‹ Les beaux-arts en Europe, 1855Chapitre 17 sur 20 · COUPOLE DE LA. MADELEINE · texte numérisé non relu

COUPOLE DE LA. MADELEINE

La première chose qui nous a frappé dans l'œuvre de li. Ziégler, c'est une harmonie parfaite de ton avec l'architecture : la couleur mate, solide et claire de sa coupole s'allie admirablement aux nuances crayeuses de la pierre et aux teintes fauves des ors. Nous insistons sur cette qualité, parce que nos peintres s'inquiètent en général assez peu du caractère des édifices pour lesquels ils travaillent, et ne traitent guère autrement une fresque, un tableau sur place, qu'une toile indépendantes mobile; ce qui est une grande faute. Notre-Dame de Lorette est là pour preuve.

La peinture monumentale est soumise à d'autres exigences que la peinture de chevalet : là, point de petites délicatesses, point d'artifices de pinceau, point de glacis, point de frottis, point d'imitation précieuse de la nature, aucune de ces mollesses et de ces facilités qui faisaient dire à Michel- Ange que Thuile était bonne seulement pour les paresseux; tout doit être grand, ample, sévère, sobre d'effet et de couleur ; — vous êtes entouré de marbre, de pierre, d'or et de bronze, l'éclat et la solidité, la beauté et l'éternité humaines !

Pour voir une coupole, Ton est obligé de lever ia télé comme pour regarder le ciel. Les personnages passent à l'état d'apothéose et doivent avoir un cachet monumental et divin. La forme humaine n'est plus qu'un vêtement splendide, et l'atmosphère se compose d'auréoles et de rayons.

Aux difficultés de la perspective réelle se joignent les difficultés de la perspective relative ; — tout est vu en dessous; les figures plafonnent; les corps offrent les raccourcis les plus outrés et les plus violents; la surface sur laquelle la composition est peinte s'arrondit en cul' de four; les têtes penchent nécessairement en avant; les lignes droites deviennent courbes et se déjettent bizarrement. — Il faut faire le calcul de ces déviations (foptique; commettre sciemment d'apparentes fautes de dessin; allonger certaines portions au delà des mesures naturelles, pour qu'elles paraissent justes au point de vue. — Pour donner tout de suite un exemple de ce que nous disons: \e Juif-Errant, qui se sépare du groupe des Apôtres, dans la composition de M. Ziégler, est presque horizontal vu de près; regardé du pavé de la nef, il semble seulement un peu courbé en avant, position qui est en effet celle que lui voulait donner le peintre : jugez quelle attention et quelle force d'esprit il faut avoir pour conserver la tournure et le caractère d'une composition avec des renversements pareils! — Nous insistons beaucoup sur tous ces obstacles, qui sont immenses, parce que M. Ziégler les a vaincus si heureusement, que le public ne s'apercevra point de leur existence.

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Dans des compositions de ce genre, il est bon d'élaguer les détails et les mesquineries de la nature réelle; la ligne agrandie et simplifiée, l'unité et la localité du ton, le jet des plis amples et flottants, les airs de tête graves, ou d'une grâce sévère, doivent séparer complètement de notre monde cette population glorieuse, dont les pieds posent sur le vide, et qui rêve accoudée sur quelque nuage de marbre, au-dessus des corniches et des attiques ; — c'est ce que H. Ziégler a parfaitement compris. Sa coupole est assurément en même temps le plus beau et le plus vaste morceau de peinture religieuse que nous possédions.

Cette immense machine, quoique d'un aspect simple et facile à saisir, renferme cependant une grande quantité de personnages, qu'il est nécessaire d'employer quelques divisions pour en bien faire comprendre l'ordonnance à nos lecteurs.

„ Le sujet, tout à fait symbolique, est l'histoire et la glorification du christianisme.

Le peintre a rendu cette idée en montrant le Christ assis dans sa gloire, qui accueille et qui bénit une cour immense, formée des apôtres, des saints et des saintes r des législateurs, des guerriers et des pontifes, des rois et des artistes, qui ont servi la canse du christianisme.

La Madeleine, emblème d'amour et de charité, semble porter aux pieds du trône céleste les larmes de la terre et solliciter pour les pauvres pécheurs l'inépuisable miséricorde.

Un escalier lumineux, sorte d'échelle de Jacob et de de-

gré mystique, sert de base au trône du Christ, qui a l'expression (Je placidité majestueuse et naïve des vieilles miniatures byzantines. D'une main, il tient le divin gibet, le bois de rédemption; de l'autre, il fait un signe plein d'onction et de mansuétude.

A droite et à gauche, aux côtés du maître, se tiennent debout les apôtres et les évangélistes, reconnaissables à leurs attributs caractéristiques ; ces figures sont fort belles, et rappellent, pour l'austérité et la noblesse de la tournure, la manière de fra Bartbolomeo.

Aux pieds du Christ, quelques marches plu* bas, soulevée par un nuage lumineux, s'élève Madeleine, la sublime pécheresse, la grande amante de Jésus ; ses yeux, noyés de clartés scraphiques, sont encore humides et lustrés,; les pleurs du repentir tremblent à sa paupière, elle est cependant réconciliée et déjà, pardonnée ; mais une amoureuse confusion lui fait joindre des mains suppliantes et lever vers le doux Maître un regard timide, comme si elle n'était pas une grande sainte, une des pluâ précieuses perles de la couronne céleste. Cette divine expression d'embarras, cette humilité qui craint de ne pas avoir assez expié des fautes remises depuis longtemps, a été rendue par M. Ziégler avec une délicatesse digne des plus grands éloges.

