ESPAGNE
J'ai tâché de vous faire comprendre, si vous ne l'avez pas encore visitée, l'importance de cette exposition austrohongroise, qui, bien qu'assez restreinte au point de vue du nombre, n'en compte pas moins une quantité respectable de bons ouvrages dont quelques-uns même sont marqués au coin d'un talent supérieur. Son caractère prédominant, c'est une originalité de bon aloi; elle renferme un choix distingué de morceaux d'élite que l'on regarde avec un intérêt sérieux, pour leurs sérieuses qualités, leur cachet tout primesautier et l'énergie de volonté que traduit si bien l'habile pinceau de ces peintres, tout comme l'ébauchoir ou le ciseau des trop rares statuaires dont les noms sont inscrits au livret. Est-ce à la difficulté ou au prix onéreux des transports que doit être attribuée cette pénurie d'envois des «culpteurs étrangers en général? Ce serait une cause regrettable. L'Italie, elle au moins, n'a pas craint de se mettre en frais de coquetterie, coûte que coûte. Confiante en elle-même et comptant d'avance sur des succès, elle a voulu prouver ce qu'elle pouvait, et, toutes voiles déployées, s'offrir à la critique dans le genre attrayant où il faut reconnaître qu'elle excelle, car ses artistes savent admirablement faire palpiter le marbre et l'assouplir à leur gré.
Pour l'Espagne, elle s'est montrée aussi sobre du côté
de la plastique que la plupart des autres nations; mais quant aux œuvres de la peinture, elle n'y a pas mis la môme parcimonie; nous ne nous en plaindrons pas. Ses envois ont assez de piquant pour qu'on s'y arrête.
Tout d'abord, on est bien quelque peu étonné — ■ le mot ébloui rendrait inexactement ma pensée — lorsqu'au sortir de la contemplation réfléchie des puissants efforts de la palette des voisins que l'on vient de quitter,et où les ressources ménagées d'une 1 umière discrètement répandue faisaient d'autant mieux valoir le relief de leurs ouvrages, on se trouve inopinément transporté dans un jour vif, sans nul mystère d'arrangement, et que s'offrent devant vos yeux des tableaux omni génère, que l'on dirait peints en pleine heure de midi, heure des moins poétiques pour l'artiste, parce qu'alors tout est froid, sec et nul d'ombres à force d'éclat; on éprouve une sorte de désenchantement. Croirait-on que des portraits en pied sont exécutés dans ce système? Pour du charme, il n'en peut plus guère existerdans de telles conditions. Ah! le soleil, c'est beau, c'est splendide, certes ! c'est la vie de la nature, c'est sa richesse. Mais encore faut-il que l'intensité de ses rayons soit ménagée à notre infirmité, et ici il n'est question que d'art. S'il s'agissait d'hygiène, ce serait bien différent; mais l'art du peintre exige des concessions, des sacrifices même, et la trop pleine lumière annule tout relief dans un tableau. Il y faut des ombres, c'est une loi absolue, car c'est par les ombres que ressort plus brillante la clarté du jour et celle du soleil lui-même.
Ces réflexions, que je vous abrège et pour cause, je me les faisais tout bas en examinant successivement diverses toiles dans lesquelles, en dépit du blâme muet que je me permettais d'infliger à leurs auteurs , ma conscience m'obligeait de constater des qualités précieuses, d'autant plus méritoires que cette tentative de parti pris dans une écrasante lumière sans atténuation à peine avait dû présenter de graves difficultés. Mais la victoire remportée vaut-elle l'effort dépensé? Peut-être. Aux yeux du véritable artiste , 11 n'y a d'intérêt soutenu
dans un travail qu'autant qu'il y a des obstacles à combattre. Rien ne fatigue vite comme ce qui réussit trop aisément. J'en appelle, sous ce rapport, à ceux que passionne l'étude d'une science ou d'un art quelconque.
L'exposition espagnole se compose de plusieurs groupes séparés. Le premier, réuni tout entier dans les salles où nous nous trouvons maintenant, compte 138 numéros.
Quatre noms se détachent nettement de la masse : ces noms sont ceux de MM. Madrazo , Fortuny, Rico et Zamacois. Mais je dois vous faire remarquer que le nom de Madrazo s'applique à deux peintres distincts, le père et le fils. Au père, directeur de l'Académie royale des Beaux- Arts de Madrid, appartiennent de grands portraits officiels dont je n'ai rien à dire, ainsi que celui, le meilleur, de son élève et son gendre, de Fortuny. Le fils est, lui, dans une toute autre manière; il forme, avec les deux autres noms, la trinité de ces audacieux luministes de la péninsule, attrayante école dont les procédés modernes renversent les vieux systèmes des devanciers aux tons allourdis. Seulement — car il y a toujours un seulement — comme il arrive d'ordinaire aux novateurs enthousiastes, ils outrepassent le raisonnable et se laissent entraîner, eux et leurs adeptes, à l'excès, tant il est vrai qu'en toute chose une sage moyenne est difficile à garder. Ce n'est que l'expérience qui peut tempérer la fougue des débuis.
