‹ Les beaux-arts en Belgique de 1848 a 1857Chapitre 16 sur 49 · XI · texte numérisé non relu

XI

Le Sermon sur la Montagne,

PAR M. VAN MALUEGHEM.

11 faut que M. Van Maldegliem ait eu de chauds ennemis dans la commission de l'exposition, pour qu'on ait placé une œuvre consciencieuse et distinguée au-dessus d'une porte où il est impossible de la juger sainement.

Cependant, en tenant compte de celle circonstance fâcheuse, nous dirons qu'il y a de grands progrès chez M. Van Maldeghem : sa touche est plus large et plus sûre, son coloris plus vigoureux et plus vrai. Mais ce qui dislingue surtout son œuvre de cette année, c'est une grande intelligence de la composition et de l'ordonnance, un grand sentiment du pittoresque et de l'harmonie dans les lignes.

L'artiste a utilisé ses souvenirs de voyage en Client pour nous donner un vrai paysage biblique, bien que traité, selon nous, avec trop de coquetterie. L'altitude du Christ est noble et empreinte d'une ineifable mansuétude. Le groupe de gauche est bien distribué et tout absorbé dans la parole du divin maître. Mais, selon nous, la plus belle partie de cette œuvre, c'est le saint Jean,

l.iH LF.S BEAL'X-AUTS EN BELGIQUE

le disciple bien -aimé, dont l'âme (ont entière est suspendue aux lèvres du blond fils de Marie.

M. Van Maldegbem ferait une bonne et excellente chose en retouchant les draperies du personnage debout sur le premier plan. Cela est lourd, pàleux et fait tache sur le ton général de l'œuvre, qui se raj)proche plutôt de la grâce que de la force.

La Chute des Anges,

PAR M. BOURLARI).

Grande machine, sage comme coloris, mais dessinée avec une incroyable négligence. Les hérésies anatomiques y pullulent. La cuisse de l'un des anges a trois charnières ; le raccourci de l'avant-bras gauche est détestable, et nous ne comprenons pas comment ces grossières fautes n'ont pas frappé les yeux de l'artiste. L'un des pieds touchant au cadre semble sortir du roc, et ne se rattache à rien.

Hugo Grotius,

PAR M. WITTKAMP.

Belle composition, d'une louche énergiqueel puissante, dessinée avec une grande distinction de style et une vérité d'attitudes pleine de noblesse. Nous reprocherons seulement à M. Wittkamp de manquer de ce sentiment d'espace sans lequel il n'est pas d'œuvre complète. Nous voudrions aussi moins de rudesse et d'àpreté dans les chairs.

Beaux-Arts.

A riieurc qu'il est, on déploie une aclivilé inaccoutumée clans tous les ateliers. Les palettes sont brûlantes et les pinceaux ne refroidissent pas. Le terme fatal apparaît sur les murs comme la sentence de Baltliazar. Les paresseux eux-mêmes, ceux qui couvent éternellement des chefs-d'œuvre qui n'éclosent jamais , fatiguent Tappuie-main et la palette. On a fait trêve aux quolibets d'atelier, aux charges et la chanson des Trois Jeunes Gens dit quartier n'éveille plus les échos endormis derrière les vieilles toiles. Chacun s'apprête pour le prochain tournoi, dans lequel vont apparaître de nouveaux champions dignes de lutter contre leurs aînés.

Ce que nous avons vu jusqu'à présent nous donne Tassurance que I école belge pourra soutenir dignement, celte année, la lutte contre les renommées les plus brillantes de rétranger. Des gloires anciennes vont se produire, entourées d'un nouvel éclat. Des noms inconnus vont faire explosion et prendre du premier bond leur place parmi les maîtres. D'autres triomphateurs précoces, enivrés de succès faciles, dus à la bienveillance de la crilique qui hésite souvent à apprécier sévèrement une œuvre, lorsque la question d'art est rivée à la question du pot-au-feu, ont vu leur astre pâlir et décliner; mais l'ensemble de l'exposition prouvera que l'école belge peut porter sa bannière fièrement et sans l'incliner devant aucune de ses rivales.

