PAR M. LEYS
Notre penchant pour les contrastes nous fait |)asser brus(piement du beau dans le grand par le caiactère de
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ridée et les proportions colossales de la réalisation matérielle, — au beau dans une sphère plus modeste, par I harmonie du coloris, la magie de la palette et Tincroyable perfection des détails.
Leys est une de ces natures qui , après avoir débuté dans Tart comme Alfred de Musset dans la poésie — c esl-à-dire par l'exagération du coloris — ont vu les années calmer peu à peu leur effervescence de palette et ont remplacé les ardentes improvisations de leur jeunesse par les savantes et calmes compositions de leur àgemùr. L'ordre, rharmonie ont remplacé chez lui le chaos. La lumière s'est faite peu à peu dans cette tète et sur cette palette ; et quant à cette dernière, la lumière s'y est si bien faite, qu'elle y est restée, et que, à l'heure qu'il est, Leys a vu se réaliser le souhait de Rembrandt, qui s'écriait avec désespoir : Je donnerais bien dix mille florins pour une vessie de rayons de soleil!
Aujourd'hui, Leys emploie dans ses œuvres prestigieuses de coloris, la vessie tant désirée par Rembrandt, là où les autres se servent de prosaïques jaunes de Naples. La lumière dont il inonde ses tableaux n'est ni conventionnelle, ni terne, ni blanche, ni verte, ni bleue, — mais c'est cette joyeuse lumière dont parle Shakspeare, qui ne rajeunit pas seulement la nature, mais chasse du cœur de l'homme les noirs soucis, les sombres pensées qui, comme des oiseaux nocturnes, sont venus s'emparer de son âme, qu'ils attristent de leurs gémissements et de leurs sinistres clameurs.
Cette magie de coloris , cette chaude et féerique harmonie qui fait, comme le disait, un de ces jours, le
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spirituel docleur Lebeaii, qirun tableau de Leys dans un appartement peut avantageusement remplacerun poêle pendant Thiver , — ces rares et grandes qualités devaient être trop vivement recherchées par les amateurs, pour que les imitateurs ne surgissent pas bientôt sur les traces de l'artiste. Mais, par malheur, ces pauvres gens ne se doutaient pas que, de même que l'on n'imite pas Tinspiration, Toriginalité de conception d'un artiste, il est aussi des qualités d exécution, inhérentes à la nature d'un peintre, qui constituent son originalité extérieure. Or, pour imiter Leys , il ne fallait qu'une simple chose : être Leys, ni plus ni moins; peu de chose, comme vous voyez,
Nous nous souvenons encore d'avoir vu à la dernière exposition d'Anvers une douzaine de pauvres toiles inspirées par la manière de Leys. Cela ressemblait aux œuvres du maître, autant qu'un morceau de verre ressemble à une émeraude et qu'un bouchon de carafe ressemble à un diamant.
Il y avait là force gris doré, force brun doré, force blanc doré; mais tous ces éléments réunis ou agglomérés Dieu sait comme! attendaient, pour constituer un tout, le fiat souverain qui leur avait fait faute.
Pendant quelques années, voyant la vogue dont jouissaient les œuvres de Leys, les imitateurs ont voulu faire du Leys — comme on fait, au sortir du collège, duMusset ou du Théophile Gautier. Aussi, c'est avec un véritable plaisir que nous constatons au Salon actuel Tabsence de tout pastiche où la lumière solaire joue le premier rôle. Les imitateurs se sont refroidis et sont retournés, les
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uns à leurs baluils, les autres à Icui s fumeurs, lous à leurs idées triviales et prosaïques, pour lesquelles ils trouveront toujours des eouleurs assorties sur leur paletle.
Cette appréciation flatteuse que nous faisons du beau talent de Leys, n'admet-elle pas, nous dira-t-on , une part pour la critique? L'excès des qualilés de Leys n'est-il pas tout près de devenir un défaut? L'arlisle qui se joue si habilement des difficultés de la lumière et de la magie des reflets n'a-t-il pas à craindre de voir envahir un beau et gracieux talent par un matérialisme brillant si l'on veut — mais qui n'en serait pas moins fatal pour son avenir?
