H. SIM1RT
La statuaire chryséléphantine, si honorée chez les anciens, qu'elle ne pouvait être pratiquée que par des hommes libres, semble avoir été inconnue chez les modernes, ou du moins regardée comme barbare; le mélange de ces belles matières qui se combinent si harmonieusement choque les idées reçues : habitués à la blancheur uniforme du marbre, nous ne voulons comprendre que la sculpture monochrome; nous acceptons sans peine, pour les statues, la pâleur idéale du paros, du pentélique et du carrare, qui ne différencie en rien les valeurs des chairs, des cheveux, des prunelles et des draperies. Assurément il y a dans cette convention quelque chose de grand, de noble et desimpie, bien digne de la sévérité de la statuaire : cette manière abstraite d'envisager Fart indique des natures cultivées, capables de
comprendre, la beauté pure. Cependant les Grecs, qui nous valaîeut bien, et dont le goût en toutes choses était plus sûr que le nôtre, admettaient que Ton mariât l'or et l'ivoire dans la représentation plastique des dieux et des déesses : ils coloraient, en outre, leur architecture, et le Parthénon porte des traces encore visibles de rouge et de bleu. — Phidias était un toreuticien, et il est douteux que ce dieu de la sculpture ait jamais touché le ciseau et le maillet : l'antiquité ne lui a pas attribué une seule statue de marbre, excepté Pline, qui parle avec la restriction d'un on-dit de la Vénus du Parthénon, regardée comme de Phidias.
Tout voyageur qui a visité le merveilleux temple d'Ictinus sur l'Acropole d'Athènes, en foulant ces nobles marbres que le temps avait respectés et que la barbarie humaine a mutilés sans pouvoir en détruire la beauté divine, s'est laissé aller à remettre en place Tes colonnes tombées et à restaurer dans son imagination la figure complète de l'édifice. Chacun, en s'aidant du dessin de Carey, a repeuplé les deux frontons de leurs bas-reliefs absents, et réparé de son mieux les outrages des bombes vénitiennes. Nous-même, en voyant distincte encore sur le pavé de la Cella la trace du piédestal de la statue de Phidias, nous n'avons pu nous empêcher do la relever en idée d'après les vagues textes de l'admiration antique, et de nous représenter aux lieux où il s'élevait le colosse d'or et d'ivoire, dont la matière, pour riche qu'elle fût, ne formait que la moindre valeur, et nous nous disions : — Si nous étions quelque peu millionnaire, nous irions trouver un statuaire, nous mettrions devant lui un
tas de lingots d'or et de dents d'éléphant, et nous lui dirions : « Essayez de refaire la Minerve. »
Cette idée, M. de Luynes Ta réalisée, et nous devons à sa magniGcence le plaisir de juger par nous-même l'effet que produisait la statuaire chryséléphantine. Il s'est adressé à H. Simart, un artiste imbu de la pure tradition grecque, et digne d'essayer cette restauration de Phidias.
Avant de parler de l'œuvre de M. Simart, faisons l'histoire de cette statue, qui a passé à bon droit pour le miracle de l'art antique.
Il nous semble bizarre, à nous autres, dont la toreutique se borne à sculpter des Christs de quelques pouces cloués à des croix d'ébène, qu'on ait choisi pour un colosse une matière qui ne se trouve qu'en morceaux d'une grandeur nécessairement restreinte : la dent d'un pachyderme. Mais les anciens possédaient l'art d'amollir l'ivoire, de le scier circulairement et de le dédoubler en lames assez larges; ils le plaquaient ainsi étendu sur une armature de bois, en ayant soin de dissimuler les pièces de rapport par la précision des jointures ; ils pouvaient de la sorte rendre des portions de nu d'une dimension considérable ; les draperies, les cheveux, les armes, les ornements, étaient faits d'une feuille d'or plus ou moins épaisse, fixée au moyen des mêmes procédés. Nous voyons maintenant, par la Minerve de M. Simart, comme le ton opulent de l'or se marie heureusement à la moelleuse et vivante pâleur de l'ivoire, et nous comprenons que les Grecs n'étaient point des barbares en risquant cet harmonieux contraste.
m LES BEAUX-ARTS EN BÏÏ10PE.
