AUTRICHE-HONGRIE
En ce qui concerne cette nouvelle section dont chaque groupe réclamerait un examen . des plus attentifs , il ne s'agit pas seulement, même dans nos limites si restreintes ici, de vous dire en passant : Tenez, ceci est bon, ceci est médiocre, et cela n'aurait pas dû être exposé pour telle ou telle cause, bien qu'au fond vous vous en souciez assez peu, car votre affaire, à vous, c'est de vous distraire en récréant vos regards, et il vous est fort indifférent, à vous, public, qu'un officieux guide vienne faire de l'esthétique à propos de la manière dont tel ou tel artiste aura exécuté son travail, plastique ou peinture. Si l'ouvrage vous agrée» vous vous arrêtez sans qu'on vous y convie, sinon, vous continuez votre promenade.
Mais, aux yeux de la critique, il y a d'autres considérations encore d'une grave importance, et dussé-je m'abuser, — je ne le pense pas, — il me semble que, par ce temps de curiosité générale où l'on veut tout connaître, qui domine les têtes pensantes de la génération actuelle, ce n'est ni un mal, ni une superfluité que d'essayer de prendre les choses de plus haut, et qu'en fin de compte la masse des gens intelligents n'est pas fâchée d'être renseignée, et même, à l'occasion, conseillée sur des objets d'un ordre d'idées qui peuvent lui être moins familières. Aussi, persisterai-je à soutenir que l'éducation
! en fait d'art laisse à désirer beaucoup trop dans notre
cher pays de France. Il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre, ça et là, formuler dans un langage de mots recueillis un peu à tort et à travers, des opinions d'une incroyable naïveté, et qui, ne s'appuyant sur rien de sérieux, ne sauraient soutenir la plus faible analyse, mais qui, pis est, sont exprimées par des personnes, instruites du reste sur d'autres branches de connaissances, et
/ qu'on ne soupçonnerait guère d'une ignorance de cette
force. Du reste, le bon sens aidant, rien de plus facile que d'aider à se corriger de ces erreurs de jugement excusables, après tout, au moyen d'indications données à propos et qui peuvent utilement renseigner — entendonsnous : je dis renseigner — et non pas enseigner, ce qui est bien différent ; une- simple causerie, rien de plus. 4 Ainsi, je dois vous avertir, par rapport à la section
que nous allons aborder, qu'ici nous avons affaire à des tempéraments d'une certaine valeur d'expression de couleur. Ce double peuple d'Autriche-Hongrie est fortement organisé pour les arts, sa palette est ardente. C'est une peinture ferme et dramatique comme tout ce qui est vivement senti. La touche est franche, le mouvement expressif. On s'aperçoit tout de suite que l'on a changé d'atmosphère.
Malgré le nombre très-restreint relativement des envois de l'empire autrichien, ils représentent une somme de qualités et d'intérêt avec lesquels il faut compter. Je les prends dans la masse : eh bien ! il s'en dégage dès le premier abord, une impression de vigueur et une séduction toute singulière, que ne détruit pas l'examen de détail qui succède à ce coup d'oeil d'ensemble par lequel on s'est préparé à observer de plus près et à loisir ce qu'on n'avait fait qu'entrevoir d'abord. Et je vais répéter ce que je disais plus haut, c'est que les artistes les plus marquants de tous les pays, ceux dont le talent accuse à la fois plus de surface et de solidité, sont venus étudier à Paris; que nous pourrions relever la liste très- significative de tous ceux qui, empoignés par l'irrésistible attrao-
tion qu'exerce sur une organisation d'élite cette immense usine intellectuelle à nulle autre semblable, peut-être, y ont planté leur tente, et ne peuvent plus s'en arracher que pour des pérégrinations momentanées. De là, dans leurs ouvrages, un cachet de personnalité moins étroite avec un goût plus difficile. On les juge, on les discute, on les passe au crible de la critique, et ils en sortent épurés, agrandis et consacrés par la faveur publique.