A cette objection nous répondrons sans hésiter : — Oui, il est temps que Leys s'arrête dans sa voie; il est temps qu'il songe que, quelque presligieuse que soit la puissance de sa palette, l'harmonieuse magie de son pinceau, la féerique perfection des détails de son œuvre, toutes ces précieuses qualités ne constituent pas une création artistique proprement dile, et que le moyen de faire resplendir toutes ces beautés, c'est de les animer d'une pensée — c'est d'en faire l'enveloppe extérieure d'une création de l'àme humaine ou d'une émotion du cœur.
Là est le danger pour Leys ! Là est le terme fatal auquel il doit s'arrêter, sous peine de tomber du haut rang qu'il a si vaillamment conquis dans la hiérarchie artistique contemj)oraine.
Ne négligez pas l'IDÉI^, lui dirons-nous, car l'IDEE resplendit à travers l'enveloppe matérielle de la forme,
car elle la magnifie el la transfigure, quelque brillanle que soit sa chrysalide!
C'est ce peu de souci de Vidée, c est cette robuste confiance en la magie de son pinceau, qui fait que la critique a son office à remplir dans lexamen de la Fête donnée à Rubens. îl y a là des beautés de délail de quoi faire trois belles réputations d'artiste. Il y a là un porte-drapeau et un jeune tambour sur les premiers plans, traités avec une telle science, une telle finesse, un tel charme de coloris, que nous ne connaissons rien qui en puisse approcher.
Mais nous trouvons le personnage de Rubens trop sacrifié, le président des arquebusiers trop absorbé par les richesses de son costume et pas assez préoccupé de rhonneur que lui fait son illustre hôte; mais nous trouvons quelques mains dessinées avec trop peu de souci de la forme. Et ici encore nous retrouvons le dédain du magicien qui se dit : Je les éblouirai tellement par les splendides harmonies de ma palette, qu'ils ne [)ourront qu'admirer, et que ces taches de détail disparaîtront dans les magnificences de l'ensemble!
Oui, cela est vrai! Leys est un grand enchanteur qu'une fée bienfaisante a richementdoté, mais nousle lui répétons avec bienveillance, qu'il n'abuse pas de ses dons!
Dans le Messager, nous n'avons plus qu'à admirer, sans chercher à comprendre le secret de cette exécution merveilleuse qui fait participer un appartement entier au reflet d'un rayon de soleil égaré à travers un volet. Ici, l'habileté du pinceau lient du prestige, et nous sommes
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de lavis du docteur Lebeau, lorsqu^il affirme que la présence d'un pareil (ableau dans un apparlenient peut tenir lieu d'un caloi ifère.
Le Bourgmestre Six chez Rembrandt est une œuvre connue du public par la belle lithographie qu en a faite Mouilleron. — Ici, tout est plus sobre de lumière, mais tout est harmonieux, riche et charFiiant. L'air circule à flots dans cetle haute chambre éclairée par d'immenses fenêtres. Les altitudes sont faciles, élégantes et vraies; le caractère des figures est grave et réfléchi. Sur le premier plan de droite se trouve un de ces pittoresques fouillis d'accessoires, tels que Leys seul sait les peindre, c'est-à-dire avec ce coloris chaud, vigoureux et charmant dont il a seul le secret.
Mais la perle de l'exposition , la toile pour laquelle nous tenterions volontiers, au mépris du Code, une nouvelle expédition de Jason,c'est le J/o^^è/e. Ici, la critique n'a plus à reprocher à l'artiste ni le clinquant ni les négligences de dessin qui déparent la Fête donnée à Riibens. Le coloris y est sage, puissant, sans cesser d'être transparent et harmonieux. Les chairs y sont saines , savoureuses et élastiques , et la vie circule à riches flots sous leur tissu satiné. Quant aux accessoires, jamais Leys n'a atteint à une pareille perfection, et nous ne craignons pas de rencontrer des contradicteurs, en déclarant que cette partie de cette belle œuvre est irréprochable.
Nous trouvons cependant le pan de mur gris de gauche un peu trop brillant et d'un ton d'émail qui n'est pas dans l'harmonie générale. Mais quand le temps aura
éleilU et aniorli ces tons un peu trop coquets, nous croyons que celte petite toile restera la plus complète de toutes celles de Le} s, en ce qu'il s'y montre à la fois dessinateur habile, sans cesser d être le prestigieux coloriste que la Belgique admire!
XYII
La Mouche. — Un Métier de chien
PAR M. J. STEVKNS.
