GAYRARD RUDE SALMON CORDIER, ETC
La vraie exposition de H. Barye est au palais de l'Industrie, où l'artiste figure comme fabricant de bronzes. Il n'a
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mis à l'avenue Montaigne qu'un seul morceau, mais ce morceau est un chef-d'œuvre : le Jaguar dévorant un lièvre. Avec quelle volupté féline la bête féroce étreint dans se» pattes puissantes le pauvre lièvre pantelant, qui, les oreilles couchées, l'œil arrondi de terreur, attend le coup de grâcel Son dos s'arque, ses babines se froncent, des frissons de plaisir courent sur son poil comme des ondulations de moire; ses muscles tressaillent, tout son être trahit l'orgasme de la cruauté qui va se satisfaire! C'est tout un poëme que ce groupe, et un poëme plein de significations sinistres: la force et la faiblesse, le bourreau et la victime, l'homme et la destinée. Qu'a fait le lièvre pour être dévoré par le jaguar? quel crime expie la mort violente d'un animal si doux? yat-il donc des races fatalement sacrifiées à d'autres? H. Barye ne traite pas les bêtes au point de vue purement zoologique; quand il fait un lion, un tigre, un ours, un éléphant, il ne se contente pas de mériter l'approbation de messieurs les professeurs du Jardin des Plantes. Quoiqu'il soit exact et vrai au plus haut degré, il sait que la reproduction de la nature ne constitue pas l'art; il agrandit, il simplifie, il idéalise les animaux et leur donne du style; il a une façon fière, énergique et rude, qui en fait comme le Michel-Ange de la ménagerie. Le premier il a osé, chez nous, décoiffer les lions de cette perruque à la Louis XIV dont les statuaires les affublaient, et qui leur prêtait une vague ressemblance avec Racine ou Boileau; il leur a ôté de dessous la griffe cette grosse boule de marbre si ridicule, et les a représentés grommelants, hérissés, incultes, secouant leur crinière échevelée, et
tenant en arrêt sous leur ongle d'airain un serpent gonflé de poison, ou bien encore tirant de leur profonde poitrine ce rugissement sourd, ce tonnerre caverneux qui arrête l'antilope au bord de la source et fait pâlir l'Arabe du dé* sert sur son cheval aux jambes rapides; il a trouvé la beauté particulière de chacun de ces tyrans de la montagne, de la forêt et de la plaine, dont les formes rivalisent de perfection avec celles de l'homme; et maintenant la fable de la Fontaine n'aurait plus de motif pour dire :
Si les lions savaient sculpter;
les lions peuvent s'en rapporter à H. Barye.
Ce que H. Barye fait pour les fauves habitants dessables et des jungles, M. Lechesne le fait pour les oiseaux, les lézards, les couleuvres, et tout ce monde animé qui fourmille dans les feuillages des arabesques. De la convention de l'ornement il les a ramenés au vrai; et bientôt, les détachant des frises où ils battaient des ailes, traînaient leurs écailles imbriquées, ou se suspendaient à la volute d'uù rinceau, il les a isolés en groupe en les mêlant à la figure humaine, et en a tiré un parti tout nouveau; les Dénicheurs forment comme les deux chants d'une idylle antique : des enfants — cet âge est sans pitié — ont découvert un nid dans un buisson, et ravi à leur mère des petits couverts à peine du premier duvet; mais la vengeance ne s'est pas fait attendre : un serpent s'élance des broussailles et pique les imprudents,, qui se débattent en vain dans ses replis, effarés et tordus h. 11
comme les fils de Laocoos dans les nœuds de l'hydre. La leçon, «ans dqpte, est un peu forte; mais pourquoi détruire ce qu'on ne peut eréer? — D'ailleurs, aux yeux de M. Lechesne, qui les aime tant et les fait si bien, chagriner un oiseau doit paraître une barbarie impardonnable. Comme il a merveilleusement rendu la furie impuissante de la mère mselle, qui, le bec tendu, les plumes hérissées, tâche de dé* fèadre sa cotfvée contre les maraudeurs! et comme il a pathétiquement éparpiHé les oisillons sur les débris de le»r nid brisé, lorsque le serpent, en dardant sa langue fourchue, se dresse et fait lâcher leur proie aux enfants !
La Chasse au sanglier figurerait magnifiquement au rondpoint de quelque forêt princière; quelle animation! quelle vérité! quelle furie! Le bronze aboie^ glapit et mord; toute la meute s'Sest accrochée à la bête, qui à foreille, qui au jarret, qui àTéchine; quelques chiens éviscérës roulent, les quatre fers en l'air, sous les coups de boutoir, «t la hnre formidable, retroussant de ses crocs sa lèvre calleuse, apparaît hideusement, coiffée de matins opiniâtres qui ne veulent point lâcher prise. Cest un des plus beaux groupes cynégétiques qu'on puisse voir, et que du Fouilloux approuverait s'il revenait au monde.
