SALLE II
Nous obliquons à droite, et nous pénétrons dans la seconde salle.
Nous nous trouvons tout d’abord en face d’une statue en marbre que son auteur, M. Baujault, intitule le Premier miroir. C’est la coquetterie de la jeune fille à son premier amour, alors que tout lui sourit, et que la vie s’offre à elle comme une suite ininterrompue de plaisirs et de fêtes.
. La figure que nous montre M. Baujault est une des plus sympathiques et des plus complètement aimables qu’il y ait à l’Exposition universelle. Vous ne sauriez rien imaginer de plus charmant que cette tête pleine de jeunesse, dont l’expression est tout à la fois si suave et si naïve. C’est avec une grâce innocente et une gentillesse infinie, qu’elle essaie ce que son sculpteur appelle son premier miroir. Penchée vers une flaque d’eau immobile à ses pieds^ elle y contemple sa délicieuse image. Mais, comme elle ne voudrait point sans doute qu’on l’accusât de prendre un plaisir trop égoïste à cette adoration d’elle-même, elle se donne une contenance, en réparant le désordre de sa chevelure. Le prétexte est bon pour se regarder un peu dans son miroir.
Le mouvement est trouvé, et il est certes des plus heureux. Rien n’est plus joli qu’une jolie femme qui se coiffe ; les bras se relèvent, des doigts s’écartent, les mains ont de petits frémissements d’impatience : il faut saisir, retenir et fixer la masse soyeuse et prête à fuir de cette chevelure, plus aisée à dénouer qu’à rassembler sur la nuque flexible. M. Baujault a su, du reste, tirer tout le parti possible de ce gracieux motif. La pose de la tête, le geste des bras, l’attitude du corps, tout cela est vraiment réussi à souhait.
Du moment où il voulait nous montrer une femme qui en est à son premier miroir, l’artiste a compris qu’il était obligé de la prendre très-jeune, s’il tenait à rester dans la vraisemblance. C’est ce qu’il a fait. Les formes de sa figure ont donc gardé beaucoup de sveltesse et de légèreté. H en est que Ton devine plus en-
core qu’on na les voit ; mais on en aime déjà l’espérance. Le visage, qui n’appartient point au type classique, tel qu’il traîne et moisit dans tous les ateliers et dans toutes les académies, est bien la propriété de l’auteur, qui lui a donné un cachet de personnalité trèsréel, tout en le faisant aussi sympathique, aussi pur, aussi charmant qu’un amoureux puisse le vouloir, et qu’un poète puisse le rêver.
La Jeanne (LArc à Domrémy restera peut-être comme la plus considérable des œuvres de Ohapu, à qui nous devons déjà tant des créations émouvantes ou charmantes. Celle-ci, en effet, est excellente entre toutes : elle fut une des attractions de l’Exposition de 1872.
Au moment où le sculpteur a saisi celle qui devint la libératrice de la France, et qui restera la plus pure de nos gloires, la Vierge de Vaucouleurs n’est pas encore l’intrépide guerrière qui terrassera le léopard anglais; c’est la simple fille des champs, dont l’inspiration s’ignore, qui ne laisse voir que son humilité. Adorable dans sa simplicité et sa candeur, elle est agenouillée, ou, pour mieux dire, assise sur ses talons, les bras tendus en avant, les mains jointes, la prière sur les lèvres l’extase dans les yeux, l’âme au ciel, l’oreille tendue vers les voix qui lui parlent. Admirablement conçue, sans aucune exagération de pose ni de mouvement, la Jeanne d’Arc est d’une exécution à la fois forte et simple. On sent en elle ce je ne sais quoi d’énergique et de vrai, où se reconnaissent les œuvres bien venues.
Le marbre de M. Chatrousse intitulé une Contemporaine est un morceau d’une rare élégance. Nous con-
ïiâîssons tous le frou-frou de cette robe à la jupe traînante; nous avons vu, pas plus tard qu’hier, cette même tête fine et mignonne, avec ces fleurs, si heureusement mêlées aux ondes de sa chevelure souple. Tout cela est bien compris, bien rendu, par un homme qui veut être de son temps, et qui sait comment les femmes avec lesquelles il vit, babillent, s’habillent et se déshabillent. Je ne ferai qu’un reproche au sculpteur. J’aime, moi aussi, mes contemporaines : je trouve qu’elle se mettent à ravir, qu’elles ont de l’esprit jusqu’au bout des ongles, et de la bonté quand elles ont le temi»s ; mais elles ne méritent pas encore de statues... la statuette suffirait.
David est, depuis quelques années, fort à la mode parmi nos sculpteurs. On sait l’admirable motif qu’il a fourni à M. Mercié.
Aujourd’hui M. Icard s’en inspire à son tour avec beaucoup de bonheur. Son David chantant devant Saülj pour chasser les mauvais esprits qui troublent l’âme du malheureux prince, a une fort belle expression de visage et un bon port de tête. Le torse est d’une musculature puissante, et, malgré le modelé insuffisant des jambes et des cuisses, la silhouette générale est fort élégante.
