LES BRONZES
De toutes les malières qui sont susceptibles d'être façonnées par la main de Touvrier, il n'en est pas une qui n'ait son caractère propre,, sa physionomie indélébile et, s'il est permis d'employer ici un pareil terme, son humeur.
Sans parler de l'argile et de la cire qui reçoi- Tent docilement toutes les empreintes de l'art, le bois, la pierre, le marbre, l'or, l'ivoire, l'argent, le bronze ont chacun leur tempérament, leur mode de résistance à la volonté humaine, leur manière de se comporter sous les coups d& l'instrument qui les attaque, qui les pénètre. Il y a comme un esprit dans les choses. C'est la loi quia présidé à leur formation, de sorte que la pensée de l'artiste ne peut s'y faire jour qu'à la condition d'entrer en communication intima
^avec cet esprit. L'or, l'argent et l'ivoire n'étant plus employés que pour de petits ouvrages, le bois étant très-rarement mis en œuvre dans la ^ulpture, et la pierre ne Tétant que pour des figures colossales et purement décoratives, c'est •entre le marbre et le bronze que doit s'établir la distinction et la comparaison des substances propres à la statuaire.
Le marbre, de sa nature, a une ressemblance avec la chair; il possède des qualités de blancheur et de transparence qui lui prêtent, sous le «iseau de l'artiste, une certaine apparence de vie quand il représente le nu. Tantôt il a une teinte légèrement ivoirée qui reproduit d'autant 'mieux la chaleur de Tépiderme, tantôt il est semé de paillettes dont les grains brillants impriment une sorte de vibration à la matière ; mais toujours la lumière y glisse avec douceur^ toujours l'ombre y est tempérée par des reflets; la chair qu'il représente n'a plus le tendre, la morbidesse des tissus périssables, elle est comme d\urcie pour l'éternité, et cela même le rend éminemment propre à recevoir la forme des dieux immortels.
Le bronze a d'autres qualités. S'il est.composé
de cuivre et d'étain, comme Fairain antique, il est extrêmement tenace. Il peut même devenir cassant lorsque Tétain y entre pour un cinquième ; sMl est formé de cuivre et de zinc mêlé d'étain et d'un peu de plomb, le cuivre devant dominer dans la proportion d'environ 88 p. 100, il est suffisamment tenace et en même temps plus ductile, plus coulant, plus malléable. La ténacité du bronze, une fois reconnue, permit aux anciens de le couler autour d*un noyau, c^est«à- . dire d'en envelopper un vide en laissant au métal une très-faible épaisseur, si faible que, par exemple, la statue éque^re de Marc-Aurèle^ qui est à Rome, sur le Capitole, put être cou« lée en un bronze dont Tépaisseur ne dépasse^ pas, dans certaines parties^ neuf millimètres.
Ainsi constitué solide et mince tout ensemble, le bronze est assez léger pour qu'une statue en cette matière puisse tenir en équilibre sans le secours d'aucun support étranger,d'aucun tenon . Il en résulte que le statuaire, plus libre dans sa conception, peut se permettre des mouvements plus hardis, et qu'il va jusqu'à lancer dans le vide des figures volantes qui ne font que poser sur le piédestal et n'y adhèrent que par un pied,
 L'EXPOSITION DE 1878. 13i
comme le Mercure de Jean Boulogne^ comme la statue de la Liberté, dressée par Dumont sur la colonne de Juillet, à Paris.
