PAR M. THOMAS
M. Thomas vient de donner une belle leçon à ces l apins homériques qui, ne rêvant qu épopées, demandent des arpents de toile pour développer leurs synthèses humanitaires. Dans un cadre de médiocre largeur, il a montré qu'on pouvait renfermer le drame le plus émouvant qui se puisse rêver; drame simple, profond comme renfereloù figurent seulement deux acteurs principaux : Judas et la Croix, le gibet infâme que le sang du Cbrist
n'a pas encore sanctifié el changé en un signe révéré par tous les peuples.
Voici le sujet.
Il est nuit, et nous sommes au sommetduGolgollia. Sur le premier plan de gauche, hrùle un maigre 'foyer dont les flammes mourantes luttent contre la froide lumière de la lune. Auprès du foyer dorment d'un sommeil calme et profond, de ce sommeil du travailleur qui a fait sa lâche laborieuse, deux hommes qui reprendront leur travail lorsque le soleil se lèvera à l'orient et attachera sa pourpre dorée aux flancs du temple qui couronne le mont Moriah. Les lueurs rougeàlres du foyer el les pâles rayons de la lune éclairent les travailleurs, dont l'un, étendu sur le sol avec un abandon plein de vérilé et de charme, semble occupé de quelque rêve heureux. Révet-il de quelque brune fille d'Idumée ou de quelque gracieuse fille d'Ephraïm, filant le lin sous les sycomores? Nous nesavons. L'autre dormeur, la têle appuyée sur la paume de la main, le coude au genou, dort d'un sommeil sain et réparateur. Auprès d'eux, une grande croix étendue sur le sol, et qui n'est pas encore terminée, indique le genre de travail auquel ils se sont livrés. La gouge qui doit servir à fixer l'un des bras de la croix est encore fixée dans le bois; encore quelques minutes el la besogne sera finie, et les bourreaux de Jérusalem pourront commencer leur œuvre.
Mais auprès de ces hommes ({ui viennent de terminer l'arbre de mort où pendra le lendemain tout sanglant celui qui vient apporter au monde juif et romain la loi nouvelle ; auprès de ces ouvriers qui ont fait celle croix
et qui dorment cependant, un autre homme est debout, hagard, convulsé. Sa chevelure se soulève-t-elle au vent de la nuit, ou est-ce la vue de ce bois qui la hérisse comme un faisceau de hideux reptiles? Pourquoi cet homme aux traits crispés par Tépouvanle se recule-t-il ainsi avec un insurmontable effroi, de ce bois inerte, muet, qui gît là sur la terre, tandis que ces deux ouvriers dorment si paisiblement à côté? Ah! c'est que celte montagne est le Golgotha, c'est que cet homme est Judas qui tient encore à la main Tor maudit pour lequel il a vendu son maître, et que celte croix est celle sur laquelle s'élèvera le lendemain, tout sanglant et couvert de la sueur de l'angoisse, celui que Jean avait annoncé, celui qui brisera laiguillon. de la mortel forcera le sépulcre à lâcher sa proie!
V'^oilà le tableau , deux hommes qui dorment aux rayons d'une belle lune de Judée, un brasier, une croix, et debout en face de tout cela, un homme qui veille et se souvient! — El avec ces éléments si simples en apparence, M. Thomas a fait un poëme terrible comme le Dante, une œuvre qui impressionne la foule par le puissant caractère dramatique dont il a su la revêtir.
La tête de Judas est un formidable poëme de terreur, de remords, d'épouvante. H y a sur ce front comme un sceau de damnation irrémédiable, dont le misérable a déjà le pressentiment. Demandez-lui ce que c'est que l'enfer, il vous le dira; il le sait, cet homme! car la géhenne où il y a des pleurs et des grincements de dents est désormais en. lui. Son regard fixe et effaré est rivé sur celte croix qui le terrifie et dont il ne peut cepen-
• Si LES BEAUX-ARTS EN BELGIQUE
(lant (lélaclier ses regards. Déjà le supplice du Christ a commencé pour lui. Il voit sa viclime, pàleet saignante, clouée au bois maudit. Il a le spectacle anticipé du drame formidable qui, le lendemain, fera frémir la terre dans ses entrailles et ébranlera ses vieux os de granit. Il sait que le sang qui va couler est non-seulement le sang d'un juste, mais encore celui du Christ prédit et annoncé par les prophètes, et il sait aussi que sa damnation est certaine, car déjà Tange du suicide lui montre du doigt lolivier maudit où un nœud fatal se balance et l'attend, et c'est la conscience de toutes ces choses qui lui fait ce masque terrible et hideux que l'enfer a déjà marqué de son empreinte.
La calme lumière de la lune jette sur tout ce drame émouvant une sorte de poésie nocturne d'un effet indicible et étrange. Tout dans cette nature sévère et mélancolique concourt à l'eflet du drame. Le ciel gris est voilé de légers nuages; une brume légère s'est élevée de la vallée et est restée suspendue aux oliviers et aux térébinihes. On comprend que pas une brise n'agite lair, et au milieu de ce repos de la nature, la tempête qui bouleverse l'àme de Judas semble encore plus horrible.
M. Thomas vient de s'élever par cette oeuvre au premier rang parmi nos peintres modernes. Il a fait nonseulement une œuvre d'artiste, mais un admirable épisode poétique que Dante ne désavouerait pas. Le coloris de cette toile est sobre, brillant dans quelques parties et d'une rare vigueur dans d'autres. Les oppositions de lumière sont trailées avec un vrai lalent,et ses deux ou-
M'iers endormis sont irréprochables coinine vérité d'allilude el science de modelé.
Le Tasse. — Senlmelle Croate. — La Famille du Prisonnier. — Portrail,
l>AK M. CAI.LAIT.
