avec une perfection vraiment puérile, des choses qui ne sont pas du domaine de la statuaire, la nature spécifique des tissus, la grosse laine d'une couverture, la souplesse ferme du cuir, le réseau et le point de la dentelle ou de la guipure, le soyeux des cheveux longs, la brosse des cheveux courts; et un pareil défaut, qui tend à confondre l'art élevé du sculpteur avec l'habileté manuelle du praticien, entache toute la sculpture italienne de nos jours, toute celle, du moins, qui nous vient de Rome, de Naples et de Milan — je ne dis pas de Florence — car un défaut de ce genre, qui est un défaut capital, dirimant, ne peut se produire que dans une école qui a perdu la notion des principes et qui ne Ta pas encore retrouvée.

En Allemagne et dans l'Autriche-Hongrie, Vart statuaire a d'autres vices qui sont tout aussi dirimants : le contingent et le poncif. Cela veut dire que la sculpture, à moins de descendre à la familiarité du portrait et d'être alors habillée, ne doit être ni autrichienne ni hongroise, ni bavaroise ni saxonne, mais humaine, et, s'il se peut, divine. Quant au poncif, on sait que celte >^ expression signifie une imitation servile, non rajeunie, des formes connues, des draperies usitées, en un mot, des styles antérieurs, et particulièrement du style devenu classique. Les Anglais ont exposé des sculptures et quelques-unes fort remarquables, mais il y a dans tous leurs ouvrages, même dans les meilleurs^ quelque chose qui rappelle la saveur d'un fruit sauvage.

Enfin, pour dire toute notre pensée et la dire crûment, afin de la mettre plus en relief, il n'y a guère aujourd'hui de véritable sculpture qu'en France, en prenant, bien entendu, le mot sculpture dans sa plus haute acception.

Les trois salles qui ont été consacrées après coup a l'exposition de la sculpture française au Champ de Mars, et le grand pavillon de la ville de Paris, contiennent trois cent soixante-six ou-

vrages exécutés par cent soixante-quinze sculpteurs. Là se trouvent toutes les variantes d'un art qui s'est attaché au caractère et à la beauté des formes, mais qui cependant a recherché le caractère plus que la beauté. De ces cent soixantequinze sculpteurs, dans lesquels ne sont pas compris les graveurs en médailles et en pierres finesj les uns, comme feu Perraud, Schœnewerk, HioUe, Thabard, Etienne Leroux, Mabille, Barthélémy, Tournois, Truphème, Prouha, se sont attachés de préférence à Tétude de la beauté ; les autres, comme Dubois, Mercié, Guillaume, Gauthier, Tony Noël, Bonassieux, Falguière, Delàplanche, ont visé au caractère, même dans certaines figures* qui ne demandaient pas à être particularisées aussi vivement qu'elles le sont. Ainsi les tendances de la sculpture française sont personnifiées par des artistes éminenls, et peuvent être étudiées sur des morceaux très-remarquables, dont plusieurs sont considérés à juste titre comme des chefs-d'œuvre.

Toute âme a ses voluptés qui l'entraînent, )S chaque esprit a ses inclinations ; chacun a son goût, dit simplement le vulgaire. Si j'avais été sculpteur, j'aurais eu de la prédilection pour les

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motifs, sans cesse renouvelés, de la statuaire grecque : le Faune, la Bacchante, TAmazone, la Néréide, la Dryade et toutes les divinités des eaux, des montagnes et des bois, les Hébé, les Gunymède, et même les grands dieux de l'Olympe dont rimage est pourtant si difficile à rajeunir. J'aurais cherché à varier par l'action, par le mouvement, par le geste, par l'attitude, par le choix des draperies et le mode des plis, ces figures dont l'antique a fixé les types impérissables avec une perfection désespérante.

Comme les artistes païens, je me serais efibrcé de mettre l'expression dans la figure entière, de la faire circuler comme un courant magnétique sur toutes les parties du corps, nu ou à demi drapé, et de l'y rendre aussi présente, aussi frappante que dans le jeu de la physionomie, afin de ne pas accuser sur les traits du visage des contractions qui avoisincnt la grimace, qui touchent à la laideur. Vénus et l'Amour ont été cent et cent fois le sujet d'un groupe dans l'art statuaire ; mais Perraud l'avait hardiment recommencé. En supposant la déesse irritée contre Tenfant qui est allé se souiller je ne sais où, dans la fange humaine, et qu'elle veut corriger

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en le purifiant, le sculpteur a modifié par une action imprévue le type de la Vénus antique.

