‹ Les beaux-arts a l'exposition universelle de 1878Chapitre 32 sur 40 · SALLE VIII · texte numérisé non relu

SALLE VIII

Après avoir brillé pendant trois siècles d’un incomparable éclat ; après avoir donné au monde les Velasquez, les Zurbaran, les Murillo, les Eibeira, les Alonzo Cano et les Goya, l’Espagne semble avoir eu une heure sombre et fatale. On eût dit une éclipse fatale qui la replongeait dans l’abîme. Après avoir tant produit, la force lui manquait pour de nouvelles œuvres. On s’en aperçut trop bien à nos Expositions universelles de 1855 et de 1867, et au Welt~Aussteh lung de Vienne, en 1873. L’Espagne, dans ces trois grandes solennités artistiques, joua vraiment un pitoyable rôle.

Nous assistons aujourd’hui à son brillant réveil.

L’Espagne a subi momentanément toutes les influences sans se laisser jamais complètement absorber par aucune . Elle a été tour à tour vivement impressionnée par Titien, par Eubens, par les Hollandais, et par l’école française. Il est certain qu’à un moment donné elle n’eût pas demandé mieux que de se parer de grâces empruntées . Mais elle a compris à temps qu’en cessant d’être elle-même, elle courait risque de ne plus être rien, et elle rentre aujourd’hui dans Savoie, en se montrant plus que jamais fidèle aux con-

ditions de sa nature, quelque peu violente, mais d’une sincérité à laquelle il serait injuste de ne pas rendre hommage. Qui ne s’arrêterait, avec étonnement d’abord, puis avec un réel plaisir, devant les pages si brillantes et si vraies de Eaymond de Madrazo, ce naturaliste intraitable, ce coloriste emporté, dont les œuvres vous surprennent par une exaltation de tons inaccoutumée. Aussi sincère que ses prédécesseurs, mais élevé à une autre école, et obéissant à de tout autres préoccupations, au lieu de vouer ses pinceaux à la gloire de la Sainte-Inquisition, comme faisait, par exemple, le vieux Pacheco, et de nous peindre des supplices de Juifs et de (litanos, affublés du San- Benito, et marchant à V auto-da-fé en maudissant leurs bourreaux, il célèbre, d’un pinceau qui n’a pas moins d’enthousiasme que celui des maîtres aux siècles croyants, la beauté des femmes, la grâce des enfants, le charme des fleurs, et l’éclat des étoffes chatoyantes.

M. Gonzales nous offre aussi quelques belles toiles; par exemple, un intérieur de cathédrale, trèschaud de ton, et d’une harmonie riche et soutenue, et un joli tableau de genre, la Visite à V Accouchée^ aussi amusant que pittoresque, qui nous présente une réunion d’aimables types.

ZamacoïS, enlevé comme Fortuny, comme Henri Régnault, dans la fleur même de son talent, nous fait comprendre le vide qu’il a laissé dans l’art par les beaux tableaux que l’on expose en son nom. Heureux

les pays qui ont le respect et le culte de leurs morts illustres !

Il faut voir encore une grande toile de M. Rosalès^ pleine de sérieuses qualités ;

Les spirituelles compositions de M. Rico, qui semblent avoir toujours comme une goutte de lumière au bout de son pinceau.

Les belles architectures de M. Cazanova ne doivent pas nous détourner plus longtemps de l’œuvre couronnée par le Jury international • les Funérailles de Philippe-le-Beau^ par M. Pradilla. Cette grande scène de l’histoire d’Espagne, vraiment dramatique, et tout à fait digne des maîtres du pinceau, a été rendue par M. Pradilla avec beaucoup de force, beaucoup d’émotion, et un sentiment pittoresque que l’on ne saurait trop louer. On remarquera surtout la belle et dramatique figure de Jeanne-la-Folle, cette infor^ tunée princesse dont la raison sombra, comme dans un abîme, dans la douleur sans bornes que lui causèrent les infidélités d’un époux trop aimé. . . et trop volage. Elle est là, debout devant son cercueil, pareille à la statue du désespoir, saisissante comme la plus pathétique héroïne de Shakespeare, — de Shakespeare, seul digne de chanter tant de malheurs !

Le pavillon espagnol nous montre une trentaine de toiles de Fortuny, toujours assiégées par la foule.

Tout a été dit sur le jeune et vaillant artiste, arrivé si promptement à la fortune et à la renommée, et dont fermé arec une si sonxdaine vmlence

les mains frémissantes, encore pleines d’œuvres et d’espérances. Le destin lui a tout pris après lui avoir tout donné : le succès, la gloire et la femme aimée, couronne et joie de sa vie.... Inégal et charmant, Fortuny séduit ceux qu’il n’a pu convaincre, et la magie de son exécution désarme ceux-là mêmes dont la froide critique voudrait faire des réserves en face de cet improvisateur de génie, qui escamote le suffrage universel du public de toutes les nations.

Je regrette une lacune dans cette jolie exposition espagnole, où je cherche en vain le nom de M. PaIj- MAROLI, le maître des véritables élégances ; un de ceux qui comprennent le mieux le mystère profond et doux des âmes féminines, et qui excellent à rendre un visage délicat et fin sur des toiles rayonnantes et d’une suavité corrégienne.

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