PAYS-BAS
Rappelez-vous ces noms d'abord : Israëls, Bifschop, Melis, Artz, Strœbel et Hannen, pour le genre, ce qui ne veut pas dire que ce soient les seuls que j'aurai à vous désigner, mais ils me paraissent avoir des droits à captiver des premiers votre attention. Dans le paysage, Bosse, Gabriel, Maris, Van Slarkenberg, vous attireront aussi, sans pour cela posséder des qualités transcendantes. Pour des portraits hors ligne, je n'en aperçois aucun. D'honnêtes physionomies peintes en conscience. Ah ! si, pourtant, j'excepterai l'image au vif de ce bon vieux monsieur qui, à table, la serviette au menton, en face de vous et de moi, — mais là, bien en face, — se dispose à fonctionner; sa cuiller a déjà plongé dans l'assiette pleine d'un potage fumant qui donne envie d'en goûter; la nappe est éclatante de blancheur, lumière gaie... Cette grande ébauche est saisissante de réalité, la figure est presqu'entièrement dans un clair obscur très-refleté par le linge et par l'heure de midi, si favorable à l'appétit. Ce portrait-tableau vous amusera pour sa franche bonhomie d'accent (n. 6S.)
Revenons aux Israëls qui tout d'abord ont sollicité mes regards. Ce sont des scènes familières réunies sous le n. collectif 41, et portant les indications alphabétiques A B C D. La classe besoigneuse a fourni au peintre des
sujets; il s'est pénétré de leurs habitudes intimes, a traduit leurs impressions, et est arrivé, dans une manière asst>z lâchée en apparence, à intéresser assez pour qu'on se dise devant ses tableaux après les avoir analysés : c'est bien cela, ces figures là vivent et pensent, elles sont tout à fait dans leur vrai caractère ; il y a du sentiment enfin dans leurs physionomies. Et en outre, l'ensemble est harmonieux de couleur, rien en vient fatiguer l'œil.
C'est déjà un éloge à l'adresse du peintre.
Il a sous la lettre A, exprimé une scène intime, dramatique et touchante dans sa rustique simplicité. Au fond du tableau, un lit dont les rideaux de serge retombés laissent entrevoir un profil d'homme ; une pauvre vieille assise au pied de ce lit pleure la tête cachée dans son tablier, et sur le premier plan à gauche, tout près de la porte entrouverte, le médecin (?), une figure grave et digne, fait comprendre à la famille en larmes que tout espoir est perdu.
La lettre B, est d'une note plus riante ; c'est un bon intérieur d'ouvriers à table, ces physionomies honnêtes font plaisir à voir. Il n'y a ni grands gestes, ni éclats ; la mère de famille vigilante a préparé à point le modeste repas, — tous sont disposés à y faire honneur, — le ménage est des plus vulgaires, mais on devine qu'on a affaire à des travailleurs rangés qui s'entendent et vivent d'accord.
La lettre C, a un caractère moins épanoui. Ces pauvres familles occupées au débarquement d'un bateau de pêche suent l'indigence ; leur mise est celle de malheureux. Note vraie encore, mais attristante; ce ton de couleur est bien d'accord avec le sujet.
Quant à la lettre D, elle est gaie. C'est encore un intérieur de famille, a la fête de Jeanne » , qui motive cette intéressante besogne à laquelle se livre avec une évidente satisfaction la jeune mère; elle lait des crêpes pour régaler son petit monde qui s'agite enchanté autour d'elle. C'est naïf et dans une gamme juste de» couleur et d'ac-
oent. Le dessin, sans être bien serré, est correct en tant surtout que mouvement d'ensemble.
Voilà donc quatre sujets sans prétention, qui ont entr'eux une sorte de connexité ; l'artiste a classé dans sa pensée cette suite d'épisodes familiers conçus dans les données les plus terre à terre. Si le style en souffre un peu, l'expression par contre y gagne, elle est émue et sincère sans rien de forcé. Ce n'est donc pas tant l'importance du sujet qui fait la valeur d'une œuvre que l'âme qui s'y reflète et y met de l'intérêt, sans quoi l'œuvre restera boiteuse.
Les tableaux de M. Mélis, sous le n. 57, sont de la même école, un peu plus soutenus d'effet, mais avec le même cachet de réalité ; exécution large et simple, disposition très-naturelle des figures, — bonhomie dans l'expression, — avec un peu plus de tendance peut-être à peser sur les détails... mais pas trop, pourtant. Ces peintures ont besoin d'être vues à une certaine distance ; elles empoignent alors tout à fait l'attention, grâce à l'harmo-* nie douce d'une lumière habilement distribuée. Cest ainsi que devrait toujours être traitée la peinture de genre intime où chaque figure aurait son caractère individuel fidèlement traduit par le pinceau.
N. 3, A et B, M. Artz a peint des petites toiles grisâtres, d'un dessin quelque peu vulgaire, mais très-justes de mouvement avec de l'Uniformité dans ses types de têtes, on dirait les mêmes modèles toujours A, est lumineux dans sa gamme de tous argentins. Le ciel et le fond éteints font valoir à peu de frais les figures groupées
sur le devant du tableau : c'est faible.
M. Bisschop. — Ceci est dans une manière toute différente ; le genre, élevé à ce niveau qui reporte involontairement la pensée aux beaux temps de la peinture hollandaise, prend h nos yeux un attrait plus vif eb plus pénétrant. L'artiste a su grandir son sujet sans cesser d'être vrai dans toute la sincérité du mot. Rien de facile, en apparence comme son procédé; la ligne suit tranquil. lement le contour élégant d'une figure prise dans l'atti-
iude où elle a été vue, il accentue vigoureusement les masses d'ombres et colorie les parties, lumineuses au moyen de tons à 'plat, franchement tranchés, mais sobres de moyens 5 il enlève le tout vivement sur un fond très-clair, et il se trouve que son tableau, purement dessiné d'ailleurs, est charmant de formes, de physionomies et de couleurs ; son imagination nourrie aux belles sources, avec le sentiment inné du beau, développé par de fortes études, a su trouver le secret de conquérir les préférences d'un public délicat. J'aime beaucoup pour ma part cette jolie toile qui peut s'intituler : le Rémouleur. Ces types doivent être finnois, les costumes sont tout à fait pittoresques.
