DAUZATS — FAIVRE-DCFFER — E. LAMI — VIDAL
SAINT-JEAN — CHABAL-DESSURGEY
Quelque soin qu'on prenne de ne laisser échapper aucune individualité de valeur dans ce dénombrement plus long que ceux d'Homère et du Tasse, il se trouve toujours que l'on a oublié quelqu'un d'important, ou qui ne se classait pas d'une façon précise. Voici qu'au moment de passer de la peinture à la sculpture , nous nous apercevons que plus d'un nom méritant d'être cité a été omis: nous n'avons, par exemple, rien dit de M. 0. Tassaërt, pour lequel nous professons une estime singulière; M. 0. Tassaërt possède une qualité assez rare aujourd'hui, lesentiment du clair-obscur; à un
degré inférieur sans doute, il est de la famille de Corrége et de Prudbon ; ses figures baignent comme dans une atmosphère de clair de lune, et des reflets argentés illuminent ses ombres; une grâce souffrante, une mélancolie résignée, attendrissent les physionomies de ses personnages; il a du f cœur et sait émouvoir par de petits drames très-simples. Le Sommeil de V enfant Jésus, entouré de petits anges en adoration devant un Dieu de leur taille, a la fraîcheur de cette guirlande de chérubins roses que Rubens a tressée autour de la tête rayonnante de Marie dans V Assomption de la cathédrale d'Anvers ; cette fois le peintre a fouetté de nuances vermeilles le gris de perle qui lui sert habituellement de teinte locale, et il a voulu faire de ce sujet charmant une fête pour les yeux.
L'on conçoit la Tentation de saint Antoine comme Ta représentée M. Tassaërt.
Celles de Téniers et de Callot sont absurdes, et le diable n'était guère fin de faire danser sous les yeux de Termite des fantaisies hideuses et dégoûtantes; un pauvre ascète perdu dans les solitudes des Thébaïdes, halluciné par le jeûne, brûlé tout le jour aux réverbérations du sable ardent, doit en effet être tenté lorsque tout le personnel d'un opéra satanique vient exécuter autour de lui le ballet des séductions mondaines. Malgré son crâne jaune comme une tête de mort, sa barbe grise épanchée à flots séniles sur sa Bible, son corps de squelette disséqué sous le froc par les macérations, le saint homme a besoin du secours de la croix pour ne pas se laisser séduire à ces blanches nudités
m LES MAUX-ARTS EN EUROPE.
que h hine glace d'argent et qui se tordent dans la vapevr bleue, faisant reluire les rondeurs de leurs torses, arrondissant leurs bras comme des écharpes, cambrant leurs reins souples avec des attitudes provocatrices et voluptueuses à rendre jalouses la Dolorès et la Petra Camara . Comme les danseuses diaboliques ont beaucoup plus de ballon que les danseuses terrestres, elles s'élèvent jusqu'à la voûte de la grotte dans des poses de raccourci d'une grâce et d une hardiesse extrêmes, qui enveloppent leurs formes sous des angles imprévus; d'autres font reluire à travers le cristal des flacons des vins de topaze et de rubis, tendent des coupes d'or oq présentent des corbeilles comblées de fruits; des gnomes étalent leurs trésors, diamants, perles, monnaies de toutes valeurs et de tous pays; mais le saint ne se laisse pas plus tenter par Ta varice que par la gourmandise et la luxure, et M. Tassaërt a vainement déployé les séductions de sa palette magique.
Le Fils de Louis XVI dans la tour du Temple est une petite élégie peinte d'un sentiment exquis. L'enfant laisse tomber devant la porte de la prison qu'habitait sa mère u» chétif bouquet d'herbes et de fleurs cueillies à grand' peine le long des murailles, pieux hommage à une sainte mémoire; le commissaire, croyant que l'enfant se trompe de seuil, loi fait hâter le pas; mais il a déjà déposé sa naïve offrande. La tête de Louis XVII est d'une grâce navrante sous sa pâleur maladive.
