‹ Les beaux-arts en Belgique de 1848 a 1857Chapitre 33 sur 49 · PAR M. VAN HOVE · texte numérisé non relu

PAR M. VAN HOVE

En flânant par le Salon, noli e regard est harponné par celle œuvre ravissante de sentiment et d'exécution.

C'est tout un poëme d'intérieur, naïf et gracieux, que cette belle toile, qui avait échappé à notre recherche, malgré le catalogue. Une jeune femme prend des mains d'un enfant un bouquet de fleurs qu'elle va déposer aux pieds de l'image de la Vierge. A gauche une pompe et des accessoires sont traités avec une richesse de coloris et une vérité qui font illusion. A côté de la pompe s'ouvre un corridor dans lequel on croit voir marcher, dans l'ombre du clair-obscur, la mère qui lentre au logis. Cette partie du tableau est belle comme tout ce que les anciens nous ont laissé, et nous envions M. Couteaux, l'heureux possesseur de celte merveille. Comme senliment, grâce d'allilude, correction de dessin, harmonie et richesse de coloris, celle œuvre est une des plus belles du Salon, n'en déplaise aux zélateurs du gris français et chocolat Uoberl Fleury.

Paysage.

PAR M. DEHAES.

Il y a des qualilés qui présagent un bel avenir chez cet artiste. Le ruisseau et le plan de gauche du paysage .n° 200 décèlent un vif sentiment de la nature et une belle intelligence d'artiste.

line Clairière.

PAR M. ROELOFS.

Voici un tableau dans lequel se manifestent de grandes et de belles qualités et qui cependant nous laisse froid. Pourquoi? Serait-ce, par hasard, qu'il ne suffit pas à l'artiste de nous traduire fidèlement, mais froidement la nature, et que pour parfaire une œuvre d'art, il faille

encore incarner dans la nalure extérieure une impression, un senlimenl qui ne peuvent exister que dans Tâme de Tarlisle el qu'il doit faire rayonner dans son œuvre? On le croiiait volontiers en reconnaissant combien le public reste froid devant les tableaux de M. Roelofs. Serait-ce donc, comme nous Tavons déjà dit, en parlant de M. Weissenbruch , que le beau de la nature n'a rien de commun avec le beau de l'art et qu'on peut reproduire, avec la fidélité d'une glace, tel site ou tel paysage et laisser le spec(ateur calme et froid sans avoir réussi à éveiller en lui la moindre émotion.

Les premiers plans du tableau intitulé : Une Clairière sont traités avec beaucoup de science et de vigueur. Seulement l'ombre au pied des cbénes n'est pas assez transparente et ne se ressent pas assez de la brillante lumière qui l'avoisine. Un ton gris et plombé envabit toute cette œuvre où nous signalerons encore cependant deux beaux cbênes dessinés avec une supériorité magistrale.

Pourquoi donc^ avec toutes ces qualité d'exécution, cette science comme dessinateur, M. Roelofs nous laisset-il inertes et insensibles devant son œuvre? C'est, il faut bien le dire, c est que le beau de la nature ne se manifeste extérieurement qu'en passant à travers l'âme humaine, comme la lumière à travers le prisme; c'est que l'artiste doit savoir féconder et magnifier la matière en y incarnant les images du beau qui ne sont qu'en lui ; c'est qu'en un mot, plus l'artiste sera richement organisé, plus sa nature sera d'un titre artistique supérieur, plus il parviendra à éveiller dans la foule ces impressions, ces émotions profondes qui saisissent devant les paysages de ..

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Poussin, de Ruysdael , de Hobbenia , du Guasprc, de Salvalor, etc.

Que M. Roelofs y réfléchisse ; il a assez de (aient pour écouter un conseil et pour en profiler.

Nous retrouvons sur le n" 362, un paysage de M. FOUR- MOIS , qui nous happe au passage. La composition Un Étang est d'une grande audace comme conception. Il y a là un dédain marqué pour les ficelles et une simplicicité un peu affectée qui dénotent une grande confiance en ses forces. Et, avouons-le, M. Fourmois n a pas été malheureux dans sa tentative un peu téméraire. La lumière circule à flots dans cette belle oeuvre, les premiers plans sont d'une vérité et d'une naïveté de détails poussés jusqu'à la magie. Les loinlains sont d'une fluidité aérienne d'un rare bonheur. Nous trouvons seulement que l'arbre qui s'élève au bord de l'étang se détache durement sur le ciel et ne baigne pas assez librement daiis l'air qui l'entoure.

