PAR M. VERBOECKHOVEN
Un symptôme fatal pour un artiste, c'est de le voir sortir de son genre habituel pour aborder des sujets complètement étrangers à ses études. Ces excursions dans des domaines exotiques témoignent, selon nous, un commencement de décadence dans le talent de l'artiste. 11 n'a été donné qu'à quelques natures exceptionnelles et richement douées, de réussir également dans la peinture, la sculpture et la poésie. Michel-Auge et Rubens ont pu, de par le droit d'un génie souple et toujours grand, aborder avec une égale supériorité toutes les faces de l'art; mais là où l'aigle réits^it, le corbeau ne
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l'ait que s'cmpôlrer les pâlies. Girotlel nous a monlré qu'on pouvail être un excellent peintre et nn déplorable poëte, et, à son tour, iM. Verboeekhoven vient de nous prouver qu'on pouvait être un talent honnête dans la peinture d'animaux et ne produire, comme slaluaiie, (|ue de détestables /jos^^/res. Que M. ^'erboeckhoven se souxienne du préceplc de la Fonlaine :
Ne forçons point notre laleni, Nous ne ferions rien avec grâce :
qu'il sache être plus modeste et se défie à l'avenir des dangers des cumuls. Loi'squ'on sait bien jouer du violon, pourquoi aller écorcher les oreilles des voisins sous \)v6lexte de leur montrer qu'on a de la vocalion pour la clarinette.
Nous ne dirons rien des toiles exposées cette année par M. Verboeekhoven. Son cheval arabe est une œuvre malheureuse, sans verve et sans intelligence des instincts et des passions de son sujet. Ce n'est pas ainsi que Landlsheer eut compris même un simple portrait de cheval. Il eût ratlaché son Empsael à une aclion quelconque, et tout en restant fidèle à la vérité comme portraitiste, il eût produit un de ces drames si vrais et si naïfs qui ont fait de lui le la Fontaine de la peinture.
Le bœuf au pâturage est une œuvre lourde et sans esprit, le paysage, en revanche, est d'une poétique simplicité et rendu avec une rare fraîcheur de coloris.
XXllT
La Mare. — Souvenir de la vallée de l'Aar,
PAR m. KUHNEN.
Nous passons du grave au doux, de la prose à la poésie. Nommer Kuhnen, c'est nommer celui de nos arlisles (jui sait le mieux idéaliser la nature et qui comprend ses voix mystérieuses et ses intimes harmonies. Il y a dans touies les œuvres de Kulinen un charme mélancolique et doux, une atmosphère de rêverie qui saisit le spectaleur. Ses vallées sont noyées dans ces ombres bleuâtres et transparentes qui jetlenttanl de charme sur le paysage. Ses taillis sont inondés d'une lumière si joyeuse et si chaude, ses lointains ont des perspectives si lumineuses, que Tesprit, séduit, oublie qu'il conlemple une oeuvre d'art, pour se laisser aller tout entier à l'éînotion ou au sentiment qui a inspiré l'arliste. La Mare est une toile charmante, pleine d'un calme mystérieux qui fait rêver. Le feuillé des arbres est d'un faire spirituel et accentué; le ciel, d'un choix heureux, calme et profond, est savamment traité, surtout dans la partie des nuages, bien pénétrés de lumière. Mais la toile qui, selon nous, était l'une des oeuvres magistrales du salon, et qui devait valoir à M. Kuhnen une de ces récom|)enses
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(jue les coteries ont jetées à la icle des médioci ilés, c'est sans contredit la Vallée de rAar, œuvre consciencieuse comme élude et exécution matérielle, et empreinte au plus haut degré de ce charme voilé, de cette poésie du mystère, dont M. Kuhnen parait avoir seul le secret parmi nous.
Les Français en 1795.
PAR. M. VVAUTEKS.
Voici une page spirituelle e( piquante de l'histoire civile des Français en 1793,
En jugeant à un demi-siècle de dislance ces modes et ces vêtements hizarres, par lesquels Thomme semhiait vouloir gâler ou voiler tout vestige de sa beauté native, on se demande quelle fa laie influence a pu porter une nation entière à se rendre aussi systématiquement ridicule. Les muscadins, les incroyables et les merveilleux de M. Wauters sont dessinés avec une verve nerveuse et fine que nous ne sommes pas habilués à Irouvei dans l'école flamande.
Les Gueux de mer dévalisant un Vaisseau espagnol,
PAR M. MUSIN.
