‹ Les beaux-arts en Belgique de 1848 a 1857Chapitre 22 sur 49 · PAR M. LEYS · texte numérisé non relu

PAR M. LEYS

Leys a viclorieusemenl répondu cette année aux critiques qui lui reprochaient son brillant matérialisme, son absence de conception artistique, sa timidité à aborder les sujets où les émotions de Tàme humaine, le senlimenl en un mot, constitue Tinlérét principal. « Vous êtes, lui disait la critique, un magicien fécond en prestiges, un enchanteur qui se joue des rayons du soleil et auquel la lumière joyeuse et dorée obéit comme à un maitre. Vous savez répandre un charme irrésistible dans ces antiques salles que vous inondez de cette lumière ambrée et chaude qui jaillit de votre pinceau. Vous savez assouplir et l'aire miroiler les brocarts et les salins, et faire tomber d'une façon royale les plis splendides et amples du velours et du drap de Flandre. Sous votre prestigieux pinceau revivent les aiguières, les drageoirs, les aumônières, les coupes, les merveilles des verreries de Venise, les tapis de cuir doré de iMalines; vous savez ciseler et fouiller une poignée d'épée aussi bien que Benvenuto Cellini, et sur vos dressoirs se pressent des mer-

veilles à faire envie à un roi. Vous éles un magicien habile auquel la rnalière et la lumière obéissent; mais lespril, le sentiment ont échappé jusqu'à ce jour à votre empire : tâchez de vous rendre maître de ces deux flammes divines comme vous I êtes des rayons solaires, et alors le monde saluera en vous un artiste complet î »

Voilà ce que nous disions à Leys. Or, voici que Leys, trop intelligent et trop grand pour dédaigner la critique, ainsi que le font quelques prétentieux rapins qui, de leur vivant, ont déjà conquis Timmortalité du ridicule; voici, disons-nous, que Leys nous arrive cetle année avec trois œuvres magistrales, dans lesquejles il a renoncé volont£firement à ses plus précieuses qualités, à celles qui lui avaient valu ses succès et son prestige jusqu'à ce moment. Il abandonne les séductions de la lumière, il renonce à Salan et à ses pompes, c'est-à-dire aux splendeurs, aux rayonnements, aux reflets fauves et dorés, pour aborder des sujets calmes, froids, presque ternes, mais dans lesquels le sentiment, la pensée, tien- ^ nent cetle fois le haut du pavé sur la lumière qui avait jusqu'ici régné si insolemment dans les œuvres de l'artiste anversois.

Leys n'est plus seulementceHe année, le grand et prestigieux coloriste que nous savons tous, il s'est révélé comme penseur et comme poète. Ses tableaux ne sont pas, — ainsi (jue cherchent à l'insinuer quelques critiques pour lesquels le gris français est le comble de i'art — de laborieux pastiches du moyen âge; ce sont des œuvres soudaines et puissanles, créées par une intel-

ligence profonde des époques qu'il veut représeiit»;r. Avec Leys, vous vivez en plein xvr ou en plein xvu^ siècle, et, ces époques, il ne vous les fait pas comprendre seulement par le côté matériel, tel que les costumes, les meubles, rarchitecture ; c'est là Tœuvre du pasticheur laborieux qui croit avoir révélé un siècle entier par la reproduction d'un bahut, d'un dressoir ou d'un pourpoint. Leys va plus loin. Dieu merci! Il fouille une époque jusqu'aux entrailles; il la fait revivre de sa vie morale et intellectuelle qu'il sait refléter dans la physionomie de ses personnages. Ses bourgeois ne ressemblent pas aux bourgeois de nos jours, race fiévreuse dévorée de vanité et d'envie, n'ayant qu'une pensée : s'enrichir, et pour laquelle le suprême bonheur consisie à être un jour colonel de la garde civique et décoré. Non! il y a dans les physionomies des personnages (fue Leys a arrachés à la tombe des siècles écoulés, quelque chose de calme, de placide, de vigoureux, d'honnête, qui vous révèle la vie intime de nos ancêtres jnieux que ne pourraient le faire dix chapitres de Barante, de Meyer, d'Oudegherst ou de tout autre de nos chroniqueurs.

