PAR M. BRION
Voici une œuvre véritable antipode de Leys quant à la lumière, au sentiment et au coloris. Et cependant, si nous avons admiré les brillantes ressources de la palette de Leys, ses instincts poétiques qui tendent avec une certaine prédilection vers tout ce qui est riche, jeune, brillant, lumineux, rien ne nous empêche de reconnaître les qualités mâles et sérieuses qui se manifestent dans cette œuvre, dont le dessin est empreint d'une véiilé naïve et profonde qui décèle un artiste d'avenir. Les attitudes sont simples et pleines d'une énergie fiévreuse. On compiend que ces rustiques travailleurs redoutent le retour des eaux qui peuvent leur enlever en quelques heures le fi uit du travail d'une année. .
L'homme qui s'éloigne et celui qui déterre les pommes sur le premier plan sont dessinés avec une vérité d'attitudes remarquable. Il y a dans ce tableau quelque chose de sérieux qui frappe l'esprit. L'énergie y rayonne partout, mais calme, profonde et contenue. Le coloris, terne et sombre, est en harmonie avec un ciel nébuleux, encore
voilé des vapeurs lourdes de l'inondai ion. Les terrains de droite el les premiers plans sont d'une exécution remarquable. Ce tableau intéressera médiocrement les bourgeois qui se pâment devant la porcelaine émaillée de Baudin ou les meringues à la crème de Hamon.
Van Dyck dans l'atelier de Rubens.
• PAR M. ftlARCHAL.
Composition spirituelle^ ordonnance pittoresque. Le Van Dyck est dessiné avec une verve cbarmante. La louche de ce tableau est large el hardie, mais le Ion général est terne, lourd, et manque de transparence el de vérité, surlout dans les chairs. Le jeune peintre, assis au pied du chevalet, est d'une altitude pleine de vérité et d'abandon.
Le Compromis des Nobles.
PAR M. HFJYSMAN.
Le comte d'Eginonl nous poursuit partout ! Cet Espartero blafard, ce pah iote douteux qui cumulait les ducats d'or de Philippe II avec les agrémcnls de la popularité, |)araîl ici sur le second plan. Le premier est occupé par Marguerite de Parme, grande Frisonne haute en couleur, belle bouchère endimanchée, et qui reçoitd'un air ennuyé des pantins de bois bottés jusqu'à la hanche.
Les personnages de celte composition froide et suant l'ennui, sont rangés à la façon des héros des cabinets de figures de cire. L'archi lecture est fausse comme slyle. Ces voùles à caissons fleui onnés ne sont pas de l'époque. Les draperies et le costume de Marguerite sont Iraités avec un faire large et brillanl. Mais pourquoi, hélas ! M. Huysman a-t-il voulu gagner celle incroyable gageure de se montrer plus froid, plus mou et plus ennuyeux (|ue M. De Biefve, et pourquoi, hélas? a-t-il réussi !...
^I. Amerling a exposé une Orientale (|ui nous rappelle les belles pipes de A ienne. Les chairs de la lélc
sont lumineuses à faire croire que la toiie est un corps transparent éclairé par derrière, landis que la poitrine manque de modelé et que son coloris mat et lourd hurle de se trouver en conlact avec la partie supérieure. Le bras gauche est d'un faire crayeux et faux où l'on chercheiait en vain la santé et la vie. Quelques accessoires sont brillamment traités. La manière dont les cheveux sont éclairés est criarde et fausse.
Un autre xAllemand, M. Jernberg, nous a envoyé une chose étrange qu'il intitule : lltrresse des fleurs. Cette ivresse est représentée par une jeune fille vêtue d'une bague au petit doigt et qui se baigne la face dans une botte de fleurs artificielles. Le dessin de cette figure est assez correct, mais nous ignorons pourquoi l'artiste a cru devoir nous montrer son héroïne aussi sale. Est-ce pour faire voir le danger de ces |)assions dévorantes qui absoibenl tout, et nous apprendre que la passion des fleurs peut pousser une femme jusqu'à supprimer ses Irais de savon ? — S'il en est ainsi, l'apologue est bon. Il ne convient pas que des jeunes filles se donnent dans des costumes aussi succinls, des voluptés aussi friandes.
LKS Bi:Vl X-AUTS B.N BI-LGIQUI-
Une Parenthèse.