Ce n'est pas sans un vif plaisir que nous avons vu Monseigneur le duc de Brabant donner pendant le cours de celle exposition tant de preuves d'un goût délicat et éclairé. Les achats faits par S. A. R. pour la galerie de tableaux qu'elle s'occupe de réunir, nous promènent pour l'avenir une collection artistique qui pourra prendre rang parmi les premières de l'Europe.

Lacharmantecomposilion deVan lïoverleMo/s dsMane,dont nous avons fait un éloge si mérité dans un de nos

derniers numéros, va figurer dans le cabinet du Prince, à côté du magnifique Faust et Marguerite de Leys. Nous croyons que pour peu que S. A. R. voulût sen donner la peine, elle trouverait parmi les œuvres de nos paysagistes, des toiles qui ne seraient pas trop écrasées à côté des merveilles de Leys et de Van Ilove.

Reprenons notre revue. — La peinlure de marine n'offre, sauf un excellent tableau de Meyer, guère d'œuvres remarquables. Constatons qu'il y a progrès dans quelques toiles de M. Lebon, qui cependant se montre crayeux et dur dans ses crêtes de vagues qu'on prendrait volontiers pour des sillons tracés à la cbarrue dans du blanc d'Espagne. Toutefois, il y a un beau et fidèle sentiment des grandes colères de l'Océan dans VEntree du port (TOstendc par un gros temps; la vague est belle, transparente et réveille chez le spectateur ces odeurs d'efïluves salées qui sont les parfums de l'Océan. Dans le Ca7ial de Shjkens , un beau sentiment de l'espace s'allie à une lumière éblouissante, qui ne laisse nulle part de place à l'ombre. Les eaux du canal manquent cependant de liansparence et rappellent le tain d'une glace. Le tableau intitulé : les Epaves est indigne des autres.

M. Clays descend, tandis que MM. Lehon et Musin montent. Ses vagues rappellent, par le ton et l'opacité, ces flots d'eau de choux qui à certains jours coulent devant la porte des gargotiers. Ses ciels lourds et fuligineux n'ont rien qui rappelle la nature. Nous conseillons à M. Clays de renouveler ses impressions maritimes par quelques voyages. La mer et ses sauvages et magni-

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fiques spectacles se traduisent difficileinenl du sein d'un de ces océans d'hommes qu'on appelle des villes.

Un Sauvetage, par Meyer, est sans contredit la meilleure marine du Salon. Les flots, \e ciel sombre, l'air humide et chargé de vapeurs maritimes, la plage, tout est rendu avec une fidélilé intelligente et poétique qui ne laisse rien à désirer à l'artiste et à l'homme de goût.

Dans sa Fête des Rois, M. Eeckhout s'est montré coloriste vigoureux et chaud, dessinateur spirituel et observateur. Le roi et la reine de la féte sont rendus avec un naturel plein de bonhomie et de naïveté. Le jeune page qui veille aux amphores de vin, rappelle un peu trop les pages de Paul Véronèse. De beaux détails Iraités savamment, des effets de lumière rendus avec bonheur, font de celle toile une des meilleures choses qu'ait signées M. Eeckhout.

Les Joueurs if Échecs sont loin de valoir la Fête des Rois. La dureté de la touche, qui est l'un des défauts de M. Eeckhout, se manifeste ici d'une déplorable façon. Cependant, nous signalerons quehjues belles draperies et quelques têtes spirituelles, dessinées avec beaucoup d'enlrain et de verve.

Les Batteurs de colza de M. Hédouin sont à couj) sùr l'une des bonnes toiles de l'exposition et celle où le réalisme est poussé le plus loin comme couleur, caractère et dessin. Rien de plus vrai que ces batteurs dont les altitudes sont pleines de mouvement et de vie. Un ciel gris jetle sur le sol une lumière calme et douce ; ^ tout, enfin, dans cette belle œuvre décèle un talent sùr de lui-même, mais toujours subordonné à la nature! .

Que dire du Trouble-Fête de Madou, si ce n'est ffue cet artiste a toujours autant d'esprit que par le passé, sauf qu'il a cetle fois revêtu son dessin des séductions du coloris? Donnez à Madou la palette deLeys et demandez à r.école française de lui trouver un rival.

