PAR M, THOMAS
11 semble qu'un salon sans Judith soit chose impossible. A chaque exposition, nous sommes certain d'y rencontrer quelque grande diôlesse, participant de la bouchère et de la virago, et qui, armée d'un grand malchus, lient à la main la tète d'un llolopherne cré})u, frisé, et qui semble fortennuyé d'avoir été décapité avec aussi peu de disliiiclion et de talent.
Il est des sujets qui devraient être pour les artistes ce qu'étaient pour les Grecs les armes d'Achille, auxquelles il était défendu de toucher. Il est lelle composition, telle idée, qui a été épuisée du premier coup par un artiste d'élite, et qu'on devrait s'ahstenir de reproduire, ne fûtce que par modeslie. Là où le génie a apposé sa griffe puissante, inclinez-vous! Judith est la propriété de Vernel, comme la Ronde de nuit et la Leçon d'anatomie sont la propriété de Rembrandt. Qui donc oserait aujourd'hui traiter, après Rubens, la Défaite des Amazones, reprendre le sujet de la Cène après Léonard de Vinci, et la Transfiguration après Raphaël ?
M. Thomas n'est pas de cet avis, et il a trouvé sans doute la Judith de Vernet incomplète, puisqu'il a voulu la traiter à son tour. Mais nous lui demanderons s'il s'imagine avoir été aussi biblique que Vernet, s'il pense être entré aussi avant dans les mœurs de l'Orient, et s'il croit avoir rendu d'une façon plus dramatique et plus neuve le sort de ce pauvre Holopherne,
Si mccliammt'iil mis à mort par Juililli ?
Si M. Thomas pense, comme nous, que cette grande femme rougeaude n'a pas le caraclèi e inspiré et fier, la sublime et mâle tournure de la Judith de Vernet; si, comme nous, il trouve sa composition banale et froide, il ne sera pas loin d'être d'accord avec nous sur l'observation que nous avons émise plus haut à |)ropos de quchfues œuvres d'élite.
Dans les Enfants d'Édouard, M. Thomas a pris une
belle et éclalanle revanche. La composilion de ce dranie est simple et émouvaiile. Il y a tant de candeur, d'innocence et de distinction sur le front de ces charmants enfants — quon frémit en entrevoyant dans l'ombre les bourreaux de Glocester. L'attitude des deux victimes est pleine de grâce et d'abandon; le coloris est riche et harmonieux , le dessin élégant et facile. Les mains sont dessinées avec une rare distinction de style et de modelé, et, somme toute, cette œuvre est une de celles dans lesquelles la critique doit reconnaître de grandes qualités d'exécution et une conception artistique empreinle d'un haut titre.
Lucrèce,
PAR M. GUFFENS.
Cette toile, due à un jeune artiste, est une traduction classique de la tragédie de Ponsard. Il y a là de belles qualités de style et de dessin et quelques détails heureusement traités. L'ordonnance du sujet est froide, et la femme vélue d'une robe en terre cuite coupe désagréablement en deux cette toile où se révèlent certains germes d'avenir. Le groupe de femmes à droite est disposé
Iô(i LES BEAUX-AllTS EX BELGIQUE
(rime manière naïve et pitlorcsqiie. Quchjucs-nns son! bien acccnlués sous le vaile des draperies.
Quant au coloris, il est froid, maigre et monotone. Le type de Lucrèce manque de grandeur et de noblesse.
Ossian. — Jérémie, — Espérance et Foi
PAR M. VAN EYCKEN.
Quelle fatale influence a pesé celte année sur M. Van Eycken ? Quelle fée malicieuse et mécbante a égaré ce lalent auquel nous avions applaudi il y a trois ans? Quel djinn railleur lui a inspiré les incroyables choses qui ligurcnt au salon sous les noms d'Ossmw, de Jérémie et iï Espérance et Foi?
Nous envions l'admiration robuste de certains journaux, pour lesquels les tableaux de M. Van I^^ycken sont des œuvres d'art. Nous n'y voyons, nous, qu'une insurrection des tons de la palette, dans laquelle le vert, le jaune, le rouge hurlent et semblent se livrer à quelque danse macabre.