Voici encore un de ces tableaux que la commission d exposition avail trouvé convenable de perchera douze pieds de haut pour laisser s'élaler plus à Taise les tarlines plus ou moins piltoresquement beurrées des adeptes de la coterie qui trône à la direction des beaux-arts. Il y a chez M. Musin de grands progrès comme composition et intelligence du pittoresque. Ses personnages sont groupés avec un heureux désordre. Il est fâcheux que M. Musin ait trop souvent sous les yeux cet Océan terne et glauque qui baigne les côtes de la Belgique. C'est à l'influence prolongée de cette mer boueuse et sale qui ne réfléchit jamais le ciel, même dans les jours sereins, que nous attribuons le coloris sourd et terne de M. Musin. Sa vague manque de légèreté et de transparence, mais le mouvement de la lame est rendu partout avec une fidélité qui dénote un esprit observateur et consciencieux. Quelques mois d éludes dans le golfe de îNaples, sous ce beau ciel d'azur de la Méditerranée, raviveraient la palette de M. Musin en la rendant plus
riche et plus biillanle, et nous renverraient un artiste assez heureusement doue pour tenir un jour une belle place parmi nos peintres de marine.
Nous ne pouvons que citer brièvement les beaux et sévères paysages de Roelofs et de Kindermans, qui, par la grandeur austère des lignes et la touche énergique, promettent de dignes continuateurs des grands paysagistes flamands. Nous sommes obligés de passer rapidement sur les belles toiles de Roffiaen et de Quinaux, les charmants et gracieux tableaux de genre de Luckx, qui rend avec une grâce si suave et si naïve les calmes bonheurs du foyer domestique. Nous ne pouvons que dire deux mots de Taverniers et de sa poétique Nuit d'ere,que Shakspeare eût rêvée pour ses noces d'Oberon et de Tilania. Nous eussions désiré aussi, si le temps ne nous eût manqué, parler des compositions grotesques qui abondent au Salon, entre autres de la Vanité, de M. Van Rooy, œuvre étrange et bizarre, dans laquelle une femme qui parait avoir eu beaucoup d'enfants, se trouve en compagnie d'un amour qui ne montre au public que cette partie du dos qui correspond à la giberne; mais le temps nous presse et nous ne pouvons plus que nous peimettre une rapide énuméralion.
M. Van Riiyck, d'Anvers, s'est distingué par une spirituelle composition, d'un dessin correct et d'une grande harmonie de coloris. M. Van Maldeghem, dans son .4ssomption, composition poétique, gracieuse et savam-
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nient ordonnée, n'a manqué que de plus de fermelé dans ses contours et de plus de hardiesse dans sa touche pour faire une œuvre remarquable. . Venneman , dans sa Fête flamande, nous a fait regretter le Tour de cartes manqué, d'il y a trois ans. — M. Coulon, dans ses Poissons ronges et ses Premières armes, a trouvé le moyen d être aussi coquet que Dorât et aussi spirituel que Marivaux, tout en restant un dessinateur plein de verve et de finesse. M. Devigne (Édouard) a conservé un sentiment si profond et si fidèle de la splendide nature de ritalie, que sous notre ciel de plomb et de brume, il sait ressusciter à son gré les sévères Campagnes romaines et leurs horizons enflammés. — Nous voudrions pouvoir dire aussi tout le plaisir que nous a fait éprouver le Langage des fleurs, de M. Eeckhout, charmante composition, un peu surchargée de détails, mais empreinte d'une pensée si calme et si chaste.
