PAR M. COURBET
Voici un tableau aulour et à [)ropos duquel on fera bien du bruit; un tableau irritant et provocateur, qui produit au milieu des toiles splendides où il s'étale insolemment, Teffet d'un gueux de Callot au milieu de la coiu" somptueuse de Charles XI, ou d'un morceau de bure râpée cousue à un splendide morceau de velours.
Selon nous, les Casseurs de pierres de M. Courbet sont plutôt un tableau politique qu'une œuvre d'art — un drapeau insurrectionnel qu'une conception arlistique. Ce que M. Courbet a voulu, c'est soulever un coin de ce voile sous lequel les heureux du monde cachent les âpres misères et les rudes labeurs de ce peuple de travailleurs, qui, tout le jour, le front courbé vers la lene,
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gagne péniblement un pain plus noir que suflisanl. C'est un (Je ces nombreux épisodes de ce sombre poëme de la souffrance et du travail, que les générations continuent péniblement et qu elles ont quelquefois interrompu par un cri de mort et de révolte!
Si telle est la pensée de l'artiste — et elle ne peut être que cela — nous trouvons qu'il rapetisse la mission de Tart en le faisant le complice des burleurs de carrefours. L art est éternel et divin comme l'âme humaine dont il émane, etc'est, selon nous, le faire tomber de ses sublimes hauteurs que de le faire intervenir dans des luttes politiques où il ne peut servir comme auxiliaire qu'à la condition d'abdiquer ses plus belles et ses plus nobles prérogatives. Nous ne comprenons pas plus la peinture rouge que la peinture blanche — la peinture Çapulet que la peinture Montaigu, et en fait de palette inféodée à une cocarde, nous ne connaissons que M. Navez — lequel, pour des raisons que nous respectons, s'est voué au vert avec un entêtement qui touche à l'héroïsme.
Si le tableau de M. Courbet n'est pas un drapeau d'insurrection— un cri de révolte; s'il est la préface d'un système esthétique complet qui veut recommencer la lutte du réalisme contre Vidéal et renverser la poésie au profil de la prose, nous croyons qu'il tente une chose impossible. On ne fait pas plus rétrograder l'humanilé en matière d'art qu'en malièrede civilisation. L'art, tel qu'il est compris aujourd'hui, est le produit complexe du christianisme, de la philosophie et delà liltéralure, et c'est assez dire qu'il tend parlout à s'agrandir el à se spiritualiser.
Or, le système de M. Courbet, s'il avait quelques chances de succès, nous ramènerait \ei*s le naturalisme le plus grossier, le réalisme le plus abject. Et comme il arrive toujours à ravcnement des systèmes nouveaux — le maître ne larderait pas à être dépassé par les disciples, et après les Casseurs de pierres nous aurions des Vidaiig eur s ioul empreints de couleur locale, des Êquarrisseurs, des Ègoutliers, des Ravageurs; des marchands d'asticots et autres charmantes compositions qui remplaceraient rémétique de Thomas Diafoirus.
Certes, nous ne faisons pas fi de la^guenilleî Elle est plus pittoresque que l'habit noir du bourgeois, et nous croyons qu'un gueux de Callot est plus artistiquement beau qu'un agent de change! Mais ce qui chez Callot était le résullat d'une organisation douée au plus haut point de la faculté du pittoresque et du fantastique, n'est chez M. Courbet qu'un pnrli pris à froid, qu'une bombe jetée dans le camp réactionnaire. Or, nous voulons bien qu'on jette à la tèle des réactionnaires tous les projectiles qu'on voudra, mais nous faisons nos réserves pour l'art, et nous demandons qu'on respecte sa grandeur et sa sainteté.
Le réalisme dont M. Courbet semble vouloir relever le drapeau, a été vaincu dans la philosophie, et il le sera également dans l'art. Vouloir ravaler l'art au point d'en faire le daguerréotype de la nature dans ce qu'elle a de plus sordide et de plus terne, c'est vieux, et quelques romantiques l'ont tenté. Le beau c'est le laid, — a dit un jour un rapin, furieux de voir admirer Paul Véronèse et le Titien, et comme M. Coui bet, il a cnircpris la glo-
rification du sabot, de la chaussette trouée, de la chemise visqueuse, des chairs tannées par le soleil, des souliers éculés et roussis, des pantalons à meurtrières et à mâchicoulis, et autres ornements que le naturalisme j)rérère à la poésie de Raphaël et à la splendeur de Véronèse.
