RUSSIE
Si, en mettant le pied dans chacun de ces sanctuaires étrangers, on pouvait se dégager entièrement des influences du dehors, et oublier ce qu'on a vu ailleurs, ce que Ton vient de voir l'instant d'auparavant de l'autre côté d'un vestibule commun, on arriverait peut-être à se prononcer avec plus d'impartialité sur des ouvrages qui, conçus et exécutés d'une façon différente de la nôtre, ne sont pas toujours dans nos idées, ni dans nos principes ou nos systèmes d'écoles. Et c'est à cause de cela précisément que nous devons nous faire une loi de convenance de ne les juger que sous la garantie de considérants bien et dûment motivés, et avec cette réserve de bon goût qui convient vis-à-vis de l'hôte que l'on accueille chez soi.
Tout critique se met donc dans son tort lorsqu'il se refuse à faire la part légitime de ces nuances distinctes dans l'éducation d'un art, suivant le milieu où l'on a vécu et étudié, les influences locales surtout ayant une incontestable action sur nous, qui que nous soyons. Aussi est- il de toute équité d'en tenir compte, sous peine de courir le risque presque certain de se fourvoyer dans ses appréciations, fût-on de la meilleure foi du monde.
Il est sage encore de se tenir en garde contre des impressions que n'a point confirmées la réflexion. Notre
esprit a besoin de s'appuyer sur un raisonnement fondé, sinon il se laissera facilement entraîner à quelque exagération, soit en mieux, soit en pis, et l'exagération renseigne mal.
Ceci dit, à titre d'observation de circonstance, entrons dans la section russe, en ayant bien soin de nous dépouiller de toute préoccupation extérieure. — Rien, d'abord, n'y frappe le regard; rien môme ne semble devoir beaucoup l'y attirer. — Il en a été de même pour la section suédoise et norvégienne, qui pourtant renfermait de quoi nous intéresser. M'en tiendrai-je là, et, après un coup d'œil superficiel, continuerai-je ma course vers une autre contrée plus attrayante peut-être? Non : attendons et examinons de plus près ; il y aura toujours bjen quelque point par où l'intérêt finira par Réveiller : et rendre un arrêt à la légère ne serait guère juste. Donc, commençons par voir pour pouvoir nous prononcer ; i] me semble d'ailleurs que nous n'aurons pas tout à fait perdu notre temps.
Il y a de tout un peu dans ce premier groupe de cent cinquante toiles environ : compositions historiques nationales, mais en nombre très-rest peint; scènes de mœurs locales, avec physionomies typiques; sujets du genre intime, grave ou familier; passablement de portraits avec quelques figures d'expression; paysages variés de ces latitudes du Nord ; le reste, un mélange de motifs plus ou moins habilement traités, et inspirés directement de choses vues çà et là, copies sincères de la vie ordi* naire.
On retrouve toujours, jusque dans les plus faibles de ces peintures, l'exacte fidélité du fades moscovite ou finlandais. (Test parfois très-naïf, très-terre- à- terre; mais cela intéresse néanmoins, parce que l'on sent que la note est juste et l'accent naturel. — On y peut certainement faire un cours d'application ethnographique, et, à mes yeux, il y a là un attrait sérieux, je dirai même l'attrait principal, à part tout mérite en tant qu'œuvre d'art. Cet accent individuel, je le recherche partout, dès que
s'offre à ma vu* le plus vulgaire tableau de mœurs ; c'est déjà par moi ua indice de talent, — le talent de l'observation, — chez le plus chétif artiste qui aura su rendre les lignes caractéristiques de ces têtes populaires, que n'a encore altérées aucun croisement de race- C'est par là, {soit dit encore en passant), que la caricature intelligente sait empoigner son public.
Aussi regardai-je toujours volontiers ces toutes simples traductions des traits physiques et des habitudes d'un peuple, pris tout bonnement sur le fait, dans ses habitudes quotidiennes ou dans quelque incident fortuit, sans que le peintre ait eu la pensée, ou se soit cru le droit de rien modifier à ce qu'il avait sous les yeux ; . son œuvre est, par cela même, d'une sincérité plus absolue.