Qu'annonce cette lettre funeste? l'a mort, la ruine, l'abandon? Nous n*avons pu la lire que dans les larmes, le
frisson nerveux et l'abattement de celle qui la reçoit et la tient encore d'une nain tremblante, affaissée sur une chaise; mais le tableau est bien nommé la Triste Nouvelle.
Certes, rien ne ressemble moins à la Sarah du poëte que celle de M. 0. Tassaërt; cette fillette blonde est essentiellement Parisienne; elle a dû se baigner plus d'une fois à l'île Saint-Denis ou à Saint-Ouen, apportée par quelque canot de flambards; mais elle n'a jamais trempé dans l'eau de THissus son pied débarrassé du brodequin en peau de chèvre, ce qui ne l'empêche pas d'être très-blanche, très-souple et trèsgracieuse sur son escarpolette.
La Tête d'étude est bien modelée dans la pâte, et a cette tendre harmonie de couleur qui caractérise l'artiste.
Au lieu d'installer le réalisme dans une baraque à cêté de l'Exposition, H. Courbet ferait mieux de cultiver le grand paysagiste qui est en lui : la Roche de dix heures, vallée de la Loue, mérite qu'on s'y arrête. Une énorme masse degrés, d'un ton argenté, projette sur un gazon d'un vert vif une ombre noire découpée crûment. Au-dessus de la roche brille, à travers les broussailles, un petit bout de ciel bleu : il y a là un bel accent de vérité et une puissance de couleur rare. Nous ne discuterons pas les doctrines de M. Courbet; nous ne regardons que les résultats, et nous trouvons qu'il gâte systématiquement un vrai talent de peintre : les Demoiselles de campagne, les Casseurs de pierre, la Fileuse, sont de vieilles connaissances que nous avons appréciées lors de leur apparition; nous n'y reviendrons pas : elles nous ont peu charmé; et maintenant, comme autrefois, nous persistons à
(croire que H. Courbet, sous prétexte de réalisme, calomnié (affreusement la nature. La nature, même la moins choisie, [n'est ni si laide, ni si disgracieuse, ni si barbouillée. Et [ pourtant M. Courbet a parfois de belles localités bien simples, bien larges, bien soutenues d'un bout à l'autre. Malheureusement il annihile ses qualités par un parti pris funeste; les Cribleuses de blé, cependant, nous semblent indiquer quelque amélioration : la petite fille en jupon rouge qui soulève le van a une certaine grâce rustique; elle est vraie comme un portrait, et non comme une caricature. La Rencontre représente M. Courbet salué sur une route par un monsieur vêtu d'un paletot et suivi d'un domestique. M. Courbet a une fort belle tête qu'il aime à reproduire dans ses tableaux, en ayant soin de ne pas s'appliquer les procédés du réalisme ; il réserve pour lui les tons frais et purs, et caresse sa barbe frisée d'un pinceau délicat. Par exemple, il a été bien cruel pour la Dame espagnole dont il a exposé le portrait. Nous avons vu les gitanas sur le seuil de leurs antres creusés dans les flancs du Honte Sagrado, à Grenade, au Barrio de Triana, à Séville, hâves, maigres, brûlées du soleil; mais aucune d'elles n'était si noire, si sèche, si étrangement hagarde que la tète peinte par H. Courbet. Nous ne demandons pas des tons roses, une fleur de pastel, mais encore faut-il peindre de la chair vivante : Juan Valdès Leal, le peintre de cadavres, dont les tableaux font boucher le nez aux visiteurs de l'hôpital de la Charité, à Séville, n'a pas une palette plus faisandée, plus chargée de nuances vertes et putrides. Le courageux modèle
qui a posé pour cette bizarre peinture doit avoir été prodigieusement flatté en laid.
