ÉCOLE ITALIENNE
Avec les envois de l'Italie, change l'effet général. Il y a plus de brio. La lumière est plus franche, plus froide aussi dans son éclat et moins modelée. Les tons chatoient; l'œil est vivement excité, est-il suffisamment intéressé? Pas toujours assez, peut-être ; et cependant l'ensemble est très-satisfaisant. Songeons, d'ailleurs, que le rhythme des nuances que nous avons actuellement sous les yeux diffère d'une manière absolue de celui de la palette des artistes anglais.
Ici, ni mélancolie, ni mystère, ni étude d'émotions intimes. Du soleil et des tons tranchés, sans aucune préoccupation philosophique. Une Vue de Sicile (105, Logarono) nous offre un paysage très- clair, un peu plat. Sous le n° 11 (Bianchi), des types milanais campagnards vigoureusement peints; et, sous le n° 191, une bonne petite toile sans prétention. Je vous signale le n° 5i (Delleani), c'est dur et très aisé d'effet, mais exact, et animé par des groupes costumés à la Paul Véronèse. Aussi, n'est-elle rien moins que vulgaire cette petite Vue du canal de Venise.
La Route de Brindisi (n° 58) est d'un genre tout différent de ce qu'on a l'habitude de voir. Ciel mat, poussière aveuglante, ombre courte, voyageurs rares ; c'est bien là une impression de ce soleil du Midi : on dirait
un reflet de Fortuny; mais j'oublie que vous n'avez pas encore fait connaissance ici avec Fortuny, dont nous aurons A examiner l'œuvre dans la section espagnole.
Une bien bizarre composition encadrée dans une bordure de chêne, parsemée de clous de métal et non moins excentrique dans sa forme que l'arrangement du sujet lui-même, c'est celle qui a pour titre : Printemps et Amour, et est signée : Michetti (n* 117). Ce groupe allégorique, mêlé à des plantes au milieu desquelles il se perd, n'a pas trouvé grâce devant ma critique, quelque talent de pinceau qu'y ait dépensé la fantaisie de l'artiste. Nous ne sommes plus tout à fait aux idées de la Renaissance, où ce genre symbolique pouvait être goûté des raffinés d'alors. Notre public d'aujourd'hui veut plus de clarté, plus de simplicité surtout dans les intentions. Aussi lui préféré-je de beaucoup son Baiser pris de force (118); c'est vif et vrai d'expression brutale et passablement heurté, je n'en disconviens pas, c'est du réalisme, en un mot, saisi sur le fait et qu'il faut regarder à distance, mais au moins le sujet s'explique sans effort, et il y a dans cette peinture à la diable, de fortes qualités de couleur.
La Jeune Femme, de Marchetti (115) nous offre un ragoût d'étoffes de soie brochée, finement chatoyantes. C'est très-adroitement rendu.
Les n°- 56 à 65, portant le nom de Nittis, sont autant de scènes anglaises d'un pinceau large et soutenu, à très-curieux effets. Au premier rang, se trouve la figure en pied d'une jeune miss blonde, vêtue de noir, avec un énorme boule-dogue en laisse que son délicat petit poignet aux nerfs d'acier a quelque peine à maintenir. Les autres sont des vues de Londres par le brouillard ou la nuit, — une arche de pont sur la Tamise, des gens qui circulent par les rues, de jour ou sous la lueur du gaz, etc., en un mot, la vie active de la grande cité avec ses physionomies bien distinctes — et ces diverses toiles, de dimensions peu ambitieuses, sont traitées avec une
grande sûreté de main et dans une excellente gamme de tons brumeux.