Parmi les toiles qu'on signale comme devant faire sensation à l'exposition piochaine, on cite surtout un immense paysage de M. Robbe ; œuvre grandiose , sévère et magistrale et qui, assure-t-on, n'a à redouter la comparaison avec aucun tableau des écoles rivales.

M. Leys, qui, à ce qu'on nous assure, a voulu répondre à certaines critiques de la presse à l'endroit de son insuffisance à traduire les senliments et les émotions de Tâme; M. Leys qui se complaisait dans ces calmes et splendides intérieurs du xvu^ siècle, dans ces antiques salons tout inondés de cette lumière ambrée dont il a seul le secret, a voulu donner cette année un démenti à la crilique en produisant quatre toiles où le sentiment le plus exquis s'allie à une puissance de réalisation et une richesse de palette inouïes.

M. Czermack nous donne une page énergique et passionnée des troubles religieux de la Bohème. M. Musin, pinceau trop facile, s'est relevé par une marine d'une composition puissante, dramatique, et qui fera quelque sensation au salon. On cite également deux belles toiles de M. T'Schaggeny, quatre tableaux d'un jeune })eintre inconnu et chez lequel un sentiment profond et poignant des douleurs du pauvre se joint à une facilité et à une audace d'exécution qui tiennent , paraît-il, du prodige.

On nous assure que M. Gallait, qui comptait rester dans sa tente, tout absorbé qu'il est par sa Peste de Tournai, exposera cependant un portrait. M. Verboeckhoven se retire de la lice. MM. Madou, De Block, Dyckmans, Thomas, Kuytenbrouwer sont représentes par des œuvres dignes de leurs succès passés.

Encore quelques jours, et le public pourra juger si nous avons apprécié sainement les œuvres dont nous venons de dire quelques mots, et si nous sommes dans le vrai lorsque nous disons que l'école belge peut désormais marcher l'égale de ses plus redoutables rivales.

Li:S BEAUX-AIVrS E> BELGIQUE

Quelques considérations à propos de la prochaine Exposition.

La vieille, interminable et oiseuse question de la suprématie et de la prééminence des diverses écoles de peinture, paraît devoir se soulever de nouveau à Toccasion de l'exposition qui s'ouvrira dans quelques jours. Les fanatiques de l'école française, qui regardent du haut de leur dédain l'école belge et les artistes éminents qu'elle a produits depuis vingt ans, laissent déjà percer leurs rancunes et leur orgueilleuse partialité. Si en politique et en littérature nous sommes toujours pour ces messieurs les Hurons de Voltaire, en matière d'art ils daignent nous accorder quelque mérite, et les journaux français, lorsqu'ils s'occupent des œuvres des peintres belges , condescendent jusqu'à reconnaître que pour des Flamands nous ne nous en tirons pas trop mal.

Dans nos expositions artistiques, nous nous conduisons à peu près comme dans l'administration politique du pays. Notre politesse à l'endroit de l'étranger frise la niaiserie, notre courtoisie va jusqu'à la duperie, et là où deux Belges se disputeront avec acharnement un emploi, une dignité, une faveur, on les voit s'efl'acer, se retirer tous deux, si un étranger daigne leur faire l'honneur

DE 1848 A 1857. m

d'enlever sous leurs yeux le sujet de leur débat et de leur litige. Dansnosexpositions, nous sommes prodigues de croix, de médailles, d'attentions, de faveurs de tout genre pour tout ce qui porte le cachet de 1 école française et tout ce qui est traité d'après les procédés de 1 école à la mode pour le moment. Ainsi, nous avons tour à tour admiré le coloris Lepoitevin, le gris Isabey, puis le gris Troyon, le fer-blanc moiré Lapito, le pain d epice Jacquand, le rose tendre Dubufle, etc. Mais la couleur triomphante par excellence, la couleur qui résume Técole française et constate sa supéi iorité sur toutes les aulies, c'est le gris — non pas le gris belge, le gris Teniers, le gris G allait, le gris Leys, ces gens-là n'entendent rien au gris, parlez-nous du gris Troyon et du gris Meissonnier, à la bonne heure !

Ce dédain de nous-mêmes,, ce doute pei péluel que nous faisons planer sur toutes nos supériorités artistiques, nous le portons dans l'administration politique du pays. Ambassadeurs, généraux, ingénieurs, sinécuristes grassement pourvus de beaux caiionicats, sont étrangers ; on nous réserve, à nous, les surnumérariats et les emplois à dix-huit cents francs.