Faisons remarquer cependant, que dans le genre à part que se sont créé ces étourdissants coloristes dont le subtil et délicat pinceau paraît trempé dans un rayon de soleil, ils s'en tiennent généralement, sauf M. Madrazo fils, à des sujets de petites dimensions. M. Rico pousse même cette réserve jusqu'à des réductions microscopiques. L'art alors n'est plus que de la pure fantaisie, presque de la photographie en peinture. C'est aller trop loin aussi. Il n'y faut plus guère que de bons yeux et un pinceau des plus fins.
Notre regretté Henri Regnault était de cette éclatante école, mais dans une plus haute expression. Ce qu'il fût
devenu, si la dernière balle prussienne ne nous l'eût tué à Buzenval, on peut sans peine le deviner. Quelle perte pour l'art français ! Quelle riche organisation ! On comprend que des affinités de talent et une même disposition d'esprit dans l'interprétation du sentiment artistique aient rapproché ces deux jeunes hommes, si originaux tous deux : Regnault et Fortuny ! Ce Fortuny, disparu aussi avant l'heure (il n'avait que 36 ans, presque l'âge de Raphaël !) s'était rencontré avec Henri Regnault. Et c'était comme lui un noble et franc caractère, plein de droiture, d'une intelligence cultivée et doué d'une aptitude inouïe au travail. Sa trop courte existence n'a été qu'un labeur continuel. De tels caractères honorent le talent et contribuent à les porter plus haut encore dans l'estime publique.
Fortuny, par le genre hors ligne de ses ouvrages (le catalogue en enregistre 30 sous son nom), est comme le chef de file consacré de ses émules nationaux. Et, ce qu'offre de plus curieux cette série de numéros, — de 22 à 52, — c'est la variété du faire de chaque toile et des sujets. Quand cette manière toute nouvelle se manifesta devant le monde des amateurs, — c'était vers 1866, — ce fut comme une révélation subite ; des horizons inconnus allaient s'ouvrir pour la peinture moderne et laisser de côté les traditions surannées d'une froide école qui avs^t fait son temps.
Le public battit des mains — j'entends le public compétent — et, dès lors, la transformation devint inévitable, urgente, contagieuse surtout.
C'est de cette date, marquée par l'apparition, à Paris, du Mariage espagnol du jeune et tout d'un coup célèbre artiste, qu'a commencé chez nous à se produire ce rayonnement lumineux qui, depuis, s'est rapidement développé et compte aujourd'hui de nombreux adeptes plus ou moins heureux dans leurs tentatives d'assimilation.
Je ne puis vous détailler cette longue liste de petits tableaux, parmi lesquels de vrais bijoux de perfection,
quelques-uns fort bizarres, tous, sans exception, extrêmement remarquables, sans être pour cela autant de compositions proprement dites. Dans la plupart, c'est la nature saisie sur le fait par le coup d'œil du génie et à peine arrangée, mais bi bien vue ! Là précisément est le péril pour le troupeau ambitieux des imitateurs qui ne cherchent que le procédé et n'ont rien en eux de ce sentiment divin d'intuition qui ne se donne pas et que possèdent seuls les rares élus auxquels Dieu a imprimé sur le front le sceau des intelligences exceptionnel'es. — Pour comprendre l'œuvre de Portuny, il faut l'aller étudier sur place et l'examiner longuement, — on en revient fasciné.
Un fort joli tableau, de M. Madrazo fils, c'est la Sortie d'un bal costumé, éclairé d'un jour bleuâtre crépusculaire du matin. En observant l'irréprochable précision et la sûreté de main de cet habile pinceau, je ne puis m'erapêcher de toujours revenir, quoique je veuille, à ma préoccupation constante de l'influence plus ou moins directe, mais très- probable, pour ne pas dire pins, de l'objectif photographique à l'état d'auxiliaire, tant est précis le dessin, et tant sont justes et comme instantanés les mouvementsde tous ces petits personnages si bien campés, qu'ils vivent et remuent devant votre œil. Toutefois, il me semble apercevoir derrière des résultats aussi parfaits d'exécution, d'occultes agents qui ont dû y aider. — Peut-être suis-je dans Terreur, peut-être aussi dans le vrai, — mais, en somme, qu'importe quels ont pu être les moyens employés, quand Tœuvre est réussie? Et, certes, elle Test, on n'en saurait disconvenir.