Trois petits anges d'une grâce charmante déroulent audessous de la sainte une bandelette où est tracée cette inscription : Multum dilexit. Elle a beaucoup aimé, il lui sera beaucoup remis; consolante maxime, résumé de tout le christianisme.

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Derrière ces groupes mystiques et théologiques s'étend à l'infini, dans des flots de tiède lumière et de serein azur, le cortège des élus et des esprits bienheureux, — C'est un océan de tètes blondes, baignées de vapeurs dorées, où scintille de loin en loin le regard enflammé d amour d'une jeune sainte ou la harpe d'or d'un séraphin.

Toute cette partie du tableau est traitée avec une clarté de ton, un tourbillonnement et un poudroiement lumineux d'un effet admirable. La sombre voûte en est illuminée et réjouie, et l'on dirait une trouée sur le ciel véritable. Les paradis et les gloires de Tintoret n'ont pas de rayons plus splendides ; M. Ziégler est un heureux peintre, de pouvoir couler ainsi toute l'ardente couleur vénitienne dans le contour calme et pur de M. Ingres.

Le reste de la composition est tout historique.

Le côté droit est consacré aux personnages qui ont propagé ou servi le christianisme en Orient; le côté gauche est réservé à l'histoire de l'Occident.

Cet immense bracelet de figures, qui a pour point de départ le Christ, se ferme par Napoléon, resplendissant camée, bien digne de clore un pareil cercle.

Constantin avec son labarum, saint Maurice, saint Exupère et les martyrs de la légion thébaine occupent le sommet du groupe oriental ; saint Augustin, mêlé à ces ombres illustres, écrit ses Confessions à côté de saint Ambroise de Milan. — Cet étage de la composition figure le Bas-Empire; quelques marches plus bas, le moyen âge est symbolisé par des figures de prêtres, de rois et de chevaliers. La croisade

en terre sainte est l'événement choisi : les papes Urbain et Eugène, saint Bernard, sont placés dans la partie supérieure, comme principaux instigateurs de ce grand mouvement; Pierre l'Ermite, vêtu d'un froc blanc, prêche les nations qui s'élancent vers le tombeau du Christ, en criant : Diex volt. Aux pieds du saint se presse une foule de rois, de ducs, de comtes, de barons et autres personnages; un guerrier, transporté d'enthousiasme, tire à demi son épée comme prêt à occire les Sarrasins; un riche seigneur offre ses trésors, un père ses trois fils.

Un peu en avant, vers le nuage qui porte la Madeleine, est dessiné saint Louis dans une contenance humble et modeste.

Viennent ensuite Codefroy de Bouillon, le pieux héros de la Jérusalem délivrée, avec l'oriflamme et le bourdon; Louis le Jeune, qui fit du lis de Sâron les armes royales de France; Sugor, le sage abbé; Richard Cœur-de-Lion; Robert de Normandie; Dandolo, le vieux doge de Venise, qui, bien qu'aveugle, planta l'étendard sur les murs de Constantinople; Montmorency, le premier baron chrétien, et Villehardouin, le chroniqueur épique : l'Homère est à côté des Achille.

Le bas de la composition est rempli par les malheurs de la Grèce moderne, et symbolise la nouvelle levée de boucliers contre le Croissant; ces événements sont figurés par des femmes en pleurs, des soldats mourants et des prêtres qui élèvent vers le Christ des mains suppliantes.

Ces personnages, qui sont les plus rapprochés du spectateur, ont dix-huit pieds de proportion, — grandeur énorme; ils paraissent à peu près de taille naturelle. — Il n'existe

aucune peinture d'une dimension aussi colossale, pas même le Jugement dernier de la Sixline.

Passons maintenant à l'histoire occidentale.

CloTis est la première figure de l'Occident; il est là, le roi farouche, avec ses sauvages guerriers, courbé sous la main de saint Rémi, près de Glotilde, sa pieuse femme, de saint Waast, de sainte Catherine appuyée sur sa roue à dents, et de sainte Cécile, la blanche musicienne, la llalibran céleste.

L'ombre du Bas-Empire baigne confusément les derniers personnages de ce groupe, et, plus loin, sous un nuage sombre, Ahasvérus, le disciple maudit, celui qui ne mourra jamais et marchera toujours, se détache de rassemblée rayonnante, le bâton à la main, la besace au dos. — Cette figure, qui seule contrarie le mouvement des groupes, tous convergeant vers la figure du Christ, qui est le point central et lumineux de la composition, forme la plus heureuse et la plus poétique dissonance.