En 4870, le Dernier jour d'un condamné, signé d'un nom tout nouveau alors pour le public, enlevait les suffrages par son originalité d'expression. Il n'avait d'ailleurs rien d'excentrique en soi ; le drame était simple, saisissant, et rendu avec une intensité d'effet qui dénotait un tempérament viril de peintre. J ? ai vainement cherohé oe remarquable tableau des débuts de Munckacsy; il ne figure pas à l'Exposition de cette année. À la place où il devait être se trouve un Intérieur d'atelier, de môme dimension, le sien sans doute ; car c'est son portrait avec celui de sa femme, et dans ce même effet de lumière tranchant brusquement sur des fonds d'une sombre vigueur qui donne tant de relief à sa peinture. Chez Munkacsy l'énergie des ombres va jusqu'au noir, dans une tonalité qui ne manque pas d'analogie avec la manière deBonnat, mais d'un Bonnat moins élaboré et plus nerveux. C'est surtout dans son Milton que l'artiste hongrois accuse plus nettement encore cette force d'accentuation qui dédaigne les petits moyens.
J'ai dit un Intérieur d'atelier, et des plus ordinaires. La lumière s'arrête sur le vêtement gris du peintre qui regarde sa toile ; derrière le chevalet et dans le clairobscur de cette partie du tableau, entièrement sacrifiée, est assise sur un banc, jambes pendantes, une petite fillette. Que fait-elle là, isolée? Est-ce un modèle ? La dame vêtue de bleu, est assise et vue de profil, en avant du peintre ; puis, sur la droite, un chien qui dort. C'est tout ou à peu près, mais c'est enlevé avec une rare résolution de pinceau.
Sa composition de Milton dictant à ses filles des strophes
du Paradis perdu, est grandement comprise, et toujours avec une sincérité d'accent qui fait qu'on croit assister à une scène réelle. On se sent disposé à écouter les paroles du poète inspiré. Ses trois filles, dans différentes attitudes, recueillent avec un respect empressé ces beaux vers à mesure qu'ils s'échappent des lèvres du sublime aveugle. Pour lui, il est recueilli en lui-môme, et la vive clarté d'une fenêtre ouverte détache fortement dans le clairobscur sa noble figure. Il est vêtu de noir. Les accessoires de la pièce sont sobrement distribués ; le costume des trois jeunes femmes est sévère et sans chatoiements de couleurs. Il règne dans cette toile, l'une des plus remarquables peut-être de toute l'Exposition, à en juger du moins d'après ce que j'ai vu jusqu'ici, une force de dessin et une sobriété de tons qui sont d'un maître. Je vous ferai seulement observer que les têtes et les mains pèchent par un certain défaut de modelé ou plutôt par une brusquerie de pians qui donne aux chairs quelque chose de cassant. Mais quelle vivacité d'expression dans cet intelligent pinceau ! Bonnat n'a pas cette brusque désinvolture. Voilà comme je comprends le réalisme. Quand il tombe dans la trivialité, il ne mérite pas qu'on y arrête un regard.
De lui toujours, une scène d'auberge, des volontaires, vêtus du costume national, cocarde sur la poitrine, s'apprêtent à partir. En avant, deux fiancés, se disent adieu, je pense. Mais pourquoi ce rictus sur leur physionomie ? Je n'y retrouve pas l'expression que je voudrais leur voir. Ces deux figures sont ce qui m'agrée le moins ; car la couleur du tableau est harmonieuse et très-franche. Chaque personnage est bien à sa place : l'air circule bien ; mais encore une fois, ces deux jeunes gens assis, la main dans la main, sont trop insignifiants; je leur voudrais une expression plus caractérisée ; et j'ai beau me raisonner, je ne puis m'habituer à leur allure : l'habile peintre pouvait mieux, sans pour cela sortir du naturel. Pui , en outre de ces objections qui coûtent vis-à-vis d'un artiste de ce mérite, c'est cru et sec par places, sur ce premier
plan du moins, mais seulement en ce qui concerne nos deux fiancés. Autrement, le reste est d'une riche valeur de coloration ; c'est enlevé avec une vigueur de palette qui fait plaisir à voir. Je signale par dessus tout à votre attention un solide gaillard, botté et crânement campé, jambes croisées, longue pipe à la bouche, au bout de la table qu'occupent d'autres patriotes. C'est superbe de tournure et de vérité naïve.