La sculpture ne nous a guère offert celte année d'oeuvres remarquables comme style ou pensée. L'industrie envahit la sculpture comme tous les arts, et le joli et le coquet prennent chaque jour la place du beau et du grand. Citons cependant un énergique et puissant groupe de M. Ducaju, qui nous promet un artiste d'élite, s'il sait ménager cette séve de jeunesse qui éclate dans son Bodwognat. N'oublions pas deux gracieuses et poétiques compositions de Joseph Geefs, à qui nous rappellerons cependant que l'auteur du Satan nous donne le droit d'exiger de lui des œuvres marquées d'un cachet plus élevé et plus artistique. N'oublions pas non plus un charmant groupe inspiré par une ballade de Gœthe et qui nous
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prouve que M. Théodore Geefs saura poi lei' l'Iiomiour de son nom sans forligner. — La Première Nnit d'exil et r A mour désarmé de M. Jacquet lénioignenl de grands progrès comme science de modelé cl intelligence de la mimique des passions, ('ependant, nous préférons la première de ces œuvres à l'Amour désarmé, qui nous prouve que la sculpture est en train de se fourvoyer dans le Pompadour et le maniéré. Laissez les dieux de rOlympe en repos, et n'allez pas rallumer les autels éteints de ce paganisme dont nous n'avons plus ni l'intelligence ni les mœurs. Le christianisme est venu frayer aux arts plastiques une voie nouvelle, et nous ne voyons pas pourquoi la sculpture resterait païenne, lorsque la peinlure manifeste partout la pensée qui est venue renouveler la société civile et politique. Le Froissard, du même auteur, est une œuvre consciencieuse, exécutée avec une incontestable noblesse et un grand style de draperies. — L'Amour captif, de M. Fraikin, est un concetli mythologique élégant, mais froid, surtout dans les extrémités. On ne sent pas palpiler ce marbre, et il ne vous fait pas oublier que vous avez devant vous une pierre inerte et insensible. Le torse de Cypris, puisque ces messieurs nous forcent de parler le langage de Demoustier, est mieux réussi et la pierre y est plus frémissante et plus vivanle. Toutefois, nous le demandons sérieusement : que prouvent ces œuvres qui eussent été à leur place dans les pelites maisons de la Popelinière ou de Richelieu, mais qui, au point de vue de nos mœurs et de nos idées surtout, sont au moins des anachronismes, bons lout au plus à rajeunir le cœur de
ce qui reste encore aujourd'hui de rares contemporains de la société païenne du dix-huitième siècle.
Quand vous nous aurez fait passer en revue l'Olympe entier et que vous aurez épuisé Carrare à nous tailler ces vieux petits culs nus d'amour, comme dit Béranger, pensez- vous que vous aurez atteint à la hauteur de Tart grec, que vous aurez su incarner dans vos œuvres ce sentiment délicat et profond de la beauté charnelle, qui distinguait les Athéniens du grand siècle. Que vous dit ce marbre tandis que vous le taillez? Adorez-vous dans Vénus le type de réternelle jeunesse et de réternelle beaurlé, la fdie de l'Océan, dont l'aspect vint rajeunir le cœur de ces vieux dieux blasés sur les beautés terrestres? Que vous dit Eros aux flèches de feu? Et avez-vous vu comme Phidias, dans vos rêves, la déesse aux colombes vous sourire en laissant tomber tous ses voiles, afin que la Grèce entière s'inclinât devant sa divine et souveraine beauté? Allez ! vous aurez beau faire du pastiche païen, il vous manquera toujours ce qui fit la supériorité de Tart grec, le culte du beau, l'adoration de la créature idéalisée jusqu'à sa plus haule expression d'harmonie et de volupté, mais cependant toujours rivée à cetle terre, d'où le christianisme seul est venu la détacher.
Voici, pensons-nous, la cinquième ou sixième fois que M. Calamatla olfre à noire admiration les portrails gravés de Lamennais et de Fourrier. Il nous semble cependant que M. Calamatla pouvait, ne fût-ce que pour
prouver sa reconnaissance à un pays qui le paye ni |)lus ni moins qu^m minisire, exposer autre chose que ces portraits que nous avons eu tout le temps de contempler chez les marchands de gravures. Une honne planche, d'après Van Dyck ou Ruhens, eût prouvé aux artistes que M. Calamalta sait autre chose que pasticher 1 école florentine. Mais quoi ! nous nous souvenons que si M. Calamatta n'a pas encore daigné abaisser son illustre burin jusqu'à nos grands maîtres flamands, c'est qu'il devrait avant tout dessiner à nouveau le tableau qu'il voudrait reproduire. (Historique.)
Quel malheur i)Our Jordaens, Van Dyck et Rubens, qu'ils aient eu la sottise de naître avant M. Calamalta! Et quels ai'listes ils eussent fait, guidés par un homme qui leur eût appris à dessiner dans le style de l'Eve que vous savez !
M. Verzwyvel a exposé deux gravures qui nous prouvent que la Belgique peut se passer de la tutelle artistique de M. Calamatta. VAnge du bien et du mal et le portrait de M. Wappers sont des œuvres d'une exécution parfaite et qui prouvent que M. Verzwyvel sait rendre, au moyen du burin, toute la magie du coloris d'un maître. Nous désirons fort voir le gouvernement confier à cet artiste la reproduction d'une des œuvres de nos giands maîtres, et si nous comprenons bien les sympathies artistiques de M. Verzwyvel, il traduirait admirablement Jordaens ou Van Dyck.
