‹ Les beaux-arts à l'Exposition universelle de 1878: impressions et notes dChapitre 4 sur 18 · LA FRANCE — SCULPTURE · texte numérisé non relu

LA FRANCE — SCULPTURE

Ce que nous offre cette partie des œuvres de nos nationaux a déjà été vu et apprécié aux divers Salons de ces dernières années. C'est à l'élite de nos sculpteurs que nous devons ce choix remarquable qui atteste chez nous de fortes et sévères études où se retrouve sans plagiat le double caractère de l'antiquité et de la renaissance, uni à un sentiment vrai de la nature. Toutes ces figures -là vivent et pensent; on pourrait peut-être reprocher à certaines attitudes de l'exagération dans le geste, delà pose dans certains bustes, mais c'est, il faut le reconnaître, le très-petit nombre. Le travail est généralement large et fin tout à la fois, l'expression juste, le mouvement relevé. La sculpture est une des grandes divisions de l'art qui n'admet guère la médiocrité, encore moins la trivialité. Attendons pour établir des comparaisons qui permettent de déterminer, d'une façon impartiale, le rang légitime conquis par les nôtres, que nous ayons visité les sections étrangères ; et n'oublions pas de tenir compte de l'inconvénient, grave toujours, à mon avis, d'avoir à donner son opinion sur des marbres et des bronzes réunis là comme dans un dépôt. L'air et l'espace font quelquefois défaut et empêchent de bien juger.

Mais, sans aller plus loin, disons tout de suite ce qui

est de stricte équité. C'est que si, ailleurs, il se rencontre des choses plus gracieuses, plus charmantespeut-être dans le sens mignard du mot, c'est parce qu'elles dérogent aux lois rigoureuses de la statuaire, qui n'admet que le sérieux et le noble dans le style, sans préjudice aux agréments dans la forme. Ainsi, nous avons, sous le n° 1,145 une ravissante figure de femme, demi-nature, dont l'exécution délicate se rapproche beaucoup de l'Ecole italienne du seizième siècle. Rien de joli comme ce petit marbre, et je pourrais vous en citer d'autres avec celuilà qui le valent pour la grâce.

Est-ce que le Gloria Victis de Mercié, est-ce que la Jeunesse, est-ce que la Pensée et la Jeanne d'Arc de Chapu, et son Betryer, ne sont pas de belles et vivantes œuvres? Nous les avons vues aux précédents Salons; et si, en les revoyant aujourd'hui, votre impression n'a pas varié, c'est que, comme je l'ai éprouvé pour mon compte avec une vraie satisfaction, cette première impression était juste. Hommage donc en soit rendu au beau talent de l'artiste.

Et de même pour le Mariage fiomain, du directeur actuel des Beaux-Arts. L'abord en est presque froid; mais observez avec plus d'attention, et peu à peu vous vous pénétrerez des grandes qualités de ce groupe réfléchi, si sagement ordonné.

Je le répète donc, toutes ces figures pensent, et là est une des incontestables valeurs de notre statuaire ; une tête méditative n'est jamais banale ni insignifiante.

N'oubliez pas de vous arrêter aussi devant les numéros 1 ,136, 1,191 et 1 ,228 entr'autres, qui vous intéresseront à divers titres, non que j'aie le moins du monde l'idée de procéder par exclusion; j'aimerais, au contraire, qu'il nous fût possible de prendre à partie, l'une après l'autre, la plupart de ces remarquables productions du savant ciseau de nos artistes, pour en analyser à notre aise le mérite, sans parti pris pour personne, pas plus que pour le genre du sujet, mais toujours en remontant aux sources d'où procède tout talent réel, et prouver ainsi,

io —

par des exemples choisis dans le voisinage, qu'en dehors des principes essentiels et de premier ordre de Fart, les meilleures dispositions ne peuvent qu'avorter, et le génie, privé de sa boussole, s'égarer en divagations insensées. Voilà ce qui ne manquerait pas d'intérêt, môme pour les indifférents, parce qu'à cette question, selon eux tout au plus bonne à discuter vis à-vis des gens du métier ou des amateurs, se rattache très-directement celle de notre incontestée prépondérance par les arts industriels, auxquels nous devons un de nos principaux éléments de richesse. Et comme les arts industriels n'existent et ne se développent que par les arts du dessin, ainsi que j'ai eu occasion de le dire ailleurs en diverses occasions, la conséquence est facile à déduire, rien de plus simple.

Je me borne, pour aujourd'hui, à signaler la portée de la chose en elle-même; elle vaut la peine qu'on s'en préoccupe.

C'est une parole d'un haut enseignement qu'a prononcée l'autre jour le ministre, M. Bardoux, quand il a fait sentir dans son remarquable discours, que le culte des arts était une de nos gloires principales. Ne l'oublions donc pas, il y va de la fortune du pays d'y songer sérieusement.

