SALLE XVIII
La première chose qui nous frappe dans cette salle, c’est la Vérité au fond de son puits, œuvre délicate et fine, d’une irréprochable pureté de dessin, qui commença, il y a bientôt dix ans, la réputation de M. Jules Lefebvre. Il n’a cessé depuis lors de prouver avec quelle délicatesse et quelle sûreté de pinceau il savait caresser les contours de la beauté féminine. Mais il faut en revenir à cette Vérité^ parce qu’elle est le point de départ de l’artiste, arrivé aujourd’hui à la maturité du talent.
Voir encore, du même artiste, le Rêve^ création un peu vague, mais très-poétique; la Femme couchée^ dans le plein épanouissement de sa beauté, arrivée au zénith de ses perfections, ayant tout reçu de la nature et de la vie, juste au point ou l’on voudrait la voir s’immobiliser dans le triomphe et la sérénité d’une forme accomplie.
Voir encore un portrait de femme d’une facture très-distinguée dont l’œil bleu pâle vous prend et vous garde. Cette exposition de M. Jules Lefebvre est très-remarquée.
Dans l’œuvre distinguée de M. Emile Lévy, je prends tout d’abord la Meta Sudans^ fontaine où les lutteurs, sortant du cirque, venaient faire leurs ablutions ; le tableau est fort bien peint, d’un vif intérêt ; l’érudition n’y vient pas nuire au sentiment pitto-
resque ; c’est plein de détails piquants, et cela prend la vie romaine sur le fait, dans le laisser-aller de ses coulisses.
Du drame et de Témotion dans l’ Oreste poursuivi par les Furies^ de M. Lematte — un prix de Rome qu’attend un bel avenir. '
L’exposition de M. Pelouse est splendide. 11 est diflScile de nous montrer la nature sous des aspects plus variés et plus magnifiques. M . Pelouse est le poète du paysage, et il a sur sa palette toute la gamme des saisons. Le printemps qui verdoie, l’été embrasé des feux de la canicule, l’automne couronné de feuilles mordorées et le neigeux hiver l’inspirent également. La vérité guide ses pinceaux et tourne devant lui les feuillets magiques du livre de la création. La Vallée de Cernay^ la Coupe de bois à Senlisse^ les Prairies de Lesdomin% près de Pont- Aven, le Douai de Daour-- Cazin^ près de Concarneau, et le Plateau des dunes de Carteret, sur les côtes delà Manche, nous prouvent également et l’abondance de la verve et la merveilleuse souplesse du pinceau de M. Pelouse, un des maîtres du paysage.
Je ne m’arrête pas devant les cinq ou six toiles de M. Louis Leloir, dans la crainte de ne les plus pouvoir quitter. Il est difficile de s’imaginer tout ce que l’éminent artiste a dépensé de verve, de finesse et d’esprit dans la Tentation^ le Baptême^ les Pêcheurs du Tréport^ le Repos et le Favori^ Il y a là des trouvailles de pinceau, et des ragoûts de couleur à ravir l’œil d’un dilettante^ et quelle vérité dans les poses, et quelle
justesse dans les expressions de ses personnages. Le jour n’est pas loin où les tableaux de M. Leloir se cou** vrîront dix fois d’or... et le bon marché sera pour IV cheteur !
M. Cabanel remplit à lui seul la moitié de cette salle de ses portraits mondains^ d’une grâce si aristocratique, et des vastes compositions décoratives destinées au Panthéon, et qui nous feront voir ce grand talent sous un jour nouveau.
Encore un excellent tableau de Van Marck P quel joli groupe que ces trois vaches, aux robes si bien assorties ; la rouge, la noire, et cette blanche, les pieds dans l’eau, portant fièrement sa sonnette, et regardant vaguement quelque part.
Quelle jolie tête blonde M. Machard a su donner à cette jeune femme qui se tire les cartes...! Si elle n’amène pas le roi de cœur, c’est que le roi de cœur est aveugle.
L’élégance, la distinction, un sentiment artistique que rien ne met en défaut, voilà les qualités dominantes de ce peintre de race qui s’appelle Eugène Thi- RiON. Je ne l’avais jamais mieux compris qu’en examinant son exposition du Champ-de-Mars.Thirion sera des derniers de notre génération qui auront consacré un talent réel à la peinture religieuse. Quelle masse de tons, quelle distinction, et, en même temps, quelle originalité dans son Martyre de saint Sébastien^ — un sujet mille fois traité déjà, mais qu’il a su rajeunir par les savantes recherches d’un beau style. Quelle harmonie dans la tonalité générale de cette t/wdzYA, rapportant
dans un pan de son manteau rouge la tête de cet idiot d’Holopherne, qui sait maintenant ce qu’il en coûte de s’endormir trop tôt quand on soupe avec une jolie femme !
M. Thirion expose aussi quelques portraits d’une grande allure ; je ne puis que les signaler — n’ayant le temps ni de tout voir ni de tout dire !