Lorsqu'on analyse ce (ableaii dans lequel Tarlisle a mon (ré le Tasse prisonnier el victime de l'envie el de la haine de ses ennemis, on se demande comment cette belle œuvre, subiiiue poëme de douleurs morales qu'un grand artiste pouvait seul concevoir et réaliser d'une manière aussi poignante; on se demande, disons-nous, comment une œuvre pareille a [)u éti e accueillie dans la presse parisienne par le dédain et des critiques passionnées. Qu'est-ce donc que ces messieurs ont trouvé à redire ici? Est-ce le dessin qui n'a pas trouvé gi'àce àleuis yeux? — îl est pur, correct el élégant comme une œuvre de Van Dyck. — La couleur? — Elle est riche, harmonieuse et sobre, et les clairs-obscurs rappellent les meilleures toiles du Caravage. — La composition? — Elle est empreinte de celte màle el profonde simplicité qui, dans un inasque humain, sait renfeimer tout
un monde de pensées, tout un sombre cycle de douleurs.
Qu'esl-ce donc que messieurs les critiques de Paris, les peseurs jurés de dessin et les inspecleurs palenlés de clair-obscur, ont trouvé de si mauvais dans celte œuvre, pour quelle ait servi, comme elle la fait, de cible à leurs brocards, à leurs épigrammes et à leurs pasquinades dessinées et écrites? Lorsque nous analysons froidement cette toile, nous ne trouvons pas le mot de lenigme ; mais lorsque nous conslatons ses nombreuses perfections, nous croyons être bien près de la vérilé en liasardanl un mot qui, de nos jours, explique bien des choses; et ce mol c'est : Venvie.
Mon Dieu oui! l école française avec ses grandes qualités de sentiment, de distinction, d'esprit, (jui caraclérisent son dessin, avec Tinslinct toujours pidoresque de son ordonnance, avec la pensée presque toujours heureuse qui préside aux compositions de ses artistes — Técole française a la conscience de ses misères occultes qu'elle cherche en vain à cacher sous les pompes de la conception arlislique, sous les magies séductrices de son esprit. L'école française comprend fort bien que la science, le dessin, le sentiment, rordonnance pilloresque, Toriginalilé, l'espril, toutes ces (|uaiités si piécieuses qu elle possède, ne sont l ien sans une dernière (|ui, à elle seule, donne la vie à toutes les autres, qui est le fiât lux du chaos, le vêtement splendide de la matière — c'est-à-dire la couleur !
La France, qui revendique l'esprit comme un produil purement français et qui ne reconnait sous ce rappori
de produits de bon ;iloi que ceux qui sont nés sur son sol; la France, qui constate avec un juste orgueil que les coteaux de la Bourgogne peuvent seuls donner ces vins parfumés que Th^urope lui envie, que les plaines de la Champagne sont seules propi esàcréer ce nectar and)ré et piquant — qu'un Allemand a osé appeler du coco épileptiqiie! — la Fi ance, si richement douée sous tant de rapporls, devrait cependant bien reconnaîlre que Dieu ne pouvait déshériter Thumanilé entière à son profit, et comme il availdonné Icsprit et la vigne à la France, il i\ doté la Belgique du sentiment du coloris et du houblon.
De ces deux dons si opposés, il en est un que la France nous envie avec une sourde colère. Elle se scandalise et s'indigne de voir que des barbares, des buveurs de bière, ((ui se cotisent pour comprendre un calembour, aient en leur possession ce don féerique d'animer la nalure, de la faire resplendir et rayonner, de jeter partout où ils veulent la couleur, ce splendide et somplueux vêtement de la vie, cette àme vivanle de la nature. Mille fois la France a tâché d'acclimater chez elle ce don précieux, et elle y a réussi — comme nos vignerons de Huy à faire du Romanée. Ceux-ci ont abouti à un vinaigre plus ou moins anodin; la France, depuis deux siècles, tourne dans le cercle du gris sans en pouvoir sortir; elle a essayé et épuisé tous les genres de gris, depuis le gris Lesueur, Delaroche, le gris Ingres, jusqu'au gris Isabey qui vient d'enfanter à son tour le gris flamon, que rien ne dislingue plus de la fleur de farine.
Là est la plaie secrète, houleuse, la source cachée de cet!e envieuse jalousie, de celte haineuse mauvaise foi
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îiveo Laquelle elle juge el apprécie nos artistes. Ce coloris riche, harmonieux, frais, brillant, que les niailres de l'art en France ne réussissent pas à atteindre, le moindre de nos rapins le possède par une sorte d'héritage naturel et le prodigue avec le laisser-aller d'un homme qui a à sa disposition des trésors inépuisables. Semblables à la filleule de la Fée aux peirles, leur pinceau laisse tomber des rayons de soleil, tandis que la France, malgré ses efforis, voit toutes ses tentatives aboutir à la triste et terne lumière du clair de lune.
Or, ce que nos rapins pos.^èdent d'inslinct, devient sous le pinceau de nos grands artisles une source magique d'effets splendides et harmonieux. Gallait, Leys surtout, sont pour la France l'objet d'un continuel étonnement mêlé de colère. Vingt fois elle s'est efforcée d'atteindre à cette grappe dorée de la couleur, et voyant tous ses efforis inutiles pour y atteindre, elle a imité le renard et elle a calomnié la vigne.