Il est déjà sensible que les lois du sentiment, les lois esthétiques, ne sont pas les mêmes pour le bronze que pour le marbre. On doit s'attendre que la hardiesse possible des mouvements donnera plus d'importance aux différentes silhouettes que présentera la figure^ suivant le point de vue d'où on la verra ; que V excellence àe TouYrage résidera surtout dans le choix des lignes fermes, élégantes, heureusement et librement variées, que la pantomime du personnage représenté dessinera sur le fond ou sur le ciel ; qujenfin l'attention se portera sur les contours qui écrivent le commencement et la fin de chaque forme plutôt que sur les milieux. Et il en sera ainsi pour d'autres raisons. Le bronze,bien qu'il puisse revêtir une couleur claire et se rapprocher du ton de l'or par le mélange du cuivre avec le zinc^ qui produit le laiton, le bronze est ordinairement d'une couleur obscure» et par là il accentue encore plus la silhouette de ses formes évidées, détachées dans l'espace, et, comme le métal appelle et renvoie vivement la lumière,
«32 LBS BEAUX-ARTS
à rinverse da marbre qui la reçoit et qui Tabsorbe, Tœil passe brusquement du clair à Tobscur; les moindres saillies s'exagèrent par le brillant, taudis que les creux s'approfondissent par le noir.
Il suit de là que le modelé des figures qui doivent être coulées en bronze ne comporte pas toujours les beautés de détail, toutes les nuances dans lesquelles se complairait le sculpteur en marbre, car si les plans se multipliaient sur le métal, les incidences de la lumière, en les accusant, produiraient infailliblement une sorte de confusion. D'autre part, le bronze ayant une densité remarquable, une densité supérieure à colle des métaux qui le composent, se prête à plus de finesse, de sorte que le métal du statuaire possède deux qualités qui semblent se conlrarier, Tune invitant l'artiste au fini dans la manière de travailler, Fautre lui comniandant la simplicité dans la manière de voir.
Telles sont les lois particulières à la sculpture eu bronze. Nul doute qu'elles ne soient parfaitement connues des artistes, et cependant il n'est pas rare qu'elles soient méconnues ; elles l'ont été, mémo des anciens, car il est, parmi
les plus belles antiques, tel chef-d'œuvre, par exemple le Gladiateur combattant, qui aurait dû être feit en bronze et non en marbre^ tu Texcès de mouvemeni qui porte en avant et en arrière les bras et les jambes écartés de cette statue fameuse. Il en est de même aujourd'hui. Ceux des nôtres qui ont une tendance au pittoresque composent pour le marbre des statues ou des groupes qui seraient moins critiquables ou ne le seraient pas du tout si on les coulait en brouEe. À supposer que le David de Mercié pût être exécuté dans un bloc de Carrare, quelle différence entre l'impression que produirait cette figure en marbre dont le bras* aurait dû être rapporté, et l'effet qu'elle produit dans la matière sombre où on Ta fondue. Indépendamment de la désinvolture superbe que le bronze a permis de donner au vainqueur de Goliath,ne sent-on pas que ce métal verdâtre, brillant par places, a une sorte d'affinité morale avec Faction représentée et le héros farouche qui Taccomplit ?
Le bronze convient si bien aux mouvements résolus, aux gestes violents, aux élégances de la jeunesse, qu'il double la valeur de la conception sculpturale et y ajoute, par le caractère d'une
substance que l'on sait retentissante, un accent de dureté et de fierté. Le Persée égorgeant MédusBj ouvrage de M. Marqueste, ancien prix de Rome, me semble rendu plus tragique par la patine vert antique dont il se couvre. Revêtu de la force de Mercure par son pétase ailé et par ses talonnières, Persée va couper la tête de Méduse terrassée, de Méduse dont la chevelure se hérisse de serpents sous la main du vainqueur. Un tel groupe serait impossible en marbre, à moins qu'il ne fût obstrué de troncs d'arlN'es ou de rochers qui, en le consolidant, le rendraient lourd. Tel qu'il est conçu, il forme une silhouette qui annonce de loin un combat de demi-dieur, un égorgement dans les régions de l'Olympe.
La tête de Persée, modelée à facettes, présente des plans sinistres, des méplats heurtés, une expression de colère qui altère la beauté du héros et qui serait déplacée sur le visage d'un dieu.
