‹ Les beaux-arts en Europe, 1855Chapitre 10 sur 20 · XL · texte numérisé non relu

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VU. GÀVELIER — DCRET — DUHORT — BIEX — BEfttf LEQOESKE — OTTIA T — POLLET — MARCELL1N — MA1NDRON

Avec sa Pénélope endormie, M. Cavelier s'est placé au premier rang parmi les sculpteurs modernes. Cette figure, affaissée dans ses chastes draperies, sous la fatigue du travail, avait une grâce pudique et sévère digne des beaux temps de l'antiquité; aussi le succès de l'œuvre fut-il complet; pas une critique discordante ne troubla le concert d'éloges : les artistes et les gens du monde furent également charmés. M. de Luynes acheta cette belle statue, et en donna un prix .que n'eût pas osé fixer la modestie de l'auteur. La Vérité montre que M. Cavelier persiste dans l'excellente voie où il a mis le pied dès ses débuts; par une bonne fortune favorable à la sculpture, la Vérité est nue, et l'artiste en a profité pour nous faire voir une grande femme d'une beauté saine et robuste, dont les formes n'auraient aucun besoin du mensonge des vêtements. Rien de voluptueux' d'ailleurs dans

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celte nudité austère : 1» Vérité n'est pas coquette i elle offre arec candeur à la pure lumière du jour sa beauté froide, lavée dans l'eau crue du puits, son séjour habituel, et se présente aux hommes sans intention de les séduire; sa tranquille fierté, sôre de vaincre avec le temps, ne cherche pas de molles poses, de provocantes attitudes ; sur son front serein scintille une étoile d'or ; sa main élève le miroir où tous se voient tels qu'ils sont, beaux ou laids, purs ou infâmes ; et derrière elle son dédain superbe rejette le voile dont on cherche souvent à l'envelopper. En modelant cette figure, M. Cavelier paraît s'être souvenu de la célèbre définition de Platon : c Le beau est la splendeur du vrai ; » car il a fait entrer dans F idéal indispensable au marbre une plus forte proportion de nature que la statuaire ne le comporte ordinairement.

Conçue dans des conditions moins rigoureuses, la Bacchante ebarme par un mouvement assez rare en sculpture : la bacchante tourne autour d'une colonne, en jouant avec une panthère privée qu'elle agace et dont elle se fait suivre; les draperies légères que soulève la rapidité de la course tourbillonnent autour d'elle comme une blanche écume, ne dérobant qu'à demi ses formes jeunes et charmantes; la tête a le sourire mystérieux et les yeux moqueurs de l'ivresse sacrée. La panthère, fascinée, s'élance après la tunique flottante, mais elle rentre ses griffes et fait patte de velours comme un chat familier qu'excite sa maîtresse.

Cvrnélie, assise dans une chaise antique, présente avec une fierté romaine les deux beaux enfants qui lui servent de

joyaux. Le trait, sans doute, est admirable; mais, diront les femmes, n'est-il pas possible d'avoir des enfants bien élevés et des boucles d'oreilles? La Cornélie de H. Cavelier est drapée largement et noblement; sa tète a du caractère, et les enfants, sérieux et dignes, semblent comprendre la réponse maternelle. Ce groupe en plâtre gagnera au marbre en finesse et en pureté; nous le reverrons avec plaisir à une des prochaines expositions. Le portrait de madame J. C, buste en marbre ; le Dante, buste en bronze; le buste tragique, aussi en bronze, sont d'excellentes choses.

M. Duret — chose rare dans la statuaire, cet art abstrait dont la sérénité blanche et froide n'émeut guère le public, épris de drame, de mouvement et de couleur— a obtenu un succès tout à fait populaire. Son Pécheur napolitain dansant la tarentelle, qui est un chef-d'œuvre, a été reproduit de toutes les manières, et les personnes les plus étrangères aux arts le connaissent el l'admirent. En effet, ce bronze charmant, qui ne tient au socle que par le bout de l'orteil, a une élégance, une légèreté, une fougue, une jeunesse, une vie incroyables; il ne pose pas, il danse vraiment; il rit, il est heureux de ce bonheur sans arrière-pensée que verse 1 azur du ciel napolitain. La couleur blonde et fauve du métal fait illusion : elle simule le hâle du soleil sur ce corps jeune et frêle que lustre la vague marine.

Le Vendangeur improvisant sur un sujet comique, le pendant du danseur, a tous les mérites de son aine : c'est la même verve enjouée, la même façon vive et légère, la même pureté classique, assouplie par l'étude de la nature. Ces

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deux statues, où l'art grec ennoblit lo type italien, nous ont fait songer aux vers du comte Auguste de Platen sur Naples, ces vers si lumineux, si rayonnants d'une joie sereine, si antiques et si modernes à la fois !

