LE SALON DE LA PAIX A L HOTEL DE VILLE PAR M. EUGÈNE DELACROIX
Après avoir lutté avec une infatigable énergie contre les répulsions que soulève toujours dans les arts une originalité inattendue et profonde, M. Eugène Delacroix est arrivé aujourd'hui à la période sereine de son talent. Il est admis par tout le monde, lui qui n'était d'abord admiré que d'un petit cénacle d'adeptes ou d'élèves. Son action sur l'école française aura été grande et profitable. Il y a introduit la couleur et le mouvement, et Ton peut dire qu'il a ramené la peinture à sa véritable mission; une vénération bien légitime pour l'antique avait presque changé la brosse en ciseau dans la main des artistes du commencement de ce siècle, et les tableaux n'étaient plus guère que des bas-reliefs faiblement colorés. Gros, seul, osait être moderne : ses Pestiférés de Jaffa, ses Batailles (TAboukir et d'Eylau sortaient violemment du cycle gréco-romain où ses contemporains s'enfer-
niaient avec un archaïsme opiniâtre. M. Eugène Delacroix a su être lui-même à une époque où l'imitation semblait presque un devoir sacré. Sa Barque du Dante, son Massacre de Scio, qui ne rappelaient en rien les peintures alors en vogue, provoquèrent des critiques acerbes et des éloges enthousiastes comme toutes les œuvres d'un mérite réel ; le temps a donné raison aux éloges, et les deux toiles si discutées figurent à la galerie du Luxembourg entourées d'un cercle de chevalets.
Une foule de tableaux dont les sujets étaient, pour la plupart, empruntés à Shakspeare, à Goethe, à Byron, marquèrent à chaque exposition la féconde activité du peintre, et tous se distinguaient à différents degrés par le sentiment du drame et de la couleur, par la force de la touche et cet aspect particulier qui est comme la signature du talent. Un voyage au Maroc ouvrit à M. E. Delacroix un monde nouveau : les Femmes d'Alger, la Noce juive, les Convulsionnistes de Tanger, et bien d'autres scènes analogues, imprégnées de saveur locale et dorées au soleil d'Afrique, en furent les résultats et montrèrent que, sur C3 terrain spécial, il n'avait à craindre personne, pas même Decamps, le peintre ordinaire de l'Orient; il peignit aussi dès sujets religieux dans une manière passionnée, et dramatisa des scènes de sainteté, traitées ordinairement avec une sorte de froideur byzantine ou gothique. Tant de brillants efforts en des genres si variés lui avaient enfin conquis dans l'art cette haute position où l'artiste ne relève que de son génie, et dé nombreux travaux, tels que le Pont de TaiUebourg,
YEntrée de Baudouin à Constantinople, au musée de Versailles, les peintures de la Chambre des députés, la coupole de la bibliothèque à la Chambre des pairs, le plafond de la salle d'Apollon au Louvre, posèrent définitivement M. E. Delacroix comme un des maîtres les plus remarquables de l'école française. — La pratique de la peinture murale, ou du moins faite pour une place fixe, dont il s'est occupé presque exclusivement depuis ces dernières années, a grandi son style et tranquillisé ce que sa manière pouvait avoir d'un peu fiévreux. Sur ces grands espaces, son ahondance s'est déployée à Taise ; et, grâce à ce rare instinct de la couleur qu'il possède, ses compositions, tout en satisfaisant aux exigences de l'art, restent toujours décoratives, qualités que n'ont pas des œuvres d'ailleurs très-remarquables ; leur ton doux et mat; tenant le milieu entre la fresque et la tapisserie, s'jinit intimement à l'architecture et caresse l'œil par un ensemble harmonieux. Si nous osions nous servir d'un terme vulgaire à propos d'un si grand artiste, nous dirions que sa peinture meuble les salles qu'elle revêt.
Le salon de la Paix à l'Hôtel de Ville, qu'il vient de terminer, est un travail d'une importance monumentale. Il se compose d'un grand plafond circulaire, de huit caissons et d'une frise divisée en onze sujets ;- il se rattache, par la façon dont la composition est comprise, par les qualités du style et la localité du ton, à ce qu'on pourrait appeler la seconde manière du peintre, c'est-à-dire la libre et neuve interprétation de l'antiquité. Les plafonds ne sauraient