Penchée sur l'Amour qu'elle tient par ses deux petites ailes, Vénus développe son dos arrondi, ses épaules divines, modelées en pleine lumière, tandis que sa tète, inclinée dans l'ombre, s'cclaire seulement de reflets qui adoucissent encore l'expression, d'ailleurs sans colère, de sa beauté inaltérable.

Dans ce marbre que la mort l'empêcha déterminer, mais qu'un digne ami du sculpteur, M. Dantès, a fait mettre au point, Perraud nous fait voir qu'on peut éviter les redîtes fastidieuses, même dans les sujets rebattus.

N'est-ce pas aussi une agréable surprise que le groupe intitulé : un Secret d'en haut? Qm^LMrait pu s'attendre qu'un sculpteur, même des plus intelligents, comme Hippolyte Moulin, saurait nous intéresser aussi vivement à cette figure d'Hermès, que nous avons vue tant et tant de fois, en des appareils si divers et des actions si différentes, tantôt essayant les cordes de la lyre qu'il invente, tantôt jouant de la flûte pour endormir Argus, ou s'apprêtant à le tuer, tantôt ramenant des enfers Eurydice retrouvée, ou l'y

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reconduisant, à jamais perdue, tantôt ajustant ses ailes à ses talons, ou prenant son toI pour porter un message des dieux?

Les sculpteurs, en général, se défendent d'avoir de l'esprit, et ils font bien. Cependant l'esprit, cette fois, n'a point desservi le statuaire. Son Mercure, antique par le choix et la pureté des formes, est sans doute un peu moderne par l'intention malicieuse de son geste. En se penchant à l'oreille de Priape, il lui conte je ne sais quelle aventure galante qui s'est passée dans le ciel, j'allais dire à la cour, peut-être quelque brouille de ménage survenue entre Junon et son mari, qu'elle aura surpris en conversation criminelle avec Antiope, ou Danaé, ou Galisto,^ peut-être l'histoire du flagrant délit de Vénus, constaté par Vulcaia devant tous les dieux pris

à témoins, et amusés de son infortune conjugale. Priape, dont le corps est engagé dans une gaine, éclate de rire au récit des cancans de l'Olympe, que Mercure se. délecte à lui conter.

Élégant, et un peu maniéré dans son élégance^ ce Mercure, il faut l'avouer, semble avoir vécu sous le Directoire; il tient son caducée derrière son dos, comme un Incroyable tenait sa canne.

Ses doigts rappellent la boite à mouches et son sourire est du meilleur ton. Mais quel charme, après tout, et quelle grâce dans la tournure! Quel soin, quelle science dans le modelé du torse, modelé doux, passé et fin ; quelle délicatesse dans le rendu des extrémités, des mains syelteset des pieds chaussés de crépides,et combien est savoureux le plaisir qu'on éprouve à regarder un groupe si habilement contrasté, si attrayant par l'opposition que présente le gros rire du dieu des jardins, dont la bouche est fendue jusqu'aux oreilles, et le fin sourire du conteur. 11 n'y a pas d'autre exemple, je crois, qu'on ait su mettre une pareille dose d'esprit et de malice dans le sérieux du marbre, sans trop d'offense à la majesté de l'art statuaire.

Le groupe de M. Moulin nous suggère une ob* servation *qu'il est important, ce nous semble, d'adresser à tous les sculpteurs, à savoir que les figures de marbre ont mauvaise grâce à sortir de leur aplomb pour s'appuyer sur un corps étranger, sur un terme, par exemple» ou sur un ro* cher» ou sur un tronc d'arbre. Autant que possible, une statue doit porter sur ses pieds, et l'étymologie nous TaFfirme, car statue vient de

stare, se tenir debout. Lorsque la Bgure est ailée, comme Test celle de Mercure, au pétase et aux talons, Tînconvénient du porte-à-faux est sauvé, l'œil étant rassuré par la présence des ailes ; mais quand une figure pesante, comme THercule Farnèse, s'appuie pesamment sur un support extérieur, formant tenon, le regard est alarmé de ce qui manque à la solidité apparente de la statue, et cela suffit pour troubler le sentiment de l'admiration qu'elle nous inspire. Sous ce rapport, la statuaire obéit ad^ mêmes lois que l'architecture. Le fameux Satyre de Praxitèle, nonchalamment appuyé sur un tronc d'arbre, estsansdouteuneexceptionà cette règle, mais une exception qu'il ne convient pas d'imiter.

Je fais cette remarque au sujet de quelques figures jetées hors de leur aplomb, notamment de celle que M. Delaplanche envoya de Rome sous le nom d'Eve après le péché, et qui, d'ailleurs, déparée par l'abondance inutile des carnations et par le luxe, encore plus inutile, de la force déployée dans la douleur, est loin de valoir ce que Tartiste nous a donné plus tard d'excellent.