Une jeune druidesse, couronnée de chêne et de verveine comme la Velléda de Chateaubriand, tenant à la main la faucille d'or qui sert à recueillir le gui mystérieux, lance sur Clovis un regard de colère et de dédain. Cette figure est d'une grande élégance et d'un très-beau mouvement.*

Plus bas Ton voit Charlemagne, l'empereur à la barbe grifagne, comme disent les vieux romans cycliques, assis sur son trône, le pied sur un nuage, tenant d'une main la boule du monde, qu'il paraît trouver légère, et de l'autre sa terrible Joyeuse, qui coupait en deux les hommes et les montagnes. C'est bien le Charlemagne épique, le colosse de fer,

que les chroniques nous représentent portant, embrochés dans sa lance comme des grenouilles, sept Saxons : Nescio quid murmurantes, ajoute le moine de Saint-Gall; sa grande barbe inonde à flots sa large poitrine, comme la barbe du Moïse de Michel-Ange; car il est autant législateur que guerrier, autant prophète que héros; et près de lui un jeune accolyte tient ouverts les immortels Capitulaires, son plus beau titre de gloire; un cardinal lui présente les insignes d'empereur romain, et Giaffar, l'envoyé d'Aroun-al-Raschid, le fameux calife des Mille et Une Nuits, lui offre les clefs du saint sépulcre, la chemise de la Vierge et d'autres riches présents. Des captifs de différentes nations complètent ce groupe et achèvent de donner une haute idée de la puissance du grand empereur.

Sur le degré inférieur, en se rapprochant de la corniche, est représenté le pape Alexandre 111, qui pose la première pierre de Notre-Dame de Paris et donne sa bénédiction à l'empereur Frédéric Barberousse, qui, dévotement prosterné, baise sa mule avec la plus humble componction. Le manteau de brocart de l'empereur Barberousse est d'un admirable travail. M. Ziégler fait les étoffes comme un Vénitien du beau temps, comme un digne élève de Paul Yéronèse. — Nous signalons ce mérite, car il est rare aujourd'hui, où les tableaux ne sont guère que des ébauches un peu avancées.

Le dôge Ziani, qui assite le pape, est là pour indiquer que cette cérémonie imposante eut lieu à Venise; le jeune Othon, fait chef de la maison de Bavière par le bon vouloir de Barberousse, regarde cette scène, la couronne de comte sur la

tôle et vêtu d'une cotte de mailles de fer qui rappelle par sa perfection l'étincelante armure du saint Georges.

À peu de distance d'Olhon, du côté du cintre, vous voyez une noble et charmante figure de femme, à la fois fière et douce, armée comme Harphise ou Bradamante, les capricieuses héroïnes d'Arioste ; elle s'appuie sur un bouclier fleurdelisé et tient à la main le couronne de France. C'est Jeanne d'Arc, l'ange de Vaucouleurs, dont l'histoire semble un rêve ou une ballade; près d'elle se tiennent deux chevaliers à visières baissées, probablement Dunois et Saintrail les, et trois hommes sans blason, sans pourpre impériale, sans épée de conquérant, sans autre couronne que quelques feuilles de laurier, c'est-à-dire tout simplement les trois plus grands poëtés chrétiens : Dante, Michel-Auge et Raphaël, que le monde, dans son enthousiasme, a nommé le second fils de la. Vierge Marie. C'est une idée toute charmante et toute délicate que devoir mis Jeanne d'Arc dans le groupe des artistes et des poètes.

Louis XIII, accompagné de Richelieu qui le soutient, fait son vœu à la Vierge, agenouillé sur un coussin de nuages; vers le centre de la composition, non loin de lui, un peu audessus, Ton distingue Henri IV, qui se fit catholique de protestant qu'il était, et servit ainsi la cause de la religion.

La plaque qui ferme cette chaîne de groupes que nous avons comparée tout à l'heure à un immense bracelet, est l'empereur Napoléon, qui rouvrit les églises et rétablit le culte en France.

Napoléon est vu presque de dos; il a le front ceint de la

branche de chêne des Césars, un grand manteau de pourpre, étoile d'abeilles,' inonde ses puissantes épaules, son aigle chérie palpite des ailes et jette des éclairs autour de lui ; il retourne fièrement son profil héroïque vers le spectateur, et tend sa main de marbre vers la couronne que lui présente sur un carreau de brocart le pape. Pie VII, assisté des cardinaux Caprara et Braschi et d'un évêque grec en costume rouge dont on ignore le nom, bonne fortune de coloriste, que le peintre n'a eu garde de négliger dans tout ce satin blanc de l'Empire. — Le cercle se ferme là, car ce qui s'est passé depuis est encore du présent, et les monuments n'admettent que des choses révolues et tournées à l'état d'histoire ; cependant, pour que l'époque fit encore acte de présence dans ce grand concile de siècles, M. Ziégler a mis dans le coin gauche une pierre angulaire qui porte le millésime et les noms du roi régnant. — La signature du peintre est aussi tracée sur cette pierre, piédestal de la future statue de notre siècle.

Une pareille rencontre est une bonne fortune bien rare dans la vie d'un artiste, et l'occasion d'un semblable travail ne se présente pas une fois dans deux siècles. Les églises comme la Madeleine n'abondent pas dans ce siècle peu fervent. M. Ziégler a compris la gravité de son œuvre ; il y a mis tout l'amour qui fait les peintures éternelles et place le peintre à côté de ceux dont il a retracé le triomphe.