Encore, si cette politesse qui touche de si près à la niaiserie était payée de quelque retour; si nos artistes recevaient dans les expositions françaises l'accueil gracieux, bienveillant, que la presse, le gouvernement, les amateurs font aux peintres de second ordre de l'école française, ou, pour mieux dire, parisienne. Mais nous n'en sommes pas là, et lorsque nous voyons la critique parisienne traiter des hommes tels que GallailetLeys, comme

(Icsrapins cl juger uncœuvresériciiseavcc une plaisanterie (le mauvais goût, ou un quolibet cFalelier, alors nous" (levons nous dire, ou que la France n'entend rien au caractère sp(3cial de l'art belge, ou qu'une maligne envie, surgie de l'impuissance, inspire ces critiques qui remplacent l'analyse consciencieuse d'une œuvre par un calembour.

En ce moment l'école française n'existe pas, et malgré toutes les bruyantes manifestations de quelques artistes bien plus préoccupés du soin iVétoiiner que de plaire, la France n'a pas d'école qui soit la synlbèse de son génie, des influences de son climat, de ses mœurs, de sa religion, de ses souvenirs. La France compte de brillantes individualités, mais nous y cbercbons en vain ce grand courant artistique, tel que celui de l'école belge du xvii^ siècle. Tout y est abandonné à la fougue aveugle, à l'engouement révolutionnaire qui procède par systèmes trancbés, exclusifs, bostiles à tout ce qui ne s'incline pas devant eux ; l'étude des maitres y est dédaignée et l'expression d'une personnalité orgueilleuse et maladive y remplace l'étude laborieuse des princes de l'art. Est-ce qu'il y a trois ans, Courbet n'avait pas détrôné Uubens et M. Lebmann n'avait-il pas renversé V^an Dyck?Aujourd'bui, qui se souvient de Courbet, autrement que pour s'étonner du parallèle sacrilège dont il fut un moment la cause. Est-ce que Meissonnier n'avait pas déli ôné Gérard Dow et Miéris, tandis que Diaz éclipsait Walleau? Et loutes ces exagérations, dues à des inlluences plulcjl commerciales qu'artistiques, ne se produisaient-elles pas on nième tenjps qu'on afiicbait pour l'école belge un (l(^-

(lain auquel elle a répondu par des œuvres qui resteront, alors que toutes ces fougueuses débauches de la palette française seront oubliées depuis longtemps?

Le système de peinture en faveur en France, îi Hieure où nous écrivons, consiste dans un mépris dédaigneux du fini, de la finesse de la touche, de la transparence du coloris, bref, de ce qui, à toutes les époques, a fait la gloire de Fécole belge. Pour peu qu'il Teiït voulu, Courbet eût fondé il y a trois ans une école qui eût remplacé le pinceau par la truelle et le blaireau par le râteau. Diaz est le créateur d un genre de peinture qui consiste à appliquer des touches sur une toile à la façon des écailles de métal qui recouvraient les armures sarmatiques. Isabey est Tinventeur d'une sorte de crépi pictural que certains admirent comme l'idéal du beau. N'avons-nous pas vu le temps où le larmoyant, funèbre et lourd Jacquand était comparé à Murillo et à Ribeira?Eten même temps que l'on prônait de cette façon ridicule ces procédés artistiques que l'on confondait avec Vart lui-même, on nous conviait, à la façon du renard qui a laissé sa queue dans un piège, à renoncer à ce fini, à cette harmonieuse richesse de ton qui dislingue toujours lecole flamande, mais que l'on déclara incompatible avec le cjénie. Heureusement, les artistes belges ont éventé le piège ; ils ont laissé la peinture bâclée, le crépi, l'à-peu-près à Tècole française, et sont restés fidèles à ces traditions flamandes (jui enfantèrent les Berchem, les Ommegang, les Mieris, les Osladc, les Both, les Van Uuysum, les Melzu, etc., que la France ne dédaigne pas, si nous eu croyons les prix qu'elle mot' aux toiles de ces maîtres.