La Minerve de Phidias n'avait pas moins de vingt-six coudées (à peu près trente-sept pieds^; en donnant au piédestal huit pieds» cela porte la hauteur totale à quarantecinq pieds : la pointe de la lance que tenait la déesse devait presque toucher le plafond du temple. — Le Jupiter d ? 0lympie était aussi d'une grandeur démesurée, quoique représenté assis, et, s'il se fût levé, au dire de Strabon, il eût crevé le toit de son sanctuaire. Cette énormité surprend chez les Grecs, geus d'un goût si pur et si préoccupés de Teurhythmie des proportions; par cette faute volontaire, ils prétendaient sans doute marquer la supériorité du dieu sur ses adorateurs. Le moyen âge abonde en exemples de ce genre. On voit au porche de mainte cathédrale des Christs ou des Vierges gigantesques au milieu d'une cour d'apôtres et de fidèles d'une dimension beaucoup moindre; la même pensée s'est traduite d'une manière identique et à des siècles de distance.
Pour couvrir un tel colosse d'ivoire et d'or, la dépense était énorme; aussi Phidias proposa-t-il de faire économiquement les nus en marbre pentélique; mais le peuple d'Athènes ne voulut pas entendre parler d'une semblable parcimonie, bonne pour des habitants de Platée, désirant faire à peu de frais un simulacre du dieu local : l'or employé montait à quarante ou quarante-cinq talents, et Périclés, qui connaissait le caractère athénien, conseilla à Phidias de le disposer de manière que les morceaux pussent se détacher et se peser; précaution utile, car l'artiste fut accusé d'avoir détourné une partie du métal, et se justifia aisément.
Quant à ce que coûta l'ivoire, on l'ignore; mais son prix, joint à celui de l'armature antérieure, nécessairement trèscompliquée, dut égaler au moins celui de l'or.
Mais ce n'était pas la cherté des matières qui séduisait les Athéniens : ils pensaient avec raison que la blancheur tiède et transparente de l'ivoire l'emportait sur l'éclat froid du marbre pour rendre la chair immortelle des divinités, et que l'or aux nuances chaudes et riches représentait admirablement les draperies lumineuses jouant autour de leurs formes parfaites; — aussi ne fut-ce pas la richesse, mais la beauté, que chercha Phidias en employant l'or et l'ivoire.
La déesse était coiffée d'un casque ayant pour cimier, à ce que dit Pausanias, un sphinx côtoyé de deux dragons; — une médaille d'Àspasius, qu'on prétend être une copie de la Minerve de Phidias, ajoute à cette ornementation deux Pégases aux côtés du casque et huit chevaux galopant rangés sur la visière. — Gela nous paraît bien surchargé pour le goût grec, si sobre et si pur. — L'égide couvrait sa poitrine, et sa main gauche s'appuyait, en retenant sa lance, à l'orbe d'un bouclier d'or, qui, le rapport de proportion gardé, ne devait pas avoir moins de quinze à dix-huit pieds de haut. La face intérieure ou concave représentait le combat des dieux et des géants; la face extérieure ou convexe, la guerre desAmazones, courant en manière de frise autour de l'umbo; c'est dans cette partie du bouclier que Phidias, à qui on refusait l'honneur de signer sa statue, mit son portrait sous la forme d'un vieillard chauve soulevant une pierre des deux mains, audace qui le fit accuser d'impiété et lui valut
de mourir en prison, récompense digne de l'envieuse Athènes. La tunique de la déesse, tombant à chastes plis, laissait paraître ses beaux pieds chaussés de la sandale tyrrhénienne, une espèce de patin formé de plusieurs semelles superposées; cette sandale, mise à l'échelle du colosse, avait quinze ou seize pouces d'épaisseur ; et, comme cette surface lisso eût pu sembler trop nue, l'artiste l'avait ornée de bas-reliefs dont le sujet était le combat des Centaures et des La pi thés.
Le bras droit, étendu en avant, portait une Victoire de six pieds de haut, ailée et drapée d'or, qui, de ses mains d'ivoire, offrait la couronne à la déesse avec un mouvement d'une élégance, d'une ardeur et d'une poésie sans pareilles : cette Victoire était comme un chef-d'œuvre dans le chefd'œuvre, et l'antiquité n'a pas eu assez d'hyperboles pour la louer. Auprès de la statue, le serpent, symbole d'Érechthée, entortillait ses anneaux squammeux. Par une licence permise et nécessaire dans la statuaire polychrome, l'artiste n'avait pas laissé à sa Minerve le regard vide et blanc des effigies de marbre : deux pierres précieuses, incrustées à la place des prunelles, simulaient les rayons de la vie et de l'intelligence; diverses teintures coloraient For en or vert, en or rouge, en or blanc, et jetaient une variété harmonieuse sur l'ensemble.
