‹ Les beaux-arts en Belgique de 1848 a 1857Chapitre 13 sur 49 · PAR M. COGNIET · texte numérisé non relu

PAR M. COGNIET

Voici une œuvre d'art devant laquelle la critique incline son drapeau, une œuvre de pensée el de sentiment qui saisit le cœur et niontie quelles [)rofondes émotions Part — vraiment digne de ce nom — peut éveiller dans ràme humaine !

Ici tout est complet : senlimenl, conception artistique et exécution matérielle. Les conlrasles de la vie et de la mort, — des splendides rellels des"* draperies et de la pâleur morte du cadavre,— de la douleur contenue et de l'insensihilité de la lomhe, — révèlent un créateur d'élite qui a su comprendre que lart — émanation de Dieu — agrandit et complète la nature en la pénétrant de son souille divin et en la faisant participer à toutes les joies, à toutes les douleui s qu'il est donné à l'homme de ressentir et de connaître.

122 Li:S HEAUX-AUTS K.N BKI.GIQIE

Nous iranalyscrons pas ce drame poignant et sublime qui appelle les larmes dans les yeux du spectateur. Devant rénio(ion profonde qui nous saisit à Taspect de celte belle œuvre de penseur et de poêle, l'analyse s'arrête, impuissante et glacée, pour laisser rêver la pensée et écouter la voix mystérieuse de Tâme!

Et puis, après tout, que dirions-nous du dessin, sinon (ju'il concourt par la noblesse et la pureté de son style à 1 émotion du sujet? du coloris — sinon qu'il est barmonieux, sobre, puissant et plein (rirritanls mystères? — de la composition — sinon qu'elle est simple et sublime, et que tout y concourt au but qu'a voulu atteindre Tarlisle?

Ce qui émeut dans celte œuvre qui fera partie du glorieux contingent de l'art au dix-neuvième siècle — c'est la profonde et austère pensée dont l'arlisle a empreint la lèledu vieil atlilète voulant conserver des traits cbéris et sondant pour ainsi dire du regard ce sombre mystère de la mort qui a posé son sceau glacé sur ce front si jeune et si cbarmant. La magie de la lumière et des reflets qui semblent jeter un rayon de vie sur quelques parties du cadavre — tandis que les parties immergées dans l'ombre portent la pâle livrée de la tombe — prouvecombienCogniet connait les mystérieuses aflinités qui ratlacbent certains tons de la palette à certaines émotions de l'àme. La main posée sur le linceul est pleine de distinction et de jeunesse. Quant à la tète, on sent que la mort, en déposant son baiser mortel sur ces lèvres cbarmanics, n'a tiouvé aucun remords dans celle àme cbaste et pure que le Seigneur a rappelée à lui.

Nous conseillons à nos jeunes artistes d'étudier, d'analyser profondément l'œuvre de M. Cogniet; ils y trouveront ce qui manque à notre école : un coloris sobre, puissant et harmonieux ; une pensée féconde, simple et grande, et une puissance d'émotion que nous avons en vain cherchée dans la Mort des comtes de Horn et d'Egmont.

A propos de ce dernier tableau, nous ferons observer que Y Illustration de Paris l'appelle les Derniers Moments des comtes de Horn et d'Egmont — ni plus ni moins que si ces deux infortunés venaient de succomber à une pleurésie ou à une attaque d'apoplexie.

Comme cette bêtise appartient à la France, nous nous empressons de la lui restituer.

A quoi servent les Écoles de peinture.

L'une des grandes plaies, à coup sur, de notre Ecole de peinture et du système qui préside à l'enseignement de cet art, c'est de créer des médiocrités et d'entourer de tant d'entraves et de difficultés les voies du vrai talent, que bien souvent celui-ci succombe sous les obstacles.

Nous nous expliquons :

Le pays compte une douzaine d'académies de peinture,

m LRS BEAUX-ARTS EN BELGIQUE

(outcs plus OU moins subventionnées par TKlal, el (tirigées, pour la plupart, par des hommes consciencieux sans doute — mais à coup sûr impuissants à enseigner tout ce ffui constitue l'art. — On enseigne dans ces établissemenls — au moins on nous Tassure — une chose qui, selon nous, n'est rien moins qu'une absurdité — c'est-à-dire la peinture !

Lorsque rélève est à peu pics de la force du mai Ire en fait de dessin — ce qui n'est pas toujours beaucoup dire — il passe dans l'atelier de celui-ci, où il étudie avec soin la manière de son professeur. Toute originalité qui voudrait se faire jour lui est ainsi interdite, et la copie servile est tout ce que l'élève peut se permettre.