Le nom de Pasini est pour ainsi dire des nôtres pour le caractère serré de ses études d'orientaliste très -remarquées dans nos expositions annuelles. — Il est souvent vigoureux comme Decamps, noble et recherché de dessin comme Gérôme, et fidèle comme le plus exact des ethnographes de bon aloi, — Bida en tête — aux moindres détails typiques des personnages et des costumes qu'il met en scène. Dans ses petits tableaux, grands par l'heureuse disposition des plans, chaque chose est bien à sa place ; les figures sont dans leur mesure et l'air circule librement autour des monuments ; les lignes du paysage sont profondes comme l'atmosphère — c'est la vie de la nature dans un autre climat, saisie et fixée sur la toile, grâce au charme d'une palette savamment graduée.
Les n°» 435 à 152 sont signés du nom de ce peintre distingué. Je vous recommande instamment de les regarder avec toute l'attention qu'ils méritent.
Les Lagunes de Venise (n. 40), par Giardi, sont d'un ton simple et juste. (n° 149) un Effet de Soir; Buffles, par Pittara. C'est bien dans la note d'une chaude fin de jour en Italie.
Deux scènes, qui pnt entr'elles un rapport direct d'analogie, quoique sous un titre différent sont : Raison d'État (n° 72) et Napoléon et Joséphine (n° 131) ; on comprend sans difficulté, à l'expression affligée de l'aimable veuve de Beauharnais, devenue impératrice, qu'il s'agit ici de l'acte de répudiation du 18 janvier 1810. De ces deux scènes, conçues d'une façon tout opposée, je donne la préférence au n° 131, dû au pinceau harmonieux, sinon très-sévère de M. Pagliano. C'est un intérieur de genre, un joli tableau composé avec goût, moins relevé de style que le n° 72 dont M. Didion est l'auteur, mais dont l'ensemble intéresse. L'impératrice, la tête accablée dans sa main, est entourée de ses dames, on aperçoit, au fond de l'appartement, le maître qui s'éloigne pensif ;
tout est fini entr'eux, il va franchir le seuil du palais. Dans l'autre toile, au contraire (le n° 72), ils sont seuls. La figure de Napoléon debout, vu de dos,n'est pas d'un heureux effet ; cet inconvénient n'est rachetée que par les lignes souples du corps affaissé de la belle répudiée*.
Le n° 132 est très-amusant.
(N* 21). Une excellente aquarelle en longueur, des femmes et des enfants, signée Rotta. L'examiner de près, elle en vaut la peine.
(N° 90). Agréable toile d'un pinceau facile et lumineux. Ce groupe, de trois ou quatre jolies contadines qui passent en se jouant, sur un pont, et que regardent, le sourire aux lèvres, un jeune couple de touristes, est ce qu'il y a de moins cherché comme composition ; c'est vu et pris sur le fait par un peintre de talent. Aussi estce franc, gai d'allures, et cela plaît comme tout ce qui est sincère sans trivialité, et avec la petite pointe d'humour qui ajoute de la saveur aux meilleures choses.
Il nous reste maintenant à parler des sculptures et des sculpteurs de cette riante section, que nous avons dû laisser de côté pour ne pas embrouiller notre compterendu. Elles occupent le milieu des salles affectées aux peintures, et je ne puis m'empôcher de regretter qu'on n'ait pu leur accorder plus d'espace afin de les mieux voir et juger.
Car cette exposition est digne d'un attentif examen. Elle réunit des marbres d'une merveilleuse élasticité de formes. J'ai dit plus haut les inconvénients que présentait cet excès de perfection matérielle, préjudiciable à la noble interprétation d'un art aussi sévère, et dont la haute destination avait été quelque peu compromise par le dix-huitième siècle. — Cette voluptueuse période, en attribuant aux figures de déesses et de nymphes, un caractère enjoué et affadi que ne comporte
guère un genre de cette gravité, avait entraîné les statuaires dans une de ces voies décevantes qui mènent tout droit à la décadence ; mais ne fallait-il pas flatter les sens et copier d'aussi près que possible les belles impures du règne de Louis XV? Ne fallait-il pas plaire à certaines grandes dames qui tenaient essentiellement à se montrer dans les attributs mythologiques les plus capables de faire valoir leurs avantages plastiques? — Nous avons vu à cette même époque semblable chose pour la peinture.