M. De Block a exposé, cette année, une charmante toile intitulée : la Soj^tie cVécole. Il y a dans cette œuvre une vie, une variété de caractères et d'altitudes qui nous rappellent un peu l'école de Hasenclever. La louche de M. De Block est toujours large et hardie; seuleineni, nous trouvons son coloris un peu lerne, et nous aurions voulu que ses premiers plans participassent davantage de la vive lumière qui frappe le mur du fond. Le maître d'école est une physionomie pleine d'originalité, d'esprit, de honhomie et de naïveté. On trouverait difficilement mieux chez Hogarth.

Analyser les lahleaux exposés cetle année par M. Van Moer serait se condamner à une critique sévère. Il y a chez cet artiste trop de lâché dans l'exécution ; il semhle avoir abandonné le pinceau pour la truelle et sa louche rappelle bien plus la couche de morlier étalée par un maçon, que le travail spirituel et délicat du pinceau.

Çui prouve que la couleur est Tanie de la uature.

S'il nous fallait un argument sans réplique pour prouver que la couleur, c'est-à-dire la vie intérieure révélée, poétisée et embellie par la lumière extérieure qui, à son tour, est l'âme et la vie de la création — s'il nous

fallail, disons-nous, une preuve pour décider la question si longtemps controversée de savoir qui, des dessinateurs ou des coloristes, sont le plus près du vrai et du beau de Tart — nous la trouverions dans l'aspect du Salon de peinture pendant ces derniers jours de brume et de pluie.

Le ciel voilé par des nuages et rayé par la pluie ne laissait tomber que de ternes et maigres rayons, pareils à cette lumière ténébreuse dont parlent Milton et le Dante. Sous celte morne et triste influence, les neuf dixièmes des tableaux exposés avaient perdu toutes leurs séductions, tout leur charme. Les paysages les plus brillants, sombres et dépouillés de leurs lumineuses harmonies, rappelaient à notre esprit, ce formidable et sinistre tableau que Byron a intitulé Ténèbres, et dans lequel il montre Thorrible aspect de la création et des créatures en l'absence de la lumière souveraine. Sous la terne et triste influence de ce ciel sans rayons, les seuls tableaux qui conservaient encore quelque altrail étaient ceux des coloristes; ainsi Leys, Van Hove, Robie, M"'^ O'Connell, Slingeneyer, Kuylenbrouwer , Isabey, Ziem, Belly et quelques autres gardaient au milieu de celle lumière sourde et voilée, qui semblait tomber à travers un crêpe, quelques restes de ces beautés qui éclatent et rayonnent sous les baisers du soleil. Tout le reste des œuvres du Salon ofTrait cet aspect sombre et mélancolique qu'ont les objets éclairés par le sinistre demi-jour d'une éclipse de soleil.

Au milieu de celte lumière crépusculaire, le dessin, le style, roidonnance, l'esprit, toutes ces précieuses qua-

iSi LES BEAUX-ARTS EN BELGIQIE

lilés artistiques disparaissaient et s'efFaçaienl devant la splendeur de la palette des coloristes. Pour nous, la question était désormais jugée et nous convions chacun à en faire à son tour lexpérience.

Il nous reste à parler de quelques tableaux ; mais avant d aller plus loin, résumons l'aspect du Salon, surtout en ce qui concerne l'école belge.

Sauf quelques rares individualités qui se sont laissé séduire par le coloris systématique de l'école française, laquelle change de ton général à peu près aussi souvent que la France de gouvernement; sauf ces rares déserteurs des traditions de 1 école flamande, les artistes belges, tout en conservant les brillantes qualités de la palette flamande, se sont complétés en y joignant le sentiment plus profond de l'école allemande et la distinction de style qui caractérise l'école française. De jeunes artistes qui promettent de dignes continuateurs de notre vieille gloire artistique se sont révélés cette année, et parmi eux il faut citer De Groux, esprit observateur, dessinateur hardi, mais dont le coloris cherche à se faire jour à travers nous ne savons quel chaos de tons gris, sans transparence et sans charme. Il faut aussi conipler parmi ceux dont les œuvres promettent un bel avenir : Czermack, Dejonghe, Lambrichs, A. Stevens, Eugène Smils, Stroobant, et le sculpteur Van llove, qui d'un bond vient, par une œuvre pleine de séve et d'énergie, de prendre place parmi nos premiers sculpteurs.

