CARACTÈRE GÉNÉRAL DE LA SCULPTURE
elle faisait remonter sa fondation et sa première gloire étaient eux-mêmes Tobjet d'un culte. Les artistes grecs ont pu donc, tout en dépassant l'humanité dans leurs œuvres, rester réalistes en ce sens qu'ils ont toujours pris la forme concrète pour point de àépart, qu'ils l'ont étudiée avec amour, comprise avec intelligence, et qu'ils ont su être naturels, même lorsqu'ils sont sublimes ^
Les sculpteurs grecs ont reproduit la forme humaine avec une merveilleuse exactitude anatomique et physiologique ; non seulement tous les muscles sont à leur place, mais leurs saillies sont différemment accentuées pour un même muscle selon la nature du mouvement^. Cependant, ils n*ont jamais fait d'études anatomiques proprement dites. Le respect de la mort, si profond dans l'antiquité, interdisait la dissection aux médecins eux-mêmes. Les plus curieux en étaient réduits à disséquer des quadrupèdes, pour conclure à l'homme d'après l'analogie. Mais l'habitude générale des exercices gymnastiques dans des édifices publics familiarisait l'artiste avec l'étude précise des formes en mouvement, et lui permettait d'apprendre Vanatomie plastique sans avoir besoin détudier Vanatomie scientifique, qui, poussée trop loin, peut avoir ses inconvénients, quand elle entraîne le peintre ou le sculpteur, comme on l'a vu plus d'une fois, à faire étalage de sa science. Les jeux solennels qui avaient lieu dans beaucoup de villes de la Grèce, et l'usage fort ancien d'honorer d'une statue les athlètes vainqueurs, eut une influence très grande sur la direction de l'art grec et contribua à maintenir chez lui ce sentiment présent des proportions na-
1. II j a ea en Grèce plus d'ua artiste réaliste, même dans le sens étroit qu'une certaine école a obligé de donner à ce mot ; il suffit de rappeler VÉcorcheur rustique du Louvre. Les œuvres du passé nous paraissent toujours moins réalistes que les œuvres du temps présent, aussi bien en littérature qu'en art, ne fût-ce que pour cette raison que ces œuvres, reflétant des mœurs différentes des nôtres, ont l'air plus inventées, moins u réelles » à nos yeux.
2. V. Matbias Duval, Anatomie artistique. Les anciens ont étudié et reproduit parfois le squelette. (Vaaes du trésor de Bosco-Rcale au Louvre.)
turelles, même dans les statues des dieux. Les fêtes religieuses, les représentations théâtrales où les diverses tribus de la cité rivalisaient de goût dans l'ajustement et la formation des groupes, contribuaient aussi à entretenir le sentiment du beau. Il faut reconnaître qu'aucun costume ne s'accommoda mieux que le costume antique aux conditions de l'art non seulement chez les Grecs, mais aussi chez les Romains. Ce n'était pas le vêtement découpé et ajusté d'avance de nos jours : la toge ou la tunique qu'on enroulait autour de soi faisait corps avec le personnage, suivait ses mouvements; la laine souple dont elle était formée donnait de beaux plis sans sécheresse ; le pied posait sur la sandale, et le lien qui l'y rattachait, séparant le gros orteil des quatre autres doigts, leur laissait leur position naturelle^.
Enfin l'enseignement des arts n'était pas tel qu'il se donne en général aujourd'hui. On le recevait non dans les académies, mais dans les ateliers. Il ressemblait beaucoup à Ce qu'il fut aussi pendant la Renaissance italienne. L'élève était un véritable apprenti, travaillant pour le maître, qui avait tout intérêt à corriger les essais que le jeune homme avait faits sous sa direction, afin de pouvoir en tirer lui-même du profit. Lucien raconte ce qu'il lui en coûta pour avoir cassé une plaque de marbre que son maître, le trouvant déjà assez habile, lui avait imprudemment donnée à dégrossir. La correction brutale qu'il reçut à l'occasion de cette maladresse le dégoûta pour toujours des beaux-arts et le décida à se livrer aux lettres. C'était dans l'atelier de son oncle que Lucien fit cette tentative malheureuse. La pratique des arts se conservait dans les mêmes familles; mais il est souvent difficile d'en établir
1. Pline remarque comme une chose exceptionnelle que la statue de Gornélie avait des chaussures sans courroies. On peut rappeler ici ce que ditFénolon(chap.x deV Éducation des filles) sur « la simplicité d'habits si noble et si gracieuse qui paraît dans les statues qui nous restent des femmes grecques et romaines, et qui serait si convenable aux mœurs chrétiennes ».