Peintre vigoureux, dessinateur spirituel, esprit analytique, observateur original et fin, tel est, en quelques mois, le caraclère du lalent de M. Joseph Slevens.
Jamais on n'a mieux prouvé que M. J. Slevens que, pour émouvoir le public, occuper les artistes, faire rêver les penseurs, il n'est besoin de ces grandes machines prétentieuses et ennuyeuses, de ces compositions immenses où une pensée triviale ou un lieu commun apparaît laborieusement comme le mot d'une énigme. Il ne faut à .AI. Slevens pour vous faire rêver ou sourire, ni les haillons sordides et les tons âpres et galeux des peintres qui prennent pour sujet tantôt la faim, tantôt les durs labeurs, ni les grosses farces de De Brackelaer et
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de sa triste école. Un sujet simple, original et profond, compris sans prélenlion et traduit avec naïveté, voilà tout ce qu'il faut à M. Slevens. Son Gri/f'on guignant de l'œil une mouche, est une de ces rares toiles devant lesquelles s'arrêtent les visiteurs des jours gratis, qui passent sans les voir, devant des œuvres piélenlieuses et froides. Son Métier de chien nous émeut daNanlage que les Casseurs de piei res de Courbet, qui nous semblent obéir bien plus à une vocation en harmonie aNcc leurs facultés, qu'à une nécessité de leur position.
Les Casseurs de pierres en prennent à leur aise; c'est un métier auquel conviennent parfaitement les natures contemplatives, les complexions musardes et les instincts de flâneurs. On casse des pierres jmiir l'État, ce qui veut dire qu'on en casse, ou qu'on fait semblant d'en casser, lorsqu'on voit poindie à l'horizon V inspecteur, autre travailleur payé pour regarder faire les autres.
Mais les pauvres chiens de M. Stevens! quelle vérité! quelle vie! quels labeurs durs et consciencieux! Comme on sent que les pauvres bctes comprennent qu'elles sont les associés de leur patron, et que celui-ci pratique avec eux la théorie de l'association fouriérisle. Comme cela Jire, pousse, geint, renifle et sue! Et le pauvre maître de ces honnêtes créatures, comme il les aide! comme il prend sa part du travail en voyant ses braves chiens tirer la langue d'un pied pour franchir l'ornière dans laquelle est engagée la roue! Parlez-nous après cela des travailleurs de Courbet, qui. nous rappellent, par la lenteur endormie de leurs mouvements, les terrassiers des
aleliers nationaux, fumant une pipe entre deux pelletées de deux francs par jour.
Avanl-liier, nous remonlions la chaussée de Louvain, en rêvant, comme Villon, à ce que le bon Dieu peut faire des vieilles lunes. Tout à coup, notre attention fut attirée par une petite charrette attelée de quatre chiens au poil gris-jaune et brun-noir, s'escrimant de toutes leurs pattes pour traîner la charge de sable que leur associé vient vendre en ville pour quelques sous. L'homme, courbé sur l'arrière de la charrette, j)oussait de toutes ses forces, en encourageant ses vaillantes bêtes de la voix et en les appelant par leurs noms. Ceux-ci, la langue pendante, retournaient de temps en temps la tête en jetant sur leur compagnon un regard d'aflection et de dévouement.
Nous avions sous les yeux le tableau de Joseph Sleyens, vivant, naïf, sans roueries de sentiment ni ficelles de palette, î;ra/ enfin, tel qu'il s'était montré à nous dans les salles de l'Exposition.
Nous comparâmes dans notre pensée les travailleursflâneurs deCourbet et ces pauvres créatures que l'homme soumet à un travail mortel, sous le prétexte que le chien est son meilleur ami. Et le résultat de nos reflexions fut de nous dire — que les traineurs de sable de M. Stevens méritaient bien plus les sympathies des amis de l'humanité, que les loiipeurs de M. Courbet, qui, de mémoire de cantonnier, ne se son' jamais foulé le poignet dans leurs travaux de lazzaioni.
La touche de M. Stevens est hardie, intelligente, accentuée, il atteint du même coup le ton et la forme,
qualité rare chez nos artistes. Son dessin est plein de feu et de verve, et, somme toute, M. Slevens a pris hardiment et vaillamment la place laissée ouverte par la mort artistique de ce pauvre M. Verboeckhoven.