Ce qui ne veut pourtant pas dire que je donne à ce genre la prééminence sur des ouvrages d'un mode plus relevé : bien loin de là. — Je veux seulement démontrer l'utilité, lorsqu'on visite une exposition, de ne rien dédaigner de ce qui d'abord paraît ne présenter aucun symptôme d'intérêt pour la curiosité. Que de précieux bibelots, que d'inestimables vieilleries enfouies dans le pêle-mêle d'une boutique de brocanteur, sait ainsi découvrir l'œil expérimenté de l'amateur î
Nous allons d'abord prendre à partie les pages héroïques, qui exigent des conditions de talent d'un ordre supérieur. Voyons si l'exécution est à la hauteur du sujet, suivant le précepte du poète antique, et si ces compositions ont bien leur cachet exclusif de personnalité et d'origine individuelle.
Il y en a fort peu de cette catégorie, et encore ce peu est de style plutôt historique qu'héroïque.
Nous citerons divers sujets d'après leur ordre numérique.
Ce sera d'abord un Combat naval livré par Pierre le Grand (n° il) signé Bogoluboff, qui peut avoir son importance à cause du mode de guerre maritime en usage à cette époque, mais qui par cela même, doit être
relégué dans un musée spécial. Le Dernier Repas des Martyrs, par M. Brounikoff (n° 19), est une intention digne d'éloges — en tant qu'intention, — car ce tableau, dont certaines portées sont très-réussies, laisse à désirer pour d'autres, et ce sont précisément celles du premier plan, les plus en vue, qui accusent des faiblesses regrettables. Ainsi il y a du décousu : des têtes sont trop fortes, etc., et Ton se demande pourquoi; ces femmes qui sont en avant du martyr principal (sa mère et ses sœurs sans doute) ont des vêtements d'étoffes à fleurs. Si ce souterrain est une catacombe antique, — et je dois le supposer d'après le soldat romain assis dans l'ombre, et la robe blanche des victimes, — de telles fantaisies de costume sont déplacées dans une scène de cette gravité. On pourrait en dire long sur ce chapitre. Passons outre.
De M. Gerson (n° 37), Copernic démontrant le système du monde, etc.
Toujours d'excellentes idées, avec du talent dan s l'exécution, mais un sujet de ce genre exige plus que de l'habileté de pinceau : il y manque le souffle de l'inspiration.
Le n° 39 nous met en présence de Pierre le Grand et de son fils le tsarewitch Alexis. Froide composition qui ne me séduit pas du tout.
Ah ! par exemple, je me dédommage devant le n° 47. Une Noce dans le palais de glace, construit sur la Neva pendant l'hiver de 1741. Cela, c'est de l'histoire... anecdotique. Ces pauvres mariés, ils sont morfondus sur leur trône de glace taillée, et l'héroïne est roidie par le froid jusqu'à paraître un vrai cadavre, l'époux grelotte dans son habit de satin du dix-huitième siècle, tous deux sont atones, paralysés, il y a de quoi; tandis qu'une troupe bouffonne de musiciens déguisés en animaux de la façon la plus grotesque, )eur donne une aubade dont les malheureux se passeraient bien. Rien de drôle et d'insensé comme cette fête burlesque ; elle vous ègle à la regarder. Je félicite quand même M. Jacoby de
son tableau qui ne pourra manquer de trouver des acquéreurs, si ce n'est déjà fait.
Le Jean le Terrible étalant des richesses devant un ambassadeur anglais (n° 85), par M. Litovtschenko, est une bonne toile du genre relevé. N'en déplaise à l'orgueilleux tsar, il me fait là l'effet d'un riche brocanteur en affaire avec un client de haut parage qu'il chercherait à éblouir. Mais c'est un trait de mœurs du temps. Tous ces superbes objets, mis sous la lumière, dans cette chambre aux trésors, charment Fœil par l'éclat des nuances. L'ambassadeur, néanmoins, garde son flegme britannique.
Nous voici devant un plus triste épisode, par M. Makovsky (n° 88), un massacre de Bulgares par des sectateurs de Mahomet. Effets violents, mouvements tourmentés, confusion au premier abord pour l'œil qui a besoin de se rendre compte de cette scène meurtrière, et qui finit par y reconnaître de très-vivantes qualités. Energie d'action, dessin ferme, couleur vivement attaquée. C'est de l'actualité.
La Procession du tapis du Prophète au Caire, du môme artiste, a, dans son genre, les mômes qualités de palette. Il affectionne les effets brillants du soleil d'Orient sur les étoffes comme sur ces monuments bariolés qui étonnent un peu nos yeux d'Occidentaux. On a besoin de s'habituer à tant de lumière à la fois. Elle commence par vous aveugler, tout comme chez les luministes espagnols de la section précédente.