Nous croyons ne pouvoir mieux faire pour nous résumer, que de produire ici une conversation dont nous avons été témoin il y a quelque temps, et dans laquelle un peintre français vantail à un peintre belge la prééminence de la peinture heurtée, de l'esquisse aventureuse avec ses périls et ses bonnes fortunes de ton j sur le faire sage, laborieux, le fini de lecole flamande.

Voici ce que répondait l'artiste belge à l'apôtre de l'a peu-près :

« On dit que la peinture moderne française écrase la peinture moderne flamande. Cela n'est pas, et je soutiens que la Belgique est, relativement à sa population, fepays le plus richement doté en peintres vivants. Pour que nos artistes fussent plus sympathiques en France, il suffirait à beaucoup d'entre eux de laisser leurs œuvres à l'état d'ébauche; mais il n'y aurait que les moins privilégiés qui gagneraient à ce système, car pour ceux-là, à niesui e que le tableau avance, leur force s'épuise, le senliment artistique de l'esquisse se perd; ils s'égarent; l'œuvre devient d'autant plus mauvaise que l'absence de goût, peu apparent à l'élat d'esquisse, se manifeste plus évidemment sous l'effort du travail. J'ai visité beaucoup d'ateliers, et j'en ai vu sortir beaucoup d'œuvres mauvaises, des tableaux maniérés, dont les esquisses étaient très-avouables, mais qui se perdaient sous les difficultés supérieures de l'art. Savoir dans un tableau conserver son esquisse est le problème le plus difficile de la peinture : Diderot l'a (lil. C'est parce que cette difficulté est si grande, que beaucoup de peintres français sont réduits à arrcler leurs œuvres à l'état do tableaux incomplets , à de simples

esquisses dans lesquelles le germe arlislique n'est pas étiolé, mais qui laissent Toeuvre en chemin. D autres artistes, ne trouvant pas dans Tébauche le rendu de leur conception, bravent vaillamment le péril, mais fatiguent leurs œuvres et perdent leur esquisse.

« On a objecté souvent que des peintres belges, affectant d'arriver à un f^enchi trop minutieux, ne sont pas des artistes, que ce ne sont que de patients ouvriers, des machines distancées par le daguerréotype, n'ayant rien, en un mot, du l'eu sacré. Mais que doit-on dire alors de ces peintres qui défont le lendemain ce qu'ils ont fait la veille, brossent, peignent, poncent, épuisent par le labeur leur première conception, n'arrivent qu'en talonnant à la fin de leur œuvre, rendent, dans une uniformité complète de touche, la terre et leciel,lesatin etla roche, l'eauet le feu?

« Ah! ceux-là sont pis quedepatients ouvriers ; ce sont des impuissanis dans toute l'acception du mot, qui, voulant soumettre la nature à ce qu'ils appellent le ton, perdent la proie pour l'ombre et réduisent l'art à un dévergondage de palette ! La France nous fournit trop d'exemples de ces peintres-là : c'est un malheur; mais ce qui en est un plus grand, c'est qu'on met ces peintres à la mode.

« La France, pays qui n'a pas encore fourni son école, comme l'Italie, les Pays-Bas, l'Espagne, ou qui du moins vient bien loin derrière ces écoles, révolutionne l'art en ce moment. Il y a en France, certes, une émulalion que l'on ne rencontre pas ailleurs, mais sa peinture procède par voie d'insurrection; ses tendances condamnent impitoyablement des œuvres que les siècles, que la

poslérilé onl consacrées. Quelques chefs d'insurrection ont mis tour à tour au pilori de la critique des noms à jamais célèbres, et j'en connais qui y auraient cloué Rubens même. Les malheureux! ! !

« Je ne dis pas ces choses de parti pris contre les peintres français, Dieu m'en garde; mais le dénigrement par des insensés, de grands peintres français même, me les inspire. Il n'y a pas un pays où la mode envahit l'art comme en France; elle y met au banc des invalides ses noms les plus glorieux. Aujourd'hui le Capitole, demain la roche Tarpéienne! A basl'un, place à l'autre! A bas Brascassal, place à Rosa Bonheur, A bas Rosa Bonheur, |)lace à Troyon ! Demain, à basTroyon, et ainsi de suite. C'est un massacre continuel des idoles de la veille.