Vous remarquerez qu'en tout ceci et avec ce choix de sujets fidèlement copiés sur le vif, nous ne dépassons pas les limites du naturalisme ; d'idéal, il n'y en aurait que dans le charme si délicat et tout singulier des Fortuny, par exemple ; ses compétiteurs ou disciples sont plus sèchement prosaïques. — Leur talent est considérable, je le proclame en toute sincérité, et leur peinture obtient de très-légitimes succès, mais, en définitive, c'est tow-
jours du bel et bon réalisme qui, bien que pris dans son meilleur sens et h travers le prisme enchanteur de la couleur, — c'est-à-dire une émanation agréable et spirituelle de Fart, — ne s'élève pas au-dessus du genre le plus tempéré. — Autres temps, autres manifestations de la pensée humaine. Notre époque est positive, — ce 'qui lui plaît, elle le paie bien. Ah ! c'est une grande puissance que celle de Yov !
J'aime infiniment moins, du même peintre, sa Pierrette qui, très-lumineuse elle-même (un charmant modèle d'ailleurs), se détache en pied sur un fond gris-roux clair. — C'est chez lui un système également appliqué à ses autres portraits : quatorze numéros de son habile main mettent bien en vue cet artiste distingué.
M. Zamacois nous est connu pour avoir plus d'une fois figuré à nos Salons, M. Rico aussi ; les minuscules dimensions de ce dernier ne sauraiant guère s'expliquer, à moins de lui avoir été imposées, que par l'envie de prouver qu'il est capable d'un vrai tour de force, ce dont personne ne saurait douter après avoir vu ses quatre panneaux lilliputiens qui demandent à être examinés à la loupe. Les autres, car il en a seize pour sa part, sont moins exigus, maisr néanmoins Fortuny le dépasse encore ; il a poussé cette fantaisie microscopique aussi lofe que possible et a laissé Meissonier lui-même en arrière. — Où s'arrêtera cette manie? Toutes ces petites curiosités ont beau réunir en elles les plus stupéfiantes qualités, à quoi bon restreindre tant de mérite à de si chétives surfaces? Ne voyez-vous pas que derrière vous s'agite la tourbe des grotesques qui, dans de maladroits essais, ne parviennent qu'à singer vos mignonnes excentricités sans avoir en propre une parcelle de votre intelligence ?
Pour M. Zamacois, il a la prudence de s'en tenir à deux portraits, dont un est le sien propre, et à deux toiles composées avec beaucoup d'intelligence : le Favori du roi et le Jeu d'échecs, qui sont déjà pour nous d'anciennes connaissances. Ces deux productions attestent
un talent éprouvé, mûri par la pratique et par une sagace observation de la comédie humaine. J'avouerai qu'il ne me suffit pas qu'une œuvre soit bien exécutée, j'ai encore besoin qu'elle dise quelque chose à mon esprit, après avoir séduit mes regards.
A côté de ces brillantes palettes, parfois excessives dans leurs effets cherchés, vient se placer, sans prétendre à l'éclat du coloris et dans un caractère plus sévère, un tableau de M. de Haës : Coup de vent d'orage dam les hautes herbes, environs de Vreeland (Pays-Bas). Puis, de M. Ribera, des scènes réalistes, telles qu'une Marchande de volailles, un Café chantant, etc., et de M. Ruiz de Valdivia, des Taureaux de combat si une Stable; — ■ de beaux et harmonieux intérieurs d'églises, ainsi qu'un Coin du palais ducal de Venise, par M, Gonzalvo y Perez. Puis encore Y Exorcisme, curieuse scène de mœurs locales, par M. Martinez del Rincon ; et, par M. Gonsalez : les Cadeaux de noces et Après le baptême, deux salons nobles du dernier siècle occupés par des personnages en costumes du temps, de tournure originale et qu'on prendrait pour d'habiles acteurs jouant leur rôle en conscience.
Et enfin, car je ne puis pourtant pas tout citer, un certain nombre de portraits d'un mérite assez inégal, plusieurs très-bons, d'autres médiocres ; quelques sujets historiques, fort peu de sujets religieux ; des sites pittoresques ; — un Ange rebelle, page étude d'un élève de Bonnat, et diverses petites toiles de genre familier qui font les délices des bons bourgeois parce qu'elles amusent et s'expliquent d'elles-mêmes sans effort.
Quant h la sculpture, elle se renferme dans une si petite quantité de numéros et offre si peu de motifs d'un caractère saillant, que je me contenterai de la résumer dans ces quelques mots : D'excellentes intentions, des ébauches accentuées et des études plus ou moins réussies, mais rien hors ligne.