‹ Les beaux-arts à l'Exposition universelle de 1878: impressions et notes dChapitre 7 sur 18 · SUEDE ET NORVEGE · texte numérisé non relu

SUEDE ET NORVEGE

Ces deux fractions du groupe Scandinave, se trouvent détachées, je ne sais pour quelle raison, du Danemark que nous ne rencontrerons que vers l'extrémité de cette longue suite de salles réservées aux œuvres des artistes de tous les pays. Il eût peut-être été préférable de ne pas les séparer Tune de l'autre, car ces trois peuples ont un lien commun d'origine, et par cela môme une connexité toute naturelle de penchants et de goûts.

Mais sans entrer ici dans la question de l'unification de cette antique trinité de races septentrionales, question, complètement en dehors de notre sujet, nous accepterons les choses telles qu'elles sont, purement et simplement, et sans plus de préambule nous mettrons le pied dans la section suédoise.

Ici tout autre est l'effet de couleur ; les impressions ne sont plus les mêmes que lorsque nous avons abordé les envois de l'Italie. Nord et midi ne peuvent avoir les mêmes sensations, ni la même manière de les exprimer; et d'ailleurs, en dehors des caractères propres à chaque contrée, est-ce que ces imaginations rêveuses qui aiment à se laisser bercer dans leurs idées mélancoliques (non pas pourtant qu'elles soient tristes, au fond,) peuvent voir et traduire les scènes de la nature vulgaire ou pittoresque, ou les pages de leur histoire nationale, du même

œil et avec la même palette que le peintre enthousiaste des ardentes régions du sud ? — À chacun son génie, ses tendances, son mode d'interprétation.

Donc, ne demandons à ceux-ci ni l'éclat dans la couleur, ni la vivacité d'expression qu'ils n'ont pas. Ne leur demandons que de nous intéresser par de petits drames intimes de la vie ordinaire ou encore par de naïfs intérieurs qui nous montrent leurs mœurs et leur physionomie; et disons-nous, quand nous avons bien regardé ces paisibles jeux de lumière qui veulent être fidèlement rendus, que le ciel froid et les eaux un peu lourdes*de ces contrées boréales sont d'une rigoureuse exactitude aussi, que ces honnêtes et tranquilles figures sont copiées dans toute leur vérité de tournure et d'accent, et qu'enfin ces ouvrages, sans beaucoup de rayons peut-être, ont néanmoins un charme doux qui vous pénètre lentement, à mesure que pour les mieux étudier vous faites le vide autour de vous et en vous pour oublier ce que vous venez de voir ailleurs de plus séduisant ou de plus fort.

Je n'en déclarerai pas moins, pour l'acquit de ma conscience que ces écoles du nord me paraissent être demeurées stationnaires, et que l'élan d'impulsion que leur avaient imprimé il y a vingt ans et plus des artistes qu'on pouvait croire destinés à laisser d'habiles imitateurs, s'est réduit à quelques honorables tentatives isolées. Chacun a besogné de son côté, de son mieux, dans son tranquille milieu, mais sans de trop violents efforts. Talents modestes et sans éclat, qui se sont contentés de conserver leurs anciens errements, sans beaucoup se préoccuper de nous ou des procédés pratiques de nos artistes. Ils ne ressentent guère les agitations ni la fièvre dévorante qu'on rencontre dans nos centres d'action. Tout est chez eux méthodique et lentement réfléchi. Leurs ouvrages ne sauraient donc manquer de recevoir l'empreinte d'une vie entourée de silence. Si la pensée y mûrit, par contre l'enthousiasme s'y éteint.

La seule toile historique qui s'offre à nos regards dans

cette exposition suédoise a pour sujet : le corps de Charles XII porté par sa garde, 1718. L'aspect général en e9t sévère ; — nature âpre, ciel dur, peinture lourde, sourde ; pas assez de profondeur aérienne. Et malgré cela, ce tableau a quelque chose qui retient, qui ramène à lui; ces soldats ont de l'énergie, ils marchent. — Rien d'idéal, une scène exacte et voilà à peu près tout.— L'auteur est M. Cedestrôm.

