‹ Les beaux-arts à l'Exposition universelle de 1878: impressions et notes dChapitre 5 sur 18 · ÉCOLE ANGLAISE · texte numérisé non relu

ÉCOLE ANGLAISE

Ici, l'aspect, le goût, le caractère, tout change. La peinture anglaise a son genre à elle qui ne permet pas de la confondre avec celle des Italiens, des Espagnols ou des Allemands. — Elle est elle-même, avec ses défauts, mais aussi avec ses qualités toutes particulières. Dès 1855, date de notre première exposition complète, car 1849 ne fut qu'une ébauche imparfaite, une courageuse tentative à laquelle manquait le calme de la réflexion, se révélait dans les envois de nos voisins d'Outre-Manche une singulière personnalité d'expression, une originalité native qui frappa tout le monde, et leur valut alors la trèssérieuse attention des critiques d'art. En feuilletant une série d'articles publiés alors dans le Globe, revue toute de circonstance où j'écrivais, j'y retrouve sur leur compte, avec une certaine satisfaction, je l'avoue, en ce qui me concerne, des appréciations que le temps n'a pas démenties. Des bizarreries de pinceau ou de sujets ont disparu ou se sont atténuées, leur talent s'est épuré, agrandi, et 1867 leur fournissait déjà une nouvelle occasion de prouver ce qu'avait fait de progrès l'art anglais en douze années. Celle-ci consacre tout-à-fait les mérites tout individuels, je le répète avec intention, de leur

école.

Il en a été de même chez eux pour les arts industriels,

grâce aux immenses sacrifices qu'ils n'ont pas hésité à s'imposer. De môme encore pour leur riche Société des aquarellistes, fondée par souscriptions volontaires, et qui a pris une importance considérable. Us ne reculent devant rien d'utile.

Les maîtres de 1855 qui n'existent plus ont laissé d'intelligents disciples, et plus d'un imitateur môme, car c'est le génie propre à ce peuple si perspicace et si persévérant dans ses entreprises de savoir s'assimiler habilement tout ce qui peut ajouter à ses talents et à sa fortune. Eux aussi, cependant, ils ont eu leurs grands hommes niés ou méconnus, jusqu'au jour où la lumière faite par d'autres, par nous tout des premiers, leur a violemment ouvert les yeux ; et alors, il y a eu, comme toujours, réaction brusque, engouement et le reste. Trop heureux encore ceux à qui justice n'est pas rendue trop tard.

Au nombre des principaux champions de l'école moderne anglaise, qui, en 1855, se voyait accueillie chez nous avec un intérêt marqué, se trouvait déjà sir Edwin Landseer, leur seul peintre d'animaux dont les sujets interprétés dans un sentiment philosophique, plaisaient pour leur charme de couleur sobre unie à un dessin correct d'un pinceau un peu mou et facile, mais sans fadeur, avec des effets simples, et parfois dramatiques ; ces toiles, de moyenne dimension pour la plupart, étaient recherchées des amateurs. — Leur succès parait n'avoir pas fléchi, à en juger par la place d'élite qui leur a été donnée cette année, ainsi que par le nom de leurs fortunés acquéreurs. Encore un utile détail pratique que nous devrions bien leur emprunter, celui du cartouche fixé dans la bordure du cadre et qui renferme tous les renseignements désirables sur l'artiste, son sujet et le nom du propriétaire Quoi de si difficile? Mais, la routine!...

Landseer est mort en 1873, à soixante-et-onze ans, son talent avait conservé toute sa verve. Une série choisie de ses ouvrages est exposée sous les n 08 126 à 131 .

Le public ne leur marchande pas les éloges auxquels ils ont droit.

Nous parlions de détails pratiques; je vous ferai observer, à ce propos qu'ainsi que pour plusieurs tableaux de ses compatriotes, ceux de Landseer sont protégés par une glace fixée à fleur sur le bord extérieur du cadre, probablement à cause de l'atmosphère fumeuse et humide de leur pays — c'est une sage précaution contre plus d'un inconvénient, rarement adoptée ici, je ne sais trop pour quelle raison.

Je vous recommande donc à plus d'un titre cette série. Le n° 426 est son portrait flanqué de ses deux chiens, deux intelligentes bêtes qui regardent d'un air grave de connaisseurs leur maître occupé à dessiner. Sa tête vous sera sympathique, je n'en doute pas. Chacune des autres toiles met en scène des animaux d'espèces différentes, des chevaux, des singes, des perdrix, des amphibies. Celle qui porte le n° 431, la plus grande de toutes, représente un combat aérien: des cygnes attaqués par des aigles ; et toujours sur le cartouche une légende humoristique.