Combien de vraies vocations d'artistes ont été ainsi étouffées? Nous n'oserions le dire, nous ne pourrions le préciser; mais n'y en eùt-il qu'une seule, ce serait, à nos yeux, une raison suffisante pour mettre un terme aux abus actuels!

Nous avons en Belgique quatre ou cinq peintres qu'on est habitué à considérer comme des chefs (Vécoie, ce sont MM. Wappers, de Keyzer, Navez, Brackelaer, Verboekhoven ; ajoulons-y MM. Mathieu, V an Vsendyck, Portaels, et nous aurons à peu près complété le professoi'at artistique du pays.

Or, qu'apprennent les élèves de MM. Wappers, Navez, Mathieu, Van Ysendyck, de Keyzer, Portaels, Brackelaer? — A imiter le maître, à copier laborieusement sa louche, à reproduire son coloris. De cette continuelle abnégation, que voulez-vous qu'il résulte, sinon des peintres sans pensée, sans originalité, et qui le plus sou-

veut s atlachent bien pliisà amplifier les défauts du maître qu'à reproduire ses qualités.

Aussi, dans nos salles d'exposition, un coup d'œil suffit pour classer une foule de médiocrités écloses sous l'aile des professeurs d'académies. L'élève est tour à tour, vert chou, vert pomme, mou et fiasque avec M. Navez, — fade, maniéré et rose tendre avec M. De Keyzer, — lourd, bète et pâteux avecM. DeBrackelaer, — banal, bourgeois et conventionnel avec M. Verboekhoven, etc. Il y a dans toutes ces copies, tous ces plagiats sans séve et sans vigueur, des signes qui les font du premier coup rattacher à ce qu'ils appellent leur école. C'est la même gamme de tons, le même mépris du dessin, le même fanatisme étourdi de coloris, ou la même absence d'idées, de grandeur ou de force, selon que ces défauts sont ceux du maître sur les pas duquel se traînent tous ces MM. Bellemains qui copient jusqu'aux pâtés, parce qu'il y a des pâtés dans l'original.

Aussi, du train dont vont les choses, la vieille originalité de notre école est en voie de se perdre pour toujours. Les faiseurs de pastiches abondent et les copistes pullulent! Encore, s'ils copiaient Rubens ou Van Dyck, ou V^éronèse ou Titien ! Mais imiter des imitateurs, et songer qu'un jour ces copistes seront reproduits et servilement calqués à leur tour, n'y a-l-il pas là de quoi désespérer à jamais de l'avenir de l'école flamande?

Ce n'est pas par le calque servile d'un maître qui souvent aurait besoin qu'on le renvoyât à l'étude des grands modèles, ce n'est pas en se traînant péniblement dans les voies d'autrui, que se sont formés tous ces grands artistes

devenus de vrais et sérieux chefs d'école. La spoiilanéilé, l inspiralioii, loriginalilé, sont les premières qualités du génie, et si toutes ces choses s'enseignaient dans les académies, il n y aurait plus de mauvais peintres d'abord, ni de mérite à s'appeler Rubens ou Raphaël ensuite.

La Prise de Jérusalem,

PAR M. COOMANS.

M. Coomans aime d'instinct les grandes pages et les sujets où 1 énergie de l'action se joint à la grandeur de la composition. Il y a dans l'immense toile qu'il a exposée cette année, de fort beaux épisodes. Tout le groupe de gauche est mouvementé avec une grande audace d'attitudes. L'archer lançant une flèche est fièrement campé. Lorsque M. Coomans aura réussi à donner à son coloris plus d'harmonie, tout en lui conservant sa vigueur; lorsqu'il saura modérer sa fougue et se montrera plus sobre de tons violents, la Belgique comptera un artiste de mérite de plus.

La manière dont M. Coomans a compris l'héroïque épisode du siège et la façon pittoresque et intelligente avec laquelle il a su grouper et distribuer ses personna-

ges, prouvent une belle organisation artistique dont les conceptions n'ont plus besoin que d'une certaine habileté de procédé matériel pour prendre place parmi les œuvres d'élile.

La Conscription,

PAR M. HUNIN.