Un paysage signé Gegerfelt, {le Soir dans la campagne) est imité de Daubigny ; l'exécution est épaisse, mais ferme. Une autre vue, du même peintre, Bords d'une rtvière, est remarquablement lumineuse; c'est une excellente toile, la meilleure peut-être de toutes.

On a toujours dit des Suédois qu'ils étaient les Français du nord. Ils ont, — leur littérature, leurs aptitudes aux sciences et leur intelligence des idées de progrès le prouvent — un esprit ingénieux à s'assimiler tout ce qui leur paraît utile. — Il y a donc lieu de s'étonner un peu qu'ils n'aient pas, par exemple, de peintres de portraits plus curieux d'étudier nos moyens de faire valoir une ressemblance, par un certain goût d'arrangement dans le costume et dans les accessoires. Ce qui motive cette réflexion de ma part, c'est la vue de celui d'une dame en pied, de grandeur naturelle, et vêtue d'une robe bleue; les chairs, qui manquent de reflets, auraient eu besoin d'être relevées par une toilette moins raide, moins étriquée, d'un ton moins criard, plus parisienne en un mot ; ou bien alors adoptez un costume national quelconque. Le champ du tableau pourrait être réduit, la figure y gagnerait. — Oh ! le goût, quel précieux auxiliaire en bien des cas, et que le peintre peut, à l'occasion, ajouter aux avantages personnels de son modèle !

D'autres portraits (ils sont du reste assez clairsemés) sont tout bonnement sincères et sans beaucoup de pré-

tention au style. — Le meilleur de tous, à mon sens, serait encore celui qui porte le n° AO sous le nom de Peterssen. Plusieurs demi-compositions ont aussi leur mérite. Telles sont :

Une jeune fille gardant ses moutons par Hagborg, une autre, avec sa chèvre, son potage sur ses genoux, et soufflant sur la cuillerée brûlante, sont des études raisonnablement peintes, de grandeur naturelle. La dernière est signée : Anna Nordgren. D'autres encore, de dimensions réduites, notamment ces jeunes paysannes assez symétriquement campées le long d'une berge gazonnée, et tricotant, bouche close, sous un ciel brumeux, en face d'une vaste étendue d'eau, mer ou lac. — Qu'attendentelles là? Peut -être le retour des barques de pêche? — Cette perspective fuyante de quatre figures campagnardes, assises à des distances égales, prête au tableau, conçu d'ailleurs dans les données les moins prétentieuses, un aspect tout à fait singulier dans sa disposition. Son auteur, M. Pauli, a dû s'inspirer, dans une certaine mesure, tout comme M. Petterssen et Mlle A. Nordgren, du genre tempéré que Breton a si bien su remettre en honneur, et qu'avant lui, Schnetz et Léopold Robert, pour ne citer que ces deux illustres devanciers, avaient en quelque sorte créé et ennobli, grâce aux beaux types italiens reproduits a dall'vero » avec tant d'éclat pittoresque, par leur vigoureux pinceau.

Il ne suffit pas, en effet, de se borner à copier la nature que jamais on ne doit imiter servilement. Il faut savoir la bien voir pour arriver à la bien traduire, et non se traîner dan» la trivialité. On n'est artiste qu'à ce prix, talent à part. Le reste, le travail et l'observation le donnent, ou y ajoutent leur utile concours. Raphaël allait plus loin, lui : a Le peintre, disait-il, doit faire les choses, non pas telles que les fait la nature, mais comme elle les devrait faire. » ; c'est là, en définitive, où doivent viser les études, sans pour cela s'éloigner du vrai en toute chose.

Dans une exposition internationale comme celle-ci,

chaque école est plus à même de se juger avec fruit. Les points de comparaison sont sous ses yeux. Elle peut mieux apprécier ce qui lui manque, et peser ses propres qualités, ce qui la met mieux à môme de se modifier et de se perfectionner. Si, par exemple, l'auteur du portrait de la dame en bleu, et si le modèle lui -môme ont pu venir ici revoir, lui, son œuvre avec ses défauts, 1 autre con image avec ce qu'elle laisse à désirer dans la disposition générale de l'ensemble, nos observations, si tant est toutefois qu'ils les lisent, ce qui est plus que douteux, leur prouveront qu'on en use franchement, et ajoutons : cordialement avec eux ; on ne dit la vérité tout entière qu'à ceux qu'on estime.

