‹ Les beaux-arts à l'Exposition universelle de 1878: impressions et notes dChapitre 15 sur 18 · PORTUGAL ET GREGE · texte numérisé non relu

PORTUGAL ET GREGE

Dans une salle unique dont le centre est occupé par des ouvrages de sculpture, moitié grecs et moitié portugais, d'un intérêt d'ailleurs assez médiocre, on trouve réunis les envois-spécimens de la peinture de ces deux nations respectivement disposés sur les parois de cette salle, et qu'un îlot formé par ces groupes de la statuaire sépare seul. L'inventaire n'en sera pas long ; il se résume en une petite quantité d'œuvres exposées , et en un plus petit nombre encore paraissant dignes d'être observées de près. Bien des visiteurs passent qui s'y arrêtent à peine, et d'autres pas du tout, parce qu'ils ne saisissent rien à première vue qui les invite à un examen un peu attentif. Est-ce à dire pourtant que ces produits d'un art jugé peut-être un peu trop en courant, ne renferment pas de sérieux indices de talent ; et que dans ce nombre même si restreint qu'il soit il n'y ait point à signaler plus et mieux même que de vagues espérances d'avenir ?

Si nous nous posons cette question en face de quel* ques toiles envoyées par la Grèce, nous sommes bien forcés de constater que les beaux temps de son antique supériorité dans les arts sont passés, et que pour elle une renaissance ne semble pas près encore de se manifester.

Mais quant au Portugal qui n'a pas d'aussi brillants antécédents à se remémorer, et dont les glorieuses causes de prospérité d'il y a quatre siècles eurent un caractère et un but tout différents, nous n'avons pas à l'accuser de décadence. Bien plus, nous pourrions lui faire espérer des chances de succès avant beaucoup d'années, si ses artistes veulent s'engager franchement dans la voie d'observation raisonnée où ils semblent disposés à entrer. Il faut pour cela qu'ils étudient résolument le meilleur des maîtres, la nature, en s'aidant à titre de points de comparaison constants, des chefs-d'œuvre de l'art, chez les anciens et les modernes.

Du côté de la Grèce les sujets n. 1 à 7, pèchent par un défaut de relief; les n. 2 et 3 entr'autres, qui n'offrent guère qu'une seule figure, ne sont cependant pas sans un certain agrément. Dans le n. 2, une jeune femme assise, et dans un négligé intime, raccommode très-prosaïquement de ses doigts mignons un grossier vêtement brun, une cape masculine, sans doute ; c'est un petit intérieur rustique d'où toute apparence de confortable est bannie. Le n. 3, nous fait voir une jeune fille, debout sur ses pointes, de façon à pouvoir atteindre de ses lèvres roses les lèvres de son amoureux, dont la tète apparaît encadrée dans une lucarne percée au haut du mur de la chambre, c'est drôle et le geste est gracieux, mais non pas pourtant le mouvemement forcé de la tête de la demoiselle. Comme accessoire peut-être risqué, ce me semble, vu l'échange des baisers, jtin grand lys blanc dans un pot dresse sa tige virginale... cette pièce, est, ainsi que l'autre, dépourvue de tout détail du plus mince confortable.

. Quatre figures diversement arrangées constituent sous les quatre n. 31 à 34, autant de sujets tous distincts. Des femmes toujours, de style et de costume variés. Je n'hésite pas à donner la préférence au n. 32 qui a pour titre : Après V enterrement, et qui représente une mère de retour dans son pauvre logis, et affaissée devant le berceau vide de son enfant. Il y a du sentiment

dans cette petite scène indiquée avec talent, l'expression de cette douleur muette est bien rendue et l'effet de lumière est bien dans le caractère du sujet. Quant au n. 34, une soubrette arrosant ses fleurs, c'est lestement tourné , mais voilà tout.

Sous le n. 41, une nature morte. Le reste ne mérite guère d'être mentionné.

Passons sous silence un interminable modèle de fronton allégorique, d'une insignifiance sans égale. Les trois ou quatre autres sculptures de cette section hellénique ne sont guère que des poncifs dont toute inspiration est absente. Hélas ! ce n'est plus le siècle de Périclès, on le voit trop !

Il y a sous le n. 5, côté des peintres Portugais, une toile de genre , signée Luni , d'une grande sincérité d'accent et devant laquelle on s'arrête volontiers. C'est un gué avec des lavandières. La couleur en est ferme, et l'effet très-franc ; les figurines ont assez d'importance pour qu'on soit en droit d'exiger que le dessin et le caractère soient étudiés, et ils le sont. Ce tableau est d'un vrai peintre qui connaît bien les ressources de la palette* Le fond d'arbres qui bordent la rive opposée est, à mon avis, un peu lourd de ton, et le paysage entrevu n'est pas suffisamment fuyant, étant donnée la disposition telle qu'elle est. De plus, bien que ces figures, hautes d'à peine vingt centimètres aient, comme forme et comme couleur une valeur de relief qui prouve que la nature a été consultée sur place, au moins dans un bon croquis, l'attitude de deux de ces femmes rappelle trop le fameux « ne bougez pas ! » du photographe ; leur tournure trahit trop cette froide immobilité de commande. C'est la même chose qu'en fait de portraits, les plus imprévus de mouvement seront toujours les plus ressemblants. Apart ces réflexions, ce tableau a du mérite, et il y a tout lieu de croire que l'artiste a eu la même opinion de son ouvrage, puisqu'il a eu le soin d'indiquer le prix de vente. Huit mille francs, est le chiffre demandé ;

avis aux amateurs, l'étiquette fourrée dans un coin du cadre les fixe là dessus ; huit mille francs, c'est un peu raide peut-être.

Je remarque encore deux portraits assez grands, une grosse dame d'âge canonical et fort peu gracieuse de physionomie, pour ne pas dire laide, et celui d'un vieux monsieur presqu'aveugle, son mari peut-être, à moins que ce ne soit un autre monsieur encore vert, la meilleure peinture des trois, du moins à mon gré. Ces différents portraits doivent être de la même main. Les chairs sont d'une pâte vigoureuse et d'une singulière force de ton, à part cette pesanteur de pinceau qui écrase les ombres. Il y a, en fin de compte, du tempérament dans cette palette ; cela n'est pas fait pour plaire à tout le monde, mais ce n'est pas non plus l'œuvre d'un écolier, certes !

Il me reste à vous indiquer un autre portrait après ceux-là, mais moins rugueux d'aspect, celui d'une jeune femme en robe de soie violâtre qui vous agréerait davantage, pour sûr. Il y a aussi une jeune mère à micorps près de son enfant malade, d'un travail large et soutenu, et ce sera à peu près tout avec plusieurs petits paysages dont la nationalité ne me paraît pas bien définie.

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