Mais, pour ne pas quitter les sculpteurs qui

ont le culte de la beauté et qui s^attachent au nu ou au demi-nu, je m'arrête à l'adorable figure de M. Schœnewerk, la Jeune fille à la fontaine. Que ne suis-je millionnaire, un de ces petits millionnaires qui ne possèdent qu'un seul million et qui pullulent dans Paris! Avec quel bonheur j'achèterais ce marbre délicieux, dussé-je n'en avoir qu'une répétition ! Si Corrège avait fait de la sculpture, il Taurait faîte ainsi. La grâce ineffable de ce grand maître est passée dans l'âme et dans le ciseau de Schœnewerk ; mais le statuaire a été ici plus sévère que le peintre, plus châtié, et cela devait être, puisqu'il n'avait pas, pour dissimuler tel ou tel défaut de goût, le prestige d'une couleur enchanteresse et les mystères de l'exécution. Jamais on n'a manié le Carrare d'une main plus légère, plus souple, avec plus d'amour. Jamais on n'a mis autant de tendresse dans une figure de style, autant de chasteté dans une exquise volupté de formes. Ce n'est pas une naïade d'une beauté poncive, que cette jeune fille si naïvement belle, si charmante. Elle a dans le mouvement de sa bouche, insensiblement irréguliëie, dans le modelé de son corps penché sur la fontaine, et dans quelques accents

indiqués au jarret de ses jambes nues, quelque chose qui annonce qu'elle a vécu avant d'être immortalisée, que sa chair a palpité avant d'être métamorphosée en marbre. Sara la baigneuse n'est pas plus belle lorsqu'elle va se balancer au-dessus d'un bassin de l'Uyssus, lorsque la crainte d'être aperçue par quelque autre que l'eunuque aux dents blanches, au front noir, fait frissonner son beau corps, sculpté dans les hémistiches du poète.

A vrai dire, pourtant, la Sara des Orientales est plutôt dans la Jeune fille au bain, que M"' Berlaux a modelée tout exprès pour exprimer ce passage de la ballade :

£ile est là sous la feuillée,

Éveillée Au moindre bruit de malheur, Et rouge pour une mouche

Qui la touche^ Comme une grenade en fleur.

Cette figure aimable, pondérée avec beaucoup d'art, toute pleine de séductions, n'est cependant qu'une figure de genre. Je dis de genre, eu égard au choix du modèle, au désordre de la chevelure, à l'air un peu chiffonné de la physionomie^ an maniéré délicat du mouvement,

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qui est du reste fort gracieux, et qui met en relief des formes rondes, polies et fermes, des carnations rendues avec le sentiment de la yie^ et d'un ciseau qu'on pourrait croire celui d'un maitre.

La parenté qui existe entre la sculpture et la peinture — parenté qui doit rester éloignée — a donné naissance à des statues qui rappellent, sans que j'y trouve à redire, le style de quelques peintres célèbres. Le Premier Miroir de M. Baujault estun marbre conçu et touchédanslegoûtde Prud'hon.G'estencoreunejeuner]lle,uneChloé, qui, sans doute au moment de se plonger dans l'eau, y aperçoit le reflet de son image et s'arrête pour regarder avec innocence sa jolie tête, ses traits épanouis, sa chevelure tombante, ses épaules effacées, ses charmes à peine naissants, son corps délicat et mince, sans |parler d'une grâce dont elle n'a pas conscience, mais dont le spectateur est ravi.

Le Premier Miroir appartient à cette époque récente, où notre école, voulant du nouveau à tout prix, cherchait ses modèles dans l'adolescence, au risque de n'y*trouver que des corps fluets, des membres veules et débiles, des ge-

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nowii engorgés, des'iiaigreurs qui paraissaient distinguées^ uniquement parce qu'elles n'étaient point dans la haute tradition sculpturale et que par là on se faisait gloire d'innover. Ce fut un moment la mode de sculpter des formes chéti- Tes, sous prétexte que Donatello en avait donné l'exemple. Falguière fut un des premiers, si j'ai bonne mémoire, à mettre en vogue, dans les ateliers de sculpture, les modèles adolescents. Le succès qu'avait eu son Vainqueur au combat de coqs y dont nous voyons ici le marbre, soigneusement, précieusement fini, détermina beaucoup de sculpteurs è explorer le domaine de la jeunesse impubère. On vit alors des joueurs de toupie, des joueurs de triangle, des joueurs de billes, de petits saltimbanques, des pêcheurs d'écrevisses, que sais-je encore? et Ton eut, dans une e xhibition de corps graciles, prétendus gracieux, tout un pensionnat de jouvenceaux anémiques. Heureusement, la mode en eut bientôt passé. Dieu merci. Le Charmeur de M. Thabard est de ce temps-là; mais, du moins, les formes étaient cette fois choisies dans le bel âge de la jeunesse, 4|adiées avec beaucoup d'attention et de savoir, et intéressantes par elles-

mêmes, indépendamment de l'action qui consiste à charmer des serpents au son de la flûte^ comme nous l'avons vu faire tant de fois par de jeunes Arabes, sur les places du Caire.