En vrai sculpteur, M. Schœnewerk a changé complètement de style en travaillant pour une matière métallique. Les qualités vraiment ex* quises de son exécution en marbre,il y a renoncé volontairement dans le modelé de son Mime
dompteur, qui^jouant avec le danger, menace d'une Yerge de fer un jeune tigre. Ce plâtre, passé en couleur, sera un bronze plein d'énergie, plein de mouyement et dans, lequel le sentiment de la vie et le plaisir de la lutte seront poussés jusqu'à Texaltation. C'est aussi grâce à la légèreté du métal que' M. Mercié a pu conce- ?oir avec tant de hardiesse son groupe si pathétique et déjà si populaire, Gloria victis, et faire tenir en équilibre sur un mince point d'appui cette figure allégorique de la Gloire, qui, les ailes déployées, les draperies soulevées par le vent, emporte sur son épaule un défenseur de la patrie, un jeune soldat expirant. Placé dans le square Montholon, sur un fond de verdure, ce groupe mouvant et émouvant était à peine visible. Ici on le voit se détacher en sombre couleur sur les claires murailles du pavillon de la Ville, ou s'enlever palpitant sur le ciel, de sorte qu'on peut contempler à l'aise l'expression de cetle Gloire a la fois symbolique et vivante, tout émue, tout étonnée de célébrer une fois les vaincus, elle qui ne célébra jamais que les vain-* qneurs.
Les anges, les génies, les amours, toutes ces
136 LBS BEAUX-ARTS
figures auxquelles nous prêtons des ailes et que nous imaginons parées de jeunesse, elles ne peuvent entrer dans la sculpture que fondues en métal, tant il est vrai qu'entre la matière et le sentiment, il existe des liens étroits, mystérieux^ indissolubles. Et comment n'en serait-il pas ainsi^ puisque Tairain est après tout une création de l'homme, un alliage qu'il a fait passer par le feu de ses fournaises et par le creuset de son esprit ?
Fugit Amor : c'est le nom que donne M. Damé à un autre groupe intéressant et chaleureusement conçu, qu'il a coulé en bronze pour exprimer ce passage du poète dans les Chants du crépuscule :
La pauvre fleur disait au papillon céleste :
Ne fais pas !
Vois comme nos destins sont différents: je reste,
Tu ten vas I
Le papillon céleste est ici un Amour qui s'envole, et la pauvre fleur est une jeune femme qui veut retenir l'Amour. Heureuse composition de figures pénétrées par le sentiment, si elle n'était pas hérissée de bras et d'ailes, qui dessinent dans l'air une silhouette compliquée, déchirée.
Quelle que soit la vivacité de mouyement que permet le métal au statuaire, il y faut pourtant une certaine modération, non-seulement pour ne pas inquiéter les yeux par une trop grande agitation de lignes, mais pour procurer à l'esprit le plaisir qu'il éprouTeà se représenter, dans une action qui commence, le mouvement qui Ta suivre, ou, dans une action qui finit, le mouvement qui vient de s'accomplir. 11 y a quelque chose de saisissant dans la pantomime cauteleuse de ce gladiateur antique, appelé le Rétiaire^ qui, afin d'amuser la férocité des spectateurs romains, va lancer le filet sur son adversaire, pourj'égorger ensuite avec son trident, au risque d'être pris lui-même dans le filet de l'ennemi etde donner le spectacle de son propre égorgement ! Il fallait exprimer ici tout à la fois la prudence et le courage du combattant qui joue sa vie, et c'est avec bonheur que M. Tony Noël a mis ces deux expressions dans la tête de son Rétiaire. Trouver une tête en sculpture, il n'est rien de plus difficile, si Ton veut qu'elle ait du caractère sans grimace et de la beauté sans fadeur.