Mais quel malencontreux sujet que cet Adam et cette Eve (hélas ! les trop déplorables figures !) chassés du Paradis terrestre, par un temps d'orage et avec la pluie qui fouette leurs membres nus. Est- il possible d'avoir fait faire le voyage de Suède à un si pauvre tableau ! Nous parlions de sincérité tout à l'heure. Comment ne s'est-il pas trouvé une personne de bon conseil pour dissuader ce peintre d'envoyer celui-ci. On dirait deux types d'Esquimaux dans le costume primitif le moins attrayant. Quoi ! ce seraient là les fondateurs du genre humain. Est-ce que par hasard la théorie de l'homme procédant du singe aurait pour adepte M. Neyerdahl ? Tant pis. J'avais déjà trouvé assez peu séduisant un autre Adam avec Eve (ceux-là avant le péché, sinon avant la tentation), signé de M. A. Borg ; mais ce n'était que de la mauvaise peinture, qui pourrait trouver son emploi dans un vitrail imité de je ne sais quelle époque, mais si c'est un prétexte d'étude de nu, elle manque de caractère, de dessin, de couleur et de relief, et je n'y vois pas assez de qualités pour racheter ces défauts.

Je m'attendais à charmer mes yeux du spectacle de ces sévères et vastes contrées du Nord dont, en d'autres temps, des artistes d'un mérite éminent nous avaient envoyé d'intéressants spécimens empreints d'une douce poésie, et ce que je vois ici cette année ne me satisfait

pas assez. Est-ce parce que le talent de nos paysagistes a atteint des proportions en deçà desquelles tout devient faible ou sans intérêt ? ce ne serait pas juste et je me défends d'un sentiment dont l'exagération fausserait l'équité. Mais cependant l'évidence est là pour attester que parmi les sites reproduits de ces contrées que baigne d'un côté la Baltique, de l'autre la mer du Nord, peu nous offrent un intérêt sérieux. J'excepterai bien volontiers la Chute d'un to?Tent f par Vigdahl et une Vue de BeaulieUy près de Nice, mais qui n'est ni un paysage, ni l'œuvre d'une palette du Nord.

Les Nordenberg manquent de caractère.

La Marchande de Fleurs, par Van Rosen (un nom de circonstance), n'est qu'un prétexte très-étudié, trèscurieux même, des costumes et un morceau d'architecture gothique.

Des marines de Kauborg, paysages calmes, muets d'accent ; la vie n'y circule pas assez.

Des Saltimbanques avant la loi Talion. Bonnes figures de nu fidèlement copiées jusque dans la dislocation des membres de ces pauvres petits malheureux que fait travailler le maître en présence d'amateurs froidement attentifs. C'est le réalisme dans sa navrante vérité : les attitudes, les mouvements et les physionomies sont justes. De tels sujets ne s'inventent guère ; on les a dû voir et en rester frappé jusqu'à vouloir les reproduire. C'est ce qu'a fait M. Nichforsberg.

Mais où sont les Tideman d'autrefois avec leurs scènes d'intérieur si expressives et si attachantes dans leur riante ou dramatique simplicité d'accent? Voyons si le petit nombre d'ouvrages qu'a inscrits sous son pavillon la Norwège, nous offrira d'heureux imitateurs de ce peintre de mœurs regretté que 1855 nous avait révélé.

Dans un assez grand paysage (bouleaux), effet harmonieux d'automne, M. Lindstrom a montré un genre de talent qui paraît ne relever que de lui-même ou peu s'en faut. Il n'imite personne, mais mieux vaudrait consulter

davantage les ouvrages de ceux qui sont reconnus pour de bons modèles à suivre.