Pour quiconque regarde et observe avec attention les œuvres et les produits de tout genre que l'appel cordial de notre France a su réunir ici de tous les points du globe, aucun doute ne saurait s'élever sur l'extrême importance de cette mémorable Exposition, où les plus riches intelligences trouveront elles-mêmes à s'instruire et à s'éclairer. De cet élan nouveau vers de fécondes conceptions pressenties, l'esprit pratique des peuples actuels devra forcément arriver à conclure en faveur des arts salutaires de la paix, qui permettent de s'en-

tendre au lieu de s'égorger. Nous avons beaucoup à apprendre encore, ayons la bonne foi # de le reconnaître, et, en même temps que nous prouvons à nos hôtes ce que nous faisons et pouvons faire, n'hésitons pas à signaler, hautement de nous-mêmes, avec une franche courtoisi , les côtés par où ils se montrent nos modèles. D'eux à nous il ne doit y avoir qu'un cordial échange de procédés dont tout le monde bénéficiera.

Je m'en tiens aux beaux-arts. Après que nous aurons parcouru ensemble cette série assez variée de salles (on pourrait dire de salons), où chaque nationalité reçoit ses nombreux visi"}eurs, amis et étrangers, qui se succèdent tout le long du jour, nous résumerons nos impressions ; puis cela fait, nous serons mieux à même de prononcer, en connaissance de cause, sur les mérites ou les points faibles de chacun, d'après notre opinion particulière et sous toutes réserves, bien entendu, toujours.

Pierre, marbre ou bronze, plâtre ou terre cuite, notre art de la statuaire garde partout son cachet personnel. On voit que l'étude sévère des maîtres a passé par là, qu'un souffle adouci de l'antique a glissé sur plus d'un de ces savants morceaux, et l'on s'étonne en songeant à la difficulté de s'inspirer de beaux types de nu dans nos siècles modernes et avec nos habitudes ; et l'on se demande comment l'artiste peut encore trouver le moyen de composer des figuresaussi puissantes de caractère, et où il a pu découvrir d'aussi harmonieuses proportions avec des formes aussi parfaites : énergie et grâce, élégance et expression, toutes les beautés dans un mode resté humain quand même ! Les chefs-d'œuvre des âges anciens, au temps des splendeurs de l'art grec nous ont légué ce grand sentiment du beau, à qui beaucoup de nos industries elles-mêmes empruntent toujours ce qu'elles ont de plus relevé, et sous la précieuse influence duquel, en dépit de nos vicissitudes et de nos affaissements momentanés en fait de goût, nous les avons vues se retremper tout d'un coup et se remontrer plus brillantes que jamais.

^ Voilà ce que l'on peut nous envier, car ces qualités sont bien à nous en Jropre. Ailleurs, dans le voisinage, nous rencontrerons des ouvrages d'une surprenante préciosité de ciseau et d'une curieuse recherche du modelé, poussée parfois jusqu'à l'afféterie, mais aussi avec moins d'accent et moins de vérité naturelle. L'école de Canova a porté ses fruits ; l'excès de la morbidesse a compromis la dignité du style, et cependant la statuaire ne saurait se passer de style.

Vous ne trouverez pas fastidieux, je l'espère, les termes un peu solennels de ces réflexions, le sujet le veut ainsi ; en outre, elles ont pour but de placer plus haut encore dans votre estime les ouvrages de nos artistes, et, au surplus, nous ne serons pas toujours en face de la sévère plastique; plus loin, nous aurons lieu de nous dérider. Mais pour l'instant et jusqu'à ce que nous ayons fini d'indiquer ce que notre section de sculpture ottre de plus caractéristique, il me faut resier dans cette tonalité grave, sous peine de vous choquer en m'exprimant d'une manière différente.

Serait-il convenable, par exemple, d'employer un langage banal ou léger pour vous analyser l'impression que

••ff 1* VUe du tombeau du général J. de Lamoricière, unité dans une certaine mesure de celui du dernier duc de Bretagne, François II, qui se voit dans la cathédrale de Nantes? Cette noble disposition des lignes et le carac- Îum exce P tionnel du monument commandent plus de déférence et d'attention ; c'est austère sans raideur, et simple en dépit de l'élégance et les détails achevés de l'architecture. Lignes calmes, rien de tourmenté, rien qui sente l'effort. C'est profondément religieux, dans la haute acception du mot. Les figures des quatre angles sont bien à leur place et tout-à-fait dans leur rôle immobile. Celle de l'éminent soldat repose tranquille sur la pierre de son sépulcre; il est enveloppé dans son manteau, une croix sur la poitrine, et dormant son dernier sommeil en attendant le suprême réveil. Spesmea Deus; Dieu est mon espérance. On lit ces mots sur chacune des

foces des frises et sous le baldaquin du sarcophage . Devant cette éloquente leçon de la mort, plus d'un peut-être, en s'éloignant, aura murmuré tout bas avec inquiétude cette exclamation du sceptique Montaigne : Que sçai-je ?

Vous ai- je assez dit que la Jeanne d'Arc de Chapu subjuguait tout d'abord le regard dès l'entrée dans la première salle ? C'est avec un vif plaisir que j'ai revu ce beau marbre, devant lequel se sont ré veillées mes émotions d'artiste de l'Exposition de 1872, et que j'ai pu de nouveau m'affirmer à moi-môme le bonheur de composition de cette image touchante de la sublime vierge à qui, suivant l'heureuse expression de Michèle!, la France doit d'être devenue une patrie, a par la force du cœur ».