Représenter un grand homme avec des bottes, un pantalon et une redingote, est une des plus dures nécessités où un statuaire puisse se trouver réduit. H. Duret a surmonté avec bonheur cette difficulté presque invincible. Son Chateaubriand est assis dans une pose pleine de noblesse, d'aisance et de simplicité; le masque porte bien ce cachet de mélancolie profonde et d'incurable ennui qui caractérisait l'auteur de René. Cette tristesse n'empêche cependant pas l'éclair du génie de percer le nuage. Ce marbre, digne du grand écrivain qu'il glorifie, est destiné aux galeries de Versailles.

L 1 Étude de jeune femme en marbre, de M. Dumont, renferme des détails charmants : l'œil caresse avec plaisir ces formes pures, polies par un ciseau soigneux, auxquelles on ne saurait trouver d'autre défaut qu'une perfection un peu froide. Lencothoé et Bacchus enfant sont agencés habilement, et présentent de tous côtés d'heureux profils; on y sent le maître nourri des chefs-d'œuvre de l'art antique, et qui a plus regardé le marbre que la chair : de faute, il n'y en a pas; il ne manque qu'un accent de nature, une étincelle de vie, une négligence peut-être,

Et la grâce, plus belle encor que la beauté,

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comme dit la Fontaine dans un vers délicieusement abandonné, en même temps précepte et modèle.

.Outre ces deux figures, M. Dumont a exposé une statue en bronze de Buffon, pour la ville de Ifontbard, et un modèle en plâtre de la statue du maréchal Bugeaud, élevée à Alger par souscription nationale.

C'est au Salon de 1833 que parut le groupe de Cafn et sa race maudits de Dieu, de M. Étex, et il y fit une grande sensation. Dans un colossal bloc -de marbre, l'artiste avait taillé, avec une rare hardiesse et une farouche poésie, la figure du premier meurtrier entouréde sa famille en pleurs : son front bas et stupide ployait sous la réprobation sans l'accepter; morne, impassible, il ne sentait pas sur sa main sanglante les larmes tièdes de sa femme agenouillée, et n'avait pas un regard pour ses enfants éperdus; il semblait se dire : Pourquoi l'offrande d'Abel était-elle acceptée, quand la fumée de mon sacrifice rampait rabattue vers la terre? Le fratricide trouvait Dieu injuste. Ce groupe, qui a fait la réputation de M. Étex, n'a pas vieilli ; il paraît aussi beau, après vingt-deux ans écoulés, que le premier jour. Dans ce marbre puissant bout toujours la sève généreuse de cette époque où l'art se renouvelait et s'élançait impatient vers la vie.

11 y a beaucoup de grâce et de charme dans ï Hyacinthe mourant. Le corps du jeune ami d'Apollon s'affaisse avec un mouvement d'une souplesse languissante très-bien rendu.

Le buste en marbre de M. Alfred de Vigny reproduit d'une façon intelligente la physionomie délicatement noble et aris-

tocraliquement poétique du modèle : ce sont bien là ses traits purs et fins, son regard rêveur, son sourire mélancolique, et l'on y retrouve l'élégance discrète et l'air grand seigneur de ce champion du romantisme,

Qui dans sa tour d'ivoire avant midi rentrait.

Le portrait de Charlet a ces lignes tristes et sévères qui font prendre au premier coup d'oeil l'artiste spirituel pour un de ces grognards de la grande armée dont il a écrit la légende du bout de son crayon lithographique.

Quelle idée ingénieuse, tendre et charmante, que celle du Premier Berceau, de M. Debay ! Eve assise tient sur ses genoux, où s'agrafent ses mains croisées, ses deux enfants groupés dans son giron comme des oiseaux dans leur nid ; ils dorment, pelotonnés et chauds, sur le cœur maternel. Le duvet de l'eider est-il plus doux, et jamais fils d'empereur, sur sa conque d'or capitonnée de satin, eut-il un sommeil mieux abrité? Toute cette composition se ramasse et se concentre avec un bonheur extrême, présentant de tous côtés des lignes d'une grâce harmonieuse. M. Debay a manié la brosse avant de toucher le ciseau; on le devine à un certain sentiment pittoresque que n'ont pas habituellement les statuaires.

C'est une œuvre de premier ordre que le Faune dansant de M. Lequesne; si l'on avait exhumé ce bronze vertdegrisé de quelque fouille, les plus fins connaisseurs le jugeraient antique, et il figurerait au Vatican ou aux Studj parmi les

dieux de la mythologie, qui le reconnaîtraient pour leur frère. Il est difficile de pondérer avec plus d'art un corps en équilibre sur la peau d'une outre glissante. H. Lequesne a retrouvé cette eurhythmie du mouvement, cette balance des lignes dont les anciens possédaient le secret. Son Faune, muscle vigoureusement, mais sans exagération, est d'une ànatomie irréprochable. Cependant l'artiste n'a pas fait de son ciseau un scalpel et n'a pas écorché sa figure pour montrer sa science myologique ; ses trois bustes en marbre du maréchal Saint-Arnaud, de Visconti, de M. Hyppolyte Guérin, sont très-ressemblants et modelés avec beaucoup de largeur et de fermeté.