Si Fart, au lieu d'être la manifestation extérieure de I ame humaine et du rayon divin qui la constitue — si Fart, disons-nous, trouvait son idéal dans la repi oduction exacte, fidèle, minutieuse, brutale de h nature dans ce qu'elle a de plus trivial et de plus grossier, alors, à coup sûr, le tableau de M. Courbet serait la perle du salon, et Gallait et Coignet ne seraient pas dignes de porter sa palette triomphale.
Heureusement, il n'en est pas ainsi , et malgré les grandes qualités de dessin, la profonde vérité d'attitudes qui se rencontrent dans l'œuvre deCoui bet, il y a dans cette toile quelque chose qui choque et repo'usse l'œil. Ces terrains galeux et sordides, ces chemises trouées et tannées par le soleil et la sueur, ces guenilles qui, loin d'être pittoresques comme celles de Callot, ou nobles comme celles de Gallait — sont triviales et canailles, toutes ces choses ont peu de chances de succès dans la patrie de Jordaens, de Van Dyck et de Rubens.
Si l'on admire dans le tableau de M. Courbet la naïveté et la fermeté du dessin, la vérité des altitudes, la sobriété calme de la couleur, nous ratifierons volontiers ces éloges. Mais ce que nous n'aimons pas, c'est le parti pris du laid et du trivial; l'art doit élever et ennoblir Pâme des masses et non la ravaler et l'encanailler. Jl doit porter le cœui* aux choses généreuses et vaillantes.
et non se faire l'auxiliaire des Tiireiirs el des passions politiques.
Les Peintres blonds et les Peintres bruns
PAR M. DE KEYZER.
Les Allemands, qui ont inventé la critique d'art, les études sur l'eslliétique, auprès desquelles TApocalypse et ses commentaires sont des choses souverainement claires, les Allemands, disons-nous, ont divisé Part en deux grandes catégories qui répondent Tune à l'àme, Tautre au corps. Tune à Tesprit, Tautre à la matière. La |)remière s'a()pelle la peinture idéaliste, la seconde est connue sous le nom de peinture réaliste. Les Casseurs de pierres de M. Courbet sont pour nous le type le plus complet de cette peinture qui sacrifie sur Taulel du laid, qui déifie la guenille, le sabot fèlé, le soulier odorant, la chemise couleur Isabelle et toutes ces choses qui se révèlent au nez, bien avant que Tœil ait eu le temps de les entrevoir.
Nous pourrions, à Texemple de quelques critiques, écrire vingt [)ages de métaphysique nuageuse et d'esthétique apocaly|)tique sur le réalisme et Vidéalismeen peinture. Mais comme nous tenons avant tout à être compris
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(le nos lecleurs, que nous supposons peu goùler les cliaracles métaphysiques — nous diviserons les peinlies en deux grandes calégories bien lrancl)ées, répondant à la diversité de leui's tempéraments, el nous af)pellerons les premiers — les peintres bruns, les seeonds, les peinties blonds.
Aux peintres bruns correspondent les œuvres où la richesse du coloris, la fermeté du modelé, la virilité de la conception et de Tordonnance s'allient à Ténergie du dessin et à la puissante poésie du sujet. Sahator, Uibeira, Caravage, le Calabrèse, Rubens, Véronèse, Paul Delaroche, Gallait, sont pour nous des peintres bruns, c'est-à-dire des organisations artistiques vigoureusement trempées et chez lesquelles l'exécution matérielle est toujours à la hauteur de la grandeur de la conception artistique.
Aux peintres blonds correspondent les émotions vaporeuses et douces, les clairs de lune, les élégies, les sentimentalités, les mièvreries et tout le bagage des roucoulements des natures blondes. Ce sont les peintres blonds qui nous ont infestés des drames lacrymatoires des Départs du pêcheur — des Filles du marin, des jeunes filles rêvant sous les tourelles, des châtelaines écoutant l'amour d un beau page , des épisodes à la Clarisse Harlowe et de toutes ces sucreries artisques qui donnent des nausées aux estomacs lobusles, et qui feraient d'un salon de peinture un magasin de dessus de boîtes de confiseurs — si les peintres brwis ne relevaient toules ces fadeurs, par les vigoureux condiments d'une palette énergique et d'une conception puissante et virile.
