LA BELGIQUE
salLe X.
En abordant l’exposition belge, nous pensons nous adresser la même exhortation que Virgile se faisait à lui-même :
Paulo 7najora canamus!
Il nous faut ici hausser le ton, etj emboucher d’autres trompettes. Comme la Hollande sa voisine, et jadis sa métropole, la Belgique, elle aussi, a dans les arts une généalogie glorieuse. Les peintres flamands, dont elle est la légitime héritière, ont tracé dans le ciel de l’art un lumineux sillon, dont le reflet brille encore aujourd’hui pour elle et pour nous. On se rappelle l’effet produit à nos dernières expositions universelles par les beaux tableaux de H. Leys, puissante restitution du passé, où nous retrouvions le style, la pensée et l’émotion des vieux maîtres.
Aujourd’hui l’école belge fait comme toutes les autres écoles de peinture du monde : elle se laisse dériver peu à peu vers le genre, heureuse, jusqu’à en être fière de l’habileté de sa main, de l’esprit qui anime ses moindres compositions, de la puissance et du charme de son coloris, elle nous présente, à côté de quelques tableaux tout à fait remarquables,, nue
moyenne d’art élevée et singulièrement honorable, C’èst surtout en parcourant ces intéressantes et belles galeries que je regrette d’avoir si peu de place à consacrer à cette portion si intéressante de l’Exposition universelle.
Florent Willems m’attire tout dabord. M. Willems vit depuis si longtemps à Paris qu’il est presque parisien : nous ne demandons pas mieux que de nous l’annexer. L’éminent artiste, qui n'a plus besoin d’aller au public, parce que le public vient à lui, se tient trop obstinément sous sa tente; mais, chaque fois qu’il lui plait d’en sortir et de figurer dans nos salons il y trouve l’accueil dû à un homme de son mérite, et pour lequel la critique semble avoir épuisé toutes les formules de l’éloge. On serait tenté de n’en plus parler et de lui dire qu’il ne peut désormais être loué que par ses œuvres. M. Willems a reçu de la nature les dons les plus précieux : une finesse d’œil singulière, et une justesse de main irréprochable; une science de dessin réelle, et une suavité de coloris qui fait de ses tableaux la caresse du regard. Il y a là, dix toiles que l’on n’a pas le courage de quitter; si l’on s’en arrache, c’est pour y revenir aussitôt. îfe me demandez pas lesquelles je préfère : la Toilette ou la Visite; la Presentation du futur ^ ou Y Offre de la hague\ V Innocence ou la Pavane. Je ne saurais que vous répondre, et je prendrais tout pour me tirer d’affaire !
Alfred Stevens peut se vanter que l’histoire de la peinture de genre au XIX® siècle serait incomplète si elle oubliait son nom. Elle ne l’oubliera pas. Doué
d’un tempérament de peintre d’une rare énergie, M. Stévens s’est révélé créateur dans sa jolie spécialité, et il a ouvert à l’Art une voie nouvelle, par laquelle il a fait passer la Parisienne, grande dame, bourgeoise et Cocotte, Ce Belge, aussi français que qui que ce soit, par la main et par l’esprit, semble s’être voué, comme Grœthe, à la glorification de V éternel /eminin. Sachant que ce qu’il y a de meilleur dans l’homme (après le chien!) c’est la femme, il ne peint que des femmes. Mais il ne place point son idéal à des hauteurs inaccessibles, bien que ses héroïnes demeurent généralement au quatrième étage. Il possède son sujet. Les robes n’ont pas plus de secrets pour lui que pour l’illustre Worth. Il lace le corset, boutonne la bottine, chiffonne la dentelle et jette le cachemire sur les épaules de Madame, comme le pourrait faire la camériste la plus exercée, et tout cela avec une habileté de pinceau, une finesse de touche et un éclat de palette qu’il serait difficile de surpasser.
M. Wauters reste encore fidèle aux grandes conceptions historiques, quand tant d’autres les ont depuis longtemps abandonnées sans esprit de retour. La Folie du peintre Van der Goes, que l’on cherche à calmer au moyen de la musique ; V Imploration de Marie de Bourgogne, demandant la grâce de deux seigneurs coupables envers son père— Hugonet et Imbercourt — sont fort regardés. Oe qui ne nous empêche pas d’avoir une secrète préférence pour le Portrait d'enfant — du même peintre — un bijou.
N’oublions point de fort jolis paysages de
jyjjiie CoLLAET, qui met Uîi piiiceau énergique
au service d’un sentiment très-juste et très-intime de la nature.
Je fais aussi un cas tout particulier de M. Lamori- KIÈRE, dont on assure que les tableaux sont fort recherchés par nos voisins. Je le comprends, car M. Lamorinière a une vue large et juste des choses, une exécution pleine de maestria, des effets pittoresques, puissants et variés, et chez lui le travail consciencieux n’abandonne jamais rien au hasard ; il ne laisse pas sortir un tableau de l’atelier avant qu’il ne soit arrivé au point juste où il veut le conduire.
Verlat, le célèbre peintre d’animaux, qui a si magnifiquement représenté sur une large toile une Lutte dramatique et furieuse de hiffles et de lions, a fait aussi une heureuse et brillante excursion dans le domaine de la grande peinture historique. Il ne serait pas juste que cet essai hardi — et réussi — passât inaperçu. Ce tableau, analogue par le sujet à celui que Charles Muller vient d’exposer à notre Salon, est intitulé, lui aussi : JVous voidons Barrohas!
C’est une peinture étrange : certaines figures ont des tons de terre cuite et des luisants métalliques ; mais le relief est d’une rare puissance, et l’expression d‘une incroyable énergie. Cette peinture a été exécutée à Jérusalem, et nous pouvons garantir la fidélité des types reproduits par le grand artiste, avec tant de justesse et de force.
La Belgique mériterait un volume et je ne puis lui consacrer que quelques pages! Que ceux dont je ne
parle point sachent bien qu’ils ne sont pas oubliés par moi. Je n’ignore point ce que valent des artistes comme MM. Portaëls, Robbe, Van den Bosch, Lagye, Mois, Hennebig, de Jonghe, Bossuet, David Col, De- Vriendt, Cluysenaar, Verhas, Madou, Baugniet, si émouvant parfois dans le tableau de genre ; Clays, un peintre de marine de premier ordre; Coomans, Francia, Hamman, aussi célèbre chez nous que chez nos voisins ; Yerboeckhoven, un des plus habiles peintres d’animaux qu’il y ait aujourd’hui en Europe. Avec tous ces hommes de mérite, c’est le temps et l’espace qui me manquent : non l’intention.