Dans le Tasse, objet des injustes attaques delà presse française, Gallait s'est montré penseur profond, dessinateur irréprochable, poëte initié aux plus seciètes douleurs de l'ànie humaine, et il a jeté sur tout ce lamentable drame d'un grand homme doutant de sa gloire, brisé par les chagrins, souillé par la calomnie, un coloris mélancolique et doux. Rien d'émouvant et de poignant comme de voir ce pauvre grand homme dans cette attitude affaissée et méditative, et qui semble contempler dans le miroir de son passé, ses joies éclipsées et ses vertes espérances aujourd'hui fanées. Triste et mélancolique comme un aigle dont Taile est bi isée, le grand poëte jette
(levîiiit lui nu icgaiH qui lenfernie tout uu monde de douleurs dont son Aine gaidera toujours le secret. Un Chrisi, une Bible, quelques meubles sordides entourent le poêle, dont tout le corps est dans le clair-obscur, tandis qu'une vive lumière frappe ses mains croisées sur songenou qu'elles élreignent. Sur leplancber, la silhouette lumineuse de la lucarne de la [)rison se dessine avec une vérité inouïe. Ce n'est plus là du coloris, mais du soleil dont les reflets suffisent à éclairer Tombre de la cellule.
Ces mains nerveuses et fiévreuses, si vivement éclairées, alors que tout le reste du tableau est dans la demiteinte, ont surtout exercé la faconde malveillante de la presse })arisienne. On a fait à propos de ce détail, dont Rembrandt a fourni cent exemples bien plus audacieux. Dieu sait quelles gorges chaudes, quelles soties pasquinades ! devant celle tète dans l'ombre et ces mains lumineuses , on semblait vouloir dire — mais les plus audacieux ne l'ont pas osé — que Gallait avait cherché à esquiver une difficulté et s'élait réfugié dans les mystères du claii-obscur. Mais la raison secrète, le motif réel de toute cette opposition honteuse, de ces clamcui's envieuses, c'est que dans les conditions de clair-obscui* que Gallait avait imposées à son Tasse, il est resté ce qu'il était avani, c'est-à-dire un coloriste vigoureux, harmonieux, brillant, en un mot l'antithèse de l'école française, terne et grise comme un jour de novembre.
Voici une composition charmante où l'artiste a mis tout son esprit et tout son cœur. Devant un mur de prison tioué d'une liicaiiie garnie d'épais barreaux, une
jeune femme tenant un enfant sur son sein est accompagnée d'un jeune homme qui, au moyen d'un violon, semble vouloir attirer l'allenlion d'un prisonnier en lui faisant enlendre quelqu'un de ces airs, souvenirs et éclios d'un bonheur |)assé. L'attitude du jeune homme est grave et digne; il s'efforce, on le voit, de traduire par la Noix de son instrument toutes les douleurs, tous les regrets et |)cul-ètre aussi toutes les espérances de la famille. Mais l'appel a élé entendu! Une voix chérie a répondu àM'intérieur et ranimé l'espoir de l'épouse, (l'est le moment (jue l'artisle a saisi. La jeune femme vient d'entendre la voix de son époux et jelle un regard d'amour et de reconnaissance au ciel qui vient de lui accorder celle précieuse faveur. Un jeune en fan I, frais et rose comme un ange de Murillo, contraste admirablement, par le calme angélique el naïf de ses Irails, avec l'émotion de la mère, dont l'àme enlière s'est réfugiée dans le regard. La famille, quoique séparée de son chef, vient cependant de le rejoindre un moment dans celte région immatérielle où la musi(jue transporte les âmes; le fils traduit par son archet les larmes de sa mère et ses douleurs filiales, et celle consolalion a franchi les murs épais et les barreaux pour jeler un moment de bonheur dans l'âme du prisonnier.
Voilà le pelitdramCp simple, profond et mélancoli(iue, (juc Gallait a traité avec sa supériorité ordinaire. Le ton général de cette œuvre, doux, calme et sérieux, est en harmonie avec le sujet. Dans les douleurs de l'âme, la splendeur <le la nature, ses insolentes et insensibles beaulés sont une ironie de la création vis-à-vis de la créa-
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liire; unsoleil ladienx est une insulte à celui qui souffre, et un ciel voilé et lerne est une sorte trallégement aux douleurs morales, en ce qu'il semble voiler ses beautés pour compatir aux déceptions du cœur et aux plaies de Tâme.
Le jeune bomme est dessiné avec une rare distinction; sa pose est pleine de noblesse et de grâce. Le jeune enfant est charmant de fraîcheur et de naïveté, et le ton des cbaii's rappelle ces jeunes êtres moitié chair, moitié fruit, que Rapluiel et Murillo donnent pour cortège à leurs vierges et à leurs martyres d'élite.
Le sentiment à la fois profond et contenu qui anime les traits de la jeune mère, semble s'être fait jour difficilement sous le pinceau de Tarliste. Il y a dans celte téte des traces de repentirs qu'une heure de travail ferait disparaître. L'arcade souicilière gauche est dessinée d'une façon étrange et rappelle par sa forme, le style ogival primaire; un des bras de la jeune fennne manque de modelé.
La Sentinelle croate est une fière et belle étude. Le type choisi par l'artiste est empreint d'une distinction, d'une énergie et d'une poésie qui rappellent les bandits épi- (|ues créés par les écrivains modernes. C'est ainsi que Byron et Schiller eussent révé leurs sauvages héros, qui se sont mis volontaiiement hors de la société, sous la seule piotection de leur sabre et de leur carabine, (le Croate, dont la mâle beauté est encore rehaussée par la richesse d'un costume pittoresque, et auprès ducjuel le nôtre fait une pitoyable figure, nous a rappelé ces héros des (j/izlas illyriennes et bosniaques qui ont servi de modèles aux Jean Sbogar et aux Karl Moor. Il fallait pour
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aborder ce cosiuine rouge encadniiH celle figure rnâle et aduste, un lacl de colorisle que peu de nos artistes possèdent. Tout dans le coloris est sobre et riche à la fois; chose rare, pi'orcdé difficile à alleindre et devant lequel échouent bien des mailres.