270 LES BBÀUI-ÀRTS EN EUROPE.
guère être habites que par des allégories et des abstractions
mythologiques. Ce domaine transparent de l'air siérait mal à d opaques réalités, et on se figure difficilement des personnages modernes voltigeant dans l'azur, à moins qu'ils ne soient dépouillés par l'apothéose ou l'idéalisation de ce qu'ils auraient de trop actuel, de trop positivement vrai. Là est Técueil de la peinture décorative; la médiocrité y serait aisément banale, et répéterait des thèmes usés sans les rajeunir. Un pareil inconvénient n'est pas à craindre avec H. E. Delacroix; il sait inventer même dans la mythologie et donner un aspect nouveau aux dieux de la Fable, sans toutefois s'écarter trop visiblement du type. Nous aimons beaucoup cette manière souple et vivante de rendre des figures que Ton est habituée voir avec la blanche rigidité du marbre, et -d'appliquer la couleur aux formes sculpturales des anciens habitants de l'Olympe.
Le sujet du plafond principal est la Terre éplorée levant les yeux au ciel pour en obtenir la fin de ses malheurs. En effet, Cybéle, l'auguste mère, a parfois de bien mauvais fils qui ensanglantent sa robe et la couvrent de ruines fumantes; mais le temps de l'épreuve est passé; un soldat éteint sous son talon de fer la torche de l'incendie. Des groupes de parents, des couples d'amis séparés par les discordes civiles, se retrouvent et s'embrassent; d'autres moins heureux ramassent pieusement de tristes victimes.
Au-dessus, dans un ciel bleu d'azur, doré de lumière d'où s'enfuient les nuages, derniers vestiges de la tempête balayés par un souffle puissant, apparaît la Paix sereine et
radieuse ramenant l'abondance et le chœur sacré des Muses naguère fugitives; Gérés, couronnée d'épis et appuyée sur sa blonde gerbe que ne fouleront plus désormais les pieds d'airain des chevaux de guerre, repousse l'impitoyable Mars et les Érynnies qui se réjouissent des calamités publiques; la Discorde, que blesse cette tranquillité lumineuse, -s'enfuit comme un oiseau nocturne surpris par le jour, et cherche pour s'y cacher les ténèbres de l'abîme, tandis que, du haut de son trône, Jupiter, de ce même geste qui foudroya les Titans, menace encore les divinités malfaisantes ennemies du repos des hommes.
Tel est le thème qu'a développé l'artiste, et auquel se rattachent les caissons et les tableaux de la frise. Il est, comme on voit, purement allégorique, et, par cela même, prête beaucoup à la peinture, qui a besoin, avant tout, de nu et de draperies, principalement lorsqu'elle est suspendue au-dessus de la tète des spectateurs. La figure de la Terre personnifiée est très-belle ; c'est bien là Y Aima parens blessée par des enfants cruels et ^adressant aux puissances célestes avec un geste de douleur majestueuse; les figures difformes des monstres mis en fuite par le retour de la Paix contrastent, par leur expression hideuse et bestiale, avec la beauté intelligente des groupes supérieurs. Les parents, qui soulèvent entre leurs bras le corps des blessés, sont disposés dramatiquement ; et le soldat écrasant sous son pied les brandons de discorde a une tournure fière et robuste, et cependant pacifique, tout à fait en harmonie avec son action ; le cortège des Muses offre des poses gracieusement aériennes
qui rappellent, sans l'imiter, la danse des Heures autour du char d'Apollon, au palais Rospigliosi; la Paix et Gérés sont également bien réussies, mais le Jupiter est moins heureux; les nécessités de la perspective linéaire et aérienne lui donnent, à la hauteur où M. Delacroix Ta placé, des proportions restreintes et des tons affaiblis par l'interposition de l'atmosphère. La logique le voulait ainsi ; pourtant cette figu-» rine noyée dans la vapeur ne semble guère redoutable pour les groupes anarchiques et monstrueux qu'elle envoie à l'abîme. — N'était-ce pas le cas d'user de cet artifice dont les peintres du moyen âge se servaient lorsqu'ils avaient à exprimer la puissance et représentaient le Christ ou la Vierge sous des proportions colossales parmi des figures beaucoup plus petites? Sans aller aussi loin, M. Delacroix aurait pu ne pas reculer son Jupiter jusqu'aux profondeurs de l'empyrée et lui faire châtier l'anarchie et la rébellion de plus près, ce qui aurait permis de lui donner plus d'importance. Il est vrai que la foudre porte loin, et que, la Paix étant la principale figure du plafond, M. Delacroix lui a sacrifié l'Olympien.
L'éclat neuf de la grosse guirlande dorée qui cercle le plafond nuit peut-être un peu au ton général de la composition, qui est très-fin et très-léger ; mais cette crudité brillante s'éteindra d'elle-même au bout de peu de temps, et alors l'harmonie sera parfaite.