DIÎ 1848 A 18o7.
La peinture blonde est inollc, nuageuse, vaporeuse, désossée. Elle a des pâmoisons dans chaque coup de pinceau; elle aime le lilas, le rose, le bleu turquin, le vert pomme, le gris perle et toutes les coquetteries d'une palette bégueule et précieuse.
La peinture brune est puissante, énergique, splendide. Elle traite avec la même superbe indifféience la pourpre de César et la guenille du fellah et du bohème. Elle lutte vaillamment avec toutes les magies, tous les cnprices, toutes les magnificences de la riche lumière de rOrient. Elle affectionne les sévères beautés des forêts de sapins et de mélèzes, où bondissent de rugissantes cascades. Elle laisse aux palettes lymphatiques et poitrinaires les clairs de lune, les bouleaux argentés, les pelouses veloutées, les ruisseaux bordés de verrjeissmîch-niet et les pâles marguerites.
D'après cette distinction quenouscroyonsaussi savanle et infiniment plus claire que les théories d'esthétique d'oulre-Rhin, nos lecteurs ont déjà dù comprendre que nous rangeons M"'^ Fanny Geefs et M. De Keyzer parmi les peintres blonds.
Cependant, il y a quelques années, M. DeKeyzer nous fit espérer un moment qu'il prendrait rang parmi les peintres bruns. Ssi Bataille des Éperons d'or présageait un artisted'élile, une organisalion vigoureuse et robuste, une palette énergique et fastueuse, et une concej)tion artistique mâle et sévère qui nous faisait espérer un vaillant continuateur de la grande école flamande du dixseptième siècle.
Mais, hélas! hélas! Annibal s'est endormi à Capoue!
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Samson sesl énervé enlre lesbras de Dalila, o( voilà qu aujourd'hui nous ne savons plus lequel des deux — de M"'* Fanny Geefs ou de M. De Keyzer— a le plus de dispositions à devenir un jour un peintre brun.
Comme tous les artistes qui ont surgi quelque temps après la révolulion, M. DeKeyzera trouvé dans la presse et l'opinion une extrême bienveillanee qui a pu le tromper sur la portée et la nature de son (aient.
A cette époque, on improvisait les piédestaux avec un engouement et une facilité extrêmes. Ce fut alors que malgré toutes nos protestations — on plaça M. Verboekhoven àcôté de Paul Potter et de Derchem, elque Raphaël fut dépouillé de son laurier capitolin pour en tresser une couronne de triomphateur à M. Navez, qui depuis...
Mais alors il n'élail pas si vcrl !
Malheureusement, M. DeKeyzer, au lieu de continuer d être un des fidèles observateurs du culte de l'art et du beau, a ouvert Toreille aux doctrines des adorateurs du veau d or. Il s'est prosterné devant l'idole, il lui a inféodé sa palette et ses pinceaux. 11 a dit adieu aux idées nobles et grandes — aux pages héroïques de notre histoire, dont il s'était fait un moment l'heureux traducteur. Il s'est jeté à plein collier dans la peinlure blonde, bourgeoise et poitrinaire. Il a consacré ses pinceaux aux mièvreries de salons et de boudoirs, à ces portraits de beautés aristocratiques dont le sang appauvri et les pâleurs languissantes étaient autant de dangers pour un talent déjà trop porté vers la mignardise et l'afféterie. Il a sacrifié le vrai.
DE 1848 A I8:)7. l\ô
le simple, le robusie el le sain — à je ne sais quelle nature de convenlion, où dominent la préciosité, la sentimentalité, les pâleurs maladives, les roses tendies el les regards mourants. Il a désossé un talent qui promettait d être robuste ; il a noyé dans des flous veloutés une palette qui s'annonçait ricbe et barmonieuse. Il a fait couler le Sacramenio dans son atelier et gagné en un mois plus d'argent que le Corrége en deux ans!
