SUISSE
Sans avoir, autant que la Belgique, l'esprit ouvert à l'imitation dans les arts, la Suisse offre de quoi intéresser, bien qu'elle ne puisse prétendre à beaucoup d'originalité native. C'est en France ou en Allemagne que Vont apprendre et se façonner dans les ateliers des maîtres en renom, ses jeunes gens ; et je crois qu'il en est peu, bien peu, que Genève, Bâle, Zurich ou Berne, aient faits peintres, statuaires, etc., d'eux-mêmes. Tous, et les mieux doués, ne sauraient échapper à cette nécessité; tous, dussent-ils avoir l'intention de se renfermer ensuite dans le cercle exclusif de l'étude de la nature pittoresque extérieure, si splendide dans ces contrées alpestres, ont besoin, ne serait-oe que pour un temps de courte durée, d'aller s'instruire aux bonnes sources des procédés du métier et de l'interprétation raisonnée des bons modèles de l'art. En un mot, si intelligent et si exceptionnellement organisé que soit un individu, il lui faudra toujours bien un guide pour se diriger, des conseils et des points de comparaison pour ne point errer. Des aptitudes ne sont pas le talent, elles y prédisposent, ce qui est déjà beaucoup, mais nul ne saurait impunément se soustraire à cette loi du bon sens qui veut qu'on s'entende dire par une bouche compétente : « C'est de telle manière qu'il convient de vous y prendre,
et voici la meilleure route à suivre. » Heureux celui qui, à ses débuts, a la chance d'échapper à la férule des gens à systèmes étroits.
Examinons ce que nous a envoyé la République helvétique :
Le paysage et les petites toiles de genre y sont encore en majorité incontestable ; c'est le niveau commun dans les zones moyennes de l'art moderne de la peinture, comme le buste-portrait et la figure de proportions réduites dans la statuaire. Les grandes machines, à moins d'être officielles, ne sont plus guère qu'à l'état d'exceptions. Il est utile, pour justifier du sérieux des études faites, d en avoir essayé ; on les abandonne plus tard» faute de leur trouver aisément une destination.
Les portraits m'ont paru assez ordinaires, et ils sont en outre peu nombreux. Quelques natures mortes sont traitées avec soin et bien imitées.
Je voudrais éviter les redites, mais il m'est cependant difficile de ne pas me répéter quand il s'agit d'expliquer comme quoi les scènes prises sur le vif par l'œil de l'artiste ont, en général, à un plus haut degré, cet acœnt de vérité saisissante qui attire et séduit ; qu'ensuite, si l'œuvre est habilement peinte et bien ordonnée dans son arrangement, elle intéressera les amateurs, et aura l'ap» probation des gens de métier. Ainsi, je vous signalerai dans ces conditions particulières d'estime sous les n°* 82 ^t 83 (le premier surtout), deux petits tableaux signés ; Stuckelberg (est-il suisse ou allemand ?) qui sont dus h une main expérimentée. Le premier venu n'aurait pas composé ces petites scènes avec ce tact, et rendu avec ce sentiment délicat d'expression la Bonne Aventure (n* 82). La jeune fille qui voile à demi ses traits en abandonnant sa main à la vieille devineresse est très-gracieuse d'attitude. Il y a plus de lourdeur de palette dans le Bain de ces petits Zingari, mais que le cours d'eau sous l'ombrage agreste de cette poignée de verdure est bien choisi et que
toutes ces physionomies ont bien le type de race ! J'excepterai, en passant, du jugeaient tout 4 l'heure
porté sur les portraits, une tôte de jeune homme brun, à moustaches, coiffé d'un béret, n° 42. C'est d'un excellent modelé et d'une grande valeur de tonalité. La lumière vient du haut. C'est signé : Giron.
De Yautier (88), un de nos habitués de chaque Salon, une longue toile basse, qui a pour sujet ce titre singulier : Dîner de circonstance. S'agit- il de personnages de notoriété connue? Je l'ignore et tout le monde avec moi. Je ne m'attarderai donc pas à vous analyser cette peinture dont le sens m'échappe, et où je n'aperçois que des gens correctement dessinés, avec une physionomie individuelle, c'est possible, mais au fond, fort insignifiants et qui paraissent s'ennuyer d'attendre quelque convive, le héros de la fôte, peut-être, en retard. A moins d'être commandé, un tel travail, des plus ingrats, n'a guère lieu de nous intéresser. Il doit y avoir là-dessous une question de clocher que nous ne saisissons pas. Cette peinture est d'un ton sourd, l'air y est parcimonieusement distribué. J'aime mieux le talent de Vautier appliqué à des intérieurs plus simples.
Après avoir fait de Stuckelberg un éioge mérité, je dois le blâmer pour son groupe de famille, dure et froide composition dans laquelle personne n'est naturel, parce que tout le monde pose. Cet ouvrage laisse trop à souhaiter.
Une Emigration d'Arabes, par Eug. Girardet (36), est d'un bon effet de couleur au soleil couchant. Il ne manque à ces groupes, très-importants, et qui offraient matière à une magnifique composition agrandie, que du caractère dans chacun de ces individus.
Nous retrouvons là encore une série d'ouvrages de Bodmer, bien connu pour ses forêts et ses gibiers, effets d'hiver neigeux, paysage sylvestre, plein de lumière et avec des roches de premier plan. Ses tableaux sont empreints d'un abus de pratique, où l'étude directe n'a pas assez de part. C'est de la pure fantaisie, ou peu s'en faut.