Nous ne savons en vérité à quoi pense la commission de Texposilion! Veut-elle rompre Tharmonie qui règne entre les gouvernements occidentaux, en donnant Thospitalilé à des œuvres dont la portée politique n'échappe à personne et dans lesquelles une pensée séditieuse se manifeste avec un sans-gène qui scandalise tous les amis de la paix européenne? On ne nous fera pas accroire que le groupe i\es grenouilles qui demandent un roùie soit pas le plus sanglant commentaire des faits et gestes d'un gouvernement voisin et la plus spirituelle ciilique des expérimentations poliliques d'un grand peuple qui se console de ses mésaventures sociales, par le succès qu'il obtient dans le vaudeville. Jusqu'à présent ce groupe si hardi, si plein de verve et d'esprit, n'a pas attiré l'attenlion de l'ambassadeur du pays qu'on berne si impitoyablement, mais nous croyons que s'il s'arrête un moment dans la galerie des sculptures, il aura bientôt reconnu ses compatriotes dans ces batraciens désespérés qui tournent vers le ciel des pattes frémissanles d'angoisse , et son auguste maître dans celte grue si fièrement campée sur ses maigres patles et qui crocjue ses sujets avec tant de gravité. 11 est impossible de résumer plus spirituel-
lement tout un système de gouvernement et une époque de l'histoire d'un peuple que ne l'a fait M. Gain dans ce charmant groupe, dont l'heureux possesseur comptera bien des envieux.
M. De Bavay,qui s'occupe si sérieusement de machines infernales qui aboutissent à n'être que des moules à saucissons et des moutardiers à haute pression, devrait bien s'émouvoir un peu plus des accrocs que certains artistes ont l'audace de donner à la loi Faider. Qu'il stationneseulementquelques minutesauprèsdes Grenouilles, et il tremblera pour le maintien des bons rapports diplomatiques de la Belgique avec une puissance voisine. L'allusion est si claire, la mimique si éloquente et si vraie, les attitudes si pleines de douloureux mécomptes et de touchante résignation, que sans le secours du catalogue M. De Bavay comprendra toute la portée séditieuse de ce groupe incendiaire qui nous a singulièrement l'air de berner un peu le sauveur de l'ordre et de la propriété, en train de dintr avec son peuple, qui fut, de reste, toujours gentil à croquer.
Nous voyons avec douleur quelques journaux, dédaigneux des traditions de l'école flamande et de sa palette si fraîche, si brillante, si rayonnante de vie et de santé normale, s'éprendre d'une belle passion pour les mièvreries sentimentales de M. lïamon, et proclamer sa peinture poussive, poitrinaire et rachitique, ses femmes blafardes et désossées, comme un type de sentiment et de
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ilislinoliou qui doil rendre nos peintres jaloux. L'un de ces journaux s'écrie d'un air pâmé et d'une voix mourante «que M. flamon a atteint l'idéal; » - S'il avait ajouté : « de la fai ine et du blanc d'Espagne, « nous aurions été de son avis; mais tel queM. Hamon se présente à nous, nous regrettons de voir un talent — gracieux après tout — mais impuissant à manier la couleur, étaler cette peinture clair de lune dans laquelle tous les personnages ont l'air d'avoir servi de seconde sucée aux \ampires de l'endroit.
Tandis que nous tenons notre parenthèse ouverte, disons quelques molsdes déplorables tableaux exhibés cette année par les professeurs d'Académie, chargés d'enseiij;ner à la génération artistifiuc future les secrets du slyle^ les beautés et la poésie du dessin, les artifices du coloris, la science de l'opposition des Ions, les mystères du clair-obscur^ bref tout ce qui constitue la peinture. iSous avons déjà parlé de ce que M. Vieillevoye nous avait envoyé comfue échantillon de l'art académique liégeois. Dessin lourd, sans style, sans élévation; coloris fuligitieux et terne, tenant de l'eau de goudron et de l'encre de la Petite Vertu. Or, M. Dujardin, professeur à l'Académie d'Anvers, a trouvé moyen d'être plus mauvais, plus })ataud, plus grotesque encore que son collègue liégeois. Son Christ flagellé est une horrible caricature dans laquelle figurent des modèles d'atelier, dont la poitrine et les bras révèlent les préoccupations anatomiques du professeur de dessin, plutôt que le sentiment artistique du peintre. Après avoir caressé avec amour les biceps et le sternum xle deux grands marauds à la phy-
sionomie plaie et solle,M. Dujarclin a badigeonné les dits marauds en vermillon depuis le cou jusqu'aux hanches. L'altitude du Christ est ignoble et d'une trivialité de caractère qui sent son peintre d'enseigne. La Mater dolorosa du même peintre est au-dessous de toute critique et ne peut que faire déplorer laveuglemenl du gouvernement et le crétinisme des gens qui en sont encore à croire que la peinture s'enseigne!