On pourrait après cela aborder Rubens, après i'avo'ir toutefois fait revoir et corriger par M. Calamatta.
.Coup d'œil général.
Depuis neuf ans que nous nous occupons de ci iliquc cl art, nous ne nous souvenons pas d'avoir vu soil en France, soit en Allemagne, soit en Hollande, une exposition aussi brillante, aussi complète que celle qui vient de s'ouvrir à Bruxelles cette année.
Tandis que Londres offre aux regards des pèlerins venus de tous les points du globe, les merveilles de rindustrie et les conquéles de l'esprit bumain sur la matière, tandis que l'Angleterre étale avec orgueiP sa supériorité industrielle dans ce grand tournoi qu'elle n'a provoqué que pour donner au monde étonné la mesure de ses forces cl lui montrer la puissance de ce génie qui
!)-2 LKS bi:alx-auts \i^ bklgique
a dompté, assoupli la matière et asservi la nature, — Bruxelles voit d'autres pèlerins accourir pour assister à ces fêtes sacrées de Part, dans lesquelles rhomme manifeste visiblement la partie la plus sublime de son organisation, — celle qui le fait créaleur comme Dieu, et qui d'un morceau de toile ou de marbre fait un monde rayonnant, animé, où éclatent la passion et Pintelligence ! Luttes nobles et grandes ! où il ne s'agit pas de savoir laquelle de la Belgique ou de TAnglelerre pourra fournir une douzaine de mouchetles au plus bas prix, mais où il s'agit de montrer lesquels des champions des grandes écoles artistiques de l'Europe ont fait les plus grands progrès vers les régions azurées et divines de l'idéal et du beau!
Aussi l'appel du pays a été entendu : l'Allemagne, la France, l'Italie, la Hollande, la îNorwége ont envoyé des représentants à ce grand congrès de l'art, qui devait trouver en Belgique sa véritable place. Tous sont venus : les artistes du Nord, nous apportant leurs magnifiques paysages où revivent (ouïes les âpres et sévères beaulés des régions boréales ; ceux du Midi, nous montrant leurs plages éblouissantes de lumière. Puis nous avons vu l'Allemagne sous une face nouvelle.
Les compositions mystiques et le symbolisme de l'école d'Overbeek ont fait place à des œuvres qui se distinguent par un caractère de naïveté, de calme, qui repose le regard et fait rêver le cœur.
Quant à la France, nous trouvons dans les œuvres de ses divers artistes quelque chose du désoidre intellectuel et moral qu'elle subit en ce moment.
L'art reflète toutes les émotions de 1 ame, et par conséquent il participe éminemment aux secousses et aux angoisses de la vie sociale.
L'école française en est aux tâtonnements et aux expériences dans le monde de Tart, comme dans celui de la politique.
11 y a des lenlatives étranges et audacieuses, des systèmes malsains et brutaux, qui, dans le but de démocratiser l'art, commencent par le trivialiser, comme si l'art, éternel de sa nature, ne devait pas toujours planer sur les systèmes transitoires de la politique; comme si son essence intime n'était pas indépendante de nos tbéories sociales. Qu'importe à l'artiste la forme du gouvernement, s'il a en lui le don d'en haut, s'il a reçu le baiser de la Muse! Paul Véronèse, Corrége, Titien, Ilubens, V^an Dyck, Rembrandt ont fait leurs chefs-d'œuvre sous des gouvernements où la liberté n'avait pas poussé d'aussi profondes racines que de nos jours, et où elle ne couvrait de son ombre que quelques privilégiés.
Or, d'après le système qu'on cherche à faire prévaloir, l'art devrait s'empreindre de l'esprit des formes sociales et servir d'auxiliaire à la presse, pour faire de la propagande politique, tantôt au profit des rouges, tantôt au profit des blancs. Réduire l'art sacré et éternel à une pareille mission, c'est, selon nous, le rapetisser, et, pour notre part, nous ne serons jamais les complices de ces misérables théories.
