‹ Les beaux-arts à l'Exposition universelle de 1878: impressions et notes dChapitre 8 sur 18 · ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE

Ici nous ne sommes plus dans le pays de la poésie rêveuse, ni dans celui de la sensibilité pittoresque. Tout est pour l'action : « Forward. » On a bien autre chose à faire que de se bercer dans les douceurs de la vie d'intérieur ; ne faut-il pas marcher, agir, et de se hâter de réaliser et d'assurer ce que l'on s'est tant efforcé d'acquérir? c'est plus tard seulement, et quand auront grisonné les cheveux, que tous les membres de la famille se seront dispersés à droite et à gauche pour leur propre compte, dans ce monde des affaires où les forces viriles se concentrent et s'absorbent en une idée unique : s'enrichir pour être indépendant, et cela sans perdre une heure, une minute, c'est alors que l'on pourra se préoccuper d'économiser le reste de son existence, et se donner le luxe de ces jouissances intellectuelles plus intimes qu'on n'avait pas suffisamment eu jusque-là le loisir d'ap* précier. C'est alors aussi qu'en même temps que l'on consacrera aux intérêts publics une partie de l'expérience obtenue dans les relations sociales, on viendra demander aux arts ces plaisirs que procurent les belles choses, et la fortune aidant, on pourra, dans une certaine mesure, se faire une réputation de Mécène plus ou moins éclairé.

Mais ce n'est pas d'un vaste peuple, formé d'éléments

hétérogènes, et dont la vie laborieusement appliquée se dépense à la vapeur, qu'il faut attendre un enthousiasme bien réfléchi ni un goût de premier ordre pour les arts d'imagination. L'Américain du Nord est positif. Il aime les arts à titre de distraction ou bien de complément de ce confortable qu'il a besoin de retrouver partout où il se transporte. Il les aimera encore par pur orgueil de millionnaire, peut-être pas toujours avec assez de discernement d'abord ; mais laissez faire les circonstances : il apprendra bientôt à comparer et à apprécier. Ce jugement net et sain qui est un des traits caractéristiques de sa nature l'éclairera peu à peu, et un jour arrivera où riche, et à même de satisfaire ses penchants, il saura préférer le beau vraiment beau, au brillant sans mérite, à l'éclat sans fond.

L'éducation des masses est à faire, sous ce rapport, reconnaissons-le. Mais ce n'est qu'une question de temps pour ces énergiques pionniers de la civilisation moderne.

Les orphéons populaires, chez nous, sont parvenus, non sans peine, à inoculer quelque chose du sens musical jusque dans les organisations les plus rebelles aux charmes de l'harmonie. Pourquoi n'en serait-il pas de même des arts du dessin ailleurs? Et, sans sortir de France, pour combien d'individus encore ne sont-ils pas demeurés lettre close? Est-ce à dire pour cela qu'il faudrait renoncer à l'espoir de leur donner cette éducation libérale des arts, si importante pour notre pays?

Ceci dit en manière de préambule, pénétrons dans la pièce consacrée aux envois des Etats-Unis.

Un vélum tempère la lumière qui tombe du vitrage en la distribuant avec ménagement sur les tableaux ; par terre, un tapis amortit vos pas, et de nombreux sièges mobiles vous invitent à vous asseoir à votre gré. L'impression de calme qui vous gagne n'en dispose que mieux à voir avec recueillement et sans fatigue ; c'est déjà bien quelque chose pour de telles visites .

L'aspect d'ensemble est tout autre que dans les salles d'où nous sortons. Pour dire toute notre pensée, des

indices qui ne trompent guère les gens du métier, donnent à supposer non sans raison, que parmi cette série d'oeuvres signées de noms américains, plus d'une a été conçue et exécutée sous un autre ciel, et à l'école d'un maître des confins occidentaux du vieux continent d'Europe. Jamais indigène, n'ayant point quitté sa terre natale, au moins pendant les années d'étude et de noviciat, n'arrivera à imprimer à son pinceau ce cachet de décision savante et ces effets tranchés qui dénotent une pratique assidue de l'atelier d'un artiste en renom. Sauf quelques-uns donc, ces échantillons de l'art dans le Nouveau-Monde ne peuvent nous renseigner avec une exactitude absolue. Au moins c'est mon opinion, et peut-être la partagerez-vous quand vous aurez vu d'après vos propres yeux.