Somme toute, l'école est en progrès, et ce progrès elle le doit à la critique, à celte presse que certains afl"eclent de dédaigner et dont ils seraient si heureux de pouvoir

obtenir un éloge. D'autre part le goût des amateurs s est épuré, agrandi ; les tableaux à pocliards, à pots cassés, à casseroles et à légumes n'ont plus cours, et les artistes ont compris qu'une pensée simple, émouvante, bien rendue, vaut tous les poêlons et tous les bahuts du monde. Quelques amateurs d'élite ont, de leur côté, rendu de erands services à l'art et aux artistes en maintenant ceux-ci dans une sphère d'idées qui n'exclut en rien les splendeurs de la palette flamande. Or, parmi ces amateurs, on peut citer en première ligne M. Couteaux, dont le nom placé sur un cadre, est pour l'artiste un certificat de talent et une recommandation auprès des hommes de goût.

M. Alfred Slevens a envoyé, il y a quelques jours, à l'exposition un tableau qui se ressent étrangement du contact et de l'influence des mœurs pai isiennes. Il représente une jeune femme — alias — loretle — mettant ses bijoux au mont-de-piété.

11 y a de belles qualités d'exécution dans cette œuvre, dont la pensée n'a rien, du reste, qui puisse intéresser. Le monl-de-piélé est pour la loretle l'antichambre de l'hôpital. Les heureuses finissent dans une loge de portier ou un couloir de quatrièmes, à l'Ambigu ou à Beaumarchais. C'est la pente normale sur laquelle roulent ces femmes qui ont tout sacrifié pour quelques jours de velours, de dentelles et de Champagne frappé. M. Stevens a donc commis une faute en choisissant un pareil sujet. Il nous eût bien autrement intéressé. en nous montrant une jeune mère engageant son anneau d'or pour soutenir l'existence de son enfant. Il y avait là une idée

morale, tandis que le sujet traité par M. Slevens iréveille aucun intérêt, aucune sympathie.

La tête de la jeune femme est modelée avec beaucoup de délicatesse et de franchise; les parties dans le clairobscur sont d'une beauté d'exécution qui rappelle la worbidezze de la touche de Willems. La folle créature, sur les traits de laquelle on lit un regret bientôt chassé par l'insouciauce, est vêtue d'une robe de soie gris ardoisé dont les reflets et le drapé sont parfaitement rendus. Nous n'aimons pas, en revanche, cet affreux châle d'un rouge bruyant, qui appelle l'œil par ses tons criards, tandis que l'action principale se passe dans le clair-obscur, où un impassible employé inscrit les affaires de la loretle. Cette partie du lableau est fort belle et comprise avec la sagacité d'un observateur.

Les mains de la loretle, lourdes, sottes et pataudes, contrasient par leur épaisseur et leur grandeur avec les traits fins et délicats de la jeune fille.

M. Dumonceau n'a pas été heureux dans ses deux compositions : les Bons et les Mauvais jours. Sou dessin manque de nerf et de caractère, et son coloris hésite et tâtonne. En revanche, dans le Christ et la Femme adultère, il a montré de belles qualités comme dessin et un seniiment religieux tout empreint de couleur biblique. La femme adultère, affaissée aux pieds du Christ, est dans une attitude à la fois pleine de distinction et de respect. Les draperies sont faciles, de bon goût et en rapport avec la flexion des membres. La tête du Christ est belle de mansuétude et d'intelligence ;

l'ordonnance de celle œuvre décèle un vif inslincl du pilloresque.

Le portrail exposé par M. Alexis Fay se fail remarquer par Taisance de la pose, la dislinclion qui rayonne dans toul l'ensemble du portrail. Le dessin est net, large et hardi; les mains sont dessinées avec esprit; le coloris dénoie un talent qui n'a pas encore trouvé la voie normale.

M. Adolphe Dillens s'est révélé à nous sous un jour loul à fait nouveau. Il y a, dans les œuvres exposées par cet arliste, une vérilé, un senliment naïf, un dessin spirituel et aisé qui, du premier jour, ont Oappé la foule. Le coloris de M. Dillens est riche et brillant, mais sa touche est âpre et dure. Dans sa Cour en Zélande, nous aurions à reprendre bien des hérésies de dessin ; mais la grâce charmante répandue dans celte petite toile fait bientôt oublier ces légers défauts.

Les Nouveaux mariés de Henri Dillens rappellent Wilkie pour l'esprit d'observation et le pittoresque de l'ordonnance. Il y a, dans le filon que viennent de s'ouvrir les frères Dillens, une source de succès futurs qu'il dépend d'eux de s'assurer désormais.

La Digne de Westcappel est une œuvre pleine de mouvement, de verve et de vie. Les chevaux sont lancés avec une vérité d'attitudes qui fait illusion. Les caractères des personnages se révèlent par les traits d'une originalité naïve et franche. Il y a chez les hommes quelque chose de mâle et de rude, qui fait ressortir mieux encore lecaraclère chaste et plein de réserve des

femmes. Le coloris de celte œuvre est sobre et riche tout à la fois.

