‹ Les beaux-arts a l'exposition universelle de 1878Chapitre 2 sur 40 · SALLE I · texte numérisé non relu

SALLE I

Le visiteur qui pénètre dans la première salle par la porte d’entrée, qui communique avec le grand vestibule parallèle à la Seine, trouve en face de lui la statue en pied du Maréchal de Mac-Mahon^ duc de Magenta, président de la Bépublique française, par G. Ckauk, de Valenciennes. C’est un beau marbre, pétri d’une main savante. La ressemblance frappe ceux-là mêmes qui n’ont vu qu’une fois l’illustre personnage que l’artiste a voulu représenter. Il est bien posé et bien campé, dans une attitude très-naturelle,

respirant tout à la fois la mâle énergie du soldat, et la loyale franchise de l’honnête homme .

A la droite du Maréchal, nous reconnaissons le buste de M. Krantz^ l’organisateur de l’Exposition, très-vivant et très-parlant. C’est un excellent plâtre, par Crauk déjà nommé ; mais ce plâtre deviendra marbre, et prendra place quelque jour dans la galerie de nos illustrations.

A gauche, le Ministre du Commerce et de ragriculture. M. Teisserenc de Bort^ le plus puissant patron de notre Exposition, qui se trouve un peu chez lui au Champ-de-Mars, si complètement transformé sous ses auspices.

Un peu plus loin, je reconnais le Maréchal de Castries^ aïeul de madame la duchesse de Magenta. Ce buste est l’œuvre d’une autre petite-fille du Maréchal, belle-sœur du Président de la Eépublique, M“® la la comtesse de Beaumont-Castries, une femme du monde, du meilleur et du plus grand, qui sait donner à toutes ses œuvres un remarquable cachet d’élégance et de distinction.

Vaillante et laborieuse comme une artiste de profession, M“^ de Beaumont ne s’est pas contentée de nous envoyer le beau buste du maréchal de Castries, dont elle a rendu avec tant de bonheur la haute mine et l’élégante tournure ; elle nous donne une seconde œuvre plus pathétique et plus émouvante. Je veux parler du masque de Chopin^ le poète du piano, l’artiste inspiré, qui sut embraser du feu de sa passion le clavier insensible, et communiquer aux froides touches d’ébène et d’ivoire la vibration de sa nature ardente.

-Cette nature-là, sympathique entre toutes, et qui avait reçu le don de se communiquer, la comtesse Jeanne, qui comprend la Musique comme elle comprend la Sculpture, parce que les muses sont sœurs, et qu’ellemême, est une muse, a su le faire revivre dans son plâtre tout à la fois énergique et douloureux.

Tout à côté de ces grands personnages “grands par la position ou le talent — nous voyons Monseigneur Darhoi/j innocente et noble victime des fureurs de l’odieuse Commune, tombé sous les balles des assassins, comme le bon pasteur qui donne sa vie pour son troupeau. M. Guillaume, l’auteur de ce beau marbre, a su revêtir le pontife d’une grandeur austère et d’un caractère auguste et sacré, qui nous frappent comme les sculptures hiératiques des siècles croyants.

On a également placé dans cette salle une autre œuvre de M. Guillaume, le Mariage romain^ beau groupe magistral, si remarqué au Salon de 1877. Aucun peuple, dans l’antiquité païenne, n’a eu du mariage une idée aussi noble, aussi élevée, aussi pure — je dirais volontiers aussi sainte — que ce peuple, qui mérita entre tous de s’appeler le 2^èuple‘Toi. On sait de quelle autorité souveraine le droit romain avait armé le père de famille ; on sait de quelle considération, de quel respect et de quel honneur il entourait l’épouse du Quirite.