A la figure de M. Tony Noël fait pendant
i38 LES BEAUX-ARTS
celle à'Bfflas^ par M. Morice. Au moment où il puisait de Teau à une fontaine, Hylas fut enle\é par les nymphes. C'est là un motif charmant pour la peinture plus encore que pour la statuaire, qui ne saurait représenter Tenlèvement d*un beau jeune homme par des naïades, sans faire un vaste tableau de marbre. Le marbjre, cette fois, convenait plus que le bronze et devait être employé dé préférence là où Tintention du sculpteur était justement d'exprimer la séduction et la grâce de la jeunesse dans un mouvement modéré.
L'art antique a souvent choisi le métal pour faire des figures de grands dieux, et Phidias, en particulier, avait coulé en bronze plusieurs de ses statues de Minerve. Cependant, et malgré le respect que nous inspirent des exemples venus de si haut, il nous semble que la douce blancheur du Pentélique, la splendeur neigeuse du Paros étaient plus convenables à la majesté divine d'un Jupiter, d'une Junon, d'une Pallas, qui n'habitaient que les régions éthérées, et d'un Apollon, dieu de la lumière, et delà blonde Vénus, tandis que la couleur sombre et Téclat métallique de l'airain léger avaient plus de rap-
A l'exposition de i878. 430
port avec Tidée qu'on se fait des dieux actifs, plus mêlés aux actions humaines^ les uns en voyage ou en mission sur la terre, comme Mercure, ou vivant au milieu des forêts, comme Diane chasseresse ; les autres régnant sur la mer profonde, comme Neptune, ou dans TÉrèbe noir, comme Pluton.
Encore est-il qu'on ne se représente pas vo* lontiers la figure d'une divinité féminine autrement qu'en marbre^ à moins que son image, ne soit resplendissante dans un métal qui serait d'un ton rose ou semblable à de l'or, selon les doses employées dans l'alliage des métaux qui composent le laiton, c'est-à-dire du cuivre jaune ou rouge avec le zinc. Mais, de toute manière, le cuivre revêt avec le temps une couleur foncée ; il contracte une patine qui l'assombrit, sans qu'on ait besoin de lalui donner artificiellement. Le seul métal qui pourrait faire briller une statue d'un éclat inaltérable serait Tor, mêlé ou non avec l'ivoire. Aussi Phidias avait-il composé de ces matières précieuses les colossales idoles qui remplissaient de leur majesté le temple d'Olympie et le Parthénon d'Athènes.
C'est en vue d'un mélange de bronze, d'or et
140 LBS BBAUX-ARTS
d'argent que feu Rochet a modelé la Cassandre qui se réfugie à Tautel de 'Minerve, et l'image de la déesse qui surmonte Tautel. Ce motif exécuté en marbre, comme il Ta été par un de nos plus habiles sculpteurs, Aimé Miliet, né comportait pas le mouvement que Rochet a donné à sa ligure de Cassandre. Déjà excessif dans une sta* tue jetée en métal, ce mouvement serait intolérable dans un marbre, si même il y étaitpossible, à moins de quelque tenon ridicule. Aimé Millet, <i'ua côté, feu Rochet, de Tautre, ont chacun très-bien compris ce que leur commandait, ce que leur permettait la nature des substances employées.
Ne fut-ce que par la raison qu'il se prête à des mouvements hardis, le bronze convient à merveille aux statues représentant Mercure en action, et aux figures d'enfants lutins, de faunes chasseurs, de chevriers, de braconniers. Le Mercure s' apprêtant à tuer Argus, ouvrage de M. Marius Montagne, présente les qualités essentielles d'un bronze, un agréable balancement, une silhouette, heureuse, animée, et il rappelle, sans en être une imitation, le fameux Mercure de Tliorwaldsen, qui est un marbre. Or la preuve
A L'EXPOSITION DE 1878. i4f
que le bronze est préférable pour les figures des dieux qu'on peut appeler inférieurs, à raison de leur contiliuelle présence sur la terre^ c'est que les défauts de beauté, je veux dire de diyinité, y sont moins sensibles que dans le Carrare. Le Mercure de M. Montagne, où un défaut de ce genre passe presque inaperçu, serait critiquable et critiqué «i le sculpteur eût choisi pour son ouTrage une autre matière.