Il y a de sérieuses qualités et une science consommée dans la Velléda de M. Marqueste. C’est l’œuvre d’un homme qui sait et qui sent. On s’arrête avec émotion devant ce beau marbre, dans lequel on devine tous les frémissements et toutes les palpitations de la vie.
!Nou8 tournons maintenant à gauche, et nous nous trouvons dans la troisième salle, consacrée, comme les deux premières^ à la sculpture française.
SALLE IIL
La première œuvre que frappe ici nos regards c’est une statue en marbre de M. Tbuphème, intitulée Invocation, L’invocation, cette forme ardente de la prière, est symbolisée par une jeune femme, svelte, élancée, prête à s’envoler vers lo ciel, et tenant des palmes dans les mains. L’expression de ce beau visage est tout à la fois la candeur et l’enthousiasme.
La statue que M. Antony Noël intitule Après le bain, a été taillée dans un m arbre bizarrement moucheté, et ces mouchetures d( ‘concertent quelque peu le spectateur, qui ne s’attend pas à trouver une femme sous cette robe de léopard, j Mais le tilon s’est épuré à la hauteur de la tête, qui est d’une entière blancheur. Cette tête s’incline vers l’étpaule droite, dans une attitude d’irrésistible coquette îrie.
La main, passée derrière la nuque, soutient la masse des lourds cheveux tor dus ; le bras est un peu faible, mais très pur dans son ga’lbe fin ; le torse est élégant, l’œil voluptueux, la b ouci'ie sensuelle. Cette statue, jolie à coup sûr, pleim^ de^ fantaisie, est curieuse à étudier, comme point de < départ d’une nouvelle école, qui s’éloigne de plus en ] )lus des anciennes ti'aditions des académies. C’est un premier pas dans
nm autre voie. Nous en ferons d^’autres. N’en faisons pas trop !
Il y a beaucoup d’accent^ de vérité et de vie dans le Vainqueur au combat de €oqs de FalguiÈre. L’ensemble du bonhomme est vulgaire : c’est un vrai gamin des faubourgs, et il n’a, rien de commun avec les types empreints d’idéalité que recherchent d’ordinaire les sculpteurs épris de l’art antique. On devine toutes sortes de passions précoces sous ce masque tourmenté—mais que transfigure, en l’animant, le feu intense de la vie. Il court, il crie, il chante comme une personne naturelle.
M. DelafL;A.nchb occupe une place considérable dans la sculpture fmnçaise, et il est représenté de la plus brillante façon à l’Exposition du Champ-de- Mars. Nous n’avons que l’embarras du choix entre tant d’œuvres excellentes. Le beau marbre qui s’appelle la Statue de I Sainte-Agnès est une compositions des plus sympat hiques. La jeune sainte tient dans ses mains sa palm e et son agneau ; elle est un peu maigre, et l’on peut se plaindre de ne pas sentir assez le corps sous le i narbre de cette draperie, élégamment arrangée d’ail leurs ; mais les bras sont d’un très-beau galbe, et Fexp<ression du visage est adorable de candeur et d’innf^cej ace : cette Agnès est vraiment la bien nommée. Eli e n’ a jamais lu VEcàle des Femmes^ et elle ne comprend raife pas Molière.
A côté de cett© stntue, M. Delaplanche expose un groupe également en. marbre intitulé : V Éducation maternelle^ qui est autssi un© œuvre pleine de mérite.
Ses proportions ne laissent point tout d’abord que d’inquiéter quelque peu le regard : le groupe, en effet, est un peu moins grand que nature; on ne s’en aperçoit pas du premier coup d’œil, et l’on se demande avec une certaine surprise ce qu’il y a dans ces personnages, qui ne sont pas tout à fait comme les autres. Mais, le premier moment passé, on rend justice à cette composition si parfaitement entendue ; on trouve que irien n’est plus naturel que le mouvement de cette mère passant un de ses bras autour du cou de sa fille; que rien n’est plus vrai que l’expression du visage enfantin, regardant avec une terreur involontaire cet alphabet mystérieux, qui ne lui a pas encore livré la clé de ses hiéroglyphes. Tout cela est bien vu, bien senti, bien rendu.
La Musique^ statue en bronze argenté du même maître, est aussi un morceau excellent, et justement remarqué. L’idée de déshabiller complètement une femme pour lui faire jouer du violon ne laisse pas que de paraître bizarre au premier abord. Le Conservatoire, où, pourtant, les mœurs ne sont pas d’un rigorisme exagéré, n’admettrait jamais ses élèves au concours dans une tenue aussi négligée. Les Grecs, nos maîtres en fait de goût, nous montraient nues les Grâces, qu’ils appelaient pourtant décentes ( Gratiœ decentes !) Quant aux chastes Muses, ils les enveloppaient d’élégantes draperies, contents d’avoir fait rayonner leur âme sur leur visage. Mais, une fois admis ce costume, ou, pour mieux dire, cette absence de costume, reconnaissons que l’académie de M. Delaplanche est d’une belle allure, et d’un style fort dis-
tingué; sa physionomie, expressive et fine, a ce cachet des œuvres personnelles qu’il faut chercher avant tout dans les productions de l’Art.
