‹ Les beaux-arts a l'exposition universelle de 1878Chapitre 22 sur 40 · SALLE XX · texte numérisé non relu

SALLE XX

Pour moi, l’attrait de cette nouvelle salle ce sont les peintures de M. Gustave Moreau — vivement critiquées, je le sais — mais qui n’en exercent pas moins sur mon esprit une fascination étrange ; ce n’est

pas une joie sereine et lumineuse ; c’est plutôt un charme capiteux comme celui de certaines liqueurs ardentes, dont la coupe renferme l’ivresse... J’aime autant cela peut-être. M. Moreau me fait chercher, penser, rêver. Il m’occupe et me préoccupe. Quand je l’ai vu,je veuxle revoir; de combien de peintres en pourraije dire autant? M. Gr. Moreau a des sujets à lui et il les traite à sa manière. Personne ne possède à un plus haut degré cette qualité rare et précieuse partout, plus que partout dans les Arts, l’originalité. Hercule et V Hydre de Lerne , Salomé^ Jacob et VAnge, David j Moïse exposé sur le Æl, le Sphinx deviné^ sont autant de morceaux de haut goût et d’une saveur absolument sui-generis^ qui charme les uns, étonne les autres, mais qui ne passe inaperçue pour personne : n’est-ce point là le grand point ? M. Gustave Moreau, chez qui tout se tient, de façon à former une puissante unité, met au service de sa composition si particulière une couleur que la nature ne donne point, qu’il a le mérite de créer, qui, à ce titre, lui appartient bien en propre, et qui se distingue par une intensité lumineuse rappelant moins le ton toujours un peu opaque donné par les palettes ordinaires, que le feu transparent des pierres précieuses. M. Moreau n’expose point des tableaux mais des écrins. J’ai envie de le renvoyer dans la section de l’orfèvrerie.

Jamais nous n’avons vu plus de tableaux de Henner, ni de plus beaux, quedans cette salle; la pâte splendide des colorations, la force et la finesse de ce modelé que personne ne surpasse, que personne n’égale chez nos contemporains, se trouvent à haute dose, pour la joie

de nos yeux, dans ses Naïades, dans son Christ Mort, dans Biblis changée en source, dans la Femmes au divan noir, et dans certains portraits de femmes, vraiment beaux, sans oublier celui de M. Charles Hayem, surnommé dans les ateliers, le Décapité parlant.

Les douze natures mortes de M. Philippe Rousseau ne rassassient |)oint la faim et la soif du groupe fanatique et nombreux qui se dispute ces œuvres d’une exécution parfois surprenante. Qu’il me suffise de citer les Huîtres, les Pêches, les Confitures comme des morceaux achevés, destinés aux galeries de l’avenir, et qui se tiendraient à côté des œuvres de nos plus habiles nature-mortiers, si l’on me permet d’emprunter ce mot bizarre au dictionnaire de la langue verte, et à l’argot des ateliers.

Parmi les trois ou quatre tableaux de M. Hanno- TEAU, je choisis le Moulin,]o\i paysage avec fabrique. Un architecte de profession ne bâtirait pas mieux ; on sent la solidité de la pierre, la fermeté et la rectitude des angles. Tout cela se détache sur des fonds de verdure d’une franchise vigoureuse.

Je ne veux pas quitter cette salle si riche sans faire une station devant le Baptême bressan, de M. Perret, très-enlevé très-mouvementé, très-gai d’aspect, plein de types et de costumes attrayants, pittoresques et bien rendus.

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