L'ensemble de la section anglaise consiste, ou Ire ce que je viens de vous indiquer, en scènes du genre historique ou familier, en paysages, portraits et têtes d'étude. Je ne parlerai que pour mémoire de leur sculpture. Travailler avec talent la pierre ou le métal, ce n'est rien au fond, le praticien y suffit; mais c'est la pensée, la forme, le caractère avec le talent d'expression qui constituent l'œuvre plastique, en tant qu'œuvre d'artiste, et ces qualités essentielles je ne les vois pas assez ressortir dans les spécimens que Londres nous a envoyés. Je ne dénigre pas — loin de moi une telle injustice — je me borne à dire que c'est d'une froideur et d'un classique qui ne prouvent guère d'inspiration — rien d'original dans ces statues, il y manque, ainsi qu'aux meilleurs bustes, ce coup de pouce fiévreux du statuaire, qui seul donne la vie et l'accent au marbre. Les artistes anglais ne sont surtout originaux que dans la mimique du faciès humain. Leurs

portraits vivent, les figures de leurs tableaux de genre sont pleines de physionomie et d'animation.

Ils peignent à leur façon, une façon parfois un peu bizarre, mais dans ces petites scènes l'effet est juste toujours, le geste naturel, et souvent les Ggures pétillent de finesse. Ils savent, à l'occasion, s'élever jusqu'au drame sans s'égarer dans de vastes surfaces, et en cela encore, ils font preuve de bon sens. Voyez le n° 73, intitulé : Pauvres attendant à la porte d'un Workhouse ; c'est navrant de réalité.

Je vous cite celui-là comme type, d'ailleurs bien rendu par un habile pinceau.

Dans un ordre d'idées différent, arrêtez-vous devant le n° 19, la Nuit du Samedi, intérieur de marché à Londres, d'une vigueur de tons et d'une fidélité de physionomies vraiment extraordinaires. Un incroyable mouvement de va et vient, des reflets puissants de lumière dans 'cette foule pressée, et des têtes et des bras qui s'agitent, et des yeux et des bouches qui causent et discutent ; on a hâte car c'est demain Sunday, et les provisions de chaque ménage doivent être faites dès la veille ; cette curieuse peinture que j'ai plusieurs fois été revoir est signée : Barnard.

C'est surtout dans ces toiles, dont les personnages sont généralement de dimensions très-réduites, qu'il faut chercher le type britannique. La Gare de Chemin de Fer % de Frith, offre encore, sous ce dernier rapport, un intérêt de curiosité quoiqu'avec moins de caractère de dessin.

Quelques portraits d'hommes d'Etat et de ladys, pour être peints dans un mode de palette un peu différent des nôtres, n'en sont pas moins des ouvrages distingués autant pour le cachet particulier de ces figures, qui ne sont jamais que vulgaires, que pour le mérite intrinsèque de l'œuvre.

Une Journée de Derby, par Green, rentre également, à cause de ses qualités éminentes de réalité simple, dans le groupe d'ouvrages cités tout à l'heure. Toutes ces figurines sont d'une singulière vérité d'expression,

chaque individu a son rictus individuel. On sent que c'est tout le monde qui a posé devant le peintre ; il n'a eu qu'à copier, mais il l'a fait avec intelligence.

Il y a aussi de charmantes scènes de campagne. Si les terrains, les ciels ou les arbres laissent parfois quelque peu à désirer, les acteurs au moins se meuvent sans efforts ; ils sont franchement naïfs dans leurs allures. C'est toujours du réalisme, mais sans trivialité. Aussi, en dépit des incorrections qu'on pourrait signaler par ci par là, on ne peut s'empêcher de se dire : c'est vrai, c'est attrayant, et l'on y revient volontiers. Leurs fillettes mignonnes avec leurs grands yeux bleus si doux, et les babys aux formes potelées, pendus au sein des jeunes mères, vous attirent invinciblement. Plus de sentiment que de science : on ne veut pas voir que les lignes de la forme n'ont pas été assez cherchés, que le pinceau est maigre et ne procède que par hachures toutes menues au lieu d'attaquer nettement le modèle, que... mais on préfère excuser l'artiste à cause de cette grâce délicate qui supplée d'autres qualités de fond et bien volontiers on est retenu devant ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui vous empoigne lorsqu'on a peu longuement étudié ces petites scènes de vie intime qui s'offrent à vous sans prétention aucune.

Ce « je ne sais quoi » des œuvres de la section anglaise a bien son cachet de terroir qui, pour être moins tranché qu'en 1867, et à plus forte raison qu'en 4855, a cependant conservé des caractères particuliers. On mêlerait ensemble un certain nombre de tableaux de nationalités différentes que, pour sûr, vous n'hésiteriez pas à reconnaître le produit d'un pinceau britannique.