M. Fremiet est aussi un animalier de première force. Son Chien courant blessé, regardant d'un air piteux le bandage qui lui serre la patte est d'une vérité étonnante; il faut avoir vécu longtemps dans l'intimité du chenil pour saisir à ce point l'expression canine. Ravagtod et Ravageode, chiens bassets, avec leurs pattes torees et leur allure déjetée, ont
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tome là finesse et tout l'esprit des bassets de Decamps. Les Chevaux de halage tirent de toutes leurs forces, et leur épaisse et robuste encolure rappelle la manière vigoureuse de Géricault. La Chatte et ses Petits sont un chef-d'œuvre; il est vraiment incroyable que le marbre s'assouplisse au point de rendre le poil soyeux et l'anatomie moelleuse du chat. Les petits fouillent sous le ventre de leur mère, et la tettent avec une ardeur et «me gourmandise amusantes ; il y en a un surtout qui s'épate et trébuche de la façon la plus comique. Le Carabinier ; Y Artilleur à cheval, le Voltigeur, le Gendarme à dieval, le Brigadier des guides, sont de charmantes statuettes, et font partie d'u*e collection des' différentes armes de l'armée française commandée par l'Empereur.
En se promenant dans le désert, le lion de M. Jacquemard s'arrête et flaire le sable avec inquiétude. Sous le jaune linceul s'ébauche vaguement une forme humaine ; des pieds sortent de la teiTe mouvante ; le simoun a jeté son drap de poussière sur un voyageur que le vent découvre à demi; mais le lien n'est pas l'hyène, il lui faut une proie vivante, et il ne profanera pas le cadavre* H y a de l'invention, de l'étude et de l'originalité dans ce bronze.
On ne pratique plus guère aujourd'hui la sculpture sur bois, l'art des Verbruggen, des Berruguete, des Cornejo- Buque, des Montaiies, qui a produit tant de chefs-d'œuvre enclavés dans les menuiseries des chaires et des chœurs aux cathédrales de Flandre et d'Espagne. Ce M'est pas que le procédé soit perdu ou que te talent manque, mais la modo
n'y est plus : regardez le Moineau et la Mouche de M. Knecht, et vous verrez que toutes les merveilles du passé qu'on admire sont encore possibles : ce n'est plus du bois, c'est de la plume, du duvet, qu'un souffle soulèverait à coup sûr. .
Sans nous arrêter plus longtemps à la ménagerie, au chenil, à la volière, retournons à l'homme, qui est le but le plus noble que l'art et surtout la statuaire puisse se proposer. Assez de lions, de chiens et d'oiseaux.
L'ambition du colosse tente les jeunes artistes, qui voudraient tous tailler la statue d'Alexandre dans le mont Athos. N'ayant pas de montagne à sa disposition, M. Christophe a modelé une gigantesque statue de femme accroupie, qui, si elle se levait, emporterait le toit de l'Exposition, comme le Jupiter d'Olympie eût, en se dressant, crevé le plafond de son temple. Cette géante, digne par sa taille d'épouser un Titan de la mythologie, noie ses grandes mains dans les cataractes de ses cheveux ruisselants, et ploie ses fortes épaules sous le poids d'une infortune immense comme elle; on dirait la Niobé d'une race disparue, pleurant la mort d'enfants de dix pieds de haut. Le livret l'intitule la Douleur, projet de tombeau ; nous le voulons bien, mais du tombeau d'Og, roi de Bazan, de Teuto-Bocchus, ou du héros inconnu qui dort à l'entrée de la mer Noire, sur la côte d'Asie, dans son cercueil de douze coudées.
Au reste, la dimension ne fait rien à l'affaire : placez la figure de M. Christophe, coulée en bronze, sur un soclç de granit, au sommet de la colline du Père-Lachaise, elle produira un fort majestueux effet et découpera fièrement à l'ho-
rizon sa silhouette démesurée. On Ta confinée, nous ne sa* vons trop pourquoi, dans une crypte de toiles vertes à l'entrée du salon de sculpture, où Ton a peine à la découvrir malgré son énormité. Il y a cependant de nombreuses qualités dans ce bloc colossal, et il a fallu beaucoup de science, d'énergie et de courage, pour pétrir dans sa glaise antédiluvienne ce mastodonte humain, dont la gracilité moderne semble s'être effrayée. Vingt pieds, qu'est cela, à côté du Memnon, de la Minerve, du Jupiter, de X Apollon Wwdien, de Y Apennin, du Saint Charles Borromée, de la Bavaria de Schwanthaler? Pourquoi chicaner un artiste de talent pour quelques mètres de plus ou de moins? Regardez ia Douleur par le petit bout de la lorgnette, et vous la remettrez ainsi à l'échelle ordinaire. Ne fait pas, après tout, des colosses qui veut.