Il y aurait un bien joli chapitre à écrire, que celui de Vinfliience des décorations sur le talent des artistes, et il ne nous faudrait pas grands efforts d'imagination pour prouver — que, pour beaucoup de nos peintres, une décoration a été un éteignoir artistique plutôt qu'un aiguillon. Aussi, lorsque nous avons reconnu dans un artiste ces signes infaillibles par lesquels la Muse marque ses élus — c'est avec un sentiment d'effroi que nous voyons descendre sur eux ce hochet et ce ruban dans la contemplation desquels ils semblent s'abîmer. Un ruban est pour eux un certificat de talent, de génie, qui les dispense, à l'avenir, d'éludés, de méditations, de style et d'imagination. Il semble à ces pauvres gens que le bul de l'art soit de réunir à sa boutonnière une collection aussi nombreuse que possible des nuances de rarc-cn-ciol

l-i8 LES BEALX-AUÏS EN BELGIQUE

et que, ce but atteint, on peut se reposer dans sa gloire. A leurs yeux, la eriti(|ue commet une sorte de sacrilège — lorsqu'elle porte une main impie sur une toile signée d'un chevalier ou d'un commandeur quelconque, et s'ils osaient manifester leur pensée par un acte extérieur, ils pendraient volontiers leurs rubans à leurs illustres croûtes pour les préserver des atteintes de la critique, à l'instar des laboureurs qui arborent une guenille comme épouvanlail pour préserver leurs fruits des atteintes des oiseaux du ciel.

Ces messieurs peuvent donc signer tant qu'ils voudront leurs lettres : chevalier de Vordre Léopold, — mais nous leur défendons de signer leurs tableaux de ce nom si simple, si grand et si hem d'artiste peintre. — M. Hunin a son rang dans la biérarcbie d'un ordre royal, mais à sa |)lace nous aurions préféré en tenir un dans celte belle biérarcbie artistique cbargée de continuer les glorieuses traditions de notre école flamande du xvii'^ siècle.

Aussi, depuis dix ans que nous nous occupons de critique d'art, avons-nous toujours vu les artistes bien plus préoccupés du soin d'illustrer leur boutonnière, que leur renommée. Pourla plu|)art d'entre eux, l'art n'a pas été un but, une source de joies pures, de ravissements intimes, de voluptés ineffables trouvées dans la réalisation des conceptions de l'esprit — mais un moyen, un instrument d'ambition banale, un litre à ce ruban rouge qui les confond avec les bourgmestres bien pensants, les courtiers électoraux et ces Auvergnats de la diplomatie auxquels on donne, pour remettre une lettre ou une dépècbe, une croix, faute d'oser leur offrir cent sous.

DE mS A 1857. 129

M. Hunin est un deces esprits sans ressort, sans verve et sans initiative, qui se traînent depuis dix ans dans le sillon ouvert par Greuze. Mais là où le charmant peintre français apportait un senliment'à la fois délicat et profond, une vérité simple et naïve, M. lïunin na à nous offrir que cette sentimentalité niaise et pataude qui provoque le bâillement et Fennui. Comme rÉpiménide antique, M. ïlunin semble avoir dormi depuis 1750 dans une caverne et nous revenir tout farci de vieillards larmoyants, de grands dadais si niaisement vertueux, qu'ils vous feraient aimer le vice. M. Ilunin a pris la sensiblerie pour la passion , et depuis neuf ans il nous renvoie sans remords le même tableau, les mêmes types, les mêmes vieillards, les mêmes marmots, sans se demander s'il n'abuse pas de la patience de ses contemporains, auxquels cet éternel pâté d'anguilles finira par donner des nausées.

La touche de M. Hunin est molle et lourde, elle manque de verve et d'enlevé. La nature n'est pas pour lui ce qu'elle doit être, à savoir : un composé d'éléments au milieu desquels l'artiste fait un choix pour réaliser ses conceptions. M. Hunin se soucie bien de cette nature, ma foi ! Ce qu'il lui faut, ce qui le guide, c'est cette nature conventionnelle, fausse, guindée et larmoyante, qui rappelle les romans de Ducray-Duménil , ses hommes sensibles et ses vieillards vertueux.

Ce genre de peinture doit plaire aux pensionnaires du Sacré-Cœur et aux portières sensibles, mais jamais un artiste ne sentira devant aucune de ces toiles son œil s'allumer, son cœur battre et sa pensée ((uitler la terre.

l,-0 LKS BEAUX-ARTS EN BELGIQUE

Nous avons entendu quelcfuefois faire à M. Ilunin le reproche d'accepter la collaboration de M. De Keyzer pour l'exécution de ses tableaux. Nous ignorons ce cfu'il peut y avoir de vrai dans ces médisances, mais nous croirions faire injure à M. De Keyzer si nous le rendions le complice de la dernière œuvre de M. Hunin, dont le dessin et le modelé sont vraiment déplorables.