La Belgique, qui avait à maintenir sa vieille renommée artistique, a glorieusement rempli ce devoir, l^es noms de quelques-uns de nos artistes brillent sans pâlir à côté
des plus illuslres maîires de l étranger. Gallail, qui a réussi à l éunir \(; eoloris bi illaul et énergique de IMurillo au slyle noble et à la purclé de modelé de Van Dyck, prouve à letranger que la terre natale de la grande école llamande du dix-septième siècle n'est pas épuisée. Dans le paysage, Fourmois, Kuytenbrouwer, Kindermans, soutiennent sans désavantage la lutte contre la grande école de paysagisles allemands. Robbe, talent inégal, mais artisie vérilable, qui demande ses succès à Tinspilation, et attend patiemment le souflle créateur, plutôt (jue d'escamoter un succès facile, dù aux ficelles du mélier et aux roueries de palette, — Robbe, disons-nous, — s'est placé celte année, par son Combat de taureaux, au niveau de Brascassat. Joseph Stevens, artiste original, pinceau bardi et spirituel, nous a consolé par deux cbarjnanles compositions, de l'écran de cheminée avec lequel M. Verboekhoven a cru pouvoir raffermir une réputation ébranlée et chancelanle, comme toutes les renommées improvisées par la camaraderie. Willems, Ilamman, De Block, Van Maldeghem, les T'Schaggeny, nous font oublier les débauches de palelte de M. Navez, qui, à Page où les sujets graves viennent s'offrir naturellement à l'esprit de l'artiste, — s'amuse à bai bouiller des cauchemars grotesques, dans lesquels tous les tons de Tarc-enciel semblent se livrer un combat sans merci.
Quel fa(al génie pousse donc cet homme à voir ternir les succès de son âge mùr par lesexccnlricilésbui'lesqucs de son déclin! Pourquoi montrer au public ces ruines d'un (aient épuisé et fourvoyé, et qui n'éveillent dans l'espril du speclaleur qu'un sentimonl pénible? Ou bien
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serait-ce que M. Xavez a pour but d'inoculer à l école de Bruxelles cet amour immodéré du vert, qui éclate dans toutes ses œuvres, et qu'il n'abandonne même pas dans les sujets sacrés, où nous l'avons vu mettre au vert des personnages bibliques fort lespeclables. Si M. Xavez avait eu un ami véritable, soucieux de sa dignité d'artiste et des succès de son passé, à coup sûr cet ami, plutôt que de lui laisser exposer son Retour du. jubilé, sa Clémence [sauve, sa Sorvinezza et toutes ces incro} ables et maladives hallucinations d'une palette éreintée, criarde et impuissante; — à coup sûr, disons-nous, cet ami, au risque de brûler la maison, eût mis le feu a Talelier de M. Xavez, et épargné à ses cheveux blancs l'outrage d'un succès de ridicule et de fou rire.
Nous avons vainement cherché dans les toiles exposées par M. de Keyzer les-lraces du talent du peintre de la Bataille des Éperons d'or. M. de Keyzer tourne au Dubuffe, au maniéré, à la peinture poitrinaire et désossée. L'atmosphère des cours et des salons aristocratiques a amolli et affadi cette palette jadis si riche et si harmonieuse. La mignardise a remplacé le simple et le vrai.
Le coloris n'a plus ni force ni énergie. #0n cherche en vain le modelé, le relief, la vie dans ces h'gures de femmes et d enfants, à côté desquelles nous avons passé dix fois sans nous douler qu elles fussent signées par le peintre de hBataille des Éperons. Dans la Fille de Jaïre, à côté de belles qualités d'exéculion, nous avons à constater une absence complète de rintelligence du sujet et de la grandeur biblique. Au lieu d'une brune et belle fille de 1(^1 ient arrachée au tombeau, M. de Keyzer
nous a fait assister au réveil d'une jolie et langoureuse miss anglaise, vérilable modèle de Book of Bcauty ou de Keepsake.
M. Van Eycken, dont nous avions admire, il y a trois ans, une œuvre charmante, toute pleine de poésie vraie et naïve, de jeunesse et de beauté, — tableau (|ue M. de Keyzer nous semble avoir un peu copié dans ses Glaneuses, — M. Van Eycken n'a été rien moins qu'licureux cette année; et à propos de son Jérémie, nous avons entendu un mauvais plaisant travestir de cette façon les vers de Voltaire sur Lefranc de Pompignan, l'infortuné traducteur du prophète :
Savez-voiis pourquoi Jérémie A tant pleuré pendant sa vie, C'est qu'en prophète il prévoyait Qu'un jour Van Eycken le peindrait.