Combien sont préférables, pour le sculpteur, les formes que la nature a parachevées dans les divers âges de la vie, celles qui marquent Tenfance, la jeunesse, la maturité ! Combien elles sont plus dignes du marbre que celles des âges de transition, surtout des années où Ton n'est plus enfant sans être encore un jeune homme ou une jeune fille. C'est aux âges ac- <;omplis qu'appartiennent la Baigneuse^ de M. Tony Noël, VArion, de M. Hiolle; la Somnolenccy de M. Etienne Leroux, V Amour taillant son arc, de M. Prouha, VIcctre essayant ses ailes, de M. Mabille. On a du plaisir à embrasser du regard ces marbres dans lesquels le ciseau n'a jamais eu à rendre une déviation, une inGrmité, une maigreur, un genou saillant, un coude anguleux, un engorgement des malléoles. Pendant que l'œil glisse sur des membres sans pauvretés, le spectateur peut se mettre plus facilement en communication avec le sentiment de l'artiste. Il se rappelle, par exemple, que le jeune Arion

ècliappa aux matelots qui Je voulaient égorger, en se jetant à ]a mer, sur un des dauphins que les harmonies de sa lyre avaient attirés autour du vaisseau. Il admire comment le sculpteur a su exprimer, sans altérer sensiblement les traits du poète, les angoisses qu'il vient de traverser, et ce qu'il lui reste de frayeur et d'émotion sur le vivant navire qui le porte au rivage. ToutefoiSyje remarque ici qu'il est dangereux pour un sculpteur de vouloir Texpression, même pour l'effleurer seulement, car la bouche d'Arion n'exprime son inquiétude qu'à la condition de former, en se creusant, un trou noir qui fait tache sur la blancheur du visage.

Le statuaire, au surplus, a ce privilège qu'il peut se contenter de figures sans nom et sans histoire, qui n'ont pas d'autre destination que d'être belles, d'autre signification que la grâce de leur posture ou de leur mouvement. Une fille sortie du bain est un motif qui suffit à M. Tony Noël pour tirer d'un bloc de marbre une sculpture amoureusement conçue et rendue, où il a su mettre quelque chose de plus que de la science, quelque chose de plus que le sentiment de la vie.

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Il n'a fallu aussi à M. Etienne Leroux, pour faire un morceau ravissant, que le spectacle d'une jeune femme, renversée sur un sofa, les bras étendus, dans l'attitude de la somnolence, femme charmante, dont la tête reste sérieuse sur un corps plein d'abandon, et qui balance doucement ses membres assoupis, sur le point d'échapper au sommeil, ou peut-être au moment de s'y replonger avec une mollesse voluptueuse.

Le sommeil de la beauté a été souvent un motif admirable pour les sculpteurs, antiques ou modernes, tant il est vrai que l'art statuaire n'a pas autant besoin que la peinture, à beaucoup près, d'une action, ni même d'une pensée, je ne dis pourtant pas d'un sentiment. Michel- Ange a représenté le sommeil dans ses fameuses figures du Crépuscule et de la iVweV, qui sont couchées avec une auguste élégance sur le tombeau des Médicis. Cependant, il n'a pu se défendre d'y faire pénétrer l'expression d'une tristesse profonde et de les agiter jusque dans le repos et le silence d'un mausolée. Le Crépus^ culûj il est vrai, semble se réveiller et secouer des rêves pesants, des rêves sinistres. Mais le

sentiment qui se trahit dans le mouvement et dans Texécution de ces statues sublimes est celui que le statuaire portait au fond de son cœur. De pareils ouvrages ne se recommencent plus.

Toutefois, un artiste qui est des premiers dans notre école, M. Malhurin Moreàu, a fièrement tenté une variante du Crépuscule et de la Nuit de Michel-Ange, avec la seule préoccupation de faire sortir du marbre une femme superbe, aui formes puissantes, aux carnations pleines et compactes, majestueusement endormie, ayant dans son giron un enfant endonni comme elle, et ne représentant rien que sa beauté sévère, hautaine, olympienne, qui, sans se laisser désirer, se laisse admirer* Il était difficile, pour ne pas dire impossible, d'être plus hardi et plus original, dans l'imitation flagrante d'un grand maître, réputé inimitable.

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