Qu'on jette un coup d'œil sur celte femme du plan de gauche et qu'on nous dise dans quel ordre de ruminants on a pris le modèle decedos. OùM. Hunina-t-il Irouvécel avant-bras, qui comme dessin et couleur, n'a pas d'équivalent dans la nature? De quoi est faite la poitrine de la femme qui pleure à droite? Est-ce de la chair, est-ce de la boue? Dans quelle ladrerie l'artiste a-t-il pris l'ignoble personnage qui se tient derrière la baïonnette du soldat? Et ce jeune homme tombé sur les dalles, comment expliquer sa pose , à moins d'admettre que sa jambe soit entrée dans le carreau comme dans une terre molle?

Toute cette œuvre respire l'ennui et exhale une saveur bourgeoise qui fait mal au cœur. Le coloris terne, conventionnel et laborieux, n'a rien qui décèle une de ces organisations d'élite chez lesquelles le pinceau dévore la toile. Cela est consciencieusement médiocre; c'est de la peinture constitutionnelle, légale, honnête, qui se couche à 9 heures, fait ses quatre repas, porte de la flanelle et prend ses invalides dans un bonnet de coton et des pantoufles de lisière.

Le soldat fièrement campé au |)ie(l de l'escalier aurait-il été oublié là par \L De keyzer?— S'il en est ainsi>

DE 1848 A 18o7. 131

M. Hanin aurait dû retoucher cette partie de son œuvre, pour lui conserver l'unité et Tharmonie.

Paysage, — Portraits. — Tête d'Arabe,

PAR M. PORTA RLS.

M. Portaels est sorti celte année de son genre ordinaire pour aborder le paysage. Est-ce une fantaisie d'artiste?— est-ce une marque de dédain, un défi jeté aux paysagistes pour leur prouver qu'on peut être à la fois Titien et Hobbema, et tenir d'une main ferme les deux sceptres du paysage et de la peinture d'histoire? — S'il en est ainsi, M. Portaels a fait une tentative audacieuse et stérile.

Nous savons que quelques peintres d'histoire professent une sorlede dédain pour les paysagistes, (ju'ils considèrent comme une secte de mat^rialisles voués à la reproduction de la nature extérieure. Ces messieurs ont pour les paysagistes l'espèce de mépris que la cavalerie affecte pour l'infanterie. David appelait Ruysdael un inarchand de légumes, et M. Portaels se sera sans doulc souvenu de ce mot, lorsqu'il a daigné descendre des nuages de la peinture symbolique dans les régions matérielles du paysage.

El) l)ien , Fœuvrc est là ! un peu haut perchée il est vrai, mais pas assez cependant pour qu'on ne puisse constater rinsuccès de M. Portaels, qui, nous lespérons, lui donnera désormais moins d'audace et le retiendra à Tavcnir dans les limites normales de son tempérament artistique.

Dans cette œuM e que M. Portaels appelle Souvenir de Sicile, nous cherchons en vain la riche et brillante lumière du Midi. Les plans de droite sont lourds, noirs et opa(jues. On dirait le cratère d'un volcan rempli d'encre. La ligne de rochers du fond manque de solidité et de relief. A gauche , un groupe d'arbres est traité dans le style de Ciceri. Ces tons roux rendent plus ténébreux encore les abîmes du premier plan; le ciel est banal, sans profondeur , sans transj^rence ; bref, toute cette (Buvre représente un de ces honnêtes écrans de cheminée qui remplacent pour les bourgeois les paysages de Kai l Dujardin, de Berchem, de Ruysdael et de Calame.

Ce jugement, quelque sévère qu'il paraisse, nous le soumettrions sans hésiter à la ratification de M. Portaels lui-même , tant nous sommes persuadé qu'il n'a cédé qu'à une fantaisie et non voulu faire une œuvre sérieuse.

Le portrait de INïT le comte de L... est la meilleure des toiles de M. Portaels; il y a de la distinction, de la vérité et une simplicité pleine de goût. L'attitude est naturelle et facile, les mains d'une modelé élégant et correct; seulement, nous aurions désiré trouver plus d'animation dans les traits du modèle et [)lus de fermeté dans les chairs.

f.a première (jualilé d'un portrait esl de redétcr I indi

vidualifé intellectuelle et morale du sujet; or, nous doutons que M. Porlaels ait atteint ce but dans le portrait de M. de L..., qui se manifeste à nous avec des traits fatigués et endoi'mis qui sont loin de constituer sa physionomie habituelle.

Les fonds de ce portrait sont sobres, harmonieux, et font valoir Fexéculion savante de la tète.

Sous le titre : un Arabe du Jourdain, M. Portaels a exposé un de ces marchands de dattes que nous avons rencontrés vingt fois sur Tasphalle des boulevards parisiens. Il nous semble que M. Porlaels, nous devait mieux que cette tète d'étude.

Les Enfants d'Édouard. — Judith,

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