Et ce qui vous aiderait à le deviner, c'est ce sentiment prononcé de la physionomie poussé parfois jusqu'à l'exagération qui distingue les peintres de ce pays. —Ils ont une

expression nerveuse bien à eux en propre. Là où ils sont le plus à l'aise, c'est dans le portrait, dans les scènes familières et le paysage. Ils sont moins naturels et comme gênés dans leurs libres allures dès qu'il faut aborder d'autres genres. A chacun ses aptitudes.

J'ai constaté avec regret l'absence de noms que j'eusse aimé y retrouver, ceux de MM. Maclise, Hook, Mulready, Stone, Webster et O'Neill entre autres, que nous pourrions considérer comme les principaux représentants de ce tempérament tout particulier qui veut, avant tout, traiter l'art à sa guise, et qui, partant de ce principe, n'en saurait faire un métier vénal. Il lui faut d'abord se contenter, le succès viendra ensuite, ou ne viendra pas ces natures-là ne transigent guère.

Parmi ceux qui ont exposé figure, dans un tout autre ordre d'idées que Landseer, et une toute autre manière aussi, un groupe de toiles assez dissemblables entre elles et de taille et de sujet, signées du nom de Millais, encore un de ces chercheurs de l'autre côté du détroit qui, peu soucieux du qu'en dira-t-on de la facture de leur peinture, n'ont en vue ^ue lerésultat combiné à l'avance dans leur imagination ; pour y atteindre tous les procédés leur sont bons. Ici, comme chez MM. Jones Burne, Wells, Grégory. H. Helbronn, ou Briton Rivière, ce n'est plus du tout le travail doux et quelque peu affadi de Landseerv mais au contraire, un pinceau dur, avec des touches sèches, maladroites, tourmentées ; des effets violents, ou bien annulés à force de détails minutieux ; — et, à travers tout cela, toujours la vérité dans l'expression du masque humain ; si ce n'est pas assez c'est au moins quelque chose déjà.

Maintenant, je vous les abandonne pour leurs excentricités — infiniment moint choquantes qu'il y a vingt ans, et dont ils tendent tous les jours à se corriger. Qu'ils restent dans leur sphère, et ils s'y feront honneur — car certes, on ne dira pas que le talent de M. Millais n'est pas un talent de bon aloi — et qu'il n'a pas progressé d'année en année. Il a de beaux portraits ainsi que MM.

Watts, Grégory, etc. Le tableau d'Holl, est d'un vigoureux accent, cette dernière assemblée des vieux soldats, la maison mortuaire, et, après le travail^ de Helbronn, sont des morceaux énergiques, et nous en pourrions citer d'autres à la suite de ceux-là d'un mérite incontestable.

Et leurs aquarelles, quelle solidité de pinceau et quelle transparence de tons ! Elles ne ressemblent en aucune façon aux nôtres plus largement, plus hardiment rendues, mais où la gouache se donne libre carrière. Eux, les travaillent beaucoup, et avec moins d'empâtements que nous — ce qui ne les empêche pas de produire des ouvrages d'une force de coloris, et d'une ampleur de dimensions qui, à distance, les ferait prendre pour des peintures à l'huile. — L'aquarelle est leur triomphe, ils y excellent. Aussi, je vous engage bien fort à visiter avec toute l'attention qu'elle réclame cette partie remarquable, c'est le sanctuaire de leur exposition.

Je voulais vous garder pour la fin l'énoncé des envois inscrits sous le nom d'Alma Tadéma; que je ne soupçonnais pas d'avoir planté son pavillon sur la terre anglaise. — Les livrets le désignaient comme étant né dans les Pays-Bas. — Il n'a pas le moins du monde le genre anglais, c'est unenature cosmopolite, et un talent qui procède plutôt de notre école française. — Un très-remarquable talent d'ailleurs, d'une curieuse originalité et faisant de l'archéologie comme pas un. Mais il m'est impossible de le classsr là où il est inscrit, malgré ses lettres de naturalisation. Nous le connaissons très-bien ici; ses savants tableaux, qu'il a le tact de tenir dans des proportions modérées, ont été assez vantés par les amateurs depuis quelques salons surtout. — Dans son genre il est très fort et compte peu de rivaux. — Son audience chez Agrippa exposé en 1877 aux Champs-Elysées — est une très-fine composition à laquelle l'architecture de l'escalier prête un étonnant caractère de grandeur.

