‹ Les beaux-arts en Belgique de 1848 a 1857Chapitre 38 sur 49 · DF 1848 A · texte numérisé non relu

DF 1848 A

• manière bien plus fidèle sous le nom de tableaux ennuyeux.

On a donné, pour expliquer celte chute profonde de la peinture religieuse, une foule de raisons parmi lesquelles la première et la plus importante était : que Tartiste n ayant plus la foi religieuse , ses œuvres devaient se ressentir de l'absence de cette flamme divine qui se trouve dans les compositions religieuses des grands maîtres.

C'est là, à notre avis, une pauvre raison, et nous l'admettrions tout au plus pour les peintres de l'école de Pise et pour ces artistes ascétiques qui immolaient la chair dans leurs œuvres, après avoir macéré leur corps à l'ombre des cloîtres, où ils passaient leur vie entre la conlemplalion et la prière. Nous l'admettrions encore pour ces peintres qui, comme fra Angelico de Fiesole, fondaient en larmes lorsqu'ils peignaient le Christ en croix.

L'école spirilualiste de Spinello d'Arezzo, des Mimmi, des peintres du Campo-Santo de Pise, de Pérugin, de Moralès, d'Orcagna, s'efl'orçait, il est vrai, de manifester extérieurement la ferveur divine qui les dévorait, et, le tableau fini, l'artiste tombait à genoux devant l'œuvre de ses mains, où il avait réussi à incarner une de ces ardentes aspirations de Tâme s'efforçant sans cesse d'atteindre à Dieu.

Mais si nous entrons dans la grande école italienne du xvi^ siècle, si nous interrogeons la belle école flamande, qui a pour roi Rubens et pour princes souverains Van Dyck et Jordaens, largument de la foi religieuse va

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lecevoir (l'élranges atteintes! Raphaël, Jules Romain, n'étaient pas, que nous sachions, de fameux chrétiens, surtout à cette cour de Léon X et de Borgia qui tout au plus croyaient en Dieu. La terrihle peste de 1550 avait ravivé un moment le sentiment religieux ; mais à Tépoque de Raphaël, c'élaient d'étranges chréliens que ces adorateurs de la forme, ces païens élégants qui peignaient entre leurs folles maîtresses, et qui, après avoir travaillé à une madone, illustraient les spinthriades obscènes de TArelin!

Quelle vie plus voluptueuse et plus sensuelle que celle de ce Sardanapale de l'art ilalien pour qui les plus fières beautés de l'Italie n'avaient pas de voiles ! Quelle existence de patricien du temps d'Auguste que celle de ce Jules Romain, l'élève aimé de Raphaël et le compagnon de ses voluptés homicides ! Papes et cardinaux , ducs et princes, marquises et bohémiennes, tout ce qui était beau, jeune, riche, puissant par le génie, l'épée ou la beauté, menaient la vie à grandes guides, comme s'ils eussent entendu mugir à l'horizon la formidable voix de Luther! Et cependant les peintres de cette époque auxquels on eut pu demander comme Pic de la Mirandole au pape Alexandre — s'ils croyaient en Dieu — ces mêmes peintres nous ont laissé des œuvres où l'idéal chrétien, où la beauté suprême de l'esprit rayonnant à travers la chair, se manifestent par des beautés nonpareillesl

Que devient donc, vis-à-vis de ces exemples que l'on ne peut nier, l'argument de Vabsence de la foi religieuse venant donner la raison de toutes ces iîlandreuses compositions qui jettent dans un Salon comme une atmosphère

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d'ennui ! Pourquoi ces charmants païens, ces élégants et voluptueux athées de la'bour de Léon X traduisaient-ils si vivement, si purement des croyances, des idées, des symboles dont ils se raillaient? Et pourquoi dlionnéles artistes remplissant fidèlement tous leurs devoirs de chrétiens , n aboulissent-ils qu'à nous donner des sujels sacrés qui, loin de parler à lame et d'éveiller les sentimenls religieux , vous donneraient Tenvie de vous faire Turc pour pouvoir prier Dieu sans être tenté de maudire le peintre qui le comprend d'une façon tour à tour banale ou grotesque?

