SALLE IX
Il y a des peintres russes, nous le voyons bien ici; mais il n’y a point, à proprement parler, d’école russe. Le caractère particulier de l’Art, dans l’empire des Romanoff, c’est une sorte de cosmopolitisme un peu vague, qui fait flotter les artistes russes d’un pays à l’autre, prenant, comme on dit, leur bien où ils le trouvent, sans trop s’inquiéter de la question de savoir s’ils se rapprochent de la France ou de l’Allemagne, de l’Angleterre ou de l’Italie, de la Hollande ou de l’Espagne. Ce sont là, peut-être, de mauvaises conditions, pour flgurer dans une exposition universelle, où l’on doit chercher tout d’abord le caractère individuel, et la marque originale de chaque nationalité. Or, il faut bien l’avouer, ce que l’on trouve surtout en Russie c’est la nationalité des autres.
l^e Paysage^ à l’exposition russe, est généralement assez faible. Aux prises avec une nature étrange, l’artiste russe se laisse aller trop volontiers à la tentation d’en reproduire les excentricités, et certain d’attirer l’attention par le spectacle inattendu de choses que peut-être on ne reverra point ailleurs que chez lui, il se contente d’une indication trop rapide, et ne cherche point à donner à son œuvre cette perfection d’exécu-
tion qui pourrait seule en garantir la durée, et lui conquérir la sympathie des vrais connaisseurs.
Je fais cependant une exception pour une jolie toile d’un artiste, qui signe son nom d’une façon trop illisible pour que je le puisse déchiffrer.
Nous sommes à l’entrée /d’un parc aristocratique ; les pelouses encore vertes quand déjà les premiers froids ont rougi les feuillages ; le frisson de l’eau dans les étangs, et, çà et là, de jolis détails d’architecture nous ont beaucoup plu.
Deux scènes de la vie populaire nous ont aussi bien vivement intéressé. Dans la première, nous voyons.de pauvres mougicks attelés comme les chevaux de trait de Veyrassat à un bateau qu’ils baient. C’est horriblement triste ; mais on sait que cela doit être terriblement vrai ! Auteur : M. Répine, de Moscou.
L’autre tableau, — Une corvée sur la ligne cCun chemin de fer, par M. Savitzki, — n’est certes ni moins énergique ni moins saisissant : il nous montre des serfs à la corvée et nous permet d’apprécier à sa juste valeur le grand acte d’Alexandre II, faisant des âmes vivantes de tant d’âmes mortes.
La section russe a eu, comme les autres, sa médaille d’honneur. Elle a été donnée à M. Siednéradsky, pour son tableau intitulé : les Torches humaines, plus grand par ses dimensions que par son style, et qui nous montre, spectacle affreux ! les chrétiens attachés à des poteaux, et flambant pour éclairer les nuits de Néron. M. Siednéradski n’a pas trouvé en lui la force nécessaire pour traiter un pareil sujet avec l’ampleur
et l’épouvantable poésie qu’il comportait : il en a fait un tableau de genre !
Je note ici quelques sculptures: un Christ attaché à la colonne, et attendant la flagellation. Comme tenue, comme dignité, il me fait songer à un pauvre serf à qui l’on se prépare à donner le knout, et, qui le sait ! l’auteur, un homme de talent, s’appelle M. Antokolski.
La Mort de Socrate^ par le même M. Antokolski, est l’erreur d’un homme de talent que nous serions heureux de voir prendre sa revanche quelque jour. La tête de Socrate nous offre bien le masque très-connu du grand philosophe ; mais il s’affaisse sur son siège, le chef branlant, les bras ballants, et les jambes écartées, comme le plus vulgaire des ivrognes. Passons!
J’aime mieux le joli groupe du sculpteur finlandais PuNEBERG : Psyché^ emportée par les zéphyrs, sur l’ordre d’Eros. C’est un marbre bien travaillé, que l’on aime à voir et à revoir.
La même Pscyché^ tenant une lampe, par le même artiste, est aussi un morceau d’une facture élégante, et d’un sentiment bien antique.