Quel effet devait produire un tel chef-d'œuvre dans] cet admirable temple! La beauté la plus pure grandie par des proportions colossales et devenue presque formidable! l'énormité de l'Egypte jointe à l'idéal de la Grèce! Aussi que de soins pour conserver la radieuse statue! On répandait
autour du piédestal de l'eau, qui, en s'évaporant, entretenait une humidité favorable à l'ivoire; chaque année, le 25 du mois Thargélion, les Praxiergides détachaient les ornements de la statue, la nettoyaient et en visitaient l'intérieur. Pendant cette opération, la déesse était cachée par un voile aux regards profanes.
Qu'est devenue la Minerve de Phidias? Placée dans le Parthénon la troisième année de la vingt-cinquième olympiade, sous l'archontat de Théodore, elle fut enlevée du temple par les chrétiens, sous le règne de Justinien, et alla probablement orner l'Hippodrome de Byzance, en compagnie du Jupiter d'OIympie, des Chevaux de Lysippe et du trépied de Delphes. Elle périt avec les chefs-d'œuvre de l'art antique sous les cataclysmes de barbares. — Pausanias l'avait vue dans sa beauté intacte après six siècles d'existence.
M. Simart, s'aidant de toutes les ressources que la science archéologique mettait à sa disposition, a restauré heureusement la silhouette générale de la statue de Phidias; il a consulté les textes et les médailles : sa Minerve n'a pas, comme on le pense bien, la taille de la Minerve du Parthénon; il a dû se borner à l'exécution au quart, ce qui donne encore une proportion de huit pieds, et suffit pour donner une idée de l'original. La description que nous venons de faire de l'œuvre de Phidias nous dispense de parler en détail de celle de M. Simart, qui s'est conformé avec la plus scrupuleuse exactitude aux renseignements, par malheur peu précis, qu'ont laissés les anciens. La tête de sa statue, au profil ferme et sévère, a bien l'expression de sérénité froide et de
m LES MAUX-ARTS M EUROPE.
virginité dédaigneuse qui convient à la pins chaste divinité de l'Olympe; nne pierre d'azurite, enchâssée dans sa prunette, rappelle Pépithète de glmtcvpis qu'Homère ne manque jamais Rappliquer à Pallas-Athéné, et donne à son regard une lueur étrange : on dirait un «il vivant qui scintille à travers un masque. Nous aimons assez cette bizarrerie inquiétante. Des boucles d'oreilles d'or et des pierres bleues accompagnent tes joues pâles de la déesse; les bras, taillés d'une seule pièce dans deux énormes défenses d'ivoire fossile, sont d'une rare beauté; la transparence éburnéenne, traversée de veines bleuâtres et de blancheurs rosées, joue la chair à faire illusion : on croirait voir la vie courir sous cette belle substance si polie, d'un grain si fin, qui imite le derme délicat d'une jeune femme. Les pieds sont purs de formes, comme des pieds qui n'ont jamais foulé que l'azur du ciel ou la neige étincelante de l'Olympe. La tunique, d'un or pâle, semblable à cet eleetrum si célèbre dans l'antiquité, descend à plis simples et graves, et fait le plus heureux contraste avec les teintes blanches de l'ivoire. Les basreliefs du bouclier et des sandales ont bien le caractère hellénique, et le serpent Érechthée déroule d'une façon pittoresque ses écailles d'or vert. Au lieu de la Méduse de l'égide, M. Simart, se fondant sur certains textes, a mis un masque d'Hécate, dont la bouche, au rictus monstrueux. > laisse passer quatre crocs, symboles des quatre quartiers de la lune : nous doutons que Phidias ait placé sut la virginale et robuste poitrine de sa déesse ce mascaron grimaçant, relevant plutôt des religions symboliques de l'Asie que de l'art
grec. La Victoire que Minerve tient dans sa main, et qui fait palpiter éperdument ses frissonnantes ailes d'or, est la plus délicieuse statuette chryséléphantine qu'on puisse rêver, et M. Simart a cette ressemblance avec Phidias, d avoir principalement réussi cette figurine.
L'artiste, poursuivant sa restauration, a restitué sur le piédestal de la statue la Naissance de Pandore, douée par tous les dieux comme une princesse de conte de fées, dont on dit que Phidias avait orné le socle de son colosse. Ce basrelief est charmant et semble détaché d'une frise du temple de la Victoire Aptère; il complète la statue, dont la richesse avait besoin de eette base élégante.
MM. BARÏE — LECHESNE — FREMIET — JACQOEMARD — KNECHT
— CHRISTOPHE — M lle DE FAUVE AU —
JOUFFROY — OUDIAÉ — PARRAUD — JALEY — MAILLET —