ALBUM ETHNOGRAPHIQUE DE LA MONARCHIE AUTRICHIENNE PAR M. THÉODORE VA LE RIO

Les touristes ont leurs habitudes. Ils affectionnent de certains pays et ne poussent pas leurs excursions au delà. Les artistes eux-mêmes, que la curiosité pittoresque et le désir de trouver de nouveaux types sembleraient devoir entraîner vers les contrées moins connues, s'en tiennent presque toujours à ritalieou tout au plus à l'Espagne et à l'Afrique française. M. Th.Valerio n'est pas de ceux-là, et il s'est bravement avancé en explorateur à travers des régions pour ainsi dire aussi vierges que lçs forêts de rAmérique, bien qu'elles occupent une grande surface de l'Europe et fassent partie d'un empire civilisé. Un bien petit nombre de voyageurs y

ont pénétré, et parmi ceux-là presque tous étaient étrangers à l'art et aux lettres et n'ont point fixé leurs souvenirs. M. Valerio a comblé cette lacune, et, après un séjour de deux ans, il rapporte toute la Hongrie dans son portefeuille en aquarelles d'une fidélité rare et d'une exécution supérieure.

Pendant que nous examinions ce riche album, l'artiste nous racontait son voyage à mesure que se présentaient les types des pays qu'il avait parcourus, et, de ces nettes et vives* remarques, nous allons composer une sorte de texte nécessaire à l'intelligence des figures. La série de dessins terminée par M. Valerio, qui ne s'en tiendra pas là et peindra tous les types de la monarchie autrichienne, comprend la Hongrie, mais surtout cette Hongrie pittoresque et sauvage qui ne commence guère qu'au delà du pont de Szolnok.

Quand on a franchi la Theiss sur le pont chancelant, un horizon indéfini se déploie devant les yeux comme un océan immobile. La plaine s'étend brune et bleuâtre, miroitée de flaques d'eau et de marécages au-dessus desquels tournent des vols d'oiseaux aquatiques; seule, la silhouette d'un puits, dressant sa poutrelle comme l'antenne d'un mât, se dessine sur le ciel et rompt la monotonie de la ligne droite. Quelques charrettes traînées par des bœufs, des voitures de paysans attelées d'un quadrige de petits chevaux échevelés et -farouches sillonnent les chemins défoncés, profondes ornières creusées dans un sol meuble. — Là, commence la Hongrie caractéristique où les vieilles mœurs se sont le mieux conservées, où le sang a subi le moins de mélange. — Le

steppe, comme la pampa d'Amérique, comme le despoblado d'Espagne, comme le désert d'Afrique ou d'Asie, sert d'asile à des populations pastorales qui vivent, libres et vagabondes, loin des villes, des villages et de toute agglomération humaine. Dans Tété les mirages du Sahara se reproduisent sur ces vagues espaces, et le voyageur s'imagine côtoyer des lacs, des oasis, qui se reculent et s'envolent lorsqu'on avance. — Parfois un sourd ouragan gronde au loin; un tonnerre rhythmé bat le court gazon, c'est une horde de chevaux sauvages qui parcourent l'immensité les crins au vent, emportés par quelque caprice ou quelque terreur, — ou bien derrière une touffe de bruyères rit et pleure, accompagnant une chanson bizarre, le violon d'un bohémien.

Ce pays étrange comme un rêve est resserré entre la Theiss, la Koros, la Maros et le Danube; M. Th. Valerio Ta visité et parcouru dans tous les sens, étudiant chaque race, au point vue ethnographique et tâchant de joindre à la couleur du peintre l'exactitude du naturaliste, d'après le conseil judicieux de H. de Humboldt, qui l'a engagé à faire ce travail anthropologique et pittoresque pour toute la monarchie autrichienne.

Le portefeuille que nous avons sous les yeux contient les dessins exécutés pendant un voyage fait en 1851 et 1852 en Hongrie, Croatie, le long des frontières militaires et des frontières de Bosnie; il est divisé en plusienrs parties : 1° les populations hongroises de la plaine; 2° les races slaves et hongroises des Carpathes; 3° les tribus tsiganes; 4° les populations slaves des frontières militaires et de Bosnie; u. 17

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5* les populations valaqees des frontières de Tftmjrlmû*, !f ous allons en détacher quelques feuilles et les Mit passer sons les yeux de nos lecteurs, autant que des mus peu* vent remplacer de vives et chandes aquarelles.

En ouvrant te carton, nous tombons sur des pécheurs de» bords de la Theiss. Un soleil noyé chauffe un boriron de brunies rousses et de nuages pluvieux; l'eau, presque fondue avec le ciel et sillonnée de rives plates que bordent des aulnes, s'étend en larges nappes. Sur ce fond de transparence se dessine en vigueur une barque amarrée à des piquets, entre des roseaux, qui forme premier pfen, et où se tiennent deux pêcheurs, l'un fumant sa pipe et l'autre ramenant un filet. Tous deux sont coiffés d'une espèce de bonnet à bords relevés en turban, assez semblable au sombrero ealafces espagnol. Celui qui est debout se drape dans une houppelande à plis épais, d'une majesté singulière; l'autre, pour être plus libre dans son travail, n'a que des grègues, une chemise de toile et une sorte de gibet bleu; leurs cheveux noirs à longues mèches, leurs nez minces et aquilins, (êur teint couleur de cuivre, donnent bien l'idée d'une race à part et dont le type ne s'est pas abâtardi.

te berger hongrois sur la Pusta vaut la peine d'être décrit particulièrement, car il est national au plus haut degré. On appelle Pusta, en Hongrie, un vaste espace inculte, éloigné de tout bourg et de tout hameau, ou habité par un propriétaire isolé; c'est un mot slave que les Hongrois ont pris dans leur langue, et qui n'a pas de juste équivalent en français.