Aussi, dirai-je qu'il est regrettable, à mon sens, qu'une partie de ces envois du Nord, auxquels il est de toute justice d'accorder un incontestable mérite d'observation, soient traités d'une manière pour le moins singulière et comme facture et comme recherche de mise en scène ; il était si simple de s'en tenir à copier ce qu'on avait devant les yeux, au lieu de se jeter dans des effets exagérés et d'une sincérité problématique. Nos paysagistes se gardent bien, eux, de ce travers. Toujours ils ont soin de s'inspirer directement de la nature, et ils s'en trouvent bien, car si lestement brossées que soient les œuvres des plus fantaisistes elles restent vraies, parce que seule la question du fini est en jeu, et que sous cette apparence de sans-façon percent de sérieuses études. — Ne veulent-ils exprimer que des masses, ces masses accuseront des formes déterminées et d'un caractère non équivoque. — Ou bien si le tableau est poussé au delà du travail abrégé de l'ébauche, il reproduira avec une intelligente fidélité, et grâce à un habile pinceau, les beautés d'un site bien choisi, mais il en écartera tous les détails inutiles, aussi bien que les périlleuses combinaisons de lumière trop cherchée qui font tort au peintre. Demeurer simple dans la vérité — une vérité attachante et de bon goût — est toujours difficile, dans les arts, et plus même qu'on ne le suppose.

Revenons aux scènes de genre et citons d'abord :

M. Zettershom (un Suédois en rupture de ban, car ses deux petites toiles sont datées de Paris, 1877). Elles plaisent à tout le monde, précisément pour leur naturel pris sur le vif et sans prétention aucune. Je me suis amusé à transcrire pour vous, le couplet très-français d'une chanson du pays natal, que chacun peut lire sur la bordure

de la première de ces peintures dont le titre est : Deux amoureux. La tournure de ces vers légèrement enlevés au bout de la plume, m'a plu. Les voici :

« Oui, nous habiterons une petite chaumière, "

« Où nous vivrons ensemble en paix et bien contents ;

« Et nous élèverons nos chers petits enfants

« Dans l'amour du Seigneur et du Roi. — Hein ! j'espère

« Que ce sera gentil ! Oh! pense donc, ma chère!...

Et la jeune fille, tout en continuant de tricoter, assise sur un tertre, en pleine campagne, une chaumière aperçue dans Féloignement, sourit à cette tentante image que fait passer devant ses yeux, et qui doit remuer son cœur, la douce cantilène que lui murmure gaiement à l'oreille son fiancé, un paysan comme elle. Et tous ceux qui s'arrêtent pour lire comme moi cette naïve légende, de répéter avec un entrain communicatif en s'en allant :

« Oh ! pense donc, ma chère!...

L'autre sujet est la conséquence prévue du premier. Et Ton ne peut s'empêcher de sourire encore, mais d'un sourire attendri, au spectacle du Bonheur en famille de ce couple rustique qui se dispute les innocentes joies du premier né. Ce n'est rien et c'est tout, que ces deux petites toiles, c'est le trop fortuné début du poème de la vie qui, . plus tard, ne s'assombrira que trop... Mais ne troublons pas leur rêve de paix, assez tôt viendront les soucis.

L'attente, de Haybord, est une excellente intention. Pour cette jeune femme les heures d'anxiété ont remplacé la tranquille quiétude des commencements de la vie à deux. Debout, à l'extrémité de la jetée, son enfant au sein, elle interroge avidement l'horizon. On devine qui elle attend. Il est fâcheux que l'artiste n'ait pu parvenir à faire pénétrer dans l'âme du spectateur quelque

chose de la poignante préoccupation de cette pauvre compagne du pêcheur. Dessin froid, peinture blafarde ; trop de calme partout.

J*àime bien sa petite Bretonne en sabots, et son profil délicat, et ses formes encore indécises, et puis, enfin, a ce je ne sais quoi toujours » qui vous attire involontairement. Est-ce parce que c'est naïvement vu, et rendu avec autant de simplicité?... Oh! qu'il y a parfois d'esprit, et du meilleur, dans ces impressions pour ainsi dire saisies au vol..., et qu'elles valent bien de pesantes compositions savamment élaborées!