Dès l'entrée, une longue et étroite frise peinte (n° 33) Nymphes et enfants dansants, sujet d'un accent gai, vous arrête. Le nom de l'auteur est indéchiffrable.

A gauche, n° 13, dans la salle même, un bon paysage avec monts escarpés, signé Bristol. Ton rosé, lumineux, tranquille. Sous le n. 46, un lac et des montagnes, par Gifford; joli effet de soleil couchant, très-fin, petite barque glissant sur les ondes transparentes. (Ce peintre a dû étudier à Paris.)

Je ne note qu'en passant quelques dessins et des eauxfortes, n'ayant ni le temps ni l'envie de procéder à un inventaire détaillé de chaque chose. Si, par convenance pour des hôtes étrangers je crois devoir allonger, çà et là, cette sorte de nomenclature, pas toujours bien intéressante, d'ouvrages d'un mérite parfois équivoque, c'est qu'ils aident à faire d'autant miaux ressortir de véritables talents, et nous font mieux aussi connaître le tempérament de chaque peuple; le médiocre a, comme le bon, son utilité. Néanmoins, je tiens à ne vous indiquer que ce qu'il y a de plus saillant en bien comme en mal, dans les différents genres offerts à notre curiosité, le but que nous nous sommes proposé étant simplement de prendre une idée aussi juste que possible du génie relatif ou des

aptitudes, en tait d'art, de chacune des nations conviée 8 à cette incomparable Exposition. Nous verrons ensuite à établir des coraparaisons avec les productions de nos artistes, pierre de touche infaillible, notre école française étant, à bon droit, en honneur dans tous les pays civilisés.

Poursuivons :

Rien d'amusant comme ces cinq gamins (n. 15) debout, devant le spectateur, comme à la parade, et qui rient de tout leur cœur au nez du public gagné par la contagion. C'est pris sur le vif et bien peint, M. Brown, on peut vous en féliciter.

Que la toile d'à côté, signée Hamilton, un adepte de Manet, soit prise sur le vif aussi, tant pis; cette jeune femme, au perroquet, toute de noir vêtue, renversée sur un divan jaune, cigarette en main, etc., est d'un mauvais goût de parti-pris qui fait tort au talent du peintre, car il en a. A quand sa revanche?

Sous les n. 102 et 103, deux figurines italiennes d'une vigoureuse accentuation de couleur.

Bridgman(n. 11), une ancienne connaissance du Palais de l'Industrie, a envoyé ses Funérailles égyptiennes, bonne et sage peinture que j'ai eu du plaisir à revoir de près, et qui contraste de la manière la plus avantageuse avec la demoiselle au divan jaune. A chacun ses préférences, mais on ne doit pas se jouer de l'art lorsqu'on recherche le témoignage du public.

Une petite scène où il y a de l'entrain, c'est le 60, par Winslow-Homer. Jeux d'écoliers dans un vallon verdoyant; physionomies vraies, dessin juste, couleur franche.

Un Repos de Moissonneurs (n. 37), par Wydt-Edton, est lourd de dessin et de ton. La Tonte des Moutons (n. 98) est quelque peu confuse d'effets de palette cherchés. Quelques bons groupes perdus dans ce feu d'artifice de couleurs trop chatoyantes où la forme laisse à désirer.

Une grande gouache largement peinte : Mer et Rochers, n. 138.

Une silhouette brumeuse de Rome, déclin de jour, peintuce frotaillée comme avec le doigt : étude, mais non pas tableau ; effet poétique d'ailleurs.

Solitude. Vaste et belle marine d'un caractère puissant, signée W. Dana. Il y a là, sur ces vagues soulevées, un reflet de lune d'un grandiose et d'une splendeur d'effet indescriptibles. Plusieurs fois, je suis retourné pour contempler ce tableau où Ton ne voit pas la moindre trace d'aucun être humain, et toujours la môme impression de l'infini dans l'immensité de l'espace m'a saisi, ma pensée ne pouvait s'en détacher.