AQ¥ÀftELLR» ETHNOGRAPHIQUES. 2M

Des archipels de nuages laissant déjà tomber h phrîe en hachures 4e leurs iancs grisâtres, routetft pesamment dans un ciel humide et blafard et se mêfent par des lignes violettes à la terre* embrumée; quelques touffes de bruyère, quelques plaques de gazon varient seules ce paysage d'une solitude mélancolique, au milieu duquel s'âève, comme une statue dans un désert, un berger monumental au lourd manteau à manches, à la veste rouge soutachée, aux im-menses braies de toile à voile, tenant d'une main un fouet et s"appuyant de l'autre sur un bfcton. A quoi rêvet-il immobile et grave entre ses deux chiens, pareils à des lwips apprivoisés, pendant que ses moutons paissent et ruminent ?

La troisième aquarelle représente des Bohémiens faisant de la musique, et nous a rappelé le Cafoarelt dans H brttyère de Lenau, ce poëte en qui palpite une fibre si nationatement hongroise et qui a si bien compris les charmes de là vie libre et sauvage des Tsiganes. Tandis que le plus vieux joue d une espèce de contrebasse, le pkrs jeune, accoté contre le mur, attaque les cordes de son violon d'un air fier et dédaigneux, ses narines se gonflent, sa bouche frémit, ses cheveux s'agitent comme de noirs serpents ; sans doute il exécute la marche <te ftakoesy le rebelle, et les buveurs attentifs laissent leurs schoppes pleines sur la table. Ce ne serait peut-être pas calomnier les pratiques de ce pittoresque cabaret que de dire, comme dans la balfcde, « les filles étaient fraîches et jeunes, elles avaient des corps sveftes, prorops à se tourner, légers dans leurs sauts; lés garçons..... les garçons étaient des voleurs.»

Ces trois beaux dessins vigoureusement coloriés, et qui valent des tableaux, appartiennent au prince Esterhazy . Nous en avons parlé avec détail parce qu'ils sont composés et que heurs fonds donnent une idée du paysage hongrois.

La femme mariée (TArokszaUas allant à la messe est un superbe échantillon humain. Jamais plus noble costume n'a revêtu plus belles formes. La tête, vue de profil, est d'une régularité parfaite et semble frappée par un coin de médaille : la marmotte de taffetas noir qui l'enveloppe a la majesté d'un diadème. Une veste de velours vert, fourrée, pareille à un dolman de hussard, ourlée d'un galon d'or et frappée d'une plaque de broderie à la poitrine, est jetée opulemment sur un corsage rouge et sur une jupe de soie changeante que recouvre un tablier noir garni de dentelles; la main, perdue dans les fourrures, tient un mouchoir et un livre de messe en velours nacarat à coins d'argent. Puis viennent des bergers pareils à ceux que nous avons décrits, des paysans aux yeux bleus avec des variétés de types que le dessin seul peut rendre. — Arrêtons-nous à cet heiduque d'Àrokszallas, si fièrement campé et si pittoresque avec sa cravate et ses manches bouffantes, sa veste à brandebourgs blancs posée en dolman sur l'épaule, son pantalon bleu enjolivé de soutaches et englouti dans ses bottes, son mouchoir sortant de sa poche, son chapeau retroussé, sa physionomie robuste et martiale; regardons aussi cette jeune figure militaire si fine, si douce et si résolue à la fois, dont les yeux d'azur ressortent au milieu d'un teint hâlé, et qui porte un bout d'épaulette cousu à un manteau blanc liséré de cou-

leurs comme une capa de muestra espagnole. Quelle charmante créature que cette jeune paysanne allant chercher de l'eau au puits, chargée d'amphores comme Rebecca ouNausicaa! Sa tête, pure et douce, est encadrée dans les plis violets d'une étoffe nouée sous le menton ; un jupon rose dépasse sa robe bleu foncé, une écharpe blanche, striée à son extrémité de raies rouges et bleues, pend gracieusement de son épaule. — Quant aux pieds, ils sont nus, ressemblance de plus avec la Bible et l'Odyssée.

Des Hongrois de la plaine, nous passons aux races slaves et hongroises des Karpathes. Le premier qui se présente est un serrechaner du régiment frontière cTOttochaz; le type et le costume sont tout à fait différents : c'est un hybride de chrétien et de musulman; une veste turque cramoisie, un bournous rouge, une ceinture à raies hérissée d'un arsenal d'yatagans et de coutelas, des pantalons à la mameluk, des babouches de sparterie, une carabine à crosse ouvragée portée en bandoulière, forment son équipement; la tête, coiffée d'un bonnet rouge, est basanée, hardie et fi ère. Si celui-là paraît demi-Turc, celui-ci est Turc tout à fait ; un turban amarante roulé en spirale encadre son masque fauve et ridé, aux yeux d'un gris pâle, aux moustaches rousses, à F expression de férocité tranquille et de courage fataliste ; son corps maigre s'affaisse sous les vestes, les gilets, lesdolmans et les ceintures aux mille plis. Tel on se figure un des Àrnautes d'Ali-Pacha.