Le portrait exposé par M. Gallait est un beau sujet à études pour nos jeunes peinires. Ils y retrouNcront le slyle sévèie et sérieux des grands maîtres du xvii'^ siècle; ils apprendroni comment on sait cire vrai tout en idéalisant cependant un modèle banal; comment on fait circuler le sang sous la peau et la vie dans rensemble des Irails. Le nombre immense de mauvais poitraits qui pullulent au salon prouve cond)ien Tart a déraillé de ses pures voies, pour entrer dans les miséiables sillons du métier. A Theure qu'il est, la peinture de porlraiis constitue une véritable indusirie sfins vergogne, sans avenir, et qui ne sert qu'à avilir Tari, à humilier les artisles, à les mainlenir dans une situalion précaire, sans profit pour leur bien-être et au grand détriment de leur dignité.
Vin
Jeanne la Folle. — Nicolas Zannequm ,
PAR M. SLINGENEYEU.
l/arlisle se révèle dans le choix d'un sujcl pics((uc aulant (jue dans rordonnance et rexéculion de son
œuvre. Aussi, il est certains tableaux que nous oserions prendre sur nous cle juger sans les avoir vus, rien qu'en lisant les légendes explicatives du catalogue. Que voulezvous que soit, par exemple, une composition dont le sujet est : un Conducteur préparant son fouet, ou bien encore la Balançoire, ou tout autre sujet aussi fécond en grande et belles inspirations. Rien qu'à voir dans quelle région lartiste place son sujet, on peut quasi- ■~ment prédire le résultat qu'il aura pu obtenir, dire le style qui le distingue, le caractère noble, élevé, trivial ou lâcbe de son dessin. Il convient cependant de faire une exception pour ces pauvres Icares qui osent rêver d ambilieuses ascensions dans les régions sidérales de Part et qui n'aboutissent qu'à de retentissantes culbutes; — ceux-là, il faut les plaindre et non les juger : on en a vu prendre de belles et éclatantes revancbes après les plus cruelles défaites.
Le sujet de Jeanne la Folle est à la fois simple, fécond et dramatique. Qu'on en juge par la légende suivante que nous extrayons du catalogue :
« Jeanne continua à rester auprès du corps de Pbi- " lippe avec la même tendresse et la même attention « que s'il eût été plein de vie. Après qu'elle eût per- « mis qu'on l'enterrât, elle le fit retirer du tombeau el porter dans son propre appartement... Et comme « elle avait entendu conter par quebjues moines l'his- » toire d'un roi qui ressuscita quatorze ans apiès sa « mort, elle tenait les yeux presque continuellement « sur ce corps inanimé, épiant l'beureux moment où il « reviendrait à la vie. Pour comble d'égaremerit, elle
m LES BEAUX-ARTS EN BELGIQUE
« é(ail jalouse de son mai i inorl, comme elle Tavail été « de son vivant. »
On comprend tout ce qu'un sujet pareil a d'émouvant et combien il a dù inspirer rarlisle. dette passion qui brave la mort ; cette jalousie d outi e-tombe, quF dispute aux vers du sépulcre l'objet de son amour ; ce cadavre enlourédes sompluosilés d'un luxe royal et qu'une femme jeune et belle, au regard égaré, serre fiévreusement dans ses bras avec des étreintes convulsives, c'est là, à coup'' sùr,un des plus beaux drames qu'il soit donné à l'artiste d'avoir à reproduire et nous reconnaissons volontiers qu'à part quelques détails où l'exécution est restée en dessous du sujet, M. Slingeneyer est sorti vainqueur d'une tentative dans laquelle il avait à redouter d'être écrasé par l'énergie et la sombre éliangeté d'un sujet qui demandait à la fois un poêle pour la conception et un arliste pour l'exécution.
L'ordonnance de cette œuvre est ce qu'elle devait ctie, simple^, sobre de détails qui eussent distrait l'attention du sujet principal. Jeanne, parée de ses plus beaux atours, au milieu desquels figurent de folles plumes de paon — qui rappellent ici les brins de paille de la coift'ure d'Opbelia — serre dans ses bras avec une étreinte ardente le cadavre de son époux, dont la tète renversée sur son épaule, est dessinée avec une rare entente des raccourcis. Tout le torse du cadavre est modelé avec une véritable science anatomique, et les jambes retenues par les draj)S d'un lit morluaire en désordre, pèsent sur ceux-ci avec une rare vérité. Le regard de la pauvre reine, fixe, bagard, décèle encore la passion ardente et insensée
Dli mS A 1857.
qui Ta rendue folle. A voir la manière âpre el furieuse avec laquelle elle serre ce mort bien-aimé sur son sein, on comprend que celle passion insensée n'a pas reculé devant une lutle contre la mortel qu'elle a dû absorber toutes les facultés pour aboutir à la démence. Autour de la reine règne le plus grand désordre; le drap funèbre marqué d'une croix d'or, traîne sur le tapis, où un jeune enfant, qui fui plus tard (]barles-Quint, joue avec une couronne royale auprès d'un crucifix renversé. Les accessoires, les fonds de celte toile, sont traités avec une grande richesse de coloris qui n'exclut pas l'harmonie. Nous reprocherons cependant à M. Slingeneyei' d'avoir outré l'ombre du bras de la reine qui relient le cadavre. Cette ombre, Iroj) vigoureuse de lon^ coupe [)our ainsi dire en deux le corps inanimé et appelle l'œil, sur ce point par la vigueur d'un ton qui devait être pris dans la gamme du clair-obscur, el non dans les tons bis- Ires de la palette.
La léte du jeune Charles-Quint manque aussi de grâce enfantine el naïve, el nous ne voyons rien qui motive logiquement le geste de l'enfant tenant de la main droite le bras du cadavre. Chez l'enfant, les instincts seuls dominent; ni les alfections, ni l'intelligence, ni le jcspect de la mort n ont pu encore lui faire surmonter la répugnance instinctive de toute chair vivante el jeune pour celle que la moi l a glacée. Ici, l'artiste s'est lrom[>é en voulant aller trop loin; il a manqué le but en voulant le dépasser.