Une autre Jeanne d'Arc, signée Lefeuvre, une toute jeune bergère debout et filant ses fuseaux, est bien moins dans mon idéal de notre héroïne, toutes réserves faites du talent de l'auteur.

L'Jsmael, de Becquet, ainsi que le Jeune Martyr, de Falguière, sont traités avec une rare habileté. Même éloge est dû pour le Petit Pâtre qui se désaltère, pour la Fillette au colimaçon, de Moreau, pour le Joueur de triangle, deRoubaud, VAmphion, sur son dauphin , etc. , etc. Je passe les figures officielles qui, trop souvent, laissent Jt désirer. Mais, là où les préférences de l'artiste ont le champ libre, on est presque toujours sûr d'être attiré par quelque note originale, ou tout au moins d'échapper à cette méthodique correction de la ligne imposée qui glace tout élan ; l'artiste s'appartient, et son œuvre s'en ressent avec avantage.

Je me faisais cette réflexion en comparant l'une de ces dignes figures trop compassées dont la tournure et l'agencement sont indiqués dans le programme, ce qui suffit pour paralyser toute spontanéité d'action, avec une svelte jet charmante statue réduite de jeune femme, une Clotilde de Surville y son o cher enfantelet » au sein maternel. C'est aussi gracieux, aussi pur quinzième siècle dans ces élégantes proportions que la pseudo-poésie qui a si bien inspiré ce doux sujet, dont l'intérêt sera toujours irrésis-

tible. Aussi, que nous importe, à nous, que ces jolis vers Boientou non une spirituelle mystification? Leur naïveté d'expressions a gagné le cœur des mères, ils vivront.

Mais poursuivons notre promenade, non sans avoir jeté un coup d'œil de sympathie sur cette œuvre accablée qui symbolise la Douleur et le délaissement absolu.

Une série de bustes-portraits, autant de morceaux d'élite, se disputent notre attention ; il faudrait pouvoir les nommer les uns après les autres, car c'est le dessus du panier que renferment ces deux premières salles. Faisons au moins une exception en faveur de celui de George Sand, qui porte le n* , de beaucoup préférable à l'autre, son propre voisin. C'est une œuvre d'un caractère élevé, destinée, si je ne me trompe, au foyer du Théâtre-Français.

L'Egyptienne h la harpe, beau bronze bien réussi par Cordier, est un de ces curieux ouvrages polychromes copiés d'après les traditions antiques, où les pierreries se mêlent aux métaux, et donnent à l'ensemble ces effets pittoresques de couleur si recherchés par les peuples du Delta et par les Assyriens; leur place ne pouvait être que dans un temple ou un palais.

Et, tout près de là, — bizarrerie des oppositions, — entre le buste imposant de l'auteur de Lélia et les luxuriantes formes plastiques de l'esclave des Ptolémées, se présente dans toute sa naïveté, les mains étendues vers le ciel, l'extatique figure agenouillée du pauvre curé d'Ars, ce saint des derniers jours, dont la vie contemplative et surhumaine a provoqué, il y a peu d'années encore, la stupéfaction, mêlée d'une involontaire admiration, des plus sceptiques en fait de miracles. Tandis que j'examinais attentivement cette physionomie d'ascète, d'une maigreur de squelette, deux personnes, deux campagnardes, s'arrêtent devant ce plâtre de grandeur naturelle, et la plus âgée s'écria avec émotion :

— Notre bon curé d'Ars ! Oh ! comme c'est bien lui ! Il me semble le voir et l'entendre...

Je serais l'auteur de ce fidèle portrait du pauvre prêtre

de village dont on a tant parlé il y a une vingtaine d'années, que je me sentirais flatté de ce simple éloge.

Joli marbre que celui du jeune éphèbe qui étudie avec tant de recueillement (Degeorge, 1185).

De Sanson, un Pietà (1417); de Larson, une Diane chasseresse (1303). Puis sous le n° 1136, une mère qui baigne son enfant dans une piscine, réminiscence habile d'une fresque du seizième siècle ; c'est modelé avec ampleur. N° 1082, le Rêve d'Armide, voluptueuse étude largement traitée par M. Barré.

« Dieu fit bien tout ce qu'il fit », thème sur lequel s'est exercé avec vigueur Tébauchoir viril de M. C. de Nercy (1449).

Puis encore... Je vous en indiquerais volontiers une nombreuse liste et des plus recommandables, mais ne nous laissons pas tenter davantage, il est temps d'allonger le pas ; la course à fournir sera longue, et nous ferons bien, sinon de nous hâter, du moins de ne pas trop nous attarder aux séductions de la route. Plus loin, par delà l'édifice monumental spécialement attribué à la ville de Paris, nous retrouverons l'autre tronçon de notre section de sculpture avec celui de la peinture, et, à leur suite, les salles d'exposition des autres nations. Pour le quart d'heure, c'est dans celles de l'Angleterre que je vous donne rendez-vous.

Page 1