Je vous signalerai aussi une franche étude de clairobscur, portrait de femme signé : Christine von Post, et un autre, dame âgée à cheveux blancs, par mademoiselle Schielderup.

Et presque tout à côté, à la suite d'une sorte de pochade, des costumes du Directoire, enlevée au bout du pinceau, d'un pinceau alerte et gai, mais insensé de laisseraller — spirituel d'ailleurs — et certainement peinte sous une autre zone que la zone polaire, presqu'à côté, dis-je, arrêtez-vous pour examiner une aquarelle lavée par une main expérimentée et qui a pour sujet un intérieur norvégien (ou suédois). Une gracieuse jeune femme, vêtue du costume national est debout près d'une table garnie de fruits, de pâtisseries et de fleurs. Pour sièges des bancs. Au fond, la porte s'entrouvre, les convives vont arriver. — Cet intérieur est baigné d'une douce lumière. Des guirlandes de feuillages auxquels sont mêlées des fleurs ornent les murailles. — L'imagination se demande quels sont les heureux et chers invités espérés par cette séduisante personne, type aimable dont aucun détail maladroit ne vient troubler l'harmonieux ensemble : Tout dans cette salle est riant. On pense à une fresque de Pompéï à cause de la modération du ton général. L'artiste a dû traverser Rome.

Je maugréais c ntre l'insignifiance de quelques toiles, et voilà que mes yeux ont la bonne fortune de se reposer sur d'agréables scènes dont l'intérêt se trouve

doublé par les qualités de l'exécution. — Je puis vous indiquer encore d'autres sujets qui méritent d'être regardés.

Tenez, par exemple, voyez ces Moines au réfectoire*^ la Chronique scandaleuse, deux cadres de même grandeur, signés Lerche. C'est habilement arrangé, dessiné et peint d'une main sûre d'elle-même, et quelque peu rabelaisienne de sentiment. Public content, cause gagnée, dit-on. Eh bien ! je puis vous affirmer que le public ne bâille point, surtout devant la Chronique scandaleuse. — Cette joviale bonhomie, légèrement égrillarde, des faces épanouies par la bonne chère et l'anecdote du dessert est très-amusante à voir. Et avec cela, nulle trivialité de mauvais goût dans l'accent mimé de ce a on dit... » risqué dans le huis-clos entre la poire et le fromage : On peut supposer ce que doit-être leur entretien. Probablement pas grand'chose de bien criminel au fond.

Tel quel je vous le recommande.

Deux tableaux de fruits et de fleurs, par Boë, finissent par n'être plus réels, à force d'excès de perfection dans le travail. La nature a-t-elle donc tant besoin d'être contemplée à la loupe? Laissons aux Linné ces trop scrupuleuses exigences de la science botanique, et bornons-nous à regarder les fleurs et les fruits du bon Dieu avec les yeux de l'artiste — ce qui n'exclut pas le moins du monde l'exactitude dans l'interprétation des objets.

Dans les marines de M. Kaubock, la vie ne circule pas assez.

Les Nordenberg manquent de caractère; à distance, la couleur a ce qui plaît au bourgeois ignorant. Mais de près, le dessin est banal, aucun type de race dans ces ligures dénuées de toute individualité. Elles me rappellent des tableautins du temps de la Restauration, dont les auteurs sont tombés dans l'oubli le plus légitime.

Petite toile très-originale d'idée, très-bizarre même de ton, de Dahl, intitulée : Trop tard; un malchanceux garçon, le dos courbé sous un énorme paquet d'herbes, est resté tout penaud, le pied rivé sur la dernière pierre d'où il comptait atteindre le bateau qui prend le large. Un autre a été plus heureux — un préféré, sans doute ; — et le couple s'éloigne en se moquant sans vergogne du pauvre diable planté là, et qui n'a plus qu'à rebrousser chemin Ainsi de nous, souvent, en certains cas.