Départ pour la Terre Sainte. — Une Chasse Nervienne. — Après l'Orage,
PAR M. KUYTEMIROUWKH.
Si la Belgique n'avait eu cette année que ses peintres d'histoire — à pai't Gallait — et ses peintres de genre pour donner du relief à l'exposition, nous eussions risqué de faire une assez piètre figure à côté de l'école allemande et française. Heureusement, nos paysagistes sont venus au secours de leurs dédaigneux collègues, qui ont la prétention de faire du paysage dans leurs moments perdus, et l'honneur de l'art belge est resté sauf, grâces à MM. Fourmois, Kindcrmans, Khuncn, Roelofs et Kuylenbrouwcr.
Nous pai lerons aujourd'hui de ce dernier.
M. Kuytenbrouwer ne comprend pas le paysage de cette manièj'c que nous appellerions volontiers bourfjeoisc, si ce mot n'avait été prodigué par les artistes pour
DE 1848 A 18o7.
ravaler et ridiculiser tout ce qui sort des théories des écoles dont ils relèvent. Il laisse à d'autres — sans qu'il les dédaigne — les petits bosquets, les pelouses émaillées, les lignes coquettes de terrains verdoyants. Il aime de la nature les aspects sérieux et austères, les forêts séculaires, les hêtres foudroyés, les chênes immenses, les vastes clairières où la végétation déploie librement ses luxurianles beautés. Aussi ses tableaux ont-ils un caractère de beauté sévère et grande qui rappelle quelquefois Salvator Rosa. Il aime, comme ce dernier, les belles et sauvages solitudes, où la hache de Thomme n'a pas altéré les beautés primitives de la nature, ni détruit les magnifiques hai'monies sylvestres qui rattachent les forêts à toutes les créatures qu'elles abritent.
Cependant dans le tableau intitulé, le Départ pour la terre sainte^, M. KuytenbrouNver a prouvé qu'il sait ((uelquefois renoncer à ses sujets de prédilection pour aborder les compositions dont le charme consiste surtout dans la simplicité des lignes et l'harmonie de l'ensemble. Il y a dans ce départ par une matinée brumeuse de mai une poésie mélancolique et charmante. Les cavaliers, le pennon au vent, ont tourné le dos au manoir paternel qu'ils ne rcveri ont peut-être jamais 1 Le soleil voilé laisse deviner sa présence derrière une coui)ole brumeuse, la rosée couvre la terre, et il vous semble entendre dans le lointain le cornet de quelque bouvier saluant son seigneur d'une dernière fanfare !
Les premiers plans de cette jolie toile sont traités avec une grande finesse de détails, les cavaliers marchent bien, et les fonds sont d'une transparence vaporeuse
m Li:S BEAL'X-AHTS EN BELGIQUE
pleiliede vérité, qui dénoie chez rarlisle un vif sentiment de respace.
Une nalur^puissante, humide, et dans laquelle l'orage, qui gronde encore à l'horizon, a laissé des traces de son passage; une hiche effarée qui écoute auhord d'un lorrenl le hruit du vent dans les ramures des hêtres, voilà en quelques mots l'œuvre de M. Kuytenbrouwer, que nous préférons à sa Chasse nervienne , malgré les sévères beaulés qui distinguent celle œuvre.
Dans Après l'orage, nous trouvons celte grandeur de style et de conception que nos paysagistes semblent trop dédaigner, pour se livrer exclusivement à la reproduclion de celle nature calme, honnéle et reposée qui plaît à la majorilé du public. Les arbres sont d'un beau choix et d'un grand caractère. Seulement, nous trouvons que Tarliste abuse trop des branches lorsqu'il traite le hêtre, pour lequel il semble avoir de singulières |)rédileclions. Toutes ces lignes tordues, brisées, enchevêtrées ne nous plaisent guère. Nous trouvons aussi que le |)larj sablonneux entre les racines du hêtre de gauche, aurait gagné à être plus éleint, et que la biche aurait dù se détacher davantage du fond de rochers sur lequel il est presque impossible de la distinguer.
Dans celle œuvre, le cielesld'une transparence humide qui justifie parfaitement le tilre du tableau. Le chêne de droite est traité avec un sentiment |)uissant de la forme, du relief et du caraclèie robuste qui distinguent ce roi des forêts.
Dl-: 1848 A I8:i7.
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