Nous ne voulons pas apprécier ici les choses exposées par M. Mathieu, professeur à Louvain. Nous devrions nous montrer impitoyable et cruel , et notre plume s'y refuse. Nous avons montré ce qu'avait commis cette année M. Slallaort, professeur à Tournay. — Nous ne voulons pas non plus appeler l'attention sur M. Marinus de Namur, ni sur le Christ en croix de M. Tiberghien; nous ne pouvons accepter comme des œuvres sérieuses toutes ces choses sans verve, sans élévation de pensée, sans style dans le dessin, sans intelligence dans le caiactère et les altitudes, sans vigueur et sans vérité dans le coloris, et nous nous demandons avec stupéfaction ce que peuvent enseigner des professeurs dont les œuvres sont des soufflets donnés aux princij)es éternels qui légissent les œuvres d'art et les conceptions artistiques.
On pourrait poser comme règle générale : mauvais tableau, tableau de professeur. — Et si l'on ti'ouvait notre définition par trop impertinente, qu'on veuille bien relever, le catalogue à la main, les compositions envoyées au Salon de cette année par les professeurs de [)rovince et de Bruxelles, et Ton tiouveia notre axiome exact
2a LES BEAUX-ARTS EN BELGIQUE
comme un lieu commun malliémalique. A quoi ont servi les professeurs, sinon à inoculer à ces malheureux et candides jeunes gens les principes délétères de leur dessin sans esprit et sans style, de leur coloris faux , maladif, sordide ou pâteux? Qui ne se souvient des tons légumineux deM. Navez? M. jMathieu cultive les tons d'écorcede châtaigne, qui lui paraissent le beau idéal, et que VEcho (le Bruxelles qualifie de raphaëlesques. — M. Vieillevoye afl'eclionne le cirage; M. Dujardin les jus de groseille, comme dans son Christ flagellé. — Or, que voulez-vous que rapportent des leçons de ces maîtres, les jeunes gens qui concluent de leur position à leur talent. L'épidémie se répand, les procédés Dujardin, Stallaerl et Navez font école, et la vieille renommée de nos coloristes flamands s'afiaisse de jour en jour pour ne plus nous laisser que de laborieux imitateurs de prétendus maîtres qui portent en eux et dans leurs œuvres, les traces d'une irrémédiable décadence.
Nous l'avons dit et écrit vingt fois : on enseigne le dessin, on enseigne la grammaire; on n'enseigne ni la couleur, ni le style.
Lorsqu'on nous montrera une œuvre présentable d'un professeur de peinture, nous nous chargeons, à notre (our, d'exhiber une page chaleureuse, nerveuse et pittoresque, écrite par un professeur de syntaxe. D'où nous concluons:
Apprenez à dessiner d'après nat^ire et non d'après les plâtres, et lofsque vous vous croirez suffisamment fort, saisissez la palette, et la résultante de voire organisation physique et morale, vous donnera la dominante de voire coloris.
La Messe d'Adrien Willaert.
PAR M. HAMMAN.
Nous avons promis de revenir sur celte oeuvre qui se distingue par de belles et mâles qualités comme dessin et une profonde vérité dans les attitudes. Le groupe du premier plandedroite estsurlout disposé avecunrareinstinct du pittoresque. Le moine au violoncelle est dessiné avec une vérité de sentiment qui fait illusion. Mais nous ne savons pourquoi M. Hamman tient à donner toujours à ses femmes cette taille gigantesque qui rappelle les sauvagesses d'Odry, lesquelles avaient huit pieds au-dessus du niveau de la mer. Sous ce rapport, les femmes de M. Hamman ne le cèdent pas d'un pouce aux femmes des saltimbanques.
11 est fâcheux pour cette œuvre dans laquelle éclatent de grands et robustes instincts d'artiste, que le coloris ne soit pas plus vrai, que la lumière soit lourde et terne. Les draperies, traitées dans un grand style, révèlent une hardiesse confiante dans sa force.
Quêie des orphelins à Leyde.