Nous n'avons aucune comparaison à établir entre ce talent tout exceptionnel dans sa manière et le talent très-remarquable aussi, mais dans un autre genre et d'un un ordre d'idées différentes, de M. Mackart, un élève de Gallait qui avait été surnommé le Delaroche belge, à cause d'une certaine analogie de goûts avec le célèbre et regretté gendre d'Horace Vernet pour ses scènes dramatiques empruntées à l'histoire.
M. Mackart est Autrichien ; il a eu le bon esprit de traiter un sujet de la jeunesse de Charles-Quint, son entrée triomphale à Anvers, et il l'a fait avec une pompe, un brioy un luxe de jolies femmes d'un effet éblouissant, et même quelque peu confus. Rien de séduisant comme ces charmantes filles nues, ou peu s'en faut, qui s'avancent en tête du royal cortège. Ce sont autant d'allégories. Mais, si agréables qu'elles soient, celle que je leur préfère encore, c'est cette magnifique créature vêtue de velours brun qui les précède, la tête s'effaçant presque en profil, et d'une coupe de visage tout à fait ravissante de distinction. Son geste est d'une rare élégance de style, et sans rien d'apprêté. C'est très-naturellement qu'elle retient dans ses belles mains une large couronne de roses blanches symboliques
Mais il y a trop de choses dans ce vaste tableau ; c'est composé, on le sent, ce n'est pas vu comme les Munkacsy. Voilà tout ce que j'en veux dire par rapport à chacun d'eux. Quant à la couleur, elle est fauve et trop uniforme, il faut bien le reconnaitre.Les glacis roussâtres abondent outre mesure. Le peintre aurait dû oublier un peu et les études classiques de l'atelier, et ses cartons, pour
s'inspirer momentanément d'un rayon lumineux d'une nature moins imaginaire; et enfin, les types sont-ils purement flamands? Car il ne faut pas perdre de vue que Charles-Quint, né à Gand avec le seizième siècle, avait environ vingt-un ans quand il recevait cette chaude ovation des bons Anversois, qui fêtaient dans le jeune
monarque un compatriote L'idéal des types devait
ici céder à la vérité, quitte à l'ennoblir, et ceci, c'était l'affaire de l'artiste. L'idéal l'a entraîné; faut-il s'en plaindre?...
De tous côtés, du reste, et môme à l'Exposition, on trouve des photographies de l'ensemble, ou par fragments, de cette œuvre si distinguée de M. Mackart. Vous pourriez par là juger si mes observations sont fondées quant au caraotère des figures et à l'ensemble de la composition.
Du môme peintre, à droite et à gauche de son grand cadre, deux portraits de femmes dans le goût du dixhuitième siècle. Celle de droite a toutes mes sympathies. C'est gracieux et attrayant, aussi bien de physionomie que de couleur. Décidément il sait rendre les séductions de la beauté.
Si maintenant vous voulez, avec moi, achever d'examiner cette section austro-hongroise dont les deux principaux représentants viennent de faire les honneurs, vous y trouverez matière à des éloges mérités. Je vois d'abord, Sous le n° 49, un portrait de femme , signé Griepurkerl, bien modelé ; sous le n° 30, un intérieur, par Defregger, des paysans, attablés, qui luttent assis, à poings fermés; c'est un jeu familier du pays. Cette même scène est répétée dans une salle voisine, par Bloas, maïs avec moins de talent de dessin. C'est vif. nerveux et bien arrangé.
Deux bons paysages de Jettel, peinture grasse, me rappellent les Jules Du pré — le second surtout. Un excellent portrait d'homme signé Horovitz.
Quelle est, sous le n* 23, cette scène, sans doute historique, rendue avec un talent sérieux par Cermak. Un beau vieillard, mort, est descendu, sur une civière por-
tée h bras, le long d'un chemin escarpé dans la montagne, par une escorte de ses fidèles compagnons. C'est le Retour au pays.
Mais ce qui vous intéressera aussi, c'est un intérieur de maison mortuaire qui me rappelle Tidemand, le Léopold Robert du Nord, quoiqu'avec un peu plus de bonhomie. Ici, plusieurs groupes distincts : vers le fond et dans une sorte de demi-teinte, les parents affligés, dont les figures respirent une tristesse sincère , tandis qu'en avant, dans la lumière, on voit une gracieuse réunion de fillettes, vêtues de leur costume rouge et blanc, s'amuser avec l'insouciance de leur âge. Le contraste est bien réussi. Ce petit tableau est d'une couleur harmonieuse; il est de M. Kurzbauer, un nom h ne pas oublier.