Il a eu des poignées de main royales et vu une foule d'animaux béraldiquesémaiiler sa boutonnière ; — mais à cbaqiie pas qu'il faisait dans ce monde de velours et de soie — de laideur pbysique et morale — la Muse divine qui versa ses feux inspirateurs dans l'âme de Murillo,dc Rapbaël et de Léonard de Vinci — faisait un pas en arrière, et c'est là ce qui nous explique la cluUe profonde qu'a faite M. De Keyzer et pourquoi ce talent, jadis si brillant et si vigoureux, nous revient aujourd'bui si énervé et si pâle !
Ab ! c'est que la Muse se venge de ceux qui désertent ses autels pour courir aux idoles! C'est que la divine et blancbe immortelle veut qu'on l'aime pour ses beautés et pour les inefl'ables voluptés qu'elle garde h ses amants; c'est qu'elle détourne ses j égards fécondants des âmes à qui ses trésors ne suffisent plus et qui se laissent envabir par l'industrialisme ; — c'est que, en un mot enfin, le séjour de M. De Keyzer dans l'atmospbère des cours et des salons a éteint cbez lui la flamme inspiratrice — la verve, la magie du coloris — l'énergie du dessin, enfin en un mot tout ce qui constitue l'artiste!
Nous lisons sous la Fille de Jaïre, par ^I. De Keyzer :
ni LES BEAUX-ARTS EN BÎILGIQI E
— apparlienl à S. A. R. la princesse de Wurtemberg.
En effet, celle loile où domine un senlimenlalisme langoureux et où la grandeur austère de la poésie de l'Orient est rapetissée à la hauteur d'une gravure de keepsake anglais — celte toile devait plaire à une femme, aune nature élégiaque et nerveuse, en raison de ses défauts et non de ses qualités.
L'attitude langoureuse de la pose, le modelé coquet, moelleux et saliné des chairs, le si) le efféminé des draperies, les langueurs humides de ce regard — qui semhle tien plus voilé par une émotion voluplueuse qu'animé de ce sentiment étrange, mystérieux et lerrihle de l'être qui a entrevu l'autre côlé de la tombe et qui revient de ce monde où les entraves de la chair n'obscurcissent plus les pures perceptions de l'âme — toutes ces choses ont dù plaire à une femme. M. DeKeyzer a fait d'un épisode de l'Évangile, une héroïde amoureuse à la manière de Parny, et nous sommes persuadé que sans la précaution qu'a eue l'artiste d'écrire le sujet de son œuvre sur le cadre, la Fille de Jaïre aurait donné lieu à une foule d'interprétations saugrenues qui eussent singulièrement scandalisé l'artiste î
A côté de cette critique un peu sévère peut-être , faisons la part des qualités : un dessin pur, gracieux et correct; le modelé des bras, plein d'une morbidezze et d'un charme coquet qui fourvoie l'esprit du spectateur. Qu'on joigne à cela une distinction un peu maniérée, et empreinte de cette poésie poitrinaire qui rappelle la muse de Millevoye — et l'on aura les qualités qui dislinguenl
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celle œuvre de M. De Keyzer, dans Inquelle la grandeur du sujet disparaît sous l'afféterie de la réalisation matérielle.
Nous ne dirons rien des Glaneuses exposées par M. De Keyzer, sinon qu'elles sont une réminiscence malheureuse d'un joli tableau exposé il y a trois ans par M. Van Eycken. Seulement, M. De Keyzer, en ne motivant pas l'attitude de ses personnages, a fait planer sur eux des soupçons injurieux dont nous ne voulons pas nous rendre ici l'interprète.
L'exécution de cette œuvre manque de modelé, de relief et de vie. La mignardise y tient lieu de naïveté et de simplicité. Les chairs y sont d'un blanc rosé qui peut se former à l'ombre des boudoirs, mais qu'on chercherait en vain parmi les glaneuses que le soleil d'août a dorées de ses plus ardents rayons. Donnez à ces glaneuses une houlette, une panetière et des rubans bleus, et vous aurez un charmant dessus de porte à la manière des peintres de bergerades musquées du siècle de Louis XV.