L'exposition de M. Ilillemacher est nombreuse; il a sept tableaux tant modernes qu'anciens. Un Confessionnal de Saint-Pierre de Rome le jour de Pâques donne une idée exacte des mœurs italiennes. On sait que dans Saint-Pierre il y a des confessionnaux pour tous les idiomes de la chrétienté. Chacun peut y faire l'aveu de ses fautes dans sa propre langue. Le confessionnal de H. Ilillemacher porte l'inscription pro linguâ italicd, et le prêtre, armé d'une longue baguette, touche le front de celui dont le tour est venu; des Transteverins, des paysans de la campagne de Rome, des chevriers de la Sabine, des femmes d'Albano et de Nettuno revêtues de leurs costumes pittoresques, attendent, agenouillés ou groupés dans des poses d'une foi naïve. Le Dimanche des Rameaux encadre d'un portail d'église de charmantes femmes sortant de la messe et faisant emplette de buis bénit. Vert-Vert, en fort mauvaise compagnie sur le coche de la Loire, enrichit son vocabulaire de perroquet dévot d'expressions plus que mondaines :
Les f... et les b... voltigent sur son bec.
Le Satyre et le Passant nous montrent le chèvre-pied surpris dp voir son hôte souffler le froid et le chaud; il y a dans ce tableau une spirituelle compréhension de l'antiquité rendue familièrement, et c'est un de ceux du peintre que nous préférons. La Mort du zouave, la Leçon de tambour,
Rubens faisant le portrait de sa femme Hélé** Formann, ont les qualités de finesse et de précision qui distinguent l'artiste.
M. Herbsthelfer, l'auteur de la Résurrection de Lazare, d'un Épisode de ricomachie et du Guet-Apens, rappelle, par son dessin on peu tourmenté, la manière de GoHzh» ou de Romain de Hooge; et ses trois tableaux, plus germaniques que français, ont un aspect assez original; ils sort, en outre, librement et spirituellement peints.
N'allons pas oublier le Christ au tmnbeau et le Compteur d'or de M. Jolin, deux toiles d'un dessin pur et d'une bonne couleur; ni la belle composition de H. Gariot, la France inaugurant V Exposition universelle. M. Gariot a fait autrefois une Titania très-poétique, que nous aurions été bien aise de revoir, dans un sentiment demi-grec, demi-shakspenrien, tout à fait convenable à ce rêve féerique qui se passe dans un bois saeré près d' Athènes.
If y a comme un reflet de Claude Lorrain sur la Vue de la Neva, prise du quai de la Cour, à Saint-Pétersbourg, de H. Lanoue; un chaud soleil couchant dore les colonnes (le granit, les lions de bronze et les eaux scintillantes du fleuve. La Vue prise à Pont-Rousseau, près Nantes, est étudiée avec beaucoup de soin et parfaitement rendue.
Nous sommes étonné de ne pas voir M. Hervier plus connu; il a cependant tout ce qu'il faut pour cela •: un& couleur vive et bizarre, une exécution] originale et le don de saisir la nature sous un angle particulier; il approche souvent de Rousseau, et remporte quelquefois sur hxi par le
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mordant et le pétillant de la touche. Le Village de Quevilly, effet d'automne, est un excellent paysage, très-vrai et à la fois très-étrange d'aspect. Nous aimons aussi beaucoup la Rentrée au port.
M. Galetti semble avoir dérobé à Decamps le rayon de soleil dont il plaque ses murailles blanches. On se souvient de cette Vue frise à Ténériffe, qui faisait presque baisser les yeux à force de lumière, et qu'on ne pouvait regarder qu'avec des lunettes bleues. M. Galetti a exposé une Vue de Santiago, île du cap Vert, et la Mare aux Fées de Fontainebleau, qui montrent son talent exotique et son talent indigène.