Le n* 407, par M. Schonn, nous offre une superbe étude en pleine rue, à Rome. Ombres forcées, pas assez de noblesse dans ces figures de gens du peuple, qui jamais, là-bas, ne sont de tournure triviale. Mais, à part ces critiques, c'est d'un relief puissant, au pied de cette belle ruine du portique d'Octavie (si mes souvenirs ne me trompent pas), très-éclairé par un soleil italien de plein jour, qui brûle la pierre de ses ardents rayons.
(14) De Hansch, un site alpestre largement rendu.
(70) De Lichtenfels, un paysage poussé trop au noir, mais d'un incontestable mérite.
(44) De Canon, un portrait de dame coiffée d'un chapeau à plume et surchargée de broderies. Très-soutenu de ton, bien étudié, fond sombre.
Un buste marbre de dame déjà âgée, par Silbernagh. Ciseau habile, caractère d'expression bien rendu.
(75) De Matejko. Grande toile, grandes qualités, mais résultat médiocre. Cette scène papillotte; c'est décousu et sans intérêt suffisant. Talent prodigué en abus de palette et de détails. Mais du talent et du vrai néanmoins.
(449) Buste de vieillard à la Titien; bronze signé de Telgner.
(4 18) Je lui préfère cependant cette tête seule d'homme à moustaches, parBecz.
(29) Section de Hongrie. — Bon paysage fluvial. C'est superbe. Eaux bien comprises. Aurait tous mes éloges, n'était la teinte des herbes et des arbres d'un jaune trop blafard (Meszoly).
(2) Le Baptême de saint Etienne, premier roi de Hongrie, par Benez. Trop riches effets cherchés dans ces étoffes de velours et de soie brochée, et dans cette cuve de marbre, qui absorbant l'attention nuisent à la gravité de la scène. Il y a là dedans un excès d'habileté de pinceau et de couleur, blâmable ici, et pour cause.
(7) De Bruck-Lajos. Deux femmes, jeune et vieille, vues à mi-corps ; défaut de relief dans ces honnêtes figures.
(59) Wirtz. Très-gentille petite mariée tyrolienne (?), avec sa cotte rouge et ses fleurs sur la tête et au corsage; elle achève sa toilette, aidée de sa sœur et se mire coquettement. Scène familière sans prétention, déjà connue du public.
D'Ebner (9). Pochade d'une singulière vigueur d'accent, mais néanmoins simple pochade, et d'une laideur ! C'est dommage.
Le petit salon de droite (autrichien) est assez faible, sauf de notables exceptions : un bon portrait d'homme, entr'autres.
Dans celui de gauche, si nous laissons poliment de côté une grande composition académique de Schrodi, froidement traitée et sans intérêt aucun, nous trouverons une agréable compensation dans les belles aquarelles de Passini, si largement et si savamment peintes (n w 147 à 149). Elles valent des tableaux pour l'accent et le caractère des figures. Alt aussi, dans ses intérieurs gothiques et ses monuments, fait preuve d'une rare habileté de pinceau.
Encore un Matejko (77), mais dans des dimensions réduites. Toujours trop de lumière partout dans ces groupes multiples. Excès de détails qui, comme dans sa grande toile, nuisent à l'intelligence de l'ensemble. Cette scène royale gagnerait considérablement à être simplifiée
d'effet; car il y a de jolis morceaux rendus avec beau coup de talent.
De Ribarz (94), une toute petite peinture : des maisons et une sorte de cour avec de la verdure. C'est cru, brutalement attaqué et les ombres sont lourdes, mais c'est sincère de ton.
Enûn, diverses bonnes petites toile3 d'un genre varié, dans le nombre desquelles nous comprendrons deux personnages de Hackl (52). Un paysage de montagnes, par Zimmermann (124).
Puis encore le morceau capital dû au talent de M. Schonn, déjà cité, son Marché aux Poissons, franche peinture ordonnée avec un tact parfait, tout en se tenant dans la réalité de la nature prise sur le vif. Vous serez de mon avis en voyant ce motif, très-simple, d'ailleurs, et vous direz avec moi : voilà une œuvre bien étudiée.