La Sainte Èlisabeth de Hongrie, distribuant des aumônes, a produit sur le public et sur les artistes un effet étrange. En voyant cette œuvre d'un faire mou et lâche, et dans laquelle règne un ton général participant de ce que Lepoitevin appelait si spirituellement : des jus de gigot, nul ne se serait douté qu'il avait sous les yeux une toile signée par le peintre de la Bataille de Woeringen. L'effet produit sur le public par celte composition sans originalité et sans vigueur, d'un coloris faux et conventionnel, est tel, qu'un jour d'entrée gratuite, nous avons entendu un honnête bourgeois arrêter sa femme devani
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la Sainte Êiisabelh et lui dire avec un accent d'admii'alion : — Ah ! voilà un tableau de iM""^ Fanny Geefs !— Celte appréciation spontanée et naïve pourra peut-être flatter beaucoup M'"^ Geefs, mais nous doutons fort que M. De Keyzer l'enregistre jamais parmi ses titres de gloire.
Ici encore nous trouvons les traces de ces fatales influences qui ont amoindri et énervé le beau talent de M. De Keyzer. Le sang ne circule pas sous ces chairs blanches et rosées, la vie y est absente; rien n'y palpite, et il n'est pas jus([u'aux lois de la perspective ({ui ne soient sacrifiées et méconnues. On ne comprend pas comment cette foule de béquillards et de souffreteux peut tenir dans l'espace restreint qu'elle occupe. Les remparts du château écrasent les acteurs du drame, etquant à l'expression du personnage principal , nous avons compris, en l'analysant bien, pourquoi notre bourgeois de tantôt attribuait cette toile à M'"' Fanny Geefs.
Pendant quelques années en eflet, M™'' Fanny Geefs a eu le monopole des jeimes princesses et des jeunes filles faisant l'aumône sous le porche d'une église romane ou gothique. Les accessoires se composaient d'une aumônière de velours, d'un surcot d'hermine et d'un page blond. Quant à l'expression morale des personnages, ils portaient l'empreinte de cette religiosité rnystico-romanlique qui a pris naissance avec le néo-christianisme. Mais ce qui chez M"" Fanny Geefs était le résultat d'une sentimentalité poétique — fort innocente d'ailleurs, — n'est pas pardonnable chez M. De Keyzer, à qui la ci*itique est en droit de demander un style sévère, noble, et une conception artistique moins banale que celle qu'il a
déployée dans rinvasion qu'il vient de faire dans le domaine poétique de IM™^' Fanny Geefs.
Nous serions injuste, cependant, si nous ne reconnaissions qu'il y a dans cette œuvre des traces d'un talent d'élile : le jeune enfant aux bras de la mère est traité avec une grande vérité d'expression et dessiné avec une grâce à la fois vraie et charmante. M. De Keyzer s'est un peu trop souvenu d'un personnage de Ptubens, à l'occasion d'un porte-guenilles qui figure sur les premiers plans.
Le Retour du Jubilé. — Clémence Isaure-Sonmnezza. — Portraits
1»AR M. NAVEZ.
Nous eussions peut-être gardé le silence sur M. Navez, nous eussions peut-être, au nom d'un passé qui a compté quelques succès , suspendu la haute justice de notre critique, si des amis maladroits, des prôneurs imprudents n'étaient venus par d'emphatiques et ridicules éloges, nous prouver que nous avons cette fois une mission sé; rieuse à remplir.
Pans un article publié ce malin |)ar un journal, —
« M. Navcz est — un artiste dont vingt années de succès n'ont pas affaibli la verve. — Le Retour du jubilé est un tableau intéressant pris sur nature, et coitfus PEUT-ÊTRE. — La Sonninezza est d'un bon style et crun dessin sérieux. Quant aux portraits — ils sont des ciiefs-d'oeuvre, d'un modelé lumineux et d'un ton trèsfin, etc., elc. »
Nous plaignons de toute notre àme le critique à qui le despotisme de certaines coteries a imposé la rude lâche de défendre et de protéger les œuvres que M. Navez a exposées cette année.
Nous plaignons aussi l'artiste assez aveuglé sur le mérite de ses œuvres, s'il trouve dans l'encens de ces éloges de quoi le consoler du jugement que le public tout entier a porté contre le chef de cette société iïadmi-r ration mutuelle qu'on appelle — l'Ecole de Bruxelles.