El si nous quittons celte molle et enivrante Italie pour le ciel plus froid de la Belgique, nous risquons fort de voir l'argument de la foi recevoir une nouvelle atteinte. Ce n'étaient pas des croyants bien fervents que Rubens et Van Dyck, et Jordaens et Diepenbeek, et tant d'autres dont les œuvres sacrées ornent nos autels. C'étaient de gais compagnons, aimant aj)rès les travaux de l'atelier la taverne et le bruit des pots, des banaps et les joyeuses commères. Quelle nature fut moins mystique et moins idéale que Rubens , ce poète de la cbair, de la vie charnelle, puissante, coulant à flots embrasés dans les vigoureuses créations de son robuste génie? Qui a su comme ce Micbel-Ange païen faire triompher partout la chair et la rendre si insolemment belle, qu'on oublie de chercher la trace de l'àme qu'on trouvé bonteuse cl bumiliée dans quelque coin de son œuvre? Est-ce que les Clirists et les Vierges de Rubens ont jamais inspiré beaucoup de pensées pieuses à ceux qui les contemplaient? Et ses saintes et ses Madeleines ne sont-elles pas les plus

friandes et les plus savoureuses drôlesses qui aient jamais hanté les nuits fiévreuses de saint Antoine? Et Jordaens, ce matérialiste, ce païen qui comprit mieux les faunes et leurs bachiques orgies que ne lavait jamais fait un Romain contemporain de Pétrone! Et cependant, nous le répétons, tous ces hommes nous ont laissé des œuvres empreintes d'un haut sentiment religieux, et devant lesffuelles nous avons plus d'une fois ployé le genou !

Ces deux exemples sont, on nous l'avouera, un peu gênants pour ceux qui attribuent la mort de la peinture religieuse à l'absence de la foi.

Nous croyons, nous, que la raison est plus simple et qu'il ne faut pas la chercher bien loin. Raphaël, Jules Romain, Caravaggio et tant d'autres pour l'Italie, — Rubens et son brillant cortège artistique pour la Belgique, — peignaient les sujets religieux comme les sujets profanes, parce que leur organisation vraiment artistique, souple, mobile, puissante, savait s'assimiler tour à tour les idées et les sentiments les plus opposés et les traduire avec la grandeur et la vérité qui leur étaient propres. Franchement païens dans leurs furieuses bacchanales, où trébuchaient des Silènes gorgés de vin et repus jusqu'au menton, ils savaient s'élever jusqu'à la poésie chrétienne lorsqu'ils avaient à traiter ces sujets religieux qui sont tout à la fois des monuments de coloris, d'harmonie, de dessin et de sentiment des choses divines que toutes les générations ont tour à tour salués avec le respect du au génie !

Du temps de Raphaël, comme du temps de Rubens, il y avait des organisations d'artistes impuissantes à atleinr

(Ire le beau et le grand, et ces artistes — comme ceux de nos jours — faisaient, ainsi que MM. Mathieu, Rowies, Swarlebroeck, Slarck, etc., etc., etc., et une foule d'autres, des tableaux où la pensée avortée et incomplète est restée au niveau de rexécution.

Ce qui n'empêche pas que Targument de X absence de la foi religieuse ne soit une excellente ficelle pour justifier bien des défaites!

Plus nous avançons dans l'examen du Salon de 1857, plus nous sentons s'affaisser et s'éteindre en nous la Fégère flamme d'enthousiasme qu'avait allumée un premier coup-d'œil. îlélas! je ne sais quelle influence énervante et morbide a passé dans l'atmosphère artistique de l'Europe entière, car nous ne trouvons ni dans l'école allemande, ni dans l'école française, ni dans l'école flamande-hollandaise, rien qui porte la trace d'une conception virile. On sent dans toutes les œuvres de celte année, je ne sais quel trouble des âmes, quelle indécision des esprits, quelle atrophie des intelligences, qui étend sur toutes les toiles une funeste malaria. Rien de sain, de robuste, de grand, n'arrête nos regards, car le grand atteint à je ne sais quelle colossale caricature, et les sujets poétiques avortent en vignetles de romances ou de boites à fruits confits.

La classification nous fatigue ; errons donc par le Salon au gré de notre fantaisie et laissons-nous happer au collet par les œuvres qui valent la peine qu'on écoute ce qu elles ont à vous dire.

Christophe Colomb, — Rabelais,

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