Une légende fantastique de Norwège, ÏAsgaardned signé Arbo. Tourbillons armés en guerre lancés à travers l'immensité des airs sur d'épais nuages fulgurants. Irruption dévastatrice de tout un peuple entraîné par ses chefs. Il faudrait avoir le livret sous les yeux pour vous expliquer le sens apocalyptique de cette vision flamboyante inspirée par quelque saga Scandinave.

De Wahlberg, le Mois de Mai. Radieuse échappée de paysage, avec la mer pour fond, nature en fête, buissons en fleur, verdure émaillée. On dirait une imitation du pinceau suave de Français. C'est un site peint à Beaulieu, près Nice, aux bords de la Méditerranée. Sa vue prise en Suède : Mare sous bois, n'a plus du tout la même liberté de pinceau, le même accent pittoresque. Le travail en est plus minutieusement cherché — les feuilles, les herbes sont comptées ; les troncs d'arbres et les pierres elles-mêmes reproduits avec trop de conscience. Ce contraste absolu résulte-t-il de la différence radicale des climats? N'est-ce pas plutôt un parti pris ici volontaire de la part du peintre, comme preuve de ce qu'il pouvait ? Il sait beaucoup, c'est incontestable — et il réussit à le prouver, — mais le charme en a souffert ; on ne retrouve pas assez dans cette dernière toile ; trop exacte , le souffle vivifiant de l'artiste entraîné par son sujet.

Sont-elles de lui encore, ces marines singulières signées du même nom ? — Effets de lune à Waxholm (Suède), ciels martelés de blanc, de bleu et de brun, avec des voiles sombres et des ondes noires ? — Il y a làdedans un système arrêté, c'est évident, mais reconnais-

sons bien vite qu'un talent de cette force a droit à toute notre déférence, quelles que soient, d'ailleurs, les fantaisies de son savant pinceau.

Paysages très-certainement exacts aussi, ces scènes d'hiver par MM. Smith-Hald, Munthe, Muller, Schève et Jacobbsen; de ce dernier un Bois sous la neige, avec percée de ciel rougeâtre, d'un remarquable effet. C'est trèspoétique et très peu ambitieux.

De Lindman, Paysage avec moutons, prairie claire, ciel clair et élevé ; l'ensemble manque de relief. Les moutons sont de trop.

Le Soleil de minuit, signé de Boë ; celui-là, à la bonne heure ! Quelle énergie de tons, et quelles délicates silhouettes de montagnes sur ce ciel empourpré ! C'est extrêmement étudié. On comprend tout ce qu'il a fallu se rappeler, et combien l'imagination a dû suppléer à ce qu'il n'était pas possible de peindre sur place à une telle heure et sous cette latitude. Cest là que le génie de l'art a besoin de se manifester par une intelligente interprétation de la scène entrevue en un rapide instant.

Une autre vue d'un haut plateau de Norwège, par Dison, est un sévère petit paysage alpestre qui paraît bien dessiné et bien peint, car il est placé trop haut pour être suffisamment examiné.

De Hugo-Salmson, une Paysanne à la hotte; grand morceau- d'étude à la Jules Breton, moins les qualités du modelé du maître.

Une Tempête f par K. Boadi. Les vagues clapotent sous des lueurs scintillantes. Le navire en détresse est engagé dans une passe dangereuse entourée de rochers élevés. Le ciel est gros d'orage...

Chaud paysage norwégien d'un aspect grandiose signé Muller.

Et pour terminer, un mot sur la sculpture, où l'on retrouve l'influence de la remarquable école de Thorwaldsen, leur plus illustre statuaire.

Je vous signalerai le Mêléagre de Magelssen, le Ragnor Lodbrok de Skirbrok, Y Amour à la flèche, marbre blanc de

Glosemodt, daté de Rome ; les Premiers pas, gracieux bronze d'enfant par Oscar Bory, un Homme debout enchaîné, un buîte de femme. Enfin une délicate petite vasque en bronze dont le pied est formé par un groupe de nymphes enlacées, avec un satyre debout sur le milieu de Ja vasque complète cette œuvre élégante due au ciseau d'Avanti.

Page 1