Les draperies de celte composition sont d'un style ample et large, el jetées avec un vif sentiment du pitto-
m LES BEAUX-ARTS EN BELGIQUE
resquc ; le coloris général est riche et harmonieux ; les raccourcis, queM. Slingeueyer semble affeclioiiner, sont traités avec une heureuse audace; le dessin est élégant et nerveux, et l'impression générale du tableau est vive et profonde. Nous critiquerons cependant encore la cuisse droite du cadavre^ dont la partie inlerne est mal rendue. Le fémur ne semble pas se trouver au centre de la cuisse, mais sur la partie droite antérieure. Nous croyons que cet effet est dù à la mauvaise disposition du clair-obscur dans cetle partie de l'œuvre; quelques coups de pinceau feront disparaître ce léger défaut qui dépare Tensemble.
Nicolas Zannequin dans le camj) de Philippe le Bel . est plutôt une étude qu'une composition historique. Comme élude, nous aurions à louer un bras savamment des.siné et vigoureusement modelé, une tète énergique et intelligente tout à la fois, mais nous aui ions à reprocher à Tartisle un coloris lourd et pàleux dans quelques parties, et surtout dans la chemise et le caban de Zannequin, où ce défaut va jusqu'à l'excès. Comme lableau d'histoire, nous ne pouvons admettre l'œuvre de xM. Slingeueyer. Celles, il faut que le sujet principal tieime le premier rang dans une composilion historique, mais il ne faut pas qu'il occupe tout l'espace circonscrit j)ar le cadre; il faut que des personnages secondaires concourent à l'action et servent à étoffer le lableau, sinon l'on n'a plus qu'une élude, ou l'un de ces portraits dans lesquels les maréchaux de France et les colonels de la garde civique se font représenter occupant tout le premier plan, tandis qu'on voit à l'horizon des bataillons qui s'abor-
dent, des villes qui brûlent et des canlinières auxquelles on manque de respect.
Si Tartiste voulait faire une œuvre historique, il devait nous montrer le camp français autrement que comme un fond sacrifié ét noyé dans les brumes des- lointains. Si nous avions vu Zannequin entouré de ses ennemis et cachant sous une calme indifférence ses desseins et ses projets ; si quelque chef français, frappé de sa physionomie énergique et intelligente, leùt scruté du regard sans pouvoir percer le masque de glace de laudacieux Flamand, tandis qu'un regard furtif eût révélé au spectateur sa haine et sa soif de vengeance, alors nous aurions eu un tableau d'histoire, tandis que nous craignons fort que M. Slingeneyer n'ait enfanté qu'une étude brillante, vigoureuse comme coloris, dans la tète et les bras nus, mais lourde et sans style dans l'attitude et les vêlements.
Nous pourrions peut-être encore reprocher à M. Slingeneyer de n'avoir pas donné au Léonidas flamand plus de noblesse dans les traits. Les grandes passions politiques, les dévouements patriotiques, font resplendir les traits les plus vulgaires d'une beauté inconnue; alors l'âme épure et grandit la matière, et un goujat devient beau comme le Jupiter olympien ou le Jason. Un homme tel que Zannequin est la vivante synthèse de tout un peu- })le; il porte en lui l'àme d'une nation entière, et lorsque ce peuple va chercher une tombe certaine au milieu d'un camp ennemi, alors l'artiste doit se représenter ses chefs beaux d'héroïsme comme Léonidas, comme Ajax et comme Marc Botzaris qui, en 1825, renouvela au mi-
lieu du camp des Turcs Taudacieuse aclion de Léonidas et de Zannequin.
M. Slingeneyer a exposé encore, à part ces deux toiles, un portrait dessiné avec facilité et dont Tallilude esl pleine d'abandon et de vérité. Nous ne connaissons pas l'original de ce porirait, dont les rubans et les croix dénotent quelqu'un de ces bauls fonctionnaires politiques ampbibies, qui surnagent dans toutes les tempêtes à cause de leur peu de poids spécifique. M. Slingeneyer a fait rayonner au dehors sur ces trails indécis et mous, tout rbomme intérieur; si bien que, d'après ce porirait, nous prendrions sur nous d'écrire l'bisloire intime de ce personnage, qui nous semble devoir être l'un de ces pontifes à genoux devant le succès et qui ont toujours des harangues pour saluer les pouvoirs nouveaux et les faits accomplis.
Manifester ainsi l'homme intérieur à travers ce masque de convention que tous tant que nous sommes, nous portons dans le monde^ n'est pas chose facile, et M. Slingeneyer a eu là un succès d'artiste et de psychologue tout à la fois. Quant au coloris de celte toile, il est sage, harmonieux et brillant; les mains surtout sont dessinées avec beaucoup de dislinclion.
DE 1848 A 18o7.
Charles Qmnt devant la mon. — Portraits.
PAR M. ROlîERT.