Le Droit de Passage est une idylle zélandaise, piquante et pleine de fraîcheur, et dont Theureux possesseur compte déjà beaucoup d envieux.

L'Alelier de M. Wiertz.

A M. le rédacteur du Sancho.

Monsieur,

Je sors de l'atelier de M. Wiertz et j'en rapporte des impressions que je suis tenté de vous communiquer.

Je tiens à noter que ce sont des impressions plutôt que des appréciations éclairées que je vous soumets. Il appartient aux hommes de savoir, aux juges spéciaux, habitués, comme vous, monsieur, à lire dans le livre de Tart, déjuger à fond un peintre de la valeur de M. Wiertz. A défaut de titres suffisants pour exercer sérieusement le rôle de critique, c'est-à-dire de lumière et de guide, je me bornerai à exprimer, si vous le voulez bien, mon sentiment de simple curieux.

Je commence par dire que M. Wieriz me parail avoii*

un talent hors ligne. Son Triomphe du Christ est un de ces poëmes que peu d'artistes ont eu la gloire de créer. En entrant dans Talelier, c'est cette création splendide qui frappe tout d'abord la vue. On se sent attiré vers elle et on l'admire longtemps avant de songer à en détacher les yeux.

Après cela, on rencontre, comme points saillants du mobilier artistique de M. Wiertz, Lutte homérique, la Mort de Patrocle, et, je crois, les Anges déchus; grandes toiles, riches, bien certainement, en solides beautés.

Toutes ces œuvres prouvent que l'artiste a, dans une remarquable mesure, le sentiment de la vie, du niouvevement éneigique, de la grandeur, du désordre et de la véhémence des passions.

Quand, après avoir parcouru ces gigantesques pages, on descend vers les toiles qui occupent moins d'espace, on éprouve je ne sais quelle succession de sentiments étranges qui impriment au cerveau des vibrations pénibles et à l'àme des secousses violentes. Et, chose singulière, ces toiles qui semblaient reléguées au second plan et n'occuper qu'une position accessoire, finissent par tout envahir et absorber absolument l'attention. C'est qu'en effet on se croirait engagé dans l'un des cercles infernaux du Dante, dans la cité des pleurs, au milieu de la race des damnés. Vous avancez, et de nouveaux tourmentés se pressent autour de vous. On est tenté de se demander si, comme le saint André du poète Florentin, M. Wiei'tz a voulu se faire un gibet de sa propre maison. Moi aussi, j'entendais pousser des gémissements, et je ne voyais personne qni les fit.

On voit d'abord le Guillotiné, en quatre tableaux, pendant et après la décollation. V^oilà, comme dirait Macbetb, quelque cbose d'horrible. Je n'essayerai pas de le décrire. Si, d'après ce sombre personnage deShakspeare, la vie n'est qu'une ombre qui passe, M. Wiertz a su la rendre, cette ombre, d'une bideur accablante. Est-ce, de la part de l'artiste, une protestation contre la peine de mort? Peut-être! mais^ en tout cas, son œuvre, fùt-elle répétée par des milliers de pinceaux aussi habiles et même, si c'est possible, plus éloquents que le sien, ne peut avoir de succès utile. Le poète et le philosophe ont les moyens de couronner un pareil sujet d'une pensée critique, développée et pénétrante, qui arrive forcément à l'âme par la pitié et s'y loge; mais M. Wiertz, en traduisant le fait brutal, nu et sanglant, pour aboutir, en définitive, à la suite d'une série de visions convulsives, à la morty au néant, en a rendu la vue impossible, partout ailleurs que dans son laboratoire. Et lorsqu'on l'y aperçoit, on est tenté de s'écrier : Arrière, spectre horrible!

D'ailleurs, qui peut avoir conscience de la vie après la mort? Les révélations du magnétisme, invoqués par l'artiste, ne suffiront pas, j'en ai peur, pour élucider ce point.

V ient ensuite le Suicide. Passons! — La faim, disait Ugolin, est plus puissante que la douleur. Qu'est-ce qui esl plus puissant que l'amour de la vie? Qu'est-ce donc qui a pressé la détente du pis.tolet qui fait éclaler cette ' ^ cervelle humaine? Est-ce l'honneur ou la honte? la vertu ou le vice? le courage ou la lâcheté? — Mystérieux pro-

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