Celte résurrection du moyen âge et notamment du xw" et du xvii^ siècle, cette reconstruction d'une civilisation morte qu'il fait revivre non-seulement par les choses malérielles, mais surtout par la physionomie des personnages qui portent Tempreinte des idées, des passions, des croyances, des préjugés même de leur époque; cette tâche immense dans laquelle l'artiste devait se montrer à la fois peintre, archéologue, penseur et poëte, Leys l'a abordée

aNec une rare audace, mais disons -le aussi, avec un inconlestable succès.

Le Nouvel an en Flandre est une petite composition d'une naïveté charmante et d'une fraîcheur de sentiment lout allemande. Cela est simple et reposé comme une ballade de Ilégel ; cela est profond et philosophique comme une synthèse sociale. Ce lableau vous en dira plus sur la vie intime, les mœurs, les coulumes des Flamands que de longues dissertations. La Flandre vit et lespire là tout entière avec la physionomie pittoresque de ses vieilles maisons du wn*" siècle, de ses costumes, avec la touchante simplicité de ses croyances, de son respect pour raïcul et la grand'mère, avec ses joies naïves de l'enfant attendant avec impatience le jour de Tan si fécond en merveilles pour lui. Dans cette œuvre si simple en ai)parence, M. Leys nous a révélé tout un côlé poétique et naïf de nos vieilles mœurs flamandes qui s'abâtardissent, hélas! au contact des vanités bruyantes que nous a inoculées la France.

DiULS cette petite toile, M. Leys n'a pas eu recours aux magiques effets de lumière qu'il sait faire jaillir de son |)inceau. Tout y est calme, froid, reposé; pas un bout de ciel ne s"y montre. Une lumière terne, grise et glacée y' remj)lace les splendides rayonnements si habituels à l'arliste. Dans la pauvre femme qui reçoit l'aumône, dans la servante reconduisant les enfants tout joyeux des gàleaux qui les encombrent, il y a je ne sais quel doux et poétique parfum du passé, qui empreint celte toile d'un charme tout particulier et la rend supérieure pour nous à ces heui'eux hasards de pinceau, devant lesquels on

semble vouloir courber des œuvres courues avec amour par le cœur, et réalisées avec une facilité pleine de force, de séve et de dédain pour les ficelles artistiques.

Mais les deux tableaux dans lesquels le génie poétique et le faire prestigieux de Leys éclatent dans toute leur magie et leur puissance, sont le Faust et Wagner et le Frank F loris.

Nous donnons ici la légende du premier, telle qu elle se trouve au catalogue; on verra, par cette cilalion, quelle pensée féconde, mais bardie, l'artiste a osé aborder :

Faust. — « Hors des portes obscures et profondes « se pousse une multitude de gens diversement vêtus. « Avec quel empressement chacun court aujourd'bui se « réchauffer aux rayons du soleil! Ils fêtent bien là ré- « surrection du Seigneur, car ils sont eux-mêmes res- « suscités : échappés aux sombres appartements de « leurs maisons basses, aux liens de leurs habitudes « vulgaires et de leurs vils trafics, aux toits et aux pla- « fonds qui les écrasent, à leurs rues sales et étranglées, « aux ténèbres mystérieuses de leurs églises, — tous, « ils renaissent à la lumière. »

Il nous faut chercher longtemps dans nos souvenirs pour retrouver une émotion pareille à celle qui nous a saisi devant cette œuvre prodigieuse, où la science du coloris atteint à une énergie d'effets qui causent une stupéfaction profonde chez les artistes. Leys s'est ici joué delalumièi e avec une incroyable audace, et, comme toujours la lumière a été pour lui une esclave soumise et docile. Le ciel coloré des premiers rayons du soleil d'avril.