Voici maintenant Stana Popovic, du village de Skrad, une robuste et solide beauté qui vous regarde en face de ses

au Les &&MJX-1&T8 en fiinops.

yeuxveit de mer .aux long» cik noirs recourbés, et laisse pendre sur soa ample poitrine ses cheveux eu tiœsse échappés de sa eoifie blanche ; une ceinture orientale ornée de heularn maintient sa aille, et sa main s'insère dans le pli d'un tablier épais comme un tapis et garni d'une longue frange d'effilé. Une jupe blanche* une sorte de tunique de drap ûHve bordé d'un galon rouge* quelques rangs de verroteries et d amulettes, complètent ce costume sévère, qui n'est pas sans rapports avec celui des femmes 4e la campagne de Rome.

La beauté de Sava Birtinka, femme grecque de Bosnie, diffère du type un peu tartare de Stana Popovic; sa figure avale, ses traita allongés, son nez en ligne droite rappellent le type classique des statues, adouci par une expression de souffrance rêveuse ; une large ceinture bariolée, enrichie d'un rang de pièces 4e monnaie percées, serre sou gilet rouge et son tablier étoffé comme un tapis turc ; sa chemise est agrémentée d'une petite broderie rose ; son catalan bleu a des broderies vertes, jaunes et rouges, et des rangs de mon* saies* jouent sur sa veste avec les tresses de ses cbeareux.

H. Th. Valérie, qui n'a pas fait dans un but purement pittoresque le grand travail auquel nous avens consacré un article, s'est attaché à rendre avec une fidélité scrupuleuse les individu* des différentes races dent il rapporte les modèles choisis, — Chaque dessin est à la lois un type et un portrait; on y devine le caractère, les mœurs et en quelque sorte l'histoire du personnage représenté, tant 1 étude est individuelle; le visage, le port, l'allure, tous les signée*

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«thnogmphiquea occupent autant l'artiste que les particule riife* pourtant ai originales et si bien rendues, du costume. Quelle belle tête, par exemple, que celledeSawa Nomcillovia» arambasi du village de Doynak! un type blond, aristocratique, presque anglais et <iui ferait croire à un lord dér guîsé,*e passant la fantaisie excentrique de quelque* mais 4e vie indépendante et sauvage : les grands yeux bleus fermes et tristea, le ne» fin, d'une courbure légèrement aquir tine; le lèvre dédaigneuse que gonfle ua anear byramen, sens une longue moustache effilée, le teint blanc et rsm encore, à travers une couche de haie du même ton que ]& cheveux *emposent une physionomie d'une élqganoa jwo et d'une dùâncûon suprême. Ota à ce gentleman delà montagne eea cafetans rouges, ses gUet&à mille boutons, «es cmé mi d ao grecques, sa ceinture orientale, sa cartouchîàr* de cuir, ait panoplie d'armes féroces; mettes*! ui un fraa noir, gantes de <Uane sa main nerveuse et brunie, et voua aurez un élégant irréprochable, un dandy dont la réception au Jockey-club ne serait attristée d aucune boule noire.

Boio Baatie, oberbasehndu rqg^nont de Sluin, e&t d'un cnraotôre tout opposé. — La nature semble avoir pria à tkbe de réaliser en lui l'idéal qu'on se fait d'un brigand rema* tique. Son masque maigre, oesenx* orné d'un nez en bec 4'oisflnu de proie dont la courbure commence au front, «harbonnd de noirs aenrctla, accentué 4e moustaches et de iaaoris terriWea, bizarrement bruni duneleU et bleui des leintea d'une barbe fraîchement faite, frappé d'une fossette qui répare joasfue Je menton *n deux, parait créé toute*

près pour épouvanter les voyageurs, les femmes et les petits enfants; il est beau cependant, mais d'une beauté de mélodrame, visante l'effet et à la terreur.

Un bonnet rouge, pareil au bonnet catalan, retombe sur son épaule, alourdi par trois rangs de houppes violettes; sa soubreveste forme devant sa poitrine comme une cuirasse de boutons; son dolman soutaché, garni de fourrures, aux larges manches fendues que rattache une ganse, laisse voir la chemise retombant sur les poignets brodés; sa ceinture lâche, rayée de blanc, de rouge et de jaune, contient toute une boutique d'armurier; des manches d'yataghans et de coutelas, des crosses de pistolets montrent le nez hors de ses plis. Trois gibernes, dont une de velours cramoisi agrémentée d'argent à la turque, contiennent les munitions de cet arsenal formidable; un petit godet de cuivre pour mesurer les charges de poudre se rattache à ce système de défense complété par une carabine reposant entre les jambes du matamore; des grègues bleues à l'orientale, des jambarts à dessins variés, d'épaisses sandales et un grand manteau écarlate achèvent cet équipement compliqué, et qu'on croirait, dans son élégance barbare, dessiné par un costumier de théâtre.