« L'art n'a pas de patrie, cela est usé, répété, mais l'inlerprélalion de l'art est trop soumise au préjugé local ; c'est contre ce préjugé que la critique doit s'élever. Pour ne pas subir la contagion des préjugés locaux , le critique a besoin de vivre dans des milieux divers : à cette condition seule il sera impartial. Telle peinture qui sera l'objet de l'engouement, de l'admiration la plus profonde en France, ne remuera pas, dans tel autre pays, la fibre artistique, et vice versâ. La France aurait-elle le privilège de l'infaillibilité dans le jugement? Je ne le crois pas ; car presque tous ses grands peintres, de leur vivant, ont échappé à son admiration! Géricault, Prudhon en sont de tristes exemples! — Je vous déclare qu'en ce moment les Français ne paraissent pas se complaire dans le genre esquisse et qu'ils saluent avec trop de respect la peinture pénible, fatiguée, éreintéc; deux contrastes

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cependant, mais dans lesquels les fiévreux de la mode trouvent le sentiment, la poésie et le ton quand même, mais dans lesquels on cherchera vainement l'esquisse conservée dans le tableau ; c'est le fruit vert ou gâté, ce n'est pas le fruit mùr. Tous les goùls sont dans la nature.

« Il y a certes, beaucoup de contradictions, de légèreté et de mauvaise foi dans les discussions sur la peinture. J'ai vu aux prises le genre historique avec le genre intime, le genre ébauche avec le genre terminé. Mon avis est que lecoloriste domine tous les genres; que, fit-il un héros ou un chou, ce héros et ce chou resteront. La couleur est la séve vivifiante qui immorlalise le tableau, quoi qu'il représente : c'est Tàme donnée à la matière. «

Nous croyons que l'artiste belge avait raison.

ni

Les Tableaux commandés par le Gouveriiemeni.

Il semble qu'il y ait quelque secret maléfice dans ces mots : commandé par le gouvernement. — Partout où on rencontre ce signe néfaste, on est siïr en quehiue sorte de voir se dresser devant soi quelqu'une de ces œuvres sans nom, pareilles à celles qu'accomplissait la hideuse Irinilé de sorcières rencontrée par Macbeth dans la bruyère

(IcGIanis. Commande du gouvernement et lableau t)Ialaid, mou, bruyant, criard, faux comme coloris, sans dessin, sans intelligence dans l'ordonnance et la composition , sont choses synonymes. Aussi la commande du gouvernement est-elle pour quelques artistes lobjet d'un juste eflroi ; ils se souviennent de Circé, qui faisait cruellement expier à ses amants d'un jour les faveurs de l'enchanleresse.

De rares exceptions infirment ces tristes vérités et ceux qui sortent de la commande du gouvernement sans avoir vu flétrir les grandes qualités qui les distinguaient avant la redoutable faveur, sont à coup sûr des natures robustes, des organisations artistiques d'élite. Quanta ceux qui, faute d'avoir jamais pu vendre un tableau à un particulier, ambitionnent l'honneur d'avoir le gouvernement pour client, ceux-là se rendent justice : le gouvernement est l'acquéreur providentiel, le Mécène aveugle el généreux qui concourt à propager la peinture malsaine, la sculpture grotesque et la poésie de mirlitons.

La commande implique le sujet imposé et ôte à l'artiste la plus précieuse et la plus féconde de ses qualités, c'est-à-dire la spontanéité et la liberté de la conception artistique. Mais ce sont là des choses parfaitement ignorées dans les bureaux des Beaux-Arts, où l'artiste va soumettre modestement son esquisse aux appréciations et aux critiques de quelques hommes graves, qui ont fait leurs éludes d'esthétique en se rognant les ongles et en dormant trente jours par mois sur le Moniteur, pour ne s'éveiller qu'à la voix de l'employé qui les convie aux ripailles budgétaires.