M. Pelevine a représenté sous les n og 109 et HO deux incidents historiques; le premier, c'est la tsarcvna Sophie, qui debout, fière, entend la lecture de l'ukase de Pierre le Grand ordonnant sa réclusion dans un couvent. Rien de plus simple que cette disposition des deux figures principales dans le rayon lumineux de la fenêtre. Môme arrangement d'effet dans le second sujet : Jean le Terrible visitant la cellule de Nicolas Salos, l'illuminé.' celui-ci vêtu d'une robe de bure, parle courbé au mo-
narque qui l'écoute impassible et droit. Très-vif effet de lumière sur son riche vêtement de brocard.
Deux œuvres d'un talent sérieux que ces deux toiles peu ambitieuses dans leurs dimensions, j'en dois louer leur auteur.
M. Siémiradski, est dans un autre ordre d'idées. Ses ouvrages se ressentent de l'influence de la ville éternelle où ils ont été conçus et exécutés. C'est Home qui lui a fourni les sujets et les- études.
De ces trois importantes toiles de M. Siémiradski (n°° 135 et 136), la première surtout est un vaste tableau très- compliqué ; je donnerais assez volontiers la palme h la seconde, bien qu'elle soit loin d'avoir demandé autant d'efforts d'imagination et de travail, et présenté les mômes difficultés que l'autre, qui est après tout une composition grandiose et des plus compliqués, mais h cause de cela môme manquant un peu d'unité. Quant à la troisième, qui a pour titre au livret : Un Naufragé mendiant , désignation passablement vague. Si l'on en excepte la figure du milieu, une jeune femme blonde (patricienne ou courtisane) vôtue d'une tunique vertclair, qui va poser le pied dans sa barque élégante à poupe dorée, sans daigner écouter la plainte d'un vieillard à peine couvert de quelques haillons, cette toile offre peu d'intérôt ; l'ensemble papillote, et la scène ne s'explique pas suffisamment.
Mais l'artiste qui fait de tels morceaux est doué d'un vigoureux tempérament de peintre. Il joue avec la lumière, il en abuse même, car il la prodigue outre mesure, défaut des années d'exubérance dont le temps n'aura que trop tôt raison. Seulement, à moins d'avoir à décorer d'immenses surfaces, dans quelque palais, —• et les palais commencent à devenir rares, l'usine les détrône tous les jours et les églises ne sont guère en faveur pour le moment, — je ne sache pas qu'il soit bien utile, ni d'un facile placement d'entreprendre ainsi des décamètres de peinture dont l'effet est généralement eompromis hors de remplacement unique qui lui con*
vient ou lui est destiné. Aux débute de la carrière, ou rêve d'exécuter sa grande toile, son groupe capital, sauf à en rabattre plus fard, car la désillusion ne se fait pas attendre. M. Siémiradski habite ou a habité Rome ; il en a subi la fascination, rien de plus commun; delà sans doute le choix de ses sujets. Puis, ces beaux modèles aux lignes antiques qui se rencontrent jusque dans les plus pauvres bourgades de la province romaine, comment ne pas céder à la tentation de les copier pour les utiliser? et de là à se lancer dans la conception d'un sujet quelconque, plus ou moins heureux prétexte h études de caractère comme on les recherche au sortir de l'école, il n'y a qu'un pas bientôt franchi. Trop souvent aussi survient le chapitre des déceptions. . f Mais laissons cela de côté, notre artiste russe, dont le talent n'est plus à discuter, n'a peut-être pas passé par ces épreuves fatales à beaucoup d'autres. Probablement il aura pu, ou bien laisser carte blanche aux entraînements de son imagination, grâce à une position de fortune indépendante, ou encore avoir eu la rare chance de rencontrer sur sa route quelque généreux Mécène pour l'aider et l'exciter à marcher en avant. Tant mieux si les choses se sont passées ainsi pour lui. Revenons à sa plus grande toile qui a pour titre : Le$ Torche$ vivante» de Néron.