Nous voudrions bien voir exécuté le projet d'achèvement de la fontaine monumentale du Luxembourg de M. Ottin. C'est une composition spirituelle et pittoresque, qui produirait, nous n'en doutons pas, le meilleur effet. Dans l'enfoncement d'une grotte de rocaille, Acis et Galatée, amoureusement enlacés, n'aperçoivent pas la tête monstrueuse du Cyclope jaloux qui s'élève au-dessus de la roche, et les regarde de son œil unique avec une expression de haine ; on dirait un couple de gazelles que guette un lion. Polyphème va détacher une énorme pierre pour écraser son rival et le punir d'être charmant.— Le contraste du marbre blanc, dans lequel on taillerait les figures, avec les tons rougeâtres des rocailles, où s'accrocheraient des plantes aquatiques et pariétaires, formerait une opposition des plus heureuses ; sur ce fond coloré et rustique, les figures se dessineraient admirablement.

M. Pollet est l'auteur de cette charmante Heure de la Nuit, qui eut tant de succès au Salon de 1850-51 , et dont la reproduction s'est emparée pour la multiplier à l'infini; il en expose un fac-similé en bronze, car l'original est en marbre. C'est toujours le même jet svelte et pur, les mêmes formes suaves; mais peut-être le ton fauve du métal ne vaut-il pas pour ce rêve aérien les blancheurs et les transparences marmoréennes : le carrare et le pentélique, avec leur mica scintillant, conviennent mieux que l'airain aux jeunes immortelles nues. Achille à Scyros présente une de ces difficultés qu'eussent aimé à vaincre les statuaires grecs: fondre dans le même corps la beauté de l'éphèbe et de la jeune fille, mettre Achille à côté de Déidamîe (discrimen obscurum) de manière à tromper les yeux ravis, cacher sous des formes féminines les muscles du guerrier jusqu'au moment où Ulysse apparaît avec le casque d'or et les armes et in celantes, c'était là un motif délicieux pour la sculpture, et H. Pollet en a tiré tout le parti possible. Dans la statuaire moderne, on ne s'attache guère qu'à rendre la beauté de la femme; les anciens savaient donner aux jeunes héros et aux dieux aimables des formes aussi pures, aussi parfaites que celles des Vénus, des Grâces et des Nymphes. Notre artiste a dû, pour son Achille, consulter le Bacchus indien, le Génie funèbre, l'Apolline, et autres types délicats de la beauté virile, disparue à tout jamais du monde. \a Enfant, statue de marbre, est d'un très-gracieux sentiment; les deux bustes de Bacchantes ont de la souplesse et de la vie.

Il faut pardonner un peu de manière lorsqu'il en résulte h. 10

un effet heureux : sans doute, la CyprU allaitant V Amour , de 11. Marcellin, a une pose d'une grâce cherchée; mais cette grâce existe, et la ligne tourmentée se replie d'une façon élégamment sinueuse, présentant ces contours serpentins qu'aiment les statuaires et les peintres. A l'art grec se mêlent ici ces cambrures florentines, ces airs penchés, ces doigts contrastés qui plaisaient à Benvenuto Cellini, à Jean de Bologne, à Jean Goujon et à Germain Pilon; la tête est fine, malicieuse, spirituelle; le corps est digne de la mère de l'Amour. Le Retour du printemps est aussi une œuvre pleine de charme et de talent.

Le romantisme. a eu jusqu'à présent peu de représentants en sculpture. Si Ton en excepte David, Barye, Préault, Antonin Hoyne et Maindron, les statuaires sont restés fidèles au culte des anciens dieux. Pour eux, les olympiens habitent toujours leurs douze palais d'or, et, depuis Phidias, il ne s'est rien passé. En effet, nulle matière n'est plus rebelle que le marbre à l'idée moderne qui pétrit le fer et l'acier comme de la cire : la religion, les mœurs, les costumes, tout semble conspirer contre cet art essentiellement païen de la sculpture, et ce n'est que par un effort soutenu que la tradition s'en conserve. M. Maindron a exposé le modèle en plâtre de sa Velléda, dont l'original est au jardin du Luxembourg. Il y a dans cette statue de druidesse l'intention accusée d'échapper à l'idéal antique et de substituer un type gaulois à l'éternel type grec. Aussi souleva-t-elle jadis beaucoup d'objections tombées maintenant. Le Christ en bronze du même auteur montre aussi la volonté de ne pas clouer un

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Apollon sur la croix et d'y Taire souffrir un Die» avec un corps humain brisé par les tortures, pensée peut-être plus chrétienne que sculpturale.

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