C'est à l'école d'Orcagna, de Nicolas Pisano, de Donatello et de Ghiberti que s'est formée mademoiselle de Fauveau : elle a un sentiment très-fin de Fart du moyen âge, assoupli déjà par l'approche de la Renaissance, et personne mieux qu'elle n'a compris le gothique italien, si différent du gothique septentrional; elle donne à ses figures une grâce fluette qui ne va pas jusqu'à l'ascétisme émacié des sculptures de cathédrales, mais s'éloigne tout autant des formes épanouies du paganisme. Sa Sainte Dorothée, avec les meurtrissures et les gouttelettes de sang qui perlent sur son dos, semble sculptée, dans son arcade à trèfles découpés, par un pieux ciseau du quinzième siècle.
Nous avons retrouvé avec plaisir, à cette Exposition, la
Jeans fille confiant son secret à Vénus, de M. Jouffroy. Quelle confidence en&ntine murmure à l'oreille de marbre cette fillette svehe et fine, à la gorge naissante, qui hier encore jouait avec sa poupée? L'indulgente déesse en sourit.
La Psyché, de M. Oudiné, s'évanouit avec une grâce char* mante sur ses ailes de papillon ; Y Adam, de M. Parraud, montre sa vigoureuse et savante musculature; la Prière, de M. Jaley, joint pieusement ses mains diaphanes; la Pi«&w, la Rêverie, Souvenir de Pompeï, la Bacchante, du même tuteur, se font remarquer par l'élégance de la forme et le beau travail du marbre. La statue i'Agrippine et Caligula,, de M. Maillot, a une grande tournure. M.ioison a fait une Nymphe d'un modelé pur et suave, où l'idéal se môle au vrai dans une proportion heureuse.
Il y a de la fougue, du mouvement et de la force dans le Roland furieux, de H. J. Duseigneur, cherchant à briser les cordes dont les pasteurs l'ont lié. Les muscles se crispent, les chairs pantellent, le masque se convulsé; et devant cet énergique morceau on pense au Milon de Crotone, (Je Puget, et aux cariatides barbares de la rue degli Uomini, à Milan. C'est de la robuste et puissante sculpture.
Les bustes de la Cruvelii, de M. E. D M les portraits des enfants de M. le duc et de madame la duchesse d'Àlbe ont cette morbidesse, cette élégance et cette grâce souple qui caractérisent le talent de M. Gayrard fils, qu'une mort pré* maturée vient d'enlever aux arts.
Vous vous souvenez de la promptitude merveilleuse a*ec laquelle Btélingue ébauchait une statue dans la pièce de Ben-
venuto Cellini; vous comprendrez pourquoi en voyant la statuette si spirituelle, si vivante et si bien campée de M. E. Giraud, en bronze, et YHistrion répétant son rôle, coiffé de son masque rejeté en arrière, petit marbre charmant qu'on croirait retiré d'une fouille de Pompeï.
Le Jeune Pécheur napolitain jouant avec une tortue, de M. Rude, que vient de frapper une mort subita, repentinaque, n'a pas besoin de nos éloges; il est reconnu depuis longtemps pour un des meilleurs morceaux de la statuaire moderne. Le Mercure remettant ses talonnières après avoir tranché lu tête à Argus est également une œuvre d'un mérite supérieur.
Disons un mot, pour finir, des pierres fines de M. Salmon. Les portraits de l'Empereur et de l'Impératrice, sur cornaline du Brésil et sur onyx d'Allemagne, sont très res- * semblants et très-fins d'exécution. Sa Têts de Syracuse, gravée sur une énorme émeraude, dans le plus pur style antique, se dessine avec des reflets et des transparences d'une richesse incroyable. Sa Tête de nègre, en onyx, est, malgré sa petitesse, aussi vraie que le Noir de M. Cordier, ce sculpteur ordinaire des races exotiques. Sortant du Salon, vous vous croyez peut-être quitte de la sculpture; nullement: on en a mis partout. À la porte se dresse un maréchal Gérard en bronze, de M . Cordier; et plus loin, dans les Champs- Élysées > vous trouvez, un général Rapp, d'une fière tour* nure, de H. Bartholdi, et une statue équestre de l'Empereur, de M. Debay.