Pour faire opposition à ce gaillard farouche, esquissons, d'après M. Valerio, les portraits de trois femmes de Bosnie (population catholique). — La première de ces beautés, si l'inscription tracée au bas de la feuille n'indiquait'le contraire, a plutôt l'air d'une odalisque échappée au harem d'un pacha que la femme d'un chrétien : une calotte blanche

bordée d'un galon noir et constellée de plusieurs rangs de pièces d'argent trouées se détachant sur une strie rouge, emboîte exactement le haut de sa tête, laissant libre le lobe des oreilles, derrière lesquelles pendent deux longues tresses de cheveux; cette coiffure, presque semblable 4 un casque, sied admirablement à cette physionomie noble, triste et douce, qu'éclairent deux yeux gris rêveurs, surmontés de sourcils d'un arc si pur, qu'ils semblent avoir été régularisés par le surmeth; l'Orient et l'Occident se donnent un baiser sur ses lèvres d'un tendre incarnat, et la placidité fataliste se mêle à la résignation catholique dans ce charmant visage si tranquillement beau; le col disparaît presque sous un fouillis de grains de corail et de rassades, et des chaînettes, semblables à des jugulaires lâches, encadrent l'ovale de la figure et se rattachent aux boucles d'oreilles. — Nous avons vu de pareilles mentonnières aux juives de Constantine, et, comme ici, l'effet en était charmant. Une veste blanche historiée de galons et d'agréments noirs, une grande tunique de toile enjolivée de broderies de couleur au collet et serrée à la taille d'une ceinture rouge, composent ce costume d'une simplicité et d'une noblesse rares. La main gauche, cerclée au poignet d'un bracelet de verre ou d'émail bleu, joue avec le cordon en sautoir d'une bourse ou d'une amulette pailletée de sequins. La main droite pose fermement sur la saillie de la hanche. Les pieds, que n'a jamais déformés la chaussure, ont la sveltesse des extrémités des statues antiques.

Si cette beauté a quelque chose d'oriental, celle qui la

Sftg LES BEACX-AATS EN EUROPE.

suit dam la collection nous reporte en plein moyen âge. — Voua ne vaus seriez peut-être pas imaginé que les modèles deHemliag, de Lucas de Leyde et de Quentin Metzis vivaient encore, et vous pensiez que ces types d'une grâce gothique n'existaient jpUis que sur les volets des tryptiques et les retables des autels; H. Th. Valerio les a retrouvés intacts an fond de la Bosnie, et si nous n'étions pas sûr de la rigoureuse fidélité de ses dessins, nous croirions volontiers qu'il a copié à l'aquarelle les peintures naïves de ces maîtres primitifs. Sur une calotte rouge, dont on n'aperçoit que le bord, s'étale en bandeau un large mouchoir blanc qui laisse pendre jusqu'à l'épaule sa pointe brodée; par-dessus est jeté un gaziltan rose moucheté de fanfreluches bleues, dont les bouts retombent de chaque côté; une large étoile de saphirs, placée en féronnière, brille au milieu du front, des ban* deaux nattés encadrent les tempes et les pommettes; un flot de soie, crinière azurée du fez, ondoie derrière l'oreille, sous la transparence laqueuse du crépon; la tète, d'une in* génuité et d'une douceur charmantes, avec ses grands yeux orangés* sa petite bouche d'un rose fin et sa blancheur délicate, a la grâce enfantine et mignonne des jeunes saintes aides nobles damoiselles représentées dans les missels et les romans de chevalerie par les enlumineurs du quinzième siècle; un cellier d'aigue&marines joue sur sa poitrine serrée au-dessous dusein par «me sorte de brassière de velours violet, eassoe de galons d'or formant des zigzags et bordée d'une tresse cramoisie; la robe blanche, à manches largK* enée de quelques arabesques d'or, et nauéeà la taiHe d'un

ÀQUÀRILLfcS ETHNOUaAPBI<i0ES. W

îvùnàvx'm, descend jusq**» pieds, «haussés de fetites babouches turque* à houppes de saie.

la twisièm* a we •coiffure presquepareillô, sauf un caqg di wpiBii fiirniitT yr frwge le tarbouch; une pièce d'of d'un $!«§ ipaad «wdute, rattachée à la calotte par «a fil de sek, fend eue le Iront jusqu'à Ventre-sourcil et produit u» }ôU «ffet de biie barbare; les yeu* sont bleus et les cheveu* blonds, et la physionomie, quai*** charmawte, respire u®* c«rterae*éeokition; la bouche a de la smorfia et le u« du caprice; ce n'est plus la #ésîg»ation passive et la sérénité presque animale des autres types, Des colliers de pâte du sérail, des pièces de monnaie enfilées «et des verroteries faitàsseï* et scintillent sur la gorge. La brassière est devenue «me veste de velours naearat, . résolument turque, ramagee d'arabesques <d'or; la robe s'sst divisée en larges pantalons rongea. -Quand tes artistes du moyen 6ge voulaieitf peindre une flérodiade. Us invitaient, dans leur ignorante fantaisie» un costume oriental , mi-parti de gotique et dessnraaui, qui nfpellnbeauBonp celui de la femme bosniaque dessinée «t eokniëe par M. Valerio.

Passons àê ces infantes an paysan slovaque d'Arvs; c'est un jeune garçon à physionomie ouverte et franche, mais dent fomes n^ofîce plus ces courbures héroïques des races d'Orient. Le type devient carré et eamard et plus hométe» ment rustique. Un chapeau à larges bords, une chemise <4e grosse toile, un pantalon demi-collant autour duquel tournent des Boettes d'alpargalas, un caban d'une épaisse «seffe brune, un ceinturon de cuir, remplacent le clinquant «rie*»

tal et le papillottement pittoresque de la coquetterie barbare; ee débonnaire Slovaque porte sur l'épaule, au lieu dune carabine incrustée, un paquet de fils d'archal, et à son côté pendent, en place de gibernes, trois ou quatre souricières, comme il sied à un lointain descendant du preneur de rats de Hammel. — Nous voici en pleine civilisation. — Regardez ce grenadier à la courte tunique blanche, au long pantalon bleu, à rénorme é bonnet à poil, dont une branche de feuillage forme le plumet; il y a loin de là aux pittoresques bandits du banat et des frontières.