V Enfant des AbruzzeSj de M. AUar, ce joli enfant qui sourit de ne pouvoir porter qu'avec peine sa cruche pleine d'eau, le Faune jouant avec un chevreau^ de M. Barthélémy, élève de Duret, dont il est aussi quelquefois l'imitateur, le jeune Amour y de M. Moreau Vauthier, ce Cupidon si alerte, si désinvolte qui nous menace de sa flèche avec un sourire cruel, ce sont là vraiment des sujets inventés pour le bronze.
Il en est de même de tous ceux qui exigent la présence d'un accessoire important qu'on ne peut exécuter qu'en métal, comme, par exem* pie, un trépied, un violon, un arc, une faux. Les accessoires, même dorés, jurent avec la couleur et la gravité du marbre, et ils prennent alors, par opposition, un caractère de réalité tout à
fait choquant. Le violon dont joue la figure de la Musique^ ce violon que Raphaël a mis entre les mains d*ÂpolIon dans sa célèbre fresque du Parnasse, ne serait pas admissible, s*il n*était de bronze argenté comme toute la statue, d'ailleurs si élégante et si expressive, de M. Delaplanche. Le trépied en cuivre sur lequel la Vestale de M. de Gravillon rallume le feu sacré; rémerillon que lutine le jeune oiseleur de M. Thabard ; le triangle, peint en blanc, dont joue le gracieux adolescent de M. Roubaud jeune ; les cordes en laiton de la lyre qu'invente le Mercure de M. Lavigne, renouvelé de Duret; la harpe que tient le David devant Saûlj de M. Icard, ce David qui semble si ému des sons harmonieux de son instrument ; la croix que fait avec deux bâtons le Saint Jean de M. Laoust, petit enfant délicat, mais sans aucune pauvreté de formes; la lance et le bouclier de la Minerve qu'implore la belle Cassandre de M. Millet; le fuseau que dévide TAtropos de M. Doré, dans ce groupe fier, la Parque et F Amour ^ qu'il a conçu à la Michel- Ange, exécuté en peintre, et qui se caractérise par un contraste touchant entre Taimable figure de l'Amour jeune et tendre qui va périr, et la
A l'exposition de 1878. i43
mine farouche de riaexorable vieille aux mains longues et ridées. •• ce sont là autant de réalités qui, loin de contribuer à Tillusion, la détruisent. On était dans le monde des statues, c'est-à-dire des personnes idéales, divines, et Ton retombe lourdement dans un atelier de ferronnerie. Du temple des Vestales on est ramené dans la forge où le cuivre a été brasé, où le fera été battu.
Indépendamment des facilités que procure aux artistes la légèreté du métal pour les figures mouvementées, comme V Icare élégant et hardi de M. Mabille, il existe, encore une fois, des rapports esthétiques entre la matière à choisir et l'idée à exprimer. C'est bien dans le bronze qu'il fallait jeter le Bacchus inventant la comédie^ de M. Tournois, le Méléagre^ de M. Beylard, et la Fortune^ de M. Maniglier, et V Acteur grec, de M. Bourgeois de Dijon, et le Faune, de M. Blanchard ; ces remarquables figures, toutes plus ou moins dignes d'éloges, donnent lieu à différentes observations dont la première est celle-ci : bien que le bronze commande un modelé plus simple que ne le comportent les autres matières propres à la sculpture, la simplicité ne doit pas aller ici jusqu'à n'être qu'une
\ii LES BfiàUX-ARTS