Nous aurons à juger sévèrement ces artistes qui, heureusement doués comme coloristes, se sont laissé envahir par un matérialisme brillant si l'on veut, — mais morlel pour toutes les qualités qui constituent l'artiste. [Nous auroii# peut-être à ébranler bien des piédestaux sur lesquels des Iriomphaleurs heureux se sont endormis dans les bras des succès faciles. Nous aurons à demander compte aux réputations improvisées par les coteries, des titres qui leur donnent le droit de manger en famille ce budget des beaux-arts, qui est le patrimoine des jeunes artistes dont les œuvres contiennent des promesses d'avenir. Nous aurons à démasquer ces coteries dont l'avidité et l'égoïsme cupide monopolisent depuis trois ans
les faveurs ministérielles. Nous serons, en un mol — aujourd'hui comme par le passé — indulgenis et bienveillants pour tout ce qui grandit, justes — mais justes seulement — pour les réputations qui vivent sur le fond de leurs succès passés et escomptent aujourd'hui une gloire trop facilement acquise pour n être pas incontestable.
Un mot encore avant d'entrer en matière.
Lors des expositions précédentes, la sculpture avait des salons spéciaux dans lesquels les statues et les plâtres se détachaient sur un fond rouge et permetlaient au spectateur déjuger et d'apprécier la science du modelé, la beauté des formes et l'harmonie des lignes. Cette année, la sculpture semble ne figurer au Salon que comme hors-d'œuvre, comme ornemenlation accessoire. Frappée de toutes parts par une vive lumière, les œuvres plastiques voient leurs contours et leurs lignes se noyer dans un milieu étincelant qui leur ôte tout relief. La sculpture, autant que nous en avons pu juger cependant par un rapide coup d'œil, méritait d'être traitée avec plus de respect, et nous attribuons à l'abstention de MM. Simonis et Fraikin au salon de cette année, le sansfaçon par trop cavalier avec lequel ces messieurs ont traité les œuvres de leurs collègues, lesquelles semblent remplacer les pots de fleurs et les arbustes que la Commission n'aura pu se procurer.
LliS ni:AL\-AUTS utij.iyii:
Derniers honneurs rendus aux restes des comtes de Horn et d'Egmont, par le grand Serment de !a ville de Bruxelles.
PAR M. GALLAIT.
A loul seigneur, tous honneurs. Commençons par (iallait.
M. Gallait csl de la race de ces artistes qui, comprenant la grandeur et la dignité de lart, n'ont jamais prostitué leur pinceau devant les engouements d'un jour, ni flatté les passions ou les infirmités intellectuelles de la foule. Il comprend comme tout poëte, tout créateur d élite, que c est à l'artiste à élever, à épurer le goût du peuple, et non à le suivre dans les sentiers où le fourvoient des peinires qui n'envisagent Part que sous son côté matériel, brillant ou coquet. L'art ainsi compris a sa mission sociale plus grande qu'on ne l'imagine. 11 inspire de grandes et mâles pensées, il retrempe le patriotisme, il pousse aux choses vaillantes et viriles. Il donne aux cœurs de généreux et nUoLIcs élans; il est, en un mol, un enseignemenl qui parle aux masses la. langue qu'elle comprend le mieux, — celle de la couleur, de la forme, de la passion et du drame.
Celle fois encore, M. Gallait a emprunlé le sujet de sa plus grande loile aux leinps les plus orageux de noire liisloire; el bien que le sujet de la mort des comles de llorn et d'Egmont fût rebattu au point qu'il y a trois ans nous proposâmes de punir de cinquante francs d amende tout rapin qui se rendrait coupable d'un comte d'Egmont ou de Ilorn — M. Gallait a su, par Toriginalilé, le pittoresque et l'imprévu de son œuvre, attirer les regards de la foule — en même temps que par Tbarmonieuse puissance de son coloris, la science profonde et la fermeté de son modelé, l'intelligence profonde des caractères des divers personnages de son drame, il captait les éloges unanimes de la critique et — ce qui est plus difficile — de rivaux jaloux de ce sceptre artistique que nul jusqu'ici n'a réussi à lui arracher.
Et cependant cette œuvre si belle d'exécution et dans laquelle se trouvent des parties" que Murillo ou Van Dyck eussent revendiquées avec orgueil, cetle œuvre qui ajoute un nouveau fleuron à la couronne artisti(jue de M. Gallait — cette œuvre si puissante de coloris, si irréprochable de dessin et si pittoresque d'ordonnance — nous avons à la critiquer dans sa partie la plus essentielle.
Et d'abord, nous nous sommes demandé pourquoi cette toile représentant un sujet si dramatique et si bien fait pour émouvoir le cœur du spectateur, nous laissait froid et indifîérenl, et pourquoi, tandis que notre œil aurait dû être humide et que notre cœur eut du ressentir une sainte haine contre les bourreaux qui venaient de faire tomber ces deux têtes, — notre regard seul était
KH) Li:S BKAL'X-AHTS BELGIQUE
absorbé dons la conicmplalion de la spleii(hMir du coloris au poiiil de nous faire oublier que larlisle avail voulu avant tout parler à notre âme, plutôt quY'tonner et satisfaire nos sens.