La Mort du Bandit, scène dramatique qui a dû être composée en Italie. C'est expressif et dans une gamme très-montée ; un tel sujet impose à l'artiste qui veut produire une œuvre sérieuse de sérieuses études .Bans éluder les difficultés. Il n'y faut ni vulgarité, ni médiocrité. Je ne prétends imposer à personne mes sympathies, mais la Solitude en Mer me dit bien davantage et me remue bien autrement. Cette profondeur inouïe de l'isolement entre le ciel et l'eau si bien rendue, à mes yeux, c'est la poésie même dans sa sublime grandeur.

N. 21. L'Acropole d'Athènes... Belles ruines dorées par un soleil couchant d'Orient, ciel d'un bleu sombre, tout le devant du tableau dans l'ombre.

Une Vue de New- York, signée Quartley, est, à mon avis, très -harmonieusement comprise. Le ciel est chaud et plein de lumière, les eaux sont vigoureuses. Des profils d'édifices s'estompent dans la brume du matin (morning effect).

N. 95. Bizarre petite toile. Des meubles, une grosse table dorée, style rococo, et un tabouret analogue, sont, avec une cheminée dans le fond, le sujet lui-même. La figure d'homme assise derrière la table et qu'on distingue à peine, n'est qu'un prétexte ; elle n'est, d'ailleurs, pas en proportion avec le mobilier.

Fin de Jour, un berger avec des chiens (n. J8).

Sous le n. 92, Une Forêt, par W. Richards. C'est d'un fini de dessin, d'une perfection de détails étonnants de

fidélité, mais, c'est cru, sec et inanimé. Et avec cela, le plus magnifique sujet d'étude qu'on puisse voir. Le peintre n'a oublié qu'une chose : animer sa toile. Il y avait là l'étoffe d'un chef-d'œuvre; c'est dommage qu'il ne Tapas réalisé jusqu'au bout.

N. 35. Arbres roux, vieux éclats de rochers blancs, grand caractère de lignes en dépit de l'exagération de l'effet. En somme, paysage franchement enlevé; signé Du Bois.

Je doute fort que celui-ci encore soit Américain pur sang.

N. 73. En voilà un qui l'est, pour sûr, au moins sous le rapport de l'originalité. Ce large vallon, vu à vol d'oiseau, du haut de quelque montagne, avec une poignée de moutons éçars sur un sol maigre, ressemble à un fragment de carte topographique coloriée par à peu près.

Il y a un certain nombre de portraits, pour la plupart fort ordinaires. Aucun n'attire plus particulièrement mon attention. C'est moins la faute du modèle que celle du peintre. Ce serait le cas d'aller donner un coup d'œil à ceux de Bonnat, Carolus Duran, Paul Dubois, Henner et autres encore dont la section de France nous réserve le régal délicat.

Sous le n. 38, pourtant, un bon portrait de femme en noir reflétée dans son miroir : une simple étude.

L'Fpluchage du Maïs après la récolte (n. 69) est une scène de mœurs qui ne manque pas de physionomie. De Howendam (n. 62), un Intérieur de Famille. Type d'homme âgé aiguisant un sabre. Ceci a dû être vu et copié sur nature.

Quelques autres petites toiles de genre complètent l'ensemble de cette série d'outre-mer, dans laquelle, à travers de singulières inégalités, il y a de bonnes choses et des ouvrages de mérite. J'y voudrais seulement plus de saveur de terroir, car l'originalité native s'efface dans l'imitation des autres écoles; et d'ailleurs, l'Amérique de Washington n'a pas d'école, elle n'a jamais eu le loisir de s'en faire une, et s'est contentée d'emprunter

nos artistes; si encore elle ne s'était jamais adressée qu'aux meilleurs !

J'aimerais à faire passer dans votre esprit les diverses impressions rapportées de chacune de ces consciencieuses visites à travers cette vaste Exposition d'oeuvres cosmopolites, où il y a tant à voir et tant à observer aussi, grâce à tout ce qu'on y rencontre de motifs capables d'intéresser. Je n'ai, pour ainsi dire, pas vu autre chose jusqu'ici, bien que fortement tenté par les nombreuses séductions d'alentour; mais lorsqu'on s'est tracé une ligne de conduite, il faut y rester fidèle; plus tard, ma tâche de cicérone remplie, nous aborderons d'autres sujets, si toutefois nous en avons encore le temps, car les semaines vont vite.

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