Plaçons ici un petit groupe d'orientaux : MM. Théodore Frère, Flandin, Laurens. M. Théodore Frère est un peintre voyageur; nous l'avons reucontré à Constantinople, et nous pouvons certifier l'exactitude de sa Vue de Stamboul; l'JÇ»trée de mosquée à Beyrouth, le Bazar à Damas, la Cmtr à Teuiah, prouvent chez l'artiste une longue familiarité avec ces pays d'or, d'argent et d'azur, qui laissent à ceux qui les ont visités de si persistantes nostalgies. M. Flandin a repré-* sente Constantinople avec amour et sous ses plus beaux aspects : il l'a prise le matin, quand elle écarte aux rayons roses du soleil levant 9es rideaux de gaze argentée, et plus tard lorsque les minarets de la Sulymanieh et de la Sultane- Validé élèvent au-dessus des maisons peintes leurs coupoles blanches et leurs flèehes d'ivoire dans un ciel d'un bleu plus intense. It a peint aussi l'entrée du Bosphore, en se plaçant à Scutari ou à Kadi-Kioi, un panorama merveilleux
et sans rival au monde ; mais qui est-ce qui n'est pas allé à Constantinople aujourd'hui? Pour Ispahan, c'est plus difficile, et nous devons avoir une vive obligation à M. Flandin de nous avoir rapporté cette splendide mosquée de la place Chah-Abbas, avec son porche immense et ses murs plaqués de mosaïques. H. Laurens nous met sur la Route de Téhéran à Ispahan, et nous ne lui ferons qu'un reproche, c'est de puiser si rarement dans son riche portefeuille, et de ne pas faire plus de tableaux.
H. Colonua distria a fait un beau portrait de Son Excellence H. AbbaUicci, garde des sceaux, d'une grande ressemblance et d'un style très-pur.
Quant à M. Guillemin, il continue à traiter avec beaucoup d'esprit et une couleur vive et fraîche une foule de petits sujets naïfs ou familiers : la Lecture de la Bible, Pâques fleuries, le Thésaurisew\ la Petite Frileuse, ont les qualités ordinaires de cet agréable peintre.
L'auteur du Déménagement des bohémiens et de la Bataille du lutrin, M. Pluyette, a fait la Vieille et les deux Servantes, une composition ingénieuse, très-bien peinte.
L'invention du daguerréotype a fort diminué le nombre des peintres d'architecture; mais, ce que la photographie ne peut faire, et ce que M. Dauzats fait très-bien, c'est de mettre sur les lignes les plus exactes une couleur vraie, lumineuse et chaude; nous nous sommes promené dans sa toile représentant San Juan de los Reyes, comme nous l'avons fait à Tolède en 1840; — Y Église de Saint-Géréon, à Cologne, a toute l'illusion d'un diorama.
Parmi les plus beaux pastels qui se soient faits, il faut placer le Printemps, de M. Faivre-Duffer, une svelte figure rose voltigeant sur un fond d'azur, et dessinée avec une pureté digne d'Amaury-Duval. Citons aussi les aquarelles fashionables d'Eugène La mi, un des rares peintres qui aient su rendre les élégances modernes : le Draiving Room, ou le lever de la reine à Saint-James, est une chose charmante; le Rendez-vous de chasse, VOrgie, ont un esprit, une finesse, une transparence incroyables. — Les deux sujets tirés des Amours des Anges de Thomas Moore, par M. Vidal, ont cette grâce tenue, cette délicatesse aérienne que l'artiste donne aux femmes et aux enfants comme aux anges : c'est un défi porté aux graveurs anglais de faire passer du vélin sur l'acier ces ombres charmantes et diaphanes.
M. Saint-Jean règne toujours en maître sur l'empire de Flore, si l'on peut se servir d'une locution si surannée. Ses roses, ses raisins, sont superbes. Cependant voici H. Chabal- Dessurgey qui le serre de près. La Sainte Vierge entourée de fleurs, un Coin de vigne à l'automne, sont, dans leur genre, de véritables chefs-d'œuvre.
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