Il y avait dans celle anomalie quelque cbose d'étrange qui nous fît réfléchir. Nous sentons vivement les créations des arts; — un personnage de Meissonnier nous fait rêver — un paysage de Calame emporte notre esprit dans les solitudes alpestres — un tableau du (^alabrèse nous saisit d'effroi, et nous ressentons avec Léopold Robert toutes les amertumes de ce désespoir sans issue qui devait le conduire au suicide.
D'où vient donc, disions-nous — qu'avec celle flexibilité et celte sensibilité d'organisation — nous restons froid devant le tableau de Gallail; que ces léles où l'on voit le rouge sillon qu'y a laissé la hache, que cet appareil de mort, ces cierges funèbres, ce drap mortuaire, ces archers dévorant leur douleur — ces sbires à l'œil inquisiteur ou farouche, ne nous émotionnent pas et que notre regard seul est satisfait, tandis que notre cœur reste froid?
En analysant avec soin l'œuvre de Gallail, nous avons fhii par découvrir la cause de celle impression étrange, et nous allons l'expliquer en quelques mots.
11 y a dans la gamme de la palette des irons qui correspondent aux émotions de l'âme humaine. Le blanc et le bleu seront employés pour traduire les émotions douces, le calme d'un beau ciel, etc.; le rouge et le bistre correspondtuit aux émotions violentes, et jamais, — à moins d'être un peintre chinois, — il n'est venu à personne l'idée de représenter un sujet sombre au moyen
du bleu clair, du lilas, du vert pomme et des tons les plus joyeux et les plus doux de la palette.
Dans le tableau de Gallait, nous trouvons partout une richesse et une fraîcheur de coloris qui font une dissonance étrange avec le caractère sombre et sanglant du sujet. Tout y est frais, robuste, sain, vigoureux et somptueux. Le regard, au lieu d être appelé par le sujet principal, est sollicité, attiré par toutes les parties de la toile: ici par des rouges vifs, là par des points lumineux s échappant des poignées d'épée, des bijoux et du Christ d'argent qui, étendant ses bras sur les deux cadavres, semble les réunir dans la mort. Le drap blanc sur lequel s'étalent ces deux têtes où Tinsensibilité de la mort et la dernière émotion de la vie sont si admirablement exprimées ; ce drap blanc, au lieu d'être rendu avec des tons rompus et éteints, est d'une blancheur insolente qui distrait. Puis, que dire de ces archers endimanchés, peignés, harnachés de neuf et dont les costumes splendides vous font oublier le sombre caractère du sujet? Que dire de ces chairs fraîches et riches, de ces mains — belles comme celles de Van Dyck — roses, potelées, modelées avec une perfection anatomique incroyable? — Que dire, en un mol, de toutes ces beautés de détail, sinon qu elles vous font oublier le sujet principal — la mort des deux victimes de la tyrannie espagnole - que Tartiste a voulu vous faire maudire, et qu'on oublie pour ne songer qu'à la richesse de cette palette qui, dans un cadre aussi restreint, a su réunir tant de qualités diverses?
Si M. Gallait, au lieu de vouloir faire ressortir toutes les parties de son œuvre et d'appeler le regard sur les
beaulés de dclail, qui distraient le speclaleur des sombres émotions du sujet; — si, disons-nous, il eût jeté dans les mystérieuses ténèbres d'un beau clair-obscur, le grabat sanglant, les tètes des comtes; — s'il eût éleint les rouges trop vifs des boquetons des arcbers; — s'il eiit sacrifié la coquetterie de ses velours, le scintillement de ses pierreries, la fraîcbenr et le carmin de ces joues; — si, au lieu delre sollicité de toutes parts, le regard eût été appelé seulement surtrois ou quatie figures principales, et que les têtes livides des suppliciés eussent eu, pour augmenter leur borreur, l'irritant demi-jour d'un clair-obscur, alors, nous n'bésilons pas à le dire, l'œuvre eût été en barmonie avec les sentiments qu'elle avait pour but d'éveiller, et le tableau des derniers moments des comtes de Horn et d'Egmont, au lieu d'être le second tableau du salon, eût été, sans contredit, le premier !