La commande est encore souvent et presque d'ordinaire, due, non à la noloriélé inconlestable du talent d'un artiste, mais à sa souplesse, à son obséquiosité; toutes choses incompatibles avec celte juste fierté, cette dignité ombrageuse qui accompagne presque toujours le talent sûr de lui-même. Et puis la politique est venue embellir encore tout ce ténébreux et servile ventre-à-lerre. On a donné des commandes non au plus digne, mais au plus rampant, au plus incapable, à des palettes lymphatiques, des natures impuissantes et rachitiques qui depuis six ans s évertuent à tirer de leur cerveau démeublé lombre d'une inspiration et d'une pensée. Et toujours la Muse austère et digne qui préside à l'art a dit : Non ! je te voue éternellement au cul-de-lampe, à la vignette et au frontispice !

Il nous semble que le gouvernement, qui depuis dix ans a pu expérimenter suffisamment la valeur de ce système de commandes, qui lui a valu les abominables tartines de M. De Biefve, les charades historiques et les enluminures de haute-lice de messieurs tels et tels, il nous semble, disons-nous, que le gouvernement doit être complètement édifié sur un système qui lui a valu d'aussi déplorables résultats. S'il lui restait quelques doutes, qu'il jette un coup d'oeil sur ce tas d'immenses toiles qui encombrent les greniers du Musée et tapissent quelques murs des salles de nos monuments publics, et qu'il se demande si, dans le pays de Rubens, de Van Dyck, de Jordaens, de Janssens, etc., ce n'est pas un sacrilège d'exhiber de pareilles misères aux yeux des étrangers, qui viennent de contempler dans nos musées les œuvres

i/i LES BRAL'X-ARTS EN BELGIQUE

souveiaincs (les grands maîtres delà robusic école flamande du xvii^ siècle.

L'école flamande est un lourd mais dorieux hérilaffc pour la Belgique, et le devoir de tout gouvernement vraiment national est de ne rien négliger pour la maintenir sinon à la hauteur où l'avait placée le mâle génie de Rubens, du moins dans cette région moyenne où les modernes n'aient pas trop à rougir au contact des anciens. L'honneur du pays est en jeu dans la question d'art comme celui de l'Angleterre le serait dans une lulte navale et celui de la France dans une bataille. Tous, nous avons l'honneur d'un pavillon à défendre : nous dans les régions sereines de l'art et de rinlelligence, l'Allemagne el l'Angleterre dans le domaine brutal, sauvage et matériel de la tuerie, savante si l'on veut, mais qui, à coup sur, ne prêtera jamais à l'épopée.

Que l'État encourage donc l'art, c'est un devoir sacré, c'est un des rites du culte de la patrie; mais pourquoi, au lieu d'atlacher aux ailes de l'artiste ce sceau de plomb qu'on appelle la commande, et qui tue huit fois sur dix toute liberté, toute grandeur naïve et forte, et parlant toute inspiration sérieuse et profonde, pourquoi ne pas faire les achats quinze jours après l'ouverture de l'exposilion, lorsque le sentiment public, les lumières de la critique, les appréciations des. artistes auraient désigné à l'Etat les toiles vraiment dignes de sa sollicitude et de ses encouragements? De cette manière, l'Etat verrait diminuer, avec sa responsabilité, cette collection de croûtes monumentale*- qui l'envahit de jour en jour, et les artistes vraiment dignes de Ce nom , les vrais héritiers de la gloire

DE mS A 1857. 175

arlistiqiie du pays, recevraient les récompenses que leur décerneraitnon pas une coterie d'importants, tout confits de suffisance et d'ignorance, mais une sorte de jury national éclairé des lumières de tous et remettant la palme au plus digne.

Avec ce système simple, honnête, qui ferait couler le Pactole du budget autour de ces arbres robustes qui donneraient un jour de beaux fruits dorés à la Belgique, au lieu de le laisser s'égarer dans ces marécages où croissent le [)as-d'àne et le maigre roseau; — avec ce sysième, on n'aurait plus, il est vrai, cette race de quasi-peintres qui mangent le plus net du douai le de l'art, sous prétexte qu'ils nourrissent depuis six ans \e projet défaire un tableau d'histoire, mais on pourrait tendre une main aux artistes d'avenir, qui , par cela même qu'ils portent en eux la flamme divine, répugnent à se percher comme des hérons dans les antichambres ministérielles, en souriant aux huissiers et se prosternant devant la suffisance orgueilleuse et vide d'un commis toui-puissant.

Assassinat de Laruelle,

PAR M. VIEILLEVOYE.