Si nous jugeons la conception artistique, la pensée du peintre, nous rencontrons des sujets d'une banalilé déplorable, qui traînent depuis vingt ans, avec les trouba-
DE 18i8 A 1837.
dours el les gondoliers, sur le frontispice des romances et des nocturnes à deux voix. M. Van Eycken ne comprend rien à la sombre et puissanle poésie du Noi d. Son Ossian est un modèle d'atelier, orné d'une barbe en peau de lapin , et qui ne s est pas débarbouillé depuis deux mois. — La Malvina appai lient à 1 école poitrinaire de M. De Keyzer.
Quant au paysage dans lequel ces personnages sont incrustés, il est aussi ossjanique que le reste du tableau et prouve que M. Van Eycken a choisi trop légèrement un sujet qui demanderait, pour être traité dignement, le grand style d'Overbeek ou l'imagination poétique de Decamps.
Nous ne dii ons rien du Jérémie, sinon qu'après avoir représenté le barde de Morven, l'artiste lui a fait remplir le rôle du prophète de Ninive. Cette œuvre manque de style, de grandeur biblique, d'harmonie et de dessin. Que M. Van Eycken jette les yeux sur la magnifique toile intitulée la Vision de Zacharie , et il verra comment les natures d'élite, les poètes, comprennent, traduisent les grandes et sublimes pages de l'Écriture.
Espér^ance et Foi est, nous assure-t-on, une œuvre symbolique dans laquelle l'artiste a voulu reproduire les traits d'une femme qui fut une sainte sur la terre. La pensée qui a inspiré cette œuvre est à coup sur belle el touchante; mais pourquoi l'exécution n'a-t-elle pas su se maintenir à la hauteur de la pensée?
Sans l'explication d'un cicérone complaisant , nous prenions le sujet de cette œuvre pour un sujet de ballade allemande, et là où l'artiste a voulu représenter une
Ame prenani son vol vers le eiel, nous n'avions vn, nous, qu'une Ondine sorlani des eaux. La mignardise de celle figure est poussée jusqu'à la niaiserie, grâce au modelé de la bouche dont les lèvres tombantes s'eflbrcent en vain de grimacer Texlase. La robe, à travers laquelle on devrait sentir rayonner vaguement Tharmonie d'une forme élhérée, semble une outre pleine d'eau terne et sale. La chevelure est lourde et sculpturale. Le ciel, d'un fond cul de bouteille, est éclairé par des reflets d'une flamme de Bengale qui semblent partir de la terre. Un pigeon transparent et désossé symbolise, pensons-nous, la foi.
Voilà l'œuvre de M. Van Eycken. Le spiritualisme chrétien ne l'a pas mieux inspiré que la poésie barbare et grandiose d'Ossian et que le lyrisme biblique. Espérons que M. Van Eycken nous fera oublier ces échecs par une œuvre digne du charmant peintre de V Abondance.
La Commission de l'Exposilion et les Arlistes.
Nous sommes en vérité un singulier peuple dont la mobilité d'impressions rap})elle bien plus les na lions du Midi que ces populations du Nord, où l'on ne connaît guère le soleil que de réputation. Nous sommes tour à tour enthousiastes et indifl'érenls, feu ou glace, fanatiques
OU endormis, et l'impression du jour passe sur celle de la veille, de façon à faire douter que nous ayons jamais ressenti la première.
A l'ouverture de nos salons d'exposifion, c'est un enthousiasme fiévreux, un engouement artistique à nous faire prendre pour un peuple de rapins.
Les mots d'art, d'école flamande, sont dans toutes les bouches; on allumerait volontiers des cierges à Rubens, Van Dyck ou Jordaens ; la renommée de notre vieille école flamande est le plus beau fleuron de notre glorieuse couronne nationale — nos coloristes sont les héritiers directs de Jordaens — nos paysagistes luttent avec Martin Both et Karl Dujardin — nos peintres de genre éclipsent Brauwer, Mieris, Metzu, Ostade, etc.
Cette fièvre commence deux ou trois jours avant l'ouverture de l'Exposition, se calme deux jours après, et, huit jours plus tard, le pouls national a repris son assiette normale et n'en sort plus que si l'on nous apprend une hausse sur le sucre ou le café, une baisse sur les riz Caroline ou les muscades d'Amboine, ou si les journaux nous annoncent qu'une gelée tardive, en frappant les colzas, va faire hausser le prix de l'huile.