Une agréable et fine petite toile qui ne prétend qu'à
reproduire un de ces épiBodes d'accidents si familiers aux touristes, porte le n° 73, elle est de M. Ravel. Un orage a édaté dans la montagne; hâtons-nous d'ajouter que nos excursionnistes sont en sûreté dans une auberge et qu'ils ne peuvent avoir d'autre souci que de savoir combien d'heures persistera cette tempête, et dans quel état seront les chemins pour leur retour au gîte. Il en résulte des signes manifestes d'impatience... qui font sourire. C'est spirituel, franchement peint, finement mouvementé, et l'artiste a su profiter de l'occasion (car je le soupçonne d'avoir été de cette caravane pittoresque) pour prendre un croquis exact de l'intérieur de la précieuse hôtellerie qui les a si bien à propos abrités. Il y a des détails amusants.
Le genre intime, ainsi compris, aura pour lui les non équivoques sympathies de tout le monde.
Une autre toile, de semblable taille ou à peu près, signée Simond Durand (n° 167), dans une manière moins fine et qui frise le trivial, a aussi de quoi amuser le spectateur. Je n'en connais pas le titre, et l'ai nommée :
Qui attend-on ? Cela ressemble à une salle de mairie
exotique ou autre. Une petite société d'invités en toilette, est assise sur des bancs symétriquement disposés. L'ameublement est assez vulgaire. En avant, et toute seule sur son siège, une personne de tournure et de mise à peu près jeunes, mais plus entoilettée encore que les autres, tient à la main un gros bouquet qu'elle arrange pour s'aider à prendre patience..., car enfin on attend quelqu'un... Ne serait-ce pas le futur ? La dame est en robe de couleur vive et coiffée d'un chapeau fleuri. Sa figure exprime du désappointement. Un personnage officiel à en juger du moins par son éçharpe, se chauffe philosophiquement les pieds au poêle, debout et le dos tourné à son public. Sur l'un des derniers bancs, une autre dame d'un certain âge donne des ordres à un valet en livrée, espèce de grotesque placé là pour égayer la scène. Quelques curieux dans la porte entr'ouverte. C'est drôle, il y a de l'espace dans cette pièce, les figures sont
piquantes d'allures, et c'est peint avec esprit et talent tout à la fois.
Du môme artiste, sous le n° 169, et dans cette môme facture, un marché tout ensoleillé, d'une couleur claire et coquette avec assez d'animation.
J'aime moins sa Razzia de Saltimbanques emmenés par des Gendarmes. Ces faces patibulaires sont repoussantes.
De Bosshardt n° 9, petite scène, petit groupe d'un pinceau habile, piquant dans son genre aussi. Deux franciscains écoutent la lecture d'un journal que leur fait un jésuite assis sur une chaise, son parapluie vert à ses côtés et son mouchoir sur ses genoux. Pour eux, ils sirotent béatement leur vin couleur d'or accompagné de de gâteaux. Que peut-il donc leur annoncer?
Je pourrais vous en citer d'autres, la liste n'en est pas épuisée, mais vous avez là le dessus du panier, le reste est plus ou moins vulgaire, et nous ne touchons pas encore tout à fait au terme de notre voyage à la vapeur à travers cette curieuse exposition cosmopolite.
Mais qu'à voulu dire M. L.-P. Robert avec sa Danse aérienne de sylphes non allés, au fond d'un vallon voilé d'ombres ? C'est la verdure qui domine dans ce tableau oblong, d'une couleur éteinte, et dépourvu d'intérêt, tout bien dessinées que soient ces souples figures d'éphè* bes nus qui effleurent presque de la pointe de leurs pieds l'extrémité des hautes herbes agitées par le zéphyr. Il y a là dessous un sens mythologique qui m'échappe.
De Conrad Grob, n. 44, la Bataille de Sempach, formidable lutte nationale au moyen-âge,contre une ligne compacte de guerriers bardés de fer, sur une surface de quelques décimètres carrés. C'est de la ferme peinture d'un style franc, concentrée d'accent.
Parmi les paysagistes, nous citerons MM. Baudit, n. 3, pour ses ciels ardents ; Potter, n. 72, pour sa plage maritime, et son vaste ciel chargé d'orage, belle et grande peinture pleine de verve; Lugardon, n. 61, lumineux aussi, mais avec des ombres dures et des formes sèches ; E. Caston, n. 22, pour son effet d'automne sous un
soleil couchant derrière un rideau d'arbres dépouillés ; A.-H. Berthoud, pour son vallon avec fond de montagnes d'un beau dessin, mais d'une peinture conventionnelle imitée de l'école de Paul Flandrin. Et encore, car il est temps de nous arrêter, un chaud paysage avec silhouettes d'arbres sur le ciel, par Farjon, n. 33, et de Koller, des Vaches dans la montagne.
Enfin des aquarelles de Terry, monuments d'Italie, un paysage, d'un caractère grave, rochers et verdure, n. 76, par Rudishuli ; une mer de glace, vaste fragment sous le n. 60 ; les figures lilliputiennes qui se cherchent un chemin dans ce désert de blocs gigantesques donnent une idée exacte des proportions colossales de ces immenses déchirures rendues avec une parfaite exactitude de couleur. On n'oublie pas de tels aspects quand on les a contemplés sur place, leur grandeur écrase l'imagination.
Nous aurions les éléments suffisants pour prolonger cette revue de la section suisse, car nous sommes à regret forcés de passer à une nation voisine, mais au moins ce que nous avons dit des ouvrages qui viennent d'être cités suffira pour donner une idée aussi exacte que possible du caractère dominant de l'ensemble.