Sans négliger les races sédentaires, H. Valerio a étudié avec amour les populations tsiganes des Çarpatbes et de la plaine. En effet, rien ne peut séduire davantage un peintre que «eue race bizarre et mystérieuse apparue en Europe vers le commencement du quinzième siècle et ne se rattachant à aucune souche connue. Faut-il y voir la condescendance de quelque tribu paria de l'Inde, poussée loin de sa patrie par cet irrésistible instinct de migration qui saisit les peuples comme les oiseaux à certaines époques climatériques, ou peut-être fuyant le mépris et l'oppression des castes supérieures? Viendrait-elle d'Egypte, comme en le croyait vulgairement au moyen âge? C'est ce que la science n'a pu encore décider, quoique les hypothèses plus ou moins ingénieuses aient été soutenues en divers sens. — Aucune civilisation n'a pu résorber ces hordes nomades qui flottent sur l'Europe comme une écume. — Gomme les Bédouins, les Tsiganes de tout pays ont horreur des villes et semblent étouffer dans les maisons de pierre? ils campent sous les toiles de

leurs chariots ou se terrent dans des trous, sous quelque touffe de broussaille, toujours à l'extrémité du village, au bout de quelque faubourg désert. Le bien-être et le comfort n'ont aucune séduction pour leur sauvage indépendance, et partout, en Espagne, en Angleterre, en France, comme en Bohême, vous les retrouvez accroupis autour du chaudron où se prépare leur cuisine primitive : ces Tsiganes des Carpathes et de la Hongrie, nous les avons vus au barrio de Triana de Séville, à l'Albaycin de Cordoue, au potro de Cordoue, à la playa de San-Lucar, avec le même teint de cuir tanné, les mêmes cheveux bleus, les mêmes yeux d'aigle, les mêmes haillons pittoresques.

M. Valerio a reproduit à merveille ces visages de bistre, au nez busqué, que trouent, comme des jets de flamme, des regards d'une clarté et d'une fixité inquiétantes, et autour desquels se tordent en fines aimelures d'étroites mèches d'un noir de jais, rebelles au peigne et au fer; ces cois et ces poitrines d'un brun violâtre, qui semblent avoir été brûlés par le soleil causlique de l'Inde et en garder l'empreinte indélébile. Quels tons fauves, rances, déteints et rompus il a su trouver pour ces squalides défroques, où pointe cependant à travers la misère une velléité de coquetterie sauvage! Parmi les têtes de femmes, une surtout nous a frappé : — c'est une jeune fille tsigane, coiffée d'un bout de foulard jaune, et brune de ton comme une Indienne du Malabar ou de Geylan; Totale du masque est très-allongé; le nez mince et fin d'arête a une noblesse singulière; un demi-sourire erre avec mélancolie sur les lèvres presque vio-

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kttes comme celles d'une négresse, et les yeux vous traversent l'âme par leur ëelat stelliire et leur pénétration fatidique : ce sont bien là des prunelles qui drivent lire couramment dans les astres et dans l'avenir. — Les mnqui* gnons, les forgerons, les musiciens abondent; car tout Tsigane se mêle d'un de ees métiers et souvent les protons tous trois. Avec quelle indolente rêverie ce Bohème au teint couleur de revers de botte penche les longyes houoles de ses cheveux sur son violoncelle! comme il s'endertetse berce dans sa musique! En le dessinant, M. Yalçrio a dû se souvenir du Iiied de Lenau :

« En passant au milieu des bruyères, j'ai trouvé trois Bohémiens couchés sous un saule.

c L'un d'eux, tenant son violon, jouait à la lueur des derniers rayons du soleil un air plein de feu.

« L'autre fumait sa pipe et, aussi tranquille que s'il ne lui eût rien manqué sur la terre, regardait sa fumée ae disperser mollement dans les airs.

« Le troisième dormait nonchalamment; sa cymbale était suspendue à un arbre au-dessus de sa tête. Le vent jouait à travers son instrument, et un rêve ineffable charmait son aine.

« Cependant leurs vêtements n'étaient que des haillons mal assortis; mais, dans l'ivresse de leur indépendance, ils narguaient la misère ainsi que l'injustice du sort.

« Ils m'ont enseigné trois fois comment, si le sort nous trahit, en peut le mépriser trois fois en fumant, en jouant et endormant.

AQUARELLES ETHiOGIAPllIQUES. 3%S

« J'ai longtemps penché la lête hors de h voiture pour contempler ces Bohémiens, dent les visages bruns, les langues boucles de cheveux noirs sont encore présents à ma pensée *

— Les aquarelles de M. Yalerio, d'après les Tsiganes, traduisent admirablement ces vers.

11 serait à désirer qu'un pareil travail ethnographique fût entrepris sur le» peuples qui offrent encore des physionomies caractéristiques et des types que le mélange des races, amené par la civilisation, ne tardera pas à faire disparaître. Le genre humain retrouverait là ses archives.

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