Voici un argument triomj)hanl en faveur de la thèse que nous venons de défendre. La terrible formule :€om-

I7G LES BEAUX-AUTS EN CELGIQLK

mandé par le gouvernement esl là pour expliquer les misères flagrantes et intimes de eetle œuvre avortée, sansslyle,sans couleur, sans dessin, et qui, pour Tordonnance, nous semble inspirée par le souvenir de quelque troisième acte de mauvais mélodrame, où la cendarmerie esl arrivée trop tard au secours de la vertu.

Que dire de celte œuvre? Comment trouver une circonstance atténuante pour ce coloris fuligineux qui participe tour à tour du goudron et de lencre de la Petite- Vertu? Quel nom donner à une conception où le sujet principal est si bien dissimulé dans la cohue qui l'absorbe, qu'il faut le secours du livret pour leretrouver? Si au lieu de toute cette foule qui a donné au peintre l'occasion de montrer ses faiblesses sous des jours (lifl"érents et nouveaux, M. Vieillevoye eût montré Lamelle venant de succomber sous les coups des skaires —commo, dirait M. De Dobbeleer — et la porte de rbôlel War fusée cédant sous les coups du peuple se précipitant, ivre de vengeance, pour secourir son défenseur, M. Vieillevoye aurait produit une œuvre plus sobre de détails; Taclion principale eût frappé plus énergiquemenl le speclaleur, et pour peu que l'artiste eût compris avec cela* la règle élémentaire qui consiste à masser la lumière sur le groupe principal, et non à éclairer également tout le drame d'une lumière monotone, terne et qui semble tamisée à travers un crêpe funèbre; — pour |)eu qu'il eût réussi à alléger sa touche qui se montre ici laboi ieuse et lourde, à assouplir ses draperies, à appeler Tœ^il au centre du tableau par quelques étoffes riches de ton et d'effet, au lieu de jeter sur l'œuvre entière cette couleur

fuligineuse, hostile au regard qui se plaît aux pompes et aux splendeurs de la lumière, —M. Vieillevoye eût alor:?, mais alors seulement, montré qu'il était d'une nature assez robuste pour résister à la fatale influence du commandépar le gouvernement, et sans nous donner un chefd'œuvre que nous n'avons pas à attendre de lui, il nous eût donné au moins un tableau honnête, une peinture décente et légale, qu'on aurait pu accrocher à Liège à côté de n'importe quelle page de peinture officielle, et qui n'eut pas trop fait regretter aux contribuables les douze mille francs que le gouvernement paye pour ce triste cauchemar historique.

Disons cependant que quelques personnages de cette toile sont bien dessinés, (jue leurs attitudes sont faciles et vraies; nous plaçons parmi ces figures celle du vieillard qui indique la poitrine de la victime et le jeune homme qui écarte la chemise poui' laisser voii* les baisers bleuâtres que l'acier a laissés sur cette chair sans vie. Quant au Laruelle, nous croyons que si M. Vieilles oye s'amusait à le mesurer, à déployer ses membres flottants et flasques, son héros crèverait le cadi e.

Li:S BEALlX-AlVrS EN BELGIQUE

Balaille de Gravelines,

PAU VAN SEVERDONCK.

Grande machine, un peu confuse, coloris qui tâtonne et cherche sa voie, son expression idiosyncrasique.

Il y a dans cette œuvre trop de place accordée aux délails et pas assez de souci de l'épisode principal qui se trouve rejeté sur l'arrière-plan de droite. Certes , nous aimons assez voir les réalités prosaïques et grotesques d'une hataille coudoyer en quelque sorte les luttes épiques des héros, et Ajax chassant devant lui un troupeau de bœufs épouvantés, n en est pas moins Ajax, leconlempleur des dieux, jetant le défi et le blasphème à TOlympe. Mais ici l'artiste s'est laissé emporter par son désir de montrer le côté prosaïque et banal d'une bataille, et cette préoccupation lui a fait sacrifier son personnage principal, qui domine l'aciion au lieu d'en être le centre.