Si le calalogne ne s'élait chargé de nous I appreudie, nous aurions deviné que celle œuvre molle, énervée, sans slyle, sans vigueur, élait encore destinée au gouvernement el commandée par lui. L'influence falale ne se dément |)asun seul moment, et il suffit que le gouvernement intervienne en fait d'art ou d'industrie, pour abâtardir el faire avorlei* tout ce qu'il louche. S'il crée des fabriques, ses représentants aboutissent à des banqueroutes; s'il se mêle de science, les savants patentés se moquent de lui, raccablent de rapports grassement payés et qui ne prouvent qu'une chose, à savoir : que le gouvernement est le pré banal où viennent pâturer tous les ânes officiels. Quand il s'avise de se mêler d'art, de donner des commandes aux peintres ou aux sculpteurs, au lieu de leur laisser la séve bienfaisante de la liberté, le gouvernement reçoit en échange de son argent des Charles-Quint devant la mort, des Sèbastien-Laruelle et autres enlumi nures non moins gigantesques que grotesques. Mais pourvu que lesMécènes aveugles qui trônent au ministère de l'intérieur soient salisfails, pourvu que l'artisle n'ait
pas pris un vol trop élevé pour riiUelligence de ces messieurs, qu'il soit bourgeoisement banal, queson colorissoit sage et modéré, sa composition honnéle et constitutionnelle , tout est pour le mieux, et Tor du budget sert à payer des avorlcmenls malsains et blafards qui, dans une vente publique, n'atteindraient pas deux cents francs, y compris le cadre, qui, cbcz ces messieurs, est toujours la partie la plus brillante de leur œuvre.
Le sujet de Charles-Qxiint devant la mort aurait dû, ce nous semble, inspirer plus énergiquement Tarlisle. Il y avait là une grande et féconde pensée à traduire, un drame sombre et austère dont rinlelligence a échappé au peintre. Tel quil est, ce tableau est mou, froid, sans mouvement, surtout sans air et sans perspective,
La composition manque d'espace, et les arceaux de ces cloîtres pèsent comme une chape de plomb sur l'empereur et les moines. Les voùles les écrascnl, on s'y trouverait malade à moins, et l'empereur semble demander aux officiers qui l'entourent, l'air et l'espace que l'artiste a oubliés de mettre dans son œuvre.
Il n'y a rien à dire de l'ordonnance de cette composition, qui n'a pas du coûter grands efforts d'imaginative à son auteur. Le dessin est lâche et mou, sans caraclère et sans style, le coloris maladif et blafard. Une ligne dure comme celle d'une silhouette conlouriie la tète du monarque dans la partie qui louche au dossier du fauteuil ; le raccourci de la jambe est malheureusement rendu ; la cape du personnage placé à droite de lempereur semble sculptée dans quelque bloc d'ébène. La (èle du moribond exprime assez bien l'affaissement de la
maladie et une organisation usée par les travaux homicides de la politique. L'aréle des voûtes est trop basse, et l'empereur les heurterait de la tète s'il se levait de son fauteuil.
Si ce tableau était destiné à quelque parliculier ou à une galerie d'amateurs, il serait à craindre que l'artiste n'éprouvât quelque difficulté à le faire accepter; mais le gouvernement est bon prince et ouvre toujours son giron aux œuvres malheureuses ; et comme le Christ qui disait : Laissez venir à moi les petits enfants, l'Etat dit avec une touchante bonté : Laissez venir à moi les enluminures malheureuses et patriotiques!
Le portrait du prince de Ligne est encore une commande du gouvernement, c'est-à-dire une chose molle, flasque et désossée. L'attitude du président du sénat est celle d'une digestion agréable; le modelé sans vigueur, le coloris cotonneux et malsain rappellent un peu la tèle de Charles-Quint quant à l'exécution. Heureusement, M. Robert a pris une brillanle revanche dans le portrait de M. V. D. de P***. Là, il s'est montré dessinateur élégant, coloriste distingué et harmonieux. Les chairs sont vraies et vivantes, les étoffes rendues avec un sentiment plein de distinction et de facilité. Les bras du portrait sont d'un modelé ravissant, et l'air, la lumière et la vie circulent partout dans cette œuvre charmante, qui, heureusement pour l'artiste, n'a pas été commandée par le gouvernement.
o08. — Nous avons une sainte horreur du catalogue, dont la rédaction est quelquefois des plus originales. Ainsi , on trouve : 2ine bruyère a l'aspect de forage, par M. Marneffe. Nous préférons nous en rapporter, pour deviner le sujet des tableaux, à nos impressions personnelles; tant pis pour le peintie s'il n'a pas traduit sa pensée avec assez de fidélité et de clarté pour nous empêcher de nous fourvoyer dans la compréhension de son œuvre.
Et puis, l'absence de catalogue a encore un autre côté très-utile et très-salutaire pour le critique : elle le met à l'abri des influences des noms, pour ne juger que l'œuvre seule, sans préoccupations d'école, de nationalité et de sympathies artistiques.
Donc, voyons ce que, d'après nos impressions personnelles et sans le fil conducteur du catalogue, nous allons trouver dans le n" 508.
Un monsieur maigre, blond, barbu, chaussé comme un marquis des Précieuses Ridicules, est enfoncé dans un vaste fauteuil qui pourrait bien servir à deux fins. Ce personnage est entouré d'enfants auxquels il semble raconter des choses fort intéressantes. Un domestique, appuyé sur le dossier du fauteuil^ demeure consterné en entendant les révélations du monsieui' maigre et blond, lesquelles paraissent avoir eu un caractère très-fàcheux pour lui.
Quel peut être ce personnage qui semble tout absorbé
dans la narration d'une odyssée malenconhcuse ? Son costume est celui de la jeunesse de Louis XIV, sa figure est pâlie par les ennuis auxquels il est à peine échappé de la veille. Il semble cependant jouir avec bonlieur du bien-être du foyer domestique, et rien qu'à voir comment il s'épanouit dans son fauleuil, on comprend que cet homme maigre, quoique blond, a été menacé postérieurement. Mais un rayon de lumière nous vient. Le sujet de ce tableau ne serait-il pas le retour dePourceaugnac à Limoges, et le moment choisi par l'artiste, celui où il raconte à sa famille éplorée les persécutions que lui ont fait subir, à Paris, Nérine, l'intrigant Sbrigani, les matassins, les suisses et surtout les apothicaires, contre lesquels il dut se faire un bouclier de son fauteuil. Maintenant tout s'explique! Oui! voilà bien Pourceaugnac encore tout défait et tout blême de sa course. Il vient de raconter les scélératesses de Nérine, cette carogne, — les voleries des suisses, les coups de bâton des matassins et les persécutions des apothicaires. Son fidèle serviteur verse des larmes sur le fauteuil qui servit d'égide à son maître, et le héros est arrivé au moment où il raconte à ses enfants par quel moyen héroïque il parvint à se soustraire à l'artillerie aquatique et détersive des apothicaires. Si ces enfants-là quittent jamais Limoges, ce ne sera pas faute de bonnes recommandations et de sages conseils du père !