Tout le monde sait qu'au nombre des fantaisies de l'odieux fils d'Àgrippine, de ce monstre couronné qui, un jour se donna l'agréable distraction d'incendier toute une partie de Rome, l'histoire a enregistré un autre genre d'infamie. Il fit tout simplement dresser des potences devant son palais. On y attacha des chrétiens bien et dûment garrottés, enduits de poix, et il s'amusa aies faire brû'er vifs, en présence de tout ce qu'il y avait de plus illustre dans la ville et de la populace enchantée. Que voulez-vous? César s'ennuyait, César était blasé, il lui fallait du nouveau. Des émotions et des victimes humaines qui se tordent dans l'atroce douleur d'un tel supplice, c'est amusant, n'estce pas?... Vous décrire le tableau, ce serait long. Voyezle, et surtout figurez-vous ce qu'il peut être. D'immenses
gradins remplis de spectateurs, en plein 3oleil, et au sommet, la loggia qui abrite le maître du vieux monde avec sa cour et ses séides, des toges blanches, des têtes nues, brunes, blondes, des carnations nuancées de tous pays, des étoffes rutilantes d'éclat sous une abondante lumière, de belles femmes, enfin, toute une foule étagée sur les degrés du palais pour assister à un genre de mort comme on n'en voyait guère; sur la droite, la rangée des poteaux que le feu gagne déjà ; quant au le reste, je renonce à le décrire. Par un sentiment de délicatesse que je tiens à constater, le peintre a fait fuir la ligne de perspective des malheureux suppliciés qu'on peut compter par le nombre des poteaux. C'est bien assez.
Si vous avez vu cette toile, elle vous aura frappé, c'est certain. Vous pouvez alors apprécier ce qu'il a fallu y dépenser de talent, et je vous étonnerai peut-être si je vous dis que, quoique beaucoup plus modeste de composition, de sujet même, et de dimensions, le troisième tableau, La Coupe ou la Femme, a mes préférences. D'abord, il est complet, et l'autre ne l'est pas, à mes yeux. Une scène de? plus simples : quatre figures seulement, proportions nature. L'expression des têtes est très-juste ; très-justes aussi sont les mouvements; le dessin est ferme, la peinture est sobre et forte, les contrastes bien amenés, lumière ambiante, harmonieuse dans cet intérieur d'opulent Romain, sénateur, consul ou plus peut-être, le livret n'explique rien. La coupe ou la femme. C'est tout. Elle est belle la coupe que tient, comme avec hésitation, sur ses genoux, le maître de céans. Mais elle est bien jolie, bien séduisante aussi, cette jeune fille nue qu'offre à ses regards une espèce de Juif, et qu'admire en silence un jeune homme de profil, debout, le genou appuyé sur un siège, à gauche du personnage consulaire., ou autre, assis et entouré de curiosités de haut goût. L'action est nettement déterminée, l'intérêt se concentre bien sur les élégantes formes de cette gracieuse créature qui s'efforce, par un geste pudique, de se dérober
aux regards curieux dont elle est l'objet. Je n'insisterai pas davantage sur les motifs indiqués de cette préférence que je n'impose à personne. Je considère néanmoins le grandissime tableau du Néron conjme un morceau excellent et de premier ordre, qui doit assigner à son habile auteur un rang distingué, il le mérite, et ce sera de toute justice.
En traversant les salles de l'Autriche, et m'arrêtant en face du Charles-Quint à Anvers, qui, à cette heure-là se trouvait très-éclairé, je le plaçais en pensée tout à côté du Néron de M. Siémiradski. Je me demandais si un aussi éblouissant voisinage n'écraserait pas trop la très-remarquable peinture de l'artiste flamand, — et ce qu'aurait pu être le. tableau de ce dernier, en tant que valeur de ton d'ensemble au moins, si lui aussi, avait eu à l'exécuter sous l'influence fascinatrice de Rome. A coup sûr, il l'aurait vu moins jaune, il eût eu moins recours aux glacis roux, peut-être, — mais nous y aurions perdu aussi cette douce harmonie ainsi que la délicate grâce des figures féminines qui font le charme de cette remarquable page. — Mieux vaut donc que le peintre soit resté de son pays, et qu'il ait conçu et parachevé son œuvre sous l'influence directe du ciel natal.
Et c'est ainsi qu'on se laisse entraîner, alors qu'il faudrait se hâter un peu plus, parce que le temps presse, et que nous n'avons pas tout parcouru encore. Achevons donc cette revue d'inventaire et ces notes cueillies en courant à travers la section russe.
Il n'est pas possible de prendre à partie chacun des numéros relevés et annotés d'autant d'observations sur mon carnet; — vous ne m'accorderiez pas l'attention suffisante pour aller jusqu'au bout. Contentons- nous de résumer ces observations.