La figure du comte d'Egmont semble avoir été dessinée par le peintre après toutes les autres. Il a dépensé dans le groupe de droite toute sa verve, son énergie, et il ne lui est resté pour peindre son héros, qu'un pinceau surmené, une imagination éreintée. Tel qu'il se présente

à nos regards, le comte d'Egmont est un type banal, sans expression , sans intelligence, et faisant pour suppléer à tout ce qui lui mmqne, feu des quatre pieds, comme on dit vulgairement. M. Van Severdonck se sera souvenu, en créant cette figure, de quelqu'un de ces héros barbus des cabinets de figures de cire, qui sont tour à tour don Carlos, Bou-Maza, Changarnier, le dey de Tunis, et qu'on habillera demain en Espartero, sauf à le travestir plus tard en Narvaez , selon les fluctuations de la polilique.

Ce d'Egmont banal , sorte de Phébus de Chateaupers blafard et bouffi, est d'autant plus regrettable, que l'artiste Ta environné de télés énergiques et mâles où rayonnent tous les belliqueux instincts de la guerre. L'officier qui semble prendre les ordi es du comte est une physionomie virile et intelligente qui fait saillir d'aulant plus vivement encore la pàleuse insignifiance de la figure du comte. Le groupe qui côloie le destrier de d'Egmont est plein d'une animation furieuse et de bon aloi. La bataille hurle et se tord là avecune vérité naïve et terrible. La tète rousse qui jette un cri de vengeance et de victoire est d'une beauté màle et sévère. Cette rouge crinière de lion a dù bien flamboyer dans la mêlée et se teindre de sang français.

Auprès du comte, un jeune homme, vétude gris, trahit d'une manière poignante l'angoisse glacée que lui cause la lame de rapière qui troue sa poitrine. Auprès de celte léle, belle de douleur, un Flamand gigantesque sorte de dieu fluvial dont on a souillé l'urne et troublé les roseaux, abal l'ennemi à coups de hache et oftre sa poilrinc

nue aux rapières et aux peiiuisanes acérées. Un jeune Flamand joyeux et narquois charge son arquebuse dont il veut envoyer les derniers messages à Icnnemi. Celle tète, d'un caractère franc et décidé, donne un puissant cachet de réalité à Taction par son rire strident et sonore (fu'on croit ouïra travers le fracas de la bataille.

Le groupe de gauche lient, nous Pavons dit, trop de j)lace. Les moulons qui y figurent sont trop calmes et pas assez effarés par le bruit elle mouvement du combat. Il fallait les monlrei' épouvantés et stupidement acculés à la charrelie d'où la femme cherche à reprendre son cnfanl. Le groupe de cavaliers de gauche est d'un dessin mou et lâche, et le coloris lernc et faux.

jNousne savons pourquoi M. ^ an Severdonck a cru devoir faire de son balelier de l'A une sorte de naulonnier slygien, de Caron bâtard, colossal, drapé en gauleur de grenouille ! Ce personnage' est évidemment quelque Tilan naturalisé Belge, et forcé par les malheurs des temps à se faire passeur d'eau. Il semble avoir conservé quelque souvenir des foudres olympiennes, à la terreur qu'il manifeste à la vue d'un canon d'anjuebuse dirigé vers lui. Le cheval du comle laisse beaucoup à désirer comme exactitude de dessin et dislinclion de style. Tout cela est raide et tendu ; le mouvement du cheval cherchant à éviter de fouler aux pieds le cadavre abattu sous lui, est gauche et mal réussi.

Le ciel, d'un ton ardoisé, a quelque chose de métal lique qui le rend louid et miroitant. Somme toute, malgré de grands défauts qui tiennent à l'inexpérience de l'ordonnance artisti((uo, il y a danscetteœuvrede grandes

Diù 1818 A 18:37.

(jualités de fougue, de verve et une vive iiilelligence des émolious humaines. Le coloris, riche et harmonieux en quelques parties, décèle un bel avenir.

En cherchant le Juda& de M. Thomas, notre regard tombe surtin portrait empreint d'un beau caractère de fantastique. Cela porte le n*' 101, et représenleun vampire frileux, victime de sa confiance en la médecine Leroy. — iVous accordons une larme à sa mémoire, en faisant le souhait de ne pas rencontrer ce monsieur dans un cauchemar.

Judas errant la nuit de la condamnation du Christ ,

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