C'est cela! nous avons surpris le secret de l'artiste. Voyons maintenant ce que dit le livret au n'' 508.
Nous y lisons : Dernière entrevue de Charles avec ses enfants; puis celte légende :
« Alors, prenant le petit duc de Gloucesler, âgé de «< quatre ans, sur ses genoux, et voulani graver par une « image tragique dans l'esprit de Tenfant la rcconiinan- « dation qu'il adressait en lui à tous ses fils :
« — Mon enfant, lui dit-il gravement, ils vont couper « la tète de ^oîi y^èrc. Cette image, en effet, étonna etattira « les regards de Tenfant sur le visage de son père. »
Le rouge nous monte au front en reconnaissant quelle méprise grossière nous venons de commettre. Mais après tou(,il y a là un peu de la faute de M. Jacquand. Lorsque nous voulons nous représenter Charles I", nous songeons instinctivement au beau portrait que nous a laissé Van Dyck, et, ma foi, ce blondin chétif, malingre, qui semble s'être fait un donjon de son fauteuil, tant il s'y est blotli profondément, nous rappelait bien mieux Pourceaugnac de retour à Limoges que les adieux du malheureux Charles Stuart. Mais puisque le livret affirme, nous n'avons plus qu'à nous incliner, en déplorant le sort de ce pauvre roi pour lequel M. Jacquand est un C r'o m we 1 1 d'oui re- 1 o m be .
11 nous reste un second tableau de M. Jacquand à examiner; nous y resiendions plus tard.
M. Pérignon, qui n'expose pas moins de quatre tableaux et dont nous avions admiré, il y a trois ans, une baigneuse traitée avec un style large et puissant, un coloris riche et vigoureux, roule aujourd'hui sur la pente du matérialisme où il s était placé. Sa Naïade, empreinte d'un naturalisme brutal et charnel, i)laira beaucoup aux amaleurs qui prolongeni les privilèges de la jeunesse
jusqu'à soixante ans. Pour M. Pérignon, la beaulé humaine n'est pas ce poëme divin dont Raphaël, Jules Romain, le Titien, le Corrége^, nous donnèrent quelques sublimes pages, mais une sorte d'appât enivrant destiné à allumer les convoitises charnelles en ôlant à la beauté les poétiques harmonies de la forme pour ne laisser percer que la proie grossière des instincts. Une chose pourrait seule faire excuser l'artiste qui se lance dans cette voie du sensualisme : ce serait une perfection irréprochable dans le dessin, une magie séductrice dans le coloris. Or, M. Pérignon n'a rien de tout cela; sa Naïade serait tout au plus une médiocre enseigne de lupanar. — Il n'y a dans cette Circé de bas étage ni pureté de formes, ni rien de ce qui rend quelques nudités de Jules Romain si dangereuses et si incendiaires. Le raccourci du bras droit est faux et manqué, les chairs sont crayeuses et sans morbidezze, les contours de la poitrine flasques et repoussants. Ce n'est pas une naïade, mais une Laïs de carrefour.
Lorsque notre grand Rubens enfantait un de ces hymnes où la chair règne et triomphe en l'absence de l'âme, il savait empreindre son matérialisme d'une sorte de poésie charnelle, profonde, dont il a gardé le secret. Lorsque Phidias créait ses déesses, il faisait descendre sur elles un rayon de cette beauté éternelle qui magnifiait et épurait la chair. ]Ni l'artiste grec, ni le peintre flamand n'eussent jamais songé à prostituer l'art en le faisant descendre à des reproductions purement brutales, destinées seulement à allumer les convoitises de la bête, sans avoir pour excuse aucune perfection de for-
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mes, aucune pensée, aucune magie de coloris. L^i Naïade de M. Pérignon pourra troubler les sens d'un lycéen ou d'un séminariste, réveiller chez quelques sexagénaires quelques étincelles de concupiscence, mais elle n'excilera chez les artistes el les hommes doués de sentiments délicats, que dédain et dégoût.
Godefroid de Bouillon à l'assaut de Jérusalem
PAR M. VERLAT.
Nous constatons avec plaisir que l'invasion des Godefroid de Bouillon et des comtes d'Egmont tend à diminuer dans nos expositions artistiques, bien qu'ils encombrent encore la littérature belge. Nous pardonnons cependant aux artistes de nous montrer sous des jours différents celte màle et puissante figure de Godefroid: il y a là pour l'art des sources d'inspiration grandes et fécondes; mais nous n'avons pas vu jusqu'à ce jour ce qu'a enfanté cette insignifiante et paie figure d'Egmonl. La poésie et l'art auront beau faire, ils ne réussiront jamais à élever à la taille d'un héros ce Lafayetle du xvi*^ siècle.