Les caissons enclavés dans le dessin ornemental du plafond contiennent des divinités bienfaisantes amies de la Paix : Gérés, la mère nourricière du genre humain ; la Muse,
noble fille du loisir; Bacchus, le doux père de joie ; Vénus, qui, selon le proverbe, a froid sans Bacchus et sans Cérès; Mercure, qui préside au commerce; Neptune calmant les flots soulevés par le récent orage ; Minerve, la vierge sage, portant sur sa poitrine la cuirasse d'azur des guerriers et sur son cimier le hibou, symbole de la pensée, et enfin Mars, enchaîné comme un Scythe captif dans un triomphe athénien. — Le Bacchus, parmi ces figures toutes d'un beau caractère et d'une grande tournure, se distingue par la poésie de la couleur; le sang de la grappe circule comme une pourpre divine dans son beau corps affaissé sous les pampres: une demi-teinte rose voltige autour de lui comme le reflet d'une coupe de cristal remplie de nectar et traversée par un rayorç de soleil. C'est un des meilleurs morceaux du peintre.
Onze sujets, tirés de la vie d'Hercule, forment autour de la salle comme une sorte de frise interrompue par les baies des fenêtres et l'élévation monumentale de la cheminée.
Les compositions se suivent sans ordre chronologique, selon les convenances de juxtaposition et de contraste : Hercule, exposé après sa naissance, est recueilli par Minerve, qui l'apporte à Junon. Le robuste enfant prend le sein de la déesse et en fait jaillir en perles blanches la voie lactée. — Plus loin, il ramène Alceste des enfers, et la rend à Adméte, son époux ; il tue le Centaure, survivant retardataire des créations monstrueuses; il enchaîne Nérée, dieu delà mer, pour le forcer à lui révéler les secrets de l'avenir; il s'empare, triomphe plus facile, du baudrier d'Ilippolyte, reine des Amazones; il étouffe Antée, que la Terre, mère de ce Titan,
essaye en vain de secourir; il délivre Hésione, fille de Lao~ médon, exposée pour être dévorée par un monstre marin comme Andromède et comme Angélique; il écorche le lion de Némée pour se revêtir de sa peau; il apporte sur ses robustes épaules le sanglier d'Érymantbe, qu'il a pris tout vivant à la course. Dans un autre cadre, placé eutre le vice et la vertu, à ce carrefour du chemin où la vie se bifurque comme l'Y de Pythagore, il n'hésite pas à suivre le guide austère qui mène à la gloire à travers les travaux et les périls.
Le dernier tableau de la série représente Hercule arrivé au bout de la terre et se reposant auprès de ces colonnes fameuses, bornes du monde, au delà desquelles verdit l'immense Océan, aux solitudes inconnues. Le demi-dieu est assis dans une attitude de repos puissant, avec la tranquillité d'un héros qui n'a plus rien à faire, et dont la mission est accomplie. Cette figure est superbe; on ne saurait mieux rendre la majesté formidable et calme de la force, et la joie sereine d'une grande tâche terminée. Au second plan, le soleil, ayant terminé sa course, se plonge dans la mer avec son attelage fumant; les teintes violettes du crépuscule se mêlent à l'azur froid du soir. Tout est quiétude, silence, fraîcheur : la symbolique journée du héros dompteur de monstres et protecteur des opprimés est finie; le monde peut respirer.
Nous n'avons pas besoin de faire ressortir le lien qui rattache ces sujets à l'idée principale exprimée dans le plafond circulaire; elle est sensible à l'esprit comme aux yeux :
Hercule promenait l'éternelle Justice
Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion.
C'était le chevalier errant, le redresseur de torts du monde fabuleux : il réduisait les forces désordonnées et rebelles, achevait de faire disparaître les Chimères hybrides, échappées aux cataclysmes des déluges, tuait les brigands, et, mettant ses muscles invincibles au service des faibles, il préparait le règne de la Paix.
Parmi ces sujets nous avons remarqué la reine des Amazones glissant de son cheval; son costume, moitié grec, moitié persan, est du plus joli caprice; le sanglier d'Érymantheest aussi très-bien réussi. La lutte avec Antée a fourni à M. Delacroix un de ces heureux motifs de développements anatomiques qui plaisent tant aux peintres et qui sont des bonnes fortunes pour les maîtres énergiques et vigoureux; mais ne poussons pas plus loin ce détail d'une œuvre dont il faut voir l'ensemble, et qu'on peut compter au nombre des plus riches ornements de cet Hôtel de Ville déjà si splendide, où Paris donne ses fêtes dans un musée.