Et c'est sous cette influence si despotiquement féminine, que le statuaire Canova, nourri d'ailleurs de fortes études des plus brillantes périodes de l'art grec, dut mettre, dans l'intérêt de sa fortune, au service de ces exigeantes sirènes, ce souple et complaisant ciseau qui nous a valu de très-jolis, mais trop gracieux chefsd'œuvre. Il y trouva d'éclatants succès et fit école jusque sous le premier empire.
En somme, la statuaire italienne est très-séduisante, elle charme l'œil. Cette mignardise d'accessoires auxquels s'attardent si volontiers ses praticiens, dénote une bien curieuse facilité de ciseau. Il faut reconnaître aussi que le marbre s'y prête, grâce à une remarquable pureté de grain. Les carrières de Carrare ne paraissent pas encore épuisées, à la grande satisfaction des amateurs. Mais enfin, l'art de la sculpture ne gît pas tout entier dans les procédés de l'exécution, et les détails secondaires, en se multipliant outre mesure, finissent par nuire au caractère général de l'ensemble. Cette excessive finesse de burin appliquée à reproduire des trompe-l'œil de broderies, n'est pas de l'art proprement dit, c'est un travail de patience et d'habileté ; l'art a autre chose à voir dans le dessin et le modelé d'une belle figure. J'applaudis avec enthousiasme à tout ce qui est beau, au mouvement, à l'expression, à la fidélité intelligentedes traits et des grandes lignes ; la suprême élégance me ravit, parce que le vrai beau élève et réchauffe l'âme ; mais il ne faut pas qu'on vienne gâter mon idéal, ni qu'on rapetisse par des superfluités,
bonnes à réserver pour des portraits de famille, le chefd'œuvre qu'il m'a été donné d'entrevoir à travers le prisme de mon imagination. Une statue, c'est plus et mieux que le vrai ordinaire, sans pour cela cesser de garder le cachet tout humain de son individualité ; autrement, on court risque de tomber dans le vulgaire.
Je vous demande pardon de ces réflexions ; je n'en ferai plus d'autres et me bornerai à vous indiquer les principaux morceaux qui méritent d'être sérieusement regardés.
Le Vaccin (n° 124). C'est bien, très-bien, peut-être même trop simplement naturel.
(144 et 115) Rimembranza et Penserosa (Marsili). De ces deux figures de femmes, je préfère la première. Elle a, selon moi, une expression plus déterminée.
(125). L'Architecture, par Monteverde. Attitude noble. Lignes harmonieuses.
Puis, les Soliloques de Jules César, bronze largement modelé (Civiletti).
Les Esclaves révoltés, par Pinotti (n° 92.) L'Aurore de la vie, groupe monumental, n° 12.
L'Amour rend aveugle (Barcaglia). L'idée du n° 111 est très-gracieuse.
D'AUegrotti, la Marguerite de Gœthe.
Puis encore un certain nombre de jolies figurines de tout âge exécutées avec une rare délicatesse de touche.
Je reprocherai au n° 31 (Borghi) un excès de recherche qui va jusqu'à l'afféterie. C'est dommage; mieux valent, en tant que valeur d'œuvre, celles dans lesquelles la morbidesse des contours n'exclut pas la fermeté du dessin.
On s'arrête avec plaisir devant de charmants marbres d'enfants en pied, adorables figures debout, assises ou couchées, toutes saisissantes de vérité ; plus elles ont de naïveté dans le geste ou dans la physionomie, et plus elles attirent. La statuaire italienne excelle également dans les images de jeunes femmes et de jeunes filles,
qu'à distance et dans le demi-jour, l'illusion aidant, on croirait prêtes à vous parler. Le quinzième et le seizième siècles semblent avoir servi de types à ces attrayantes créations qui ne méritent, pour la plupart, que des éloges sincèrement accordés et sans nulle réserve.