La matrone romaine nous apparaît dans l’histoire comme une des plus grandes figures du vieux monde. Mais cette nation si religieuse, et qui trouva dans sa religion même le principe de sa force, n’avait pas entendu borner les effets du mariage à la vie d’un

jour que les époux passent ensemble sur cette terre : il avait voulu en perpétuer les effets de l’autre côté de la mort, et, devançant ainsi la doctrine chrétienne, dans ce qu’elle a de plus consolant, lui assurer une éternelle durée. N’est-ce pas un jurisconsulte romain qui avait défini le mariage « le partage, entre les époux, de toutes les choses divines et de toutes les choses humaines? »

M. Guillaume s’est inspiré de ces idées quand il a conçu et exécuté son beau groupe, et il nous en a donné une traduction plastique des plus saisissantes. Les deux époux sont assis l’un près de l’autre, la main dans la main, pleins de confiance dans la foi jurée. Ils ne montrent point les folles ardeurs ni les passagers enivrements des passions d’un jour. C’est, au contraire, la sereine tendresse fondée sur une mutuelle estime ~ une tendresse calme à force d’être profonde. La pose de nos deux personnages est prise sur la nature même. Leur attitude a quelque chose d’auguste — je dirais volontiers de sacré. Ces deux êtres comprennent qu’ils vont accomplir un acte vraiment religieux, et le spectateur le plus léger devient grave en les regardant. Les draperies qui semblent caresser leurs corps, autant que les couvrir, sont disposées avec une noblesse et une simplicité qui rappellent l’art antique dans ce qu’il a de plus pur.

Sous ce titre, qui n’est qu’un nom, mais qui réveille en nous de poétiques souvenirs : Clotilde de Surville, M. Gautherin expose un marbre plein de grâce et de suavité. Eien de plus simple que le motif choisi par le sculpteur, — une mère berçant et endormant son

enfant dans ses bras, — mais rien de plus joli que la façon dont il est traité. L’attitude de la femme est pleine d’élégance et de morbidezza, et l’abandon de l’enfant, sur le sein maternel, est copié sur la nature même. C’est un marbre exquis. Quatre vers, écrits dans la langue naïve du quinzième siècle (est-ce bien vrai ?) et que l’on met dans la bouche de Clotilde de Sur\dlle, qui fut poète, assure-t-on, sont le commentaire naturel de ce groupe charmant.

O cher enfantelet» vray portraict de ton père,

Dors sur le sein que ta bouche a pressé î Dors, petiot; clos, amy, sur le sein de ta mère,

Tien doulx œillet par le somme oppressé?

Le musée du Luxembourg a prêté à l’exposition du Champ-de-Mars un beau marbre de M. Barthélémy : Ganymede^ faisant boire l’aigle de Jupiter. L’aigle est très-fier; le jeune éphèbe est superbe, plein de confiance en lui-même, comme il sied à celui qui se sait le favori des dieux, et méritant, du reste, cette faveur par son élégance, sa grâce et sa beauté.

Auguste Hiolle a obtenu, en 1870, la grande médaille d’honneur de la sculpture pour la statue en marbre d’Anon, debout sur le dauphin mélomane qui lui tenait lieu de bateau à vapeur, quand il voguait sur les fiots bleus de la mer Egée, ou de la mer Ionienne.

La composition est d’un effet général satisfaisant. Mais le personnage est incomplet, un peu étroit de bassin, manquant de finesse et de distinction dans ses attaches, c’est, en un mot, beaucoup moins une œuvre parfaite que la promesse d’un beau talent.

M. Idrac, dans son Amour blessé^ nous montre qu’il a le sentiment de la vie : son plâtre souffre bien ; mais cet Amour n’a rien du fils de Vénus, c’est-à-dire du plus beau des dieux. Il vient du faubourg voisin et ne descend pas de l’Olympe.

Jules Fkanceschi n’^ guère de rivaux quand il s’agit de traduire en marbre la grâce et la beauté d’une femme. Nous connaissons des bustes de lui qui sont des chefs-d’œuvre. On a eu raison d’en placer un dans notre première salle; il eût été difficile de souhaiter à nos visiteurs une plus aimable bienvenue.

M. Crauk, qui semble avoir la spécialité des maréchaux de France (outre le maréchal de Mac-Mahon, il nous a donné encore le maréchal Niel), expose aussi dans cette salle la statue en marbre du maréchal Pélissier; c’est bien lui, gros, court, violent, entassé, prêt à crever dans sa peau et à faire éclater son uniforme : La ressemblance est parfaite.

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