Le Message Æ Amour nous montre une jeune femme jouant avec des colombes qui vont bientôt porter au bien aimé le doux message qu’il attend. Je me rap« pelle les vers du poète, parlant d’une jeune fille qui caresse ces jolis oiseaux :
Elle aime que leur col frémisse Sous ses baisers retentissants.
O’est une jolie étude d’académie, avec plus d’expression que l’on n’en trouve d’habitude dans les œuvres de nos académiciens.
M. Delorme obtient un réel succès avec son Benjamin, dans le sac duquel les émissaires de Joseph ont retrouvé la coupe du maître de l’Egypte. Il y a peutêtre quelque lourdeur dans les jambes, et une certaine mollesse dans la ligne qui dessine le contour des hanches. Mais le type juif est très-nettement caractérisé, avec cette fleur d’idéale beauté qui fait le charme de sa jeunesse, mais qui, chez lui, se flétrit vite avec les années. Je ne sais rien de plus délicieux que l’expression de ce doux visage, qui semble avoir hérité de la beauté de Rachel. On comprend qu’après avoir tant pleuré la femme aimée, le vieux patriarche ne put jamais arrêter ses yeux sans attendrissement sur cet adorable enfant, vivante image de celle qui n’était plus.
M. ScHŒNEWERK a, lui aussi, une très-brillante exposition. Sa Jeune Tarentine est un marbre fort émouvant. Nous avons vu rarement un plus hem
corps que celui de cette pauvre noyée dont Chénier avait dit :
Elle a vécu Myrto, la jeune Tarentine,
Son beau corps a roulé sous la vague marine. . ,
C’est une œuvre vraimént exquise. La mort et la volupté se disputent ses formes charmantes. La tête est d’une langueur qui fait songer au sommeil, plus encore qu’au trépas, et le galbe du torse peut soutenir la comparaison avec les œuvres les mieux réussies des meilleurs artistes. Malheureusement, la pose bizarre de la femme produit une exagération de mouvements et une excentricité de lignes que la nature ne donnerait pas à elle seule, et qui dérangent quelque peu nos habitudes visuelles. Il en résulte aussi des exagérations de saillies et des boursouflures de contours qui nuisent certainement à l’aspect général de la statue.
Beaucoup ne voient que cela et oublient ainsi de rendre justice à un travail d’une réelle beauté ; car M. Schœnewerk ne cisèle pas le marbre : il le pétrit, et sa main possède le don de la grâce et de la vie.
Le Charmeur de serpents de M. Tabart, que l’Exposition emprunte pour quelques mois au jardin du Palais-Royal, est conçu dans un fort bon sentiment et d’une exécution magistrale : il est difficile d’imaginer un ensemble de formes plus harmonieuses et de lignes plus heureusement balancées. Je ne parle point de l’expression du visage, très-heureuse et très-juste. Tout cela compose un ensemble très-satisfaiéant et
donne au marbre de M. Tabart un attrait réel tout particulier.
Le Jeune Chevrier de M. Perkey, jouant avec un écureuil, nous montre un fort joli torse : c’est une excellente étude ; c’est la fleur même de la jeunesse. H y a là tout à la fois beaucoup de grâce et beaucoup de sentiment.
Je n’aurai garde d’oublier dans cette revue, si rapide qu’elle soit, un autre marbre qui m’attire par sa silhouette pleine de distinction et d’élégance; qui me retient et me captive par une expression de crainte et d’anxiété véritablement saisissante. Cette statue est intitulée la Vestale. La Vestale ! est-ce que ce seul mot ne suffit point pour réveiller dans votre âme tout immonde de souvenirs ? La Vestale! n’est-ce point la victime attendrissante de cette hautaine et impitoyable aristocratie romaine, qui condamne un certain nombre de jeunes filles à la chasteté sans vocation, et qui ose immoler à une prétendue raison d’Etat cette chose qui doit nous être sacrée entre toutes, par cette double raison qu’elle est tout à la fois faible et charmante — un cœur de femme ?
On sait que l’institution des Vestales avait pour but l’entretien de ce feu sacré dont la flamme éternelle symbolisait la grandeur de la prospérité de la ville de Eomulus. Pour obtenir la perpétuité de ce feu sacré les vierges de Vesta devaient, chacune à tour de rôle.
veiller près de l’autel de la déesse, et fournir incessamment à la flamme l’aliment dont elle avait besoin pour vivre. La négligence, en cette grave matière, était punie de mort. Cette négligence, la jeune prêtresse dont M. DE Gkavillon nous offre ici l’image s’en est rendue coupable . Elle le sait et, comme a dit le poète :
Dans ce feu qui s’éteint elle entrevoit la mort!
Aussi s’élance-t'elle pour le rallumer.
L’œuvre de M. de Gravillon est fort distinguée ; le torse de la jeune femme est d’un joli modelé; la. tête, où respirent la douleur et l’effroi, se relie élégamment aux épaules ; la chevelure est d’un mouvement souple et gracieux, et l’arrangement de tous les détails indique un sentiment artistique très juste et très-fin.