Après ({uinze jours d'ouverture de l'Exposition, voilà où nous en sommes. Les salles seraient désertes si l'on n'y rencontrait çà et là quelques artistes attendant qu'un dieu favorable leur envoie un acheteur — ou quelques journalistes errant, le carnet à la main, en maudissant le sort qui les condamne à passer du vert Navez au chocolat Ilunin, alors que des mortels favorisés arpentent les champs en faisant coup double sur les perdreaux et les lièvres. Si
\iO LES BEAUX-ARTS E.N BELGIQUE
Ion jette un coup d œil sur les billets fixés au bas de quel- ((ues tableaux, on y rencontre des noms toujours les mêmes : Appartient à M. Couteaux — appartient à M. Artliur Stevens. — Sans ces deuxprovidences de nos artistes, qui ont donné quelque élan aux acliats,sans leur audace qui les fait engager d'importants capitaux dans des œuvres d'art — à la veille de ^éventualité de 1852, comme dirait M. Rogier. — nos peintres risqueraient fort de voir leurs toiles reprendre le cbemin de l'atelier et de n'avoir pour toute récompense de leurs travaux, qu'une gloire stérile, bruyante pendant deux jours et oubliée le lendemain!
Aussi, à part les achats de MM. Couteaux et Arthur Stevens, et quelques toiles acquises par la commission, nous ne trouvons pas que nos artistes reçoivent le moindre encouragement des sommités de l'aristocralic ou de la finance. Jadis, quelques grandes familles, comprenant leur mission sociale, employaient une partie de leur fortune à encourager les arts, dont ils se constituaient les généreux et intelligents patrons.
Alors, ils rehaussaient la splendeur de leurs palais par» des merveilles artistiques qui témoignaient de leur goùl et de leurs intelligentes sympathies pour les créations des hommes d'élite de leur époque.
Aujourd'hui, ils emploient leurs capitaux oisifs à acheter des rentes russes, des actions industrielles, et aii lieu de faire encadrer un Gallait, un Leys, un Stevens, un Robbe, un Fourmois, un Kuylenbrouwer, ils pendraient, s'ils l'osaient, h leurs lambris, les coupons d'intérêt de leurs actions à côté du bulletin de la bourse du jour.
DE 1848 A I8d7.
Vous chercheriez vainement parmi les noms des rares acheteurs — qui ont osé enfouir six mille francs clans une œuvre d art, plutôt que de les employer à acheter un arpent de choux, — vous chercheriez vainement, disonsnous, un nom appartenant à Faristocratie belge. El comme si la fortune avait voulu faire avaler aux artistes jusqu'à la lie la coupe d'amertume, ils voient avec effroi que ceux-là qui manifestent encore quelques sympathies artistiques, sont ces marchands enrichis, ces brasseurs anoblis, ces Turcarets ventrus, issus d'un comptoir, et auxquels ils avaient infligé ce nom cVépiciers, le superlatif de leur vocabulaire d'injures et d'anathèmes !
Nous le disons hautement, l'aristocratie de sang et d'écus méconnaît ses devoirs par cette conduite, dans laquelle perce une honteuse et sordide lésiiierie. Elle oublie que noblesse et millions obligent — et que les grandes fortunes imposent des devoirs sociaux auxquels il est honteux et quelquefois dangereux de vouloir se sous (ra ire.
Nous avons parlé des tal)leaux achetés par la commission ; disons-en notre pensée.
Ici encore nous retrouvons la trace de cette odieuse et rapace coterie qui se partage le budget des beaux-arts, en montrant les dents à quiconque en approche. Et voyez combien la commission est intelligente et comment elle comprend son rôle de Mécène chargé de protéger les intérêts des artistes en poussant au placement des actions de la tombola artistique.
Elle achète et paye — grâce à la pression et à l'influence de M. De Keyzer — cinq mille francs la toile de
l'ii LES BEAUX-AUTS E> BELGIQUE
M. Ilmiiîi : la Conscription. Or, qu'on souniel le celte œuvre à la pierre de touche de la vente publique, et Ton verra si elle produit oOO francs!
On pouvait pour six mille francs acheter la belle œuvre Art et Liberté, de Gallait, qui eiit alléché les souscripteurs et donné de 1 élan au placement des actions. On pouvait pour cinq mille francs acheter trois charmantes toiles de Kindermans, de Joseph Stevens, de Fourmois ou de Kuytenbrouvver. On pouvait joindre à ces achats une des prestigieuses œuvres de Leys, et la foule eut envahi les bureaux de la commission, et les ciseaux de l'employé chargé de détacher les actions de la souche n'eussent pas cessé de fonctionner un moment.