La composition de M. Verlat est pittoresque el cm-
preinle d'une verve pleine d'audace. Son tableau donne bien l'idée de ce que devait être un de ces terribles assauts du moyen âge, dans lesquels la hacbe et la masse d'armes jouaient le principal rôle. Le combat engagé sur le pont de la tour mobile que les croisés viennent d'approcher des remparts, est une impitoyable tuerie sans merci ni pitié; ce que la bâche ou l'épée ont entamé ira se briser à soixante pieds au-dessous du pont. Sur les créneaux, la défense est empreinte d'un fanatisme féroce qui crée des projectiles avec les tètes des chrétiens tombés. Ces Maures à l'œil blanc, aux dents aiguës comme des tigres, sont beaux de rage féroce et d'ivresse sanguinaire. Un sourire infernal illumine les traits d'un de ces démons qui culbute une échelle d'assaut, à laquelle s'accroche, avec l'instinct de la chair, un guerrier chrétien, dessiné avec une vigueur et une énergie qui nous ont rappelé les guerriers sauvages de Rubens. Ce corps athlétique, nerveux, qui se balance sur l'échelle et va se briser sur le roc du fossé, cause une émotion profonde. Auprès du géant suspendu sur l'abîme, un autre guerrier, inondé d'huile bouillante, tombe en hurlant le long de la muraille. Cette téle est belle d'expression et de douleur.
Nous ne savons trop pourquoi M. Verlat a cru devoir envelopper les chefs chrétiens de cette sorte de tabard écarlate qui dessine une croix rouge sur leurs poitrines. Ce vêtement flottant etincommode a, d'autre part, le désavantage de dissimuler le torse des guerriers, qu'on voudrait voir plus grands et plus robustes. Le Godefroid surtout est fort embarrassé dans ce vêlement qui \e rapetisse, tandis que l'artiste aurait dû le faire dominer la
mêlée par sa laille colossale. Nous reprocherons aussi au Godefroid une figure mau(|Uanl d'énergie et d'enthousiasme. Le lyrisme poétique n'a rien de commun avec l'ivresse du carnage, où tous les instincts sanguinaires, endormis chez l'homme, s'éveillent en rugissant comme des lions. Dans celte boucherie sans pitié engagée à soixante pieds au-dessus du sol, il s'agit de luer et de se frayer une voie sanglante avec la hache ou l'épée. Or, le Godefroid de M. Verlat ne nous semble pas suffisamment animé de la fièvre de la bataille. Son élan est plutôt poétique que guerrier; il nous rappelle trop le suivez-moi! de Guillaume Tell, et pas assez le rude soldat qui pourfendait les Arabes d'un coup de sa bonne épée. On sent que M. Verlat s'est inspiré du Tasse, qui a fait de Godefroid une sorte de troubadour mystique, de paladin sermonneur. M. Verlat n'avait qu'à ouvrir les chroniqueurs, il y eût trouvé le vrai Godefroid, le baron lorrain farouche et brutal qui mit le premier son talon éperonné sur les murs de Rome, et qui eût traité le pape comme un lansquenet, si celui-ci fût tombé sous son gantelet de fer.
M. Verlat a respecté fidèlement l'archéologie pour les coslumes, les armes, les engins de guerre. Peut-être a-t-il trop sacrifié au désir de dessiner une belle attitude, en peignant son guerrier chrétien qui va percer la gorge au musulman abattu sur le pont de la tour. L'élan irrésistible qui pousse les croisés vers les créneaux ne permet pas d'admettre ce groupe qui rappelle le Gladiateur mourant. Cela est beau, cela est-il vrai? — Nous soumettons ce doute à l'artiste.
DE mS A 1857.
Le coloris général de celte œuvre laisse beaucoup à désirer; il est sec, dur et monotone. Le ton de la tour de bois et celui des murailles de la ville, sont les mêmes. Le ciel n'a rien de cette profondeur azurée qui caractérise le ciel de la Judée. Somme toute, il y a dans cette œuvre d'admirables groupes, de belles parties, une ordonnance éminemment pitloresque; mais la sécheresse du coloris jetle sur l'ensemble de la composition, je ne sais quelle lumière terne et dure, qui nuit à Teffet général de celle œuvre si dislingiiée sous tant d'autres rapports.
Charge de Cuirassiers,
PAR M. BELLANGÉ.
Belle composition, pleine de mouvement et surtout de vérité. Les cuirassiers, ébranlés et éparpillés par le feu de la redoute, recommencent en désordre une charge qui, cette fois, sera invincible. Des épisodes pleins de vérité sont semés dans celte grande composition mililaire, où l'artiste a voulu être plulôt historien que pein- Ire, tant il a voulu nous frapper par le réalisme des mille détails d'une bataille^ plulôt que de nous intéresser par une action principale, formant en quelque sorte le cœur
du tableau et devenant le foyer où convergent rallenlion et les regards du spectateur. Au lieu de rester fidèle à ce principe qui régit Tart, M. Bellangé a éparpillé Pinlérét sur tous les points de son œuvre, et rœil est sollicité par une foule de détails d'une valeur égale comme vérité, comme drame, ce qui finit par fatiguer Taltention sans donner au spectateur Témotion que l'artiste a voulu éveiller en lui.
M. Bellangé nous prouve une fois de plus, par la pauvreté de sa palette, que la couleur est Tâme de Tart et sa plus précieuse qualité, puisqu'elle lui donne la vie. Cette œuvre où éclatent de si grandes qualités, est froide, ennuyeuse et, vue à distance, fait Teflet d'une émigration de hannetons qui viennent de s'échapper d'une boîte. Le ton brun qui règne dans toute cette toile concourt surtout à renforcer cette illusion d'une charge de coléoptères gravissant un monticule.
Plus d'unité dans la composition, plus de coloris, et M. Bellangé aurait produit, avec le sentiment des réalités qu'il possède à un si haut point, une œuvre remarquable ; tandis que, telle qu'elle est, celte toile pourra devenir un texte à lithographies, mais ne séduira jamais ni les artistes qui cherchent avant tout les richesses de la palette, ni les hommes de goût qui demandent à une œuvre d'art l'unité et la concentration de l'intérêt au centre de l'œuvre, et non cet éparpillement de détails qui dénote chez l'artiste une faiblesse de conception artistique qui veut se masquer sous l'apparence de la fécondité et de la force.
L'Incendie ,