C'est que, comme je vous l'ai dit plus haut, — pour ce qui concerne les toiles de genre, par exemple — elles ont beau être parfois peintes d'une singulière manière (ce qui est l'exception, après tout), elles gardent, malgré cela, de quoi intéresser. — Ces scènes de la vie réelle,
saisies sur le vif, ou bien arrangées avec tact par une mémoire fidèle, elles plaisent, il y en a môme qui vous touchent. — Elles ont au moins cette qualité très précieuse de traduire des sentiments ou des faits exacts. Ainsi le n° 60, entr'autres, — est un curieux type de mœurs religieuses de la Russie. Le n° 31, par M. Dmitrieff, nous montre les deux minutes d'arrêt d'un train, — et un essaim de jeunes villageoises qui s'élancent sur la voie pour offrir aux voyageurs des assiettées de fraises. — Type local. Sous le n* 125, Haleurs de barques sur le Volga, par M. Repin, je trouve ces mots : grande vérité d'accent, chaude coloration, têtes bien caractérisées, figures un peu courtes en général. — N° 96, bien éclairé, mais — toujours un mais — peinture trop léchée. — N° 98. Finement peints, ces blocs de glace taillée et ces corbeaux. — N° 64, Un effet de lune en Finlande, par M. Kouindjî. Sa lueur b'afarde se découpe durement sur la masse sombre des terrains et sur le firmament d'un bleu noir constellé d'étoiles. Je crois à la sincérité de cet effet, comme je crois à l'exactitude des soleils de minuit observés à Torneo, au fin fond de la Baltique. — N° 116. Vieux Moscovite, vu debout, en pied. Excellente petite peinture. Toujours tête trop forte. Cachet de race à coup sûr. N° 88 déjà vu. Energique peinture : décidément, les Martyrs bulgares, c'est très-décidé d'effet. Combien d'autres encore j'aurais à vous citer I Et des paysages remarquables, intéressants, d'une sincérité qui ne laisse aucun doute. On peut, çà et là, regretter un défaut de largeur, une exécution insuffisante, ou un excès de recherches, — on ne peut contester la fidélité dans l'imitation des choses vues.
Le n° 21, de modeste dimension, ce qui est déjà assez intelligent, a pour titre : les Disciples de Pythagore. La mise en scène est des plus harmonieuses. Le soleil levant éclaire les profondeurs de l'horizon, et ses rayons inondent l'espace d'une lumière douce. Ces figures cf hommes drapés de blanc sont d'un heureux effet ; celle surtout du philosophe prosterné en adoration devant le Dieu du Jour,
et dont on n'aperçjit que les mains jointes, plus un pied chaussé de vert, est parfaite de mouvement. Très-bien également d'expression celui de l'extrême droite, à genoux, mains jointes, en extase, et vu de profil. Plusieurs autres encore sur divers plans, groupés ou isolés, présentent les mêmes qualités de sentiment dans les lignes ; tous dominent un paysage d'une immense étendue; à leurs pieds s'étage la cité aux blancs édifices frappés par les éclatantes lueurs du matin.
Je félicite l'auteur, M. Bronnikoff, de l'émotion concentrée qu'il a dû mettre dan» ee petit tableau devant lequel l'Hymne admirable de Lamartine au Soleil vous revient d'elle-même sur les lèvre3. C'est composé avec âme, c'est dessiné et peint avec beaucoup de talent.
Avant de m'arrêter, je dois vous signaler encore, tout à côté de ce même tableau, l'image en pied d'une petite Italienne, n° 43 bis, signé Harlamoff; très-montée de ton, et se détachant sur un fond de broussailles des plus sombres. — Il y en aurait d'autres, et de nombreux encore, à faire défiler devant vos yeux; l'implacable nécessité d'aller en avant me force à généraliser, j'en demande pardon aux artistes qui mériteraient mieux. Et des portraits, et des scènes de tout genre, et des vues pittoresques de toutes les heures, de toutes les saisons, — et des aquarelles, parmi lesquelles de fort originales par ce qu'elles reproduisent, — et que sais -je? Des sculptures et des gravures, — ainsi qu'une grande mosaïque sur fond d'or. Avaià-je tort de vous faire remarquer que bien souvent, après le premier coup- d'oeil donné à l'ensemble, sans que rien alors nous paraisse avoir de quoi solliciter notre attention, on découvre des sources d'intérêt inespérées, et qu'on finit par être captivé et par modifier du tout au tout une opinion irraisonnée, basée en courant sur de vagues apparences ? Tant il est vrai qu'il faut avoir vu et observé sérieusement pour pouvoir j,uger les choses en connaissance de cause.