Les toiles de M. John Gilbert viennent donner raison à l'opinion plus haut émise des vraies tendances de cette école, plutôt organisée pour les scènes intimes de tous

les jours ; le style historique est moins à sa mesure . Les deux figures d'Espagnols signées Philip, semblent exécutées sous un autre ciel que celui de la fumeuse Albion. — J'en dirai autant du petit musicien Italien de Wallis. — Orchardson est bien plus de son pays. La reine des Epées et l'emprunt sur garantie sont deux petits tableaux de.genre du XVIII e siècle, d'une désinvolture de dessin et de peinture qui ne manque pas de piquant. C'est môme, dans le premier surtout, d'une vivacité d'animation qui laisse loin le flegme traditionnel de nos voisins d'outre-manche.

Le Cardinal ministre, de Linton (salon des aquarelles) est d'une puissance de ton qui étonne, ainsi que la mort du Braconnier par Helbronn, et cette ébauche hardie de tête d'homme par Grégory (j'y reviens, séduit par ces fermés talents si habiles dans un genre de peinture qui ne paraît qu'à demi se prêter à de tels effets de couleur.

J'en pourrais ajouter d'autres, et avec éloge toujours, tels que Works, Leslie, Calderon, Vicat-Cole, J. Sant, et, qui sais-je encore !

Je suis convaincu, sans l'avoir vue, que la première esquisse du tableau de M. Armitage, l'Emancipation des Serfs, devait offrir un très-intéressant motif de composition que ne réalise pas, il s'en faut, sa toile terminée dont on ne peut pas contester les excellentes intentions. C'est de la peinture terne et sans valeur d'effets, où les figures manquent d'expression et le dessin de caractère. Pourtant, le sujet était bien capable d'inspirer, et il est probable qu'il a été choisi par l'artiste. Mais il lui fallait se dépouiller des routines d'école pour ne consulter que la nature interprétée à travers l'histoire, et suppléer par la pensée à ce qu'il ne rencontrait pas d'assez primitif dans ses modèles. Il lui fallait accuser d'âpres et fortes physionomies qu'en dépit de leur trop long asservissement un rayon de liberté venait éclairer, et les détacher franchement, soit par le relief et des reflets sagement ménagés, soit encore, si l'on en voulait faire une peinture murale (toujours dans ces proportions demi-nature),

la traiter à la façon sobre de la fresque. Mais tout en traitant ces sortes de sujets, il est bon de se défier de Técueil. Il faut beaucoup de science du dessin, ou un grand talent du faciès humain pour se risquer à de telles entreprises à moins d'y mettre beaucoup d'originalité.

Puis, je ne sais trop s'il était nécessaire de porter tant de figures sur le môme plan lumineux. Poussin, le conseil par excellence, prétendait qu'une seule tète de trop gâtait le tableau, et Poussin parlait d'or, car ce raisonnement, pour quiconque veut se donner un peu la peine d'y réfléchir, est rigoureusement juste. Vous n'avez qu'à examiner un groupe de gens qui causent entr'eux, il vous sera facile de vous rendre compte du degré d'importance relative de chacun de ces individus, depuis celui qui a la parole, et discute avec un otu deux de ses voisins, jusqu'au dernier de ceux qui écoutent avec plus ou moins d'attention. Quand on peint des foules, il est essentiel de ne laisser venir en avant que ce qui tient le nœud de l'action pour l'intelligence de la scène. Plus, c'est trop : l'intérêt disparaît en s'éparpillant.

Nous n'en dirons pas davantage sur cette exposition anglaise, fort remarquable, en somme, et dont les aquarelles, j'aime à le répéter encore, ont leur cachet individuel si bien marqué. Il y en a de vraiment belles, exécutées avec ce soin et cette délicatesse de puceau que peut seul inspirer l'amour de l'art. Voyez-les et revoyez-les, et, pour sûr, après les avoir un peu sérieusement examinés, vous serez de mon avis.

Quant aux sculptures, je ne puis que maintenir ce que •j'ai avancé plus haut ; c'est qu'on n'y retrouve pas de caractères typiques assez prononcés; — le joli, l'irréprochable d'exécution font tort au naturel, en affadissant les formes. Il n'y a, du reste, il ne peut y avoir rien d'absolu et, par conséquent, de blessant pour personne dans ces observations : c'est une appréciation d'ensemble au point de vue plastique de l'art.

Et, à part ces rigoureuses réserves, je dirai néanmoins : oui, on peut compter plusieurs ouvrages de mérite parmi le petit nombre de statues et de bustes de cette exposition. Un Cromwel, assis et d'accent rude et tourmenté qui s'y voit encore, est signé : Borghi, un nom tout italien, d'origine, pour le moins.

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