Un second petit tableau dumômepeintre : Grand'mère et sa petite /Me, assise à ses pieds et lisant, est une agréable petite scène intime très-naturelle aussi; la fillette est blonde et de la figure la plus gracieuse ; sa coiffure, car elle a un bonnet, est d'étoffe brodée, où les perles se mêlent à la soie. Ces naïfs sujets là, on les peint avec amour, car toujours ils plairont.
Avec M. Stroebel (90 A.), nous rentrons dans un genre d'effet à la Rembrandt. D'un peu loin l'illusion est un moment possible ; de près il n'en n'est pas de môme et néanmoins c'est très-agréable pour l'œil.
Très-amusant, comme un tableau de Biardun peu soigné, le jeu de toutes ces physionomies plus ou moins impressionnées, dans cet intérieur de salon bourgeois quia pour titre : Corpus delicti, par M. Boks (n. 44). Un shako ou képi accusateur — le corps du délit — est demeuré oublié sur le guéridon. Le digne et austère padrone di casa (le maître du logis), courroucé d'un tel procédé en sa mission, a, d'un coup de sonnette, fait comparaître pardevant sa personne tousses gens; il les questionne. C'est à qui se défendra et protestera le plus vivement... Pas un coupable; tous indignés d'un attentat de cette gravité... Plus indignée encore paraît être la respectable dame de céans, qui s'exclame en gestes expressifs... Car enfin, ce képi n'est pas venu se placer
tout seul sur cette table ! — Il y a de l'esprit dVpropos dans l'air de circonstance de chacune de ces têtes. — Elles sont fort drôles.
Le David Bless (n. 26) est spirituel aussi; c'est animé, entraînant. Pourquoi faut-il que le dessin laisse toujours tant à désirer? Lorsqu'il ne s'agit que d'une esquisse, passe encore : le mouvement bien accentué des figures suffit; mais pour un tableau, c'est-à-dire pour une chose achevée, au moins dans une certaine mesure, c'est tout différent. A ce métier-là, on finirait par s'en tenir à des à peu près; ce qui n'est pas assez pour vous et moi, plus exigeants.
Dans le paysage avec figures, nous remarquerons M. Van Markenberg, dont la peinture est large et lumineuse. — Ce mot : lumineux, qui revient volontiers sous ma plume, je l'écris toujours avec plaisir; car, la lumière, c'est la splendeur et la vie de l'art. Il semble que le peintre qui comprend bien la lumière et ses beaux effets si variés, entre d'autant mieux dans l'idéedela divine grandeur de l'œuvre du Créateur des mondes, — et j'aime à me persuader que l'habileté seule du pinceau ne produit pas toujours ces résultats heureux, où la pensée doit avoir une part notable.
Nos impressions se ressentent de l'influence du temps et des lieux. 11 pleut, l'atmosphère est lourde, mon esprit s'assombrit. Qu'un gai rayon de soleil vienne à illuminer mes vitres, et tout aussitôt se réveillera ma verve, — je trouverai tout facile.
Cette scène de moisson, où les gerbes dorées < s'accumulent de distance en distance sur les sillons dépouillés, et ces riantes figurines aux tons vifs qui se hâtent sous la blonde clarté d'une belle journée d'été, voilà de l'attrait pour nos yeux, et c'est, par dessus le marché, de la bonne peinture.
Sous le n. 26 A. Patineurs. Toute petite toile trèsanimée, d'un efiet harmonieux.
Je reviens à M. David Bless, qui a un autre tableau plein d'intentions malignes. Il y a décidément de l'esprit
et du piquant dans sa façon de dire... avec le pinceau. — Jugez-en :
Le sujet est une fin de dîner dans une maison qui respire l'aisance, à n'en pas douter. Les invités sont tous gens d'Eglise. — Le maître de céans a déjà commencé sa sieste, tandis que ses convives sirotent à petites gorgées le délicieux moka, et que la dame, fort agréable personne encore, très, comme il faut, d'un embonpoint modéré, et mise avec une sévérité qui n'exclut pas un grain d'élégante coquetterie 5 s'approche, une assiette garnie de douceurs à la main et le sourire sur les lèvres, pour tenter un fort bel homme à tournure de prélat, béatemenl plongé, jambes croisées, dans un vaste fauteuil. — Vers le fond de la pièce, un jaloux, debout, penché en avant, et sa tasse aux doigts, observe d'un œil inquiet la physionomie de ces deux personnages.
On devine le thème de l'artiste. — Toutes ces figures ont le regard très-vif; on ne peut se méprendre sur ce qu'il a voulu exprimer, et il a su compenser, par son talent d'observation du trait juste, ce qui peut lui faire défaut d'un autre côté.
Trois marines, signées Mesdag, se ressemblent trop, sauf le n. A, de Bakhuysen et de Bosk, mares d'eau et arbres ; bien éclairé, bonne couleur.
Des effets d'hiver et une vue, par M. Roelofs. — C'est cru de ton, mais vrai et très-enlevé. Des animaux, — mais rien de saillant. Des fleurs et des fruits qui, comme presque toujours, pèchent par un excès de fini qui fait tort à l'artiste. -
Et c'est tout, ou peu s'en faut; le reste offre peu d'intérêt.