Et cependant nous le répétons — sans ces provocations imprudentes, sans ce charlatanisme maladroit et sans vergogne — nous eussions fait à M. Navez la part des circonstances allénuantes de son amour pour le vert, de son âge, de ses tendances artistiques qui se sont toujours ressenties de cette école de David, froide, guindée et ennuyeuse comme une tragédie de l'empire. Mais puisqu'on persiste à nous présenter M. Navez comme un peintre sérieux — comme un chef d'école, dont les œuvres doivent servir de guides à la jeune génération arhsiique qui s'élève — nous rentrons dans la plénitude de nos droits, et M. Navez n'aura à s'en prendre qu'à ses ridicules panégyristes, s'il trouve notre critique trop féroce.
A quelle palette denjanderons nous des couleurs —
à quel vocabulaire cmpruiUerons-nous des expressions — à quel poêle grotesque prendrons-nous des images — pour rendre TefFet qu'a produit sur nous ce lohu-bolui que le catalogue appelle le Retour du jubilé et que VËinancipation — la malheureuse! — qualifie de tableau intéressant pris sur nature P — Quel nom donner à cette ripopée, qui, vue à trois pas, participe à la Ibis de la léle de veau aux écrevisses et de la salade aux capucines? Où M. Navez a-l-il pris ces raccourcis et ces attitudes de disloqués — ce dessin abracadabrant qui renverse toutes les lois de Panatomie et nous montre des cous plus gros que les tètes? Dans quel cauchemar a-t-il entrevu cette femme du second plan de gauche, qui, la tête renversée, nous exhibe un cou goitreux qui fait mal à contempler? Sur quels mannequins a-t-il modelé ces personnages dont les gestes et les attitudes nous rappellent les cassenoisettes de Nuremberg? Et pourquoi — ainsi que nous Pavons déjà dit — ne s'est-il pas rencontré auprès de M. Navez un ami assez sincère et assez ferme pour l'arrêter sur cette pente fatale, où il expose aujourd'hui, de gaieté de cœur, une renommée consacrée par quelques succès, et qu'il semble vouloir faire oublier par ses créations indigestes, malsaines et avortées.
L'influence de M. Navez sur l'école de Bruxelles est fatale et pernicieuse. Dépourvu de grandeur et de noblesse dans son style — sans originalité dans ses conceptions qui se traînent dans un terre-à-terre banal — ^ violent et criard dans son coloris qui penche vers cette viridité exagérée qu'on retrouve dans toutes ses œuvres — M. Navez est pour les jeunes artistes un guide bien
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plus fàit pour les égarer (juc pour les mainienir dans les saines voies.
Et lorsque nous voyons des colci'ies avides el égoïstes — ennemies nées de tout ee qui manifeste une personnalité originale et énergi({ue — déifier et poser en triomphateur un talent énervé et impuissant ; — lorsque nous voyons une partie de la presse se faire lecho de ces panégyriques, où le grotesque se transfoi me en sublime et où le trivial est qualifié de beau, alors nous nous souvenons de la mission de la criti(|ue, qui est de sauvegarder la sainteté et la pureté de Tart, et nous crions haro sur ces idolâtres qui, ne pouvant atteindre aux sublimes régions où croît la fleur bleue du beau, — voudraient nous ramener à ce style j)oussif etefllanqué, à ce coloi is faux et verdoyant qui constitue cette école de viridinianes dont M. Navez s'est fait rarchimandrile.
C'est aux connaisseurs, aux artistes, aux gens de goût, que nous en appellerons pour qu'ils jugent entre la presse qui magnifie et exalte M. Navez,et nous, qui l'adjurons, au nom des succès de son âge mùr, d'épargner à sa vieillesse ces affronts au-devant desquels il semble courir! Qu'ils disent si nous sommes sévèi'cs el injustes en disant que la Clémence- Isaure rappelle les tètes de pipes allemandes peintes à Leipsick ou à Francfoit; si nous sommes cruels el féroces en disant que la robe verte de la fondalrice des jeux floraux — que le calalogue qualifié d'institutrice de ces jeux — a le malheur de rappeler à l'espi it les pommes d'api avant leur maturiié. Serons-nous des juges impitoyables lorsque nous diroiLs que, sauf quelques portraits (jui ne sont rien moins (jue
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(les chefs-d'œuvre — coiniiie les appelle VÉmandpation — loules les toiles exposées celle année par M. INavez sonl indii^nes de lui, el qirun rapin y regarderait à deux fois avanl d'en invoquer la paternité.
Tmloret peignant sa fille mnrle,