Au lieu de cela l'amateur, avantde lâcher sesdixfrancs, médite et réfléchit. Perdre dix francs, c'est une misère; mais se voir exposé à gagner un tableau de M. X... ou de M. N..., c'est là une de ces calamités qui ne peuvent être supportées qu'avec beaucoup de philosophie!
Et voilà ce qui explique pourquoi les actions ne se placent pas !...
DE 18i8 A 1857.
La Vision d'Ézéchiel,
PAR M. LAEMLEIN.
II y a encore, grâce à Dieu, de par le monde, de fières et vaillantes natures d'artiste, fjui savent résister aux entraînements du siècle et se vouer au culte de Fart dans ce qu'il a de grand, de sublime et d'austère, et qui dédaignent ces voies de Tinduslrialisme qui leur donneraient beau logis, bonne table et le reste. Ces organisations, nées pour la lutte et qui viventjouissent et sou firent parla pensée, deviennent de jour en jourplus rares. Pour elles, Tart est tout, tient lieu de tout; les empires s'écrouleraient autour d'eux, que le bruit de leur cbute ne les arracherait pas à leurs puissantes conceptions, qui portent dans leurs flancs tout un monde d'idées, d'images et de symboles.
La Vision tVÉzéchiel est une œuvre d'un caractère étrange qui vous saisit comme une révélation. Ces puissants archanges, montés sur des chars qui dévorent l'espace, vous donnent le vertige. Il y a là tout le sublime synd)oIisme de la grande poésie biblique; cela est surhumain, audacieux et grandiose de gestes et d'attitudes.
\ii LES BEAUX-AUTS EN BELGIQUE
Les clievaux ont celle grandeur de lournure cl ce caraclère épique que Rubens seul nous avait fait connaître dans ses compositions symboliques. Les raccourcis sont d'une beauté et d'une audace singulières et qui rappellent involontairement Micbel-Ange. Le dessin est d'un slyle puissant, inspiré et bardi, qui impose comme quelque cbose de sacré. Le modelé de la poitrine des cbevaux a été critiqué comme étant ivo\\ mamelonné; — mais si l'on songe que l'artiste a fait ces énormes musculatures pour élre vues à quarante pas, et non à six ou buit, cette critique tombera, etl'on comprendra que siM. Laemlein eût eu à choisir la place de son œuvre, il ne l'aurait pas, à coup sur, perchée sur une porte, où il est impossible de la voir à la distance nécessaire pour en apprécier toutes les beautés.
Le coloris de celle œuvre est terne et maigre pour l'ampleur gigantesque du sujet. Nous n'aimons pas la draperie roulée autour de l'aile d'un des anges : cela est mesquin et d'une coquetterie de mauvais goût dans une composition aussi sévère. INous n'aimons pas non plus le paysage, dont le caractère ne nous semble pas en harmonie avec le caractère grandiose et inspiré du sujet. Mais nous déclarons n'avoir de longtemps vu quelque chose qui nous ait aussi vivement impressionné que ces quatre Vents du ciel , qui sortent après s'être tenus devant le Seigneur, et auxquels l'ange dit : Parcourez la lerre !
Nous dirons à nos jeunes artistes qui veulent traduire les grandes pages de la Bible, d'étudier l'œuvre de M. Laemlein et de la comparer aux pastiches poitri-
iiaires el bourgeois que la Bible a inspirés à quelquesans de leui'S collègues.
Ici loul esl colossal, puissant, inspiré! Ces Vents du ciel personnifiés par quatre formidables arcbanges dont les cbeveluresseredressentpar la vélocité de leur coui'se, ces alliludes fières et lilanniques, ces fronts où Ton voit que le Seigneur a laissé l'empreinte de sa parole, — ces clievaux gigantesques dévorant l'espace et refoulant l'air de leurs vastes poitrails — tout cela, comparé à la manière dont quelques peintres comprennent et traduisent les livres sacrés — nous fait comprendre l'espace immense qui sépare le génie créateur du véii table artiste, des conceptions banales et teire-à-terre de MM. Kruseman, Van Eycken, Vieillevoye, Keyzer, Navez, qui, dans leurs luîtes avec la Bible, n'ont réussi qu'à traduire leur impuissance.
Le Bourgmestre Six chez ReniLrant. — Le Message. — L'Aumône. — Le Modèle. — Fête donnée à Rubens