Et voyez ! comme pour étayer notre critique, ce jeune moine, indifférent et froid, rejeté dans l'ombre, attire le regard ! Voyez comme la pensée s'attacbe à ces deux tètes d'Espagnols, qu'on dirait tombées du pinceau de Velasquez. Là tout est sobre, contenu, énergique, et cependant harmonieux et riche comme une toile de Véronèse. Eteignez par la pensée le ton criard de ce drap blanc, les scintillements du crucifix d'argent; jetez sur toute celle scène de sang et de mort le voile mystérieux et transparent d'une demi-teinte, et ce sujet qui n'accélère pas d'une pulsation le battement de votre pouls, va vous faire frémir d'horreur, d'indignation et de pitié.
Vis-à-vis de tout aulie arlisie que lAI. Gai lait, nous
aurions peiU-élre reculé devant celle critique en nous lenani pour pleinement satisfait des pei fections de détail de celle œuvre; mais avec des hommes tels que lui, la critique a ses coudées franches. Elle sait qu'elle s'attaque et se prend à une de ces natures vigoureuses et vaillantes (pie la critique retrempe et qui répondent à une observation juste par un chef-d'œuvre.
Nous avons dit que la grande toile de IM. Gallait élait le second tableau du Salon; hàtons-nous de nommer celui que nous considérons comme le premier — celui devant lequel nous regrettons de n'être pas un de ces heureux ' du monde, de ces privilégiés de la fortune qui peuvent ^ se donner des marines de Gudin, des paysages de Kuylenbrouwer ou de Fourmois, ou des tableaux de genre de , Meissonnier.
Si nous avions jamais à faire une dissertation sur le style en j)einlure, — si nous avions à montrer quelle différence, quel abîme il y a entre l'œuvre éclose, couvée avec amour dans la pensée de l'artiste et réalisée dans les moments propices, où rinsj)iration verse ses divins trésors dans son âme; — et l'œuvre commandée par un bourgeois ou un gouvernement quelconque — nous mettrions en regard de n'importe quel tableau officiel — la magnifique création d'Art et Liberté par Gallait.
Ah ! nous disons merci à Gallait pour avoir réalisé d'une manière aussi poétique, aussi fière, aussi noble la belle et austère pauvreté de l'artiste! Nous aussi, nous avons ressenti ces joies nonpareilles de l'ait, ces élans intimes qui enlèvent le corps aux misères de ce monde et qui le ravissent à ces hauteurs où Pythagore entendait
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les concerts des sphères célcsles! Comme c'est bien lù le paria social (jui demande à Tari ses suprêmes consolalions, — qui, fier et libre sous sa pittoresque guenille, ne demande à Dieu qu'un ciel sans nuages, un cœur qui Taime, une plume, un archet ou un pinceau î Saints ravissements de l'intelligence! — sublimes conceptions de la pensée ! — vous ne serez jamais compris par ces mammifères patentés et ces pachydermes éligibles qui à noire époque font des lois pour augmenter et conserver l'argent qu'ils ont. — Pour eux, le talent se mesure à l'ampleur de lescarcelle — et ils j)lacontM. le baron Abraham de Rothschild bien au-dessus de Ra|)haël !
Art et Liberté est une protestation de l'intelligence et de la fière pauvreté de l'artiste contre les dédains et les mépris d'un monde qui, de nos jours, fourrerait Homère à la Cambre et enverrait Salvalor Rosa en police correctionnelle. C'est la guenille poétisée et rehaussée à la hauteur du velours et l'écrasant de son dédain. C'est la màle et vaillante indépendance du bohème confiant en cette Providence qui couvre chaque jour la table du moineau et de l'alouette, et qui, en entendant sonner l'heure du diner, oublie comme Weber ou Mozart, dans les ravissements d'une improvisation sublime, qu'il est temps de travailler aux réparations de dessous le nez — comme dit ce païen de Théophile Gautier.
Comme vigueur d'exécution — crànerie de pinceau — noblesse de dessin, grandeur de style, dignité d'attitude et énergie savante de modelé — nous ne connaissons au Salon rien qui puisse soutenir la comparaison avec Jr/ et Liberté. — C'est là une [)einture d'une beauté insolente
DK 1848 A 1837.
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el dédiiigtieuse. Il n'y a là ni les ficelles de la palette, ni les roueries des glacis. Tout y est viril et fier. Les guenilles du pauvre artiste ont été taillées par Murillo, et cfuant à la noble intelligence et à la dignilé qui rayonnent dans h tète — elle nous a rappelé la mélancolique et admirable figure du marin des Pécheurs de V Adriatique.
Les Casseurs de pierres,