jelle sa pourpre matinale au front des vieilles lours et des cloehers gothiques. La terre tressaille et frémit dans ses entrailles de granit, sous les baisers de ce doux soleil printanier qui fait épanouir les fleurs et les âmes. Aussi voyez comme ils vont respirer les brises embaumées de la campagne, ces jeunes couples dans le cœur desquels la nature chante son éternel by menée avec le mois de mai, ce gai et charmant compagnon au chapeau fleuri, et qui s'en va par les champs en redisant sa vieille romance que les fauveKes et les merles répèlent depuis six mille ans. Voyez comme ces mains ardenles serrent les (ailles, et comme les lèvres laissent tomber de brûlantes paroles dans les oreilles frémissantes et penchées. La sève bout dans les bourgeons comme le sang dans les veines des promeneurs. Voici Hans, le robuste compagnon, et Mina, son cher trésor. Et ce beau cavalier à la plume orgueilleuse et folle, que peut-il donc dire à Marguerite pour que la chaste fille soit ainsi troublée et semble s'affaisser sous une émotion irrésistible? Le printemps a parlé au cœur de Marguerite et lui a dit les douces paroles qui bruissenl sous les tonnelles des lilas parfumés, lorsque les mains des amants s'élreignent et que les regards brûlants ont absorbé toute la vie. La brise qui passe sous les arbres répèle aux oreilles des jeunes gens les tendres confidences qu elle a reçues dans les bois, dans les vallons, sur les monts et dans les plaines. Avec le printemps et le soleil, vont revenir les belles fêtes sous les lilleuls, fêles enviées des vieillards. Et voyez quelle ironie plisse la lèvre de Faust! Il raille l'amour et la jeunesse, le vieux sceptique; mais son iro-

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nie est amère et poignanle, car au fond de ce cœur qui a éprouvé le vide de la science, dort une é(incclle doni Méphistophélès se chargera de faire un incendie. Peulèlre rêve- t-il déjà, le vieux cuistre, à donner son àme à Satan en échange de Taniour de cette blanche jeune fille dont le cœur est vierge comme les lèvres. Et voyez! il rindique du doigt à \\'agner, qui apprendra de Méphistophélès que toute la science et la vertu humaines résident dans les mots, et que, pourvu qu on ait les mots, on possède les choses.

Cette œuvre de Le} s est tout un |)oëme devant lequel l'esprit séduit s'arréle charmé, pour écouter la voix intérieure qui se fait le cicérone de cette toile. Quant au faire matériel, jamais Leys n'a atteint une pareille hauteur. La vieille ville profilant sur le ciel lumineux ses tours, ses églises, ses donjons, ses pignons miroitants de soleil, est un tour de force d'une audace incroyable. Les murs de la ville, construits en briques rongées par le temps, sont traités avec celte vérité et cette spécialité de tons dont Leys seul a le secret. Les altitudes de ses personnages sont d'une grâce et d'une vérité irréprochable. Ses costumes révèlent des études archéologiques sérieuses et profondes ; mais la qualité principale de cette ravissante composition, c'est un charme poétique qui circule à traders l'œuvre comme la lumière dans la nature, el qui va réveiller dans l'esprit du spectateur tout un monde d'idées jeunes el gracieuses.

Le Frank Floris, en ramenant Leys aux traditions et aux souvenirs belges, et à ces fêles vraiment royales où les grands artistes du xvi<^ siècle portaient fièrement la

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couronne el la pourpre de leur génie, a permis à Leys (le prodiguer toutes les merveilles de sa magique palette. Il y a là des draperies, des dressoirs chargés de lianaps, traités avec une facture à la fois splendide et sévèie. Il règne dans ce tableau une sérénité, un calme vraiment flamand. Le groupe formé par Frank Floris, sa femme, la servante et le petit page portant la rapière et la lanterne, est un de ces résumés pittoresques pleins de vérité et de grâce, et dans lequel Leys a su incarner toute la vie sociale d'une époque.

Le coloris de ce charmant tableau est d'une richesse tranquille, sans clinquant, et d'une distinction rare. Les fonds surtout sont traités avec une habileté et une finesse de touche qui tiennent de la magie. « Leys seul, nous disait un artiste en voyant cette belle œuvre, possède le secret de ces tons argentés, solides et transparents à la fois, que nous sommes réduits à admirer sans jamais pouvoir y atteindre. »

LKS BEAUX-ARTS KiN BELGIQUE

Récolte de pommes de terres pendant l'mondation du Rhm en 1852.

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