imitation sommaire de la nature^ comme elle Test dans le Faune de M. Blanchard. Le corps humain, quand on le regarde avec les yeux de l'art, présente de grands plans et des plans secondaires^ des attaches principales qu'il faut accentuer, et des passages dont on peut abréger le rendu. En un mot, s'il est nécessaire d'appuyer sur certains points^ on peut glisser sur d'autres, mais sans pousser trop loin la liberté des sous-entendus. Voilà ce qu'ont bien compris M. Tournois et M. Beylard. Le premier a simplifié avec mesure : il a porté son attention sur les beaux contours, il a dessiné sa pensée, ce qui yeut dire qu'il a châtié les formes en vue de la silhouette. Au moment où il invente la comédie, Bacchus n'est encore que légèrement égayé par la liqueur dont il est le dieu. Il sourit en jetant les yeux sur un masque scénique dont la bouche éclate de rire. C'est une nuance, finement indiquée, entre le dieu et l'histrion, entre le poète qui invente et le comédien qui l'interprète et qui, en l'interprétant, insiste et doit insister. Mais j'observe que Baochus a le type faunesque, devenu très à la mode dans la sculpture d'aujourd'hui. Ce type, dont le trait, caractéristique est la saillie des pommet-
A L'EXPOSITIOiN DE 1878. 145
tes dans un masque un peu écrasé et court, ne convient pas à un aussi grand dieu que Dionysos. Passe encore de le retrouver, ce type, dans le Bevitarej de M. H. Moreau, et dans V Acteur grec^ de M. Bourgeois, dont la pantomime est si animée et Texpression si vive. Mais, puisque nous parlons cette fois du choix et de F esprit des matières, il n'est pas mal à propos de rappeler aux artistes de quelle importance est là patine dans les ouvrages de bronze. Recouverte d^un noir de suie, la statue de M. Bourgeois ne se modèle point, elle semble étouffée sous ce noir uniforme et mat qui alourdit, qui assourdit tout. Si on enlevait le sédiment terreux et âtre qui déshonore cette figure, elle serait vivante ; on en verrait briller les accents, et les muscles se gonfler; de sorte que l'artiste se trouve avoir enlaidi son œuvre par l'adjonction même de ce qui devait l'embellir. C'est la noblesse du bronze qu'une belle patine, et souvent une idée de convenance s'attache à la teinte du métal. Le Bacchus souriant qui fit éclore la comédie sous les pampres ne serait-il pas teinté à plaisir de ce beau rouge profond qui colore sa liqueur vermeille, pleine
de rire et d'esprit?
Une autre chose non moins essentielle que la patine, c'est l'art de réparer le bronze. J'admirais de loin le Méléagre de M. Beylard^ cet élégant jeune homme, au torse évasé, aux jambes de chasseur, aux hanches serrées et d'aplomb, comme on les voulait dans le gymnase antique, et sa jolie tête légèrement portée sur des épaules dessinées à ravir^ et le contraste que forment ses carnations polies avec le pelage du chien qui l'accompagne et le rugueux d'une hure de sanglier; mais, en approchant de ce bronze, je m'aperçois qu'il n'a pas même reçu les rudiments de la ciselure. Les grumeaux restés dans le plâtre du modèle n'ont pas disparu sur certaines parties du métal ; la trace des balèvres de la fonte n'a pas été enlevée sur les jambes de la figure. Les surfaces ne sont pas suffisamment débrouillées ; les plans ne sont pas définis comme ils doivent l'être par l'artiste diligent, qui achève son œuvre en la purgeant de tous les accidents du moulage et des diverses croûtes que forme le contact de la fonte avec le sable du moule où elle a coulé. C'est là une négligence impardonnable, si elle n'est pas expliquée par un manque de temps, par l'échéance des délais imposés à
Tartiste pris au dépourvu. La ciselure est la toilette de rigueur de toute figure en bronze, et la patine est aux statues métalliques ce qu*est le vernis à la peinture.
Le reproche encouru par M. Beylard ne peut s'adresser à M. Maniglier, qui est plein de savoir et de conscience dans toutes les pratiques de son art. Le Saint Pierre qull a fait, pour l'église de Montrouge, est d'un caractère imposant et d'une ciselure achevée. Sa Fortune serait un des meilleurs bronzes de l'Exposition, si *elle n'était déparée par quelques accents trop nature^ notamment dans les jdrrets de la déesse,* et par le choix d'un modèle dont les formes manquaient d'ampleur, ou, pour employerici le mot propre, de richesse. Gomment se représenter la Fortune autrement que belle, puissante, ayant le luxe de la chair, l'abondance de la chevelure, une beauté opulente? Comme la charité bien ordonnée, la Fortune, j'imagine, doit commencer par elle-même. GeUe-ci semble dédaigner ce qu'elle prodigue aux uns, ce qu^aux autres elle refuse. C'est avec un air de. hautaine indifférence qu'elle montre le collier de perles, emblème de ses faveurs.
Ici encore, l'accessoire qui sera doré peut-être et qui est d'une autre couleur que le bronze, a Tinconvénient de faire tache, tandis que, s'il était de la même matière que la statue, la disparate serait sauvée. L'esprit n'éprouverait pas cette petite déception dont nous parlions plus haut, et que produit la réalité d'un objet auquel se heurte le spectateur^ au milieu des illusions que l'art procure.
Que l'accessoire soit de la même matière que la statue, cela n'est guère possible que dans un ouvrage en bronze, car des formes évidées, comme celles d'un trépied, par exemple, ne pourraient se soutenir en marbre sans le secours d'un autre accessoire qui leur servirait d'appui. Le Faucheur de feu Gumery, qui aiguise la lame de son instrument, serait choquant si la faux seulement était en métal. Mais on doit convenir que de tels accessoires tiennent trop de place à côté de la figure humaine, qu'ils accaparent Tattention, obstruent le passage du regard, et, de plus, font descendre la sculpture dans une région inférieure, dans le genre.
Si j'ai bonne mémoire, le Faucheur A% Gumery était un envoi de Rome, et cet envoi fit sensa-
tioD, à cause de la sapeur qu'on trouvait alors au naturalisme, renouvelé des vieux Florentins, mais il fut moins admiré que le Semeur àe Chapu, et de fait il était moins admirable que celte figure, dont le mouvement naturel est rendu fier par la Tolonté de Fart, et dont le bronze se recouvre d'une patine polie comme de l'émail, sur laquelle la lumière fait briller des muscles en action et en vigueur, accuse l'éminence des os, la présence des tendons, la souplesse et la fermeté des tissus. Trouvé dans quelque fouille, aux environs de Rome ou de Naples, un pareil bronze passerait pour une antique du meilleur temps, et serait jugé digne d'enrichir le plus beau musée de l'Europe.
Cependant, il faut bien le dire, c'est là plutôt une étude excellente, une excellente figure d'école, qu'une statue dans toute la force, dans toute la noblesse dû terme. Que signifient, dira-t-ôn, ces nuances de kngage? Elles répondent à une distinction profonde qui existe dans la plastique plus encore que dans la peinture. C'est la distinction entre les dieux et les hommes: les dieux, qui sont les plus.belles formules du symbolisme, les diflTérents caractères du beau éler-
i50 LES BE\UX-ARTS A L'EXPOSITION DE 1878.
nel, de ce qui ne doit jamais périr; les hommes, qui sont les ètrqis périssables produits par cette force aveugle que nous nommons le hasard, et que l'antiquité nommait le destin. Ces deux faces de la sculpture sont nécessaires à conserver Uune et Tautre, parce que fa présence de la beauté idéale arrête les artistes qui seraient entraînés par le naturalisme vers la laideur, et que la présence des grâces individuelles et naturelles retient ceux qui tomberaient dans la froideur.
G^est entre ces deux écueils qu'il faut naviguer, tant que nous n'aurons pas ressaisi, par un enseignement de plus en plus épuré, le secret que posséda le génie grec, de créer (chose à